‹ Louis VeuillotChapitre 28 sur 73 · POLÉMIQUE SUR LA POLITIQUE DU PAPE. LETTRES INTIMES · texte numérisé non relu

POLÉMIQUE SUR LA POLITIQUE DU PAPE. LETTRES INTIMES

DE LOL'IS VEUILLOT A DU LAC. LA DISCUSSION DE l'aDRESSE

EN 18i8. — CRISE A himVERS. — LA RÉVOLUTION DE KÉVRIER 18+8. — RÉCONCILLVTION AVEC MOXTALEMBERT,

Les deux rédacteurs en chef de Y Univers, plus que jamais en désaccord, quant aux choses de Kome, restaient, par surcroit, d'avis différents quant aux choses de Suisse. Seulement sur cette dernière question qui le passionnait moins, M. de Coux laissait, non sans quelque humeur, le champ libre à Louis Veuillot. Aussi le journal élait-il très chaud pour le Sonderbund, ce qui charmait Montalembert et irritait Lacordaire. Du reste, cet élément de discorde allait disparaître. Les cantons radicaux et protestants, après avoir brisé par un vote le contrat fédéral, envahirent à main armée, au nom de la Confédération, les cantons catholiques, dont les grandes puissances, particulièrement l'Autriche, la France et la Prusse reconnaissaient Je droit sans avoir assez de cœur ou seulement d'esprit politique pour le protéger dans la mesure où l'autorisaient, où le voulaient les traités. La guerre fut très courte et aucun

iTCi l 'Il is \i:i ii.i.(rr.

combat iic im|»i)('I.i la vieille Suisse. Les forces étaient (l'ailhMU's tns inégales il;. Ce fut pour le parti calli(»Ii(]ue un désastrr. Bientôt les gouverneraetits conservateurs en ressentirent le contre-coup. C'était justice, car tous ils avaient uuuKjué au devoir. L.« défaite du Sonderbund fut le prélude des révolutions de IS'iH. L'Kuropc conservati-ice. ayant encore le sentiment du droit politi(jue intcrnalionai et social, a lini ce jour-h'i.

Le Comité catholique et ïf'nii'ers, c'est-à-dire .Moutalembcrt et Louis Veuillot, marchèrent ensemble durant toute cette crise; ils eurent les mêmes vues, tinrent au fond le même langage et, au dénouement, ouvrirent en commun une souscription pour venir en aide au.\ blessés, aux veuves et aux orphelins de la cause vaincue (2 . Elle lit du bruit, cette souscription et provoqua une bataille de pressé que couronna bientôt, surtoute l'affaire, une trèsnoble bataille de tribune dont Montalembert fut le héros.

Le iV janvier 1SV8, le chef du parti catholique, intervenant dans la question de l'Adresse, où Ton parlait de tout, parla des affaires de Suisse et fut superbe. Je cite Louis Veuillot :

«... Pourquoi entreprendre de rappeler ici quelques traits décolorés de ce discours, partout étincelant de traits sublimes? Nos lecteurs le liront, comme nous l'avons entendu, avec un sentiment d'orgueil fraternel ; car il y a de certaines grandes et sévères pensées qui n'ont toute leur valeur que dans la bouche de certains hommes, et >L de Montalembert lui-même paraîtrait moins éloquent, et le serait moins en effet, sans l'éclat de probité et d'honneur qui l'entoure et qui est un don magnifique de la foi qu'il a si magniliquemont servie. Il n'est si puissant, que parce

( 1) Les cantons catliolii^uos ne com|ti;ui.'nt que :i'.i|.0(X) habitants; les cantons radicaux ou protestants en comiuaient l.8<Jr.0oij.

(J; Je lus diargé par le Coinitt'' et le bureau de la souscription do nurendre secrètement dans les cantons catholiques pourdéterminei- l'emploi lies fonds i-ocus.

qu'il est chrétien. Que ne pouvons-nous, en même temps que nous reproduisons ses paroles, reproduire cet accent profond que leur donnait son àmc, et ces sutTrag-es, ces acclamations, ces applaudissements enthousiastes dont les saluait à tout moment TAssemblée ! Nous n'avons jamais entendu de plus beau discours, nous n'avons jamais été témoins d'un pareil succès. L'admiration, nous avons presque dit la reconnaissance de réassemblée, était telle, que l'impj'ession du discours aurait été votée par acclamation, sans l'opposition formelle du règlement. Cette séance fait à M. de Montalembert une grande position dans la Chambre et dans le Pays. Il s'est placé, et la cause catholique se place avec lui, comme c'est son devoir et son instinct, au premier rang parmi les grandes forces qui sauveront la liberté et la société attaquées par le despotisme radical. »

Voilà comment Louis Veuillot parla dans V Univers; voici ce qu'il écrivit à du Lac : « Vous ne pouvez vous faire une idée du succès de Montalembert. Cela dépasse même l'immense mérite de son discours. On ne s'occupe pas d'autre chose. Le voilà, sans avoir rien perdu de son caractère catholique, à la tête des idées conservatrices. Il est puissant et la Chambre des Pairs devient puissante avec lui et par lui. » Et comme du Lac soupçonnait Louis d'avoir célébré « notre homme » à l'excès, mon frère lui répondait : « Le succès de Montalembert a été tel que je l'ai dit, je n'ai rien exagéré ».

