I.OIIS VELILI.OT
all'ectueuse ; tout le monde faisait sincèrement profession d'aimer, d'admirer mon frère. Quelle plénitude pour moi de contentement !
l>ouis a parlé dans Çà et lààe, ces Jours aimables. Il y a mis delà vérité, sans oublier la littérature et la fantaisie. Voici une vue de l'habitation, du paysage et du châtelain :
« On arrive au château par une avenue de vieux platanes. L'édifice est vaste, noble, orné à l'intérieur de tableaux et de curiosités rapportés de longs et intelligents voyages. Dans le village, il y a des familles d'artisans dont cette construction, vieille d'un siècle, a fondé l'honnête fortune. Un grand parc entoure le château ; une jolie rivière coule dans ce grand parc; de plantureuses prairies, des collines boisées forment l'horizon. Là, notre ami, entouré de sa femme et de ses enfants, vit heureux, aimé de ses domestiques et de ses voisins du village. Les pauvres y trouvent du pain, les malades des secours, ceux qui ont besoin de conseils, des conseils; ceux qui ont besoin d'appui, un appui. Abattez la noble maison, semez le parc en pommes de terre : il n'y a plus rien pour les arts, rien pour les malheureux, rien pour l'hospitalité.
« Notre ami, — nommons-le Sylvain, — est un de ces obstinés qui ont eu le génie de ne vouloir pas s'avancer dans le monde. Il n'a jamais souffert qu'on lui parlât d'industrie ni de banque. Un jour, ses parents profitant d'un moment de faiblesse, le coulèrent dans les emplois. Il se tira de carrière à la première révolution qui passa, et se fît des opinions exaltées pour éviter les honneurs publics. Il est pieux, instruit, il aime sa femme, ses filles, ses pauvres, sa terre ; il trouve que c'est bien employer sa vie de la donner à tout cela. Il sait étudier, apprendre, causer; il sait conter mie histoire, il sait l'écrire; mais surtout, il sait avoir des amis.
(( Majestueuse et sereine comme une matrone des premiers temps, Suzanne est respectueuse pour son mari, tendre pour ses enfants, compatissante auxpauvres du bon
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Diou. Hieii n'est plus simple ot plus liuml)!»' (juo cette irrande «lame. Nul a(ci<lent n'altère sa ])aisil)l«' humeur, douce j\ toutes les traverses et ù toutes les contradictions, voilrc pourtant ilunc tristesse qui se lit juscpie dans son Sourire : die a perdu un fils. »
Nous n'étions pas seuls à UeisclioUen ; outre les amis et parents <jue nous y vîmes passer, nous y trouvAines, à demeure comme nous, pour (juekjues semaines, le baron <le Kavicrs et sa femme. Dans le chapitre de ('ànl là, intitulé La vie de château, Louis a rais en scène tout cet aimable monde, (chacun y donne son avis sur les choses du temps : mœurs, littérature, politi<jue. aspirations sociales,questionsd'art, «jucstionsreligit'uses. tout est abordé dans cespag-es vivantes. Certes, on causait bien à Heischoffen, mais quand Louis Vcuillot rapporta ce (ju'il y avait entendu, il sut y mettre beaucoup du sien, .le retrouverai ('à et là à la date de sa publication. Hélas! je retrouverai aussi HeischolFen. C'est là — je l'ai déjà indicjué — que, huit ans plus tard, le premier enfiint de mon frère, sa bienaimée, notre bicn-aimée Marie, ma chère filleule, est morte (1).
Hentré à Paris. Louis Veuillot retrouva au journal les mêmes ennuis et se remit à la besogne avec le même agacement. En partant pour l'Alsace, il avait prié M. de Coux de ne pas trop abonder dans le sens des libéraux italiens. M. de Coux, prenant à son tour des vacances, le pria «le ne pas trop ménager les rétrogrades et les .Jésuites qui, tout en acceptant la politique de Pie IX, doutaient qu'elle réussit. Or, comme il est difficile de ne pas tomber du ct')té où l'on penche, de même que M. de Coux n avait pas contenté Louis, Louis ne devait pas contenter M. de Coux. Il se l'avouait avec mauvaise humeur et écrivait à du Lac :
<■ ... Voilà que nous n'osons pas parler «le Gioberti! Ce
(1) Ce Reisehoffen est celui «iii Mac-Malion. lo6 août 1870, livra bataill«^ aux Prussions.
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qui nous occupe surtout présontement, c'est la crainte de nous compromettre. Auprès de qui, s'il vous plalf? Auprès des libéraux italiens. Ils ont Gioberti en singulière estime: donc ne blâmons pas Gioberti et laissons-lui faire des livres infAuies. Je vous dirai, bien entre nous, que ces terreurs, mêlées d'anciennes rancunes rapportées de Louvain, m'impatientent atï'reusement, et ({ue je fais tous les jours des sacrificesàla paix dont jecrains de me lasser. Si le Pape venait à dissoudre la Compagnie de Jésus, il y a des rédacteurs de V Univers qui n'en seraient pas moins charmés que les rédacteurs du Sihle. Comprenez-vous une pareille aberration? On dit : « Mais ils ne marchent pas avec Pie IX », et on ne s'aperçoit pas qu'on s'accroche à ce misérable prétexte pour colorer un immense fond delncheté. »
Si les affaires publiques et les affaires particulières du journal tourmentaient Louis Veuillot, tout en revanche allait bien chez lui.