Malgré la phase de brouille où l'on se trouvait alors, l'orateur sut reconnaître que le journaliste l'avait bien loué et vint le remercier. Ne l'ayant pas rencontré, il lui laissa, dûment cornée, sa carte. Louis en informait du Lac et ajoutait : « Je prends le parti de considérer sa « carte comme un accusé de réception de celle que je « lui ai portée au jour de l'an. Nous nous sommes ren- « contrés au Comité, nous n'avons échangé qu'un sou- « rire. » Voilà où l'on en était à la veille de la révolu-

LOLIS VELILLOT. — T. II. 12

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tiun de Février!... Bientôt on échan.^crait des poignées de mains et, à Taccord des idées et du dévouement qui n'avait pas cessé, se joindrait de nouveau l'union cordialr des personnes. Oui, cordiale I

Le Jour de cette grande bataille oratoire, Louis Veuillot et Armand Marrast, rédacteui' en chef du Niilional, se trouvaient côte à côte dans la tribune des journalistes. lisse connaissaientdepuislongtemps,niaisneseparlaientjamais. Cette fois, le rédacteur de la feuille révolutionnaire, subjugué un instant par le discours de l'orateur catholique, félicita le rédacteur de li'nivcrs, ajoutant qu'il manquait aux idées républicaines « un enragé comme celui-là ». — Mais, poursuivit-il, nous pouvons nous en passer. Nous n'avons qu'à nous croiser les bras. Il y a en Europe un personnel de rois qui font admirablement les affaires de la démocratie. — « C'est vrai, répondit Louis Veuillot, mais avouez qu'après votre triompiie, il y aura en Europe un personnel de démocrates qui feront admirablement les affaires de la royauté. » Marrast haussa les épaules et baissa la tête en manière d'assentiment comique, et la conversation finit là.

C'est la seule fois que ï'Unive?'s et le National se trouvèrent d'accord, chacun d'eux estimant que l'autre avait dit vrai.

Maitresdela Suisse par l'écrasement du Sonderbund, les révolutionnaires gagnèrent vite du terrain dans toute l'Europe, particulièrement en France et en Italie. Us devinrent plus hardis à Rome et l'on put voir que Pie IX, qu'ils affectaient encore de respecter, serait bientôt traité tout à fait en ennemi. Cependant beaucoup de sincères catholiques, sans être précisément ni leurs alliés ni leurs dupes, continuaient de les seconder. Ils voulaient croire que les hommes de désordre, éclairés, subjugués par les actes du Pape, deviendraient sages le jour où ils n'auraient plus rien à craindre des « rétrogrades », des « Jésuites ». Donc, pour que tout marchât bien, il fallait

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surveiller ceux-ci de près et les réduire à l'impuissance. M. de Cou.v, l'abbé Hiron, et même par moments l'indécis Taconet, accordaient du crédit à ces propos et à ces vues. Les libéraux doivent exagérer, disaient-ils, mais ils ont raison de se défier, car les rétrogrades restent bien agissants, bien forts, et il y en a jusque dans l'eutourage de Pie IX.

Malheureusement, le correspondant de V Univers à Rome était en plein dans ces idées et les communications qu'il envoyait au journal s'en ressentaient. Elles contentaient toujours M. de Coux et irritaient plus que jamais Louis Veuillot. Ce correspondant n'était plus l'abbé Chéruel. Rentré en France pour des affaires de famille, il avait été remplacé parle comte de Messey, lequel, sur l'avis de l'abbé Hiron, s'était mis tout de suite, lui aussi, au service du Père Ventura, g-énéral des Théatins, orateur puissant, très populaire à cette date, et chef ecclésiastique des catholiques démocrates les plus avancés. Ancien Jésuite, il était devenu l'ennemi de la Compagnie de Jésus, et, tout en honorant les vertus de ses membres, la déclarait dangereuse pour l'Église. C'était la thèse de Lacordaire. Voulant détacher Montalembert des Jésuites, il lui écrivait : « Je ne suis pas leur ennemi, mais je juge leur cause, par suite de trente années de fautes, distincte de la cause universelle. Il ne faut pas les sacrifier, les fouler aux pieds; mais est-ce les sacrifier que de ne pas s'identifier avec eux? Je ne vais pas plus loin... — « Je donnerais mon sang pour vous sauver )>, disait dernièrement le P. Ventura à leur général, et, en me consultant bien, j'éprouve que si, à ce prix de ma vie, je pouvais leur ôter la pierre d'achoppement qui est en eux, je le ferais avec joie. C'est une bien grande erreur de croire que la jalousie est le principe d'où sort tant de répulsion contre eux. Je ne crois pas, depuis que je suis au monde, avoir été jaloux de personne, et il n'y a rien que j'envie moins que l'histoire et l'état de ces

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pauvres Pères, non parce qu'ils sont persécutés, mais parce queleurgénie et Icurcœurn'é^alent point leurmartyre... I)anscetteinAnieletlre,Lacordairefl«''(larait à Montalombert qu'il jugeait \q point dv vue particulier des Jésuites, faiiu\ étroit, malc/ianceitx et concluait ainsi : En t'iclentifiant à eux tu embarrasseras « pour une foule d'esprits le chemin de retour à nous, à Dieu, à Jésus-Christ, à la liberté chrétienne... » (1).

Montalembert dut penser que du moment où Ventura et Lacordaire jugeaient ainsi la Compagnie de Jésus, ils manquaient de logique, l'un et l'autre, en parlant de donner leur vie pour la sauver. Et ne pensa-t-il pas aussi que lui-même, il n'avait pas montré un jugement très sûr, le jour où il avait voulu faire, à la fois, directeurs de IT/j/ivr,?, Lacordaire et le Jésuite ftavignan?...

Dans la lutte intestine que les deux rédacteurs en chef de Vltiivers se livraient au sujet de Rome, Louis Veuillot avait pour lui le nonce, M""' Kornari. Mais l'avis et les renseignements de celui-ci n'empêchaient point M. de Coux de prendre de plus en plus au sérieux les informations et prévisions du comte de Messey. Louis, au risque d'une rupture, jugea nécessaire de rappeler à l'ordre ce correspondant qui du libéralisme glissait au giobertisme.

« Je ne serai pas plus tôt ministre des aCTaires étrangères, mon cher ami, que je changerai votre position actuelle en celle d'ambassadeur, d'autant que d'ici là, vous aurez eu le loisir de vous refroidir un peu. La seule chose que je vous reproche et je vous le reproche modérément, c'est trop de chaleur, non pour le Pape, il n'y a pas d'excès possible, mais contre ceux que vous croyez trop vite ses ennemis.

« Avec votre permission je reste partisan des Jésuites. Je ne m'explique pas votre passion contre eux et cet em-

(1) Montalembert, par le R. P. Lecanuet, prêtre de l'Oratoire, t. II, p. 278.

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portement à crier qu'on est sous leur influence et qu'on leur apparlient dès qu'on n'est pas disposé à les planter là. Je ne vois aucun autre Jésuite que mon confesseur qui aura tout à l'heure quatre-vingts ans, à qui je ne parle que de mes péchés, et qui songe aux all'aires du ciel beaucoup plus qu'aux affaires de ce monde. Ceux que je rencontre en passant sont dans les meilleures idées et aussi piononistes que vous et moi. Personnellement, je n'ai point à me louer ou à me plaindre d'eux. J'en ai vu qui aimaient V Univers, d'autres qui ne l'aimaient pas. Les uns l'ont soutenu, les autres, le P. de Ravignan en tète, l'ont quelquefois persécuté (1); mais ce n'est pas cela que je considère. Je vois de bons prêtres dont nous avons grand besoin pour toutes les œuvres de Dieu... Prenez-y garde, vous finirez par avoir un Jésuite sur le nez comme les lecteurs du Constitutionnel. Le Juif Errant vous a mordu. Il en a mordu bien d'autres!... Qu'ont-ils donc fait, lesJésuites, pour devenir si coupables depuis trois ans? Ils ont été calomniés par des bandits que nous ne voudrions pas saluer dans la rue...

« Vous trouvez parfois que mes sentiments paraissent trop dans le journal, je trouve, moi, qu'ils n'y paraissent pas assez et je parlerais des Jésuites comme le font Lenormantet Montalembert, si je ne concédais quelque chose à la politique de M. de Coux qui est entre vous et moi. Mais pour les abandonner entièrement, à moins que le Pape ne l'ordonne ou qu'ils abandonnent eux-mêmes le Pape, deux choses que je crois simplement impossibles, jamais je ne le ferai, et V Univers ne le fera que quand je n'y serai plus. »

Le même jour, il écrivait à du Lac : « Le P. Ventura a décidément écrit à Gioberti une longue lettre d'éloges sur son dernier livre le Jésuite moderne. Si cette lettre

(1) Allusion au concours donné, en 1845, par le P. de Ravignan à Montalembert et Dupanloup. Persécuté était trop fort.