Il y goûtait une joie sereine, telle qu'il la fallait à ce polémiste que ses adversaires et même certains de ceux qu'il défendait, représentaient toujours comme l'homme de la colère. Quelques lignes d'une lettre à sa femme en villégiature chez ses parentsvont montrer qu'il restait essentiellement l'homme de la famille :
« Ma très bonne petite... Ne manque pas de revenir mardi pour recevoir ma mère et pour célébrer l'anniversaire de mon baptême. J'aurai demain trente-quatre ans accomplis et j'ai été baptisé le 12 octobre 1813. J'ai invité Eugène et Élise pour cette fête et aussi Nanon (1). Si c'était le jour de la naissance, ce serait mal le cas de se réjouir, mais le jour du baptême c'est tout différent.
« Tu m'en veux peut-être de ne t'avoir pas écrit ; ce n'est point faute d'y penser, mais j'y ai surtout pensé dans la rue. Chez moi et devant mon bureau j'ai tant de papiers, tant d'affaires que je mets mon cœur de côté.
(1) Notre sœur Aunette.
r,i I OLIS VEUII.IOT.
Je passe mon Icmps comme toiijouis quand lu nos pas |ji, un peu tristement, .le trouve la maison bien grande et bien démeuhlée: nmis je pense que tu le réjouis, que tu es en bon air. (ju'(tn te fait compliment de ta fille, que tu es caressée et aimée, cela me suffit.
« .l'ai formé de très beaux projets: premièrement celui de t'aimer toujours davantage; 2" celui de renoncer au café; 3" celui de devenir meilleur chrétien etdeservirle bon Dieu avec plus de dévouement et d'ardeur que je n'ai fait jusqu'ici, afin que ma trente-cinquième année, si Dieu m'accorde de la remplir, ne soit pas aussi vide que toutes les autres, .le voudrais y joindre quelques œuvres pour la rendre aussi parfaite que le permet ma très imparfaite nature. Aide-moi dans ce dessein de tes bonnes prières et dis à nos cbers parents Murcier que je leur demande très instamment de se joindre à nous. Communie, si tu le peux, mardi matin, pour rendre grAces à Dieu de m'avoir fait chrétien et catholique. lia fallu que ce baptême que j'ai reeu il y a trente-quatre ans fiU bien bon teint pour que toute trace n'en fût pas elfacée. Maintenant il s'agit de le raviver et de lui rendre en quelque sorte son premier éclat.
« Je te félicite de la sagesse que tu as montrée dans l'achat de ton voile. De mon côté, j'espère le rendre intacts les dix francs que tu m'as laissés. Je n'ai pas été tenté de les dépenser en ton absence. J'espère que nous allons presque devenir ladres. Quels grands progrès je croirai avoir faits dans la piété et dans la sagesse, ce qui est la même chose, le jour où nous nous trouverons avoir passé un mois sans nous reprocher des dépenses inutiles!
« Tout le monde va très bien; le petit Eugène me nourrit fort convenablement: nous parlons à table de Marie et de toi. On me dit que je ne tiendrai pas contre le café, mais tu verras... »
Il confessait un péché : « Je viens de faire un péché. Tu sais ce pauvre relieur avec une béquille et un habit en
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queue de morue! Il est venu me demander de l'ouvrage. Je lui ai dit que je ne voulais plus lui en donner parce (ju'il était trop cher. Alors il m'a regardé d'un air si triste et si déconfit que Je n'ai pu y tenir. J'ai cherché partout des livres et il en a remporté... dix ! ! »
Certes, c'était une vie modeste, sinon étroite, mais elle était heureuse, et Louis Veuillot n'en demandait point d'autre. A cette même date, il écrivait à Du Lac :
« J'ai retrouvé ma femme en bonne santé, mais grossie et ma fille également. Cette petite lille devient charmante, sans vanité. Elle ne voit pas une croix, sans s'écrier : Ah ! Jésus! Lorsqu'on la mène dans une église, elle se met à genoux et joint les mains pour la prière : à dix-sept mois, c'est gentil. Ma femme et moi, nous pleurons de joie quand nous la voyons donner ces signes de piété. Sa santé est parfaite, et elle a les plus beaux yeux qu'on puisse voir. Nous attendons pour la fin de novembre le deuxième, qui sera Pierre ou Agnès. »
Ce fut Agnès.
CH.VPITRK VI
LK CO.MITi; CATUOLiglE, L UMIKRS El LK SONDKRBIND. — LOL'IS VEUILLOT FI' MARRAST A PROPOS DE MOMALEM- HERT. — LE CORRESPONDANT DE L UNIVERS A ROME ET LES JÉSIITES. — AGGRAVATION DU DÉSACCORD ENTRE M, DECOLX