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devient publique, elle précipitera le dénouement d'une situation où je commence à me déplaire intoirrahlemcnt. Ou [l'nirrrs atlucjucra tout à la fois (iioherti et Ventura, ou je me retirerai. Ma résolution est prise. Je ne veux pas jouer le rAle de ces braves gens <[ui ferment leur fenêtre (juand ils croient (juon é^^orge (juclqu un dans la rue. »

Messey, se sacbant soutenu par M. de Coux et par l'abbé lliron, très écouté de Taconct, restait giobcrtiste. Louis jeta au feu une de ses correspondances, revue par l'abbé lliron, et écrivit le K novembre à M. de Coux alors absent :

« ... Je suis convaincu que vous ne doutez pas du soin, du zèle, de la frayeur avec lesquels je veux écarter tout dissentiment entre nous. L'intérêt de la cause me le commande et biendes sacrifices que je ne ferais pas pour d'autres me deviendront faciles quand ce sera vous qui me le demanderez... » Cela dit, il arrivait au fait :

« Vous voulez les Jésuites autres qu'ils ne sont, et je m'en accommode tels qu'ils sont; vous faites des conditions pour les défentlre, je n'en lais point; vous voulez qu'ils parlent, il me suffit qu'ils se taisent; vous les appelez sur la place publique, je trouve bon, je désire même qu'ils ne sortent pas de leur maison... Je ne vois dans l'histoire de la Révolution aucun de ces hâbleurs de liberté qu'on ait trouvé prêtre fidèle au jour du martyre. Si par un malheur dont on oublie trop la possibilité, Pie IX était débordé, je m'assure qu'il resterait du côté du Pape plus de Jésuites que de ces frati proclamateurs; et que nous aurions aussi peu à craindre la défection du P. Hoothan que celle du P. Ventura. Quel catholique un peu raisonnable voudrait prendre le même engagement pour Cioberti? Le P. Ventura lui-même n'oserait.

« Donc pour mon compte, je n'exige rien des Jésuites; je ne leur demande pas même de l'amitié pour nous. Je tiens que nous devons les défendre par la seule raison qu'ils sont de bons prêtres injustement attaqués et une Congrégation religieuse dont l'Église a grand besoin en

France, et partout; car les bons prêtres et les Cong-régations vivantes ne sont de trop ni en trop grand nombre nulle part... Je croirai les Jésuites ennemis du Pape quand eux-mêmes et le Pape me le diront; jusqu'à présent les Jésuites et le Pape me disent le contraire. Que tous ne soient point au pas de quelques-uns de nos amis, mon Dieu, je le conçois; je n'y suis pas moi-môme. Mais les détruire est un mauvais moyen de les faire avancer. Or, nous les détruisons autant qu'il est en nous quand nous cessons de les défendre. »

M. de Coux toujours et Taconet quelquefois souffraient d'entendre apTpcler VUtiivers u le journal des Jésuites ». Voilà qui m'importe peu, répondait Louis Veuillot. « Kien ne dépend moins de nous que la façon dont on parle de nous. \J Univers sera toujours le journal des Jésuites pour les ennemis qui çdiV jésuitisme entendent catholicisme et aussi pour certains catholiques auxquels par quelque côté la Compagnie de Jésus déplaît... Il n'y a que les Jésuites qui ne nous considèrent pas comme leur appartenant. C'est tout ce qu'il nous faut. » Il terminait ainsi : « En ce qui regarde les Jésuites comme en tout le reste, mieux vaut suivre le Pape en nous tenant à sa soutane que nous eftbrcer de le tirer en avant. Le Pape est assez sage pour n'être ni retenu, ni poussé; la sécurité est à son ombre. «

Je n'ai pas la réponse de M. de Coux et je n'en ai gardé qu'un souvenir confus. Une lettre de mon frère à du Lac montre qu'elle était conciliante. « J'ai posé nettement, y dit-il, à M. de Coux, qui est absent, la question de cabinet sur l'atfaire de la lettre déplorable du P. Ventura. Il a fini par se ranger à mon avis. » Dans cette même lettre, Louis triomphait doucement d'un acte du Pape. Importuné d'entendre dire qu'il se défiait des Jésuites et trouvait bon qu'on les attaquât. Pie IX avait adressé à l'un des plus marquants d'entre eux, le P. Perrone, un bref louangeur qui honorait l'ordre entier. Louis le faisait remarquer à son ami : <■ Avez-vous vu comme le Pape nous adonné

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raison sur les Jésuites? Le bref au P. Perrone a un pou modilir nos triobertistes de Uonie et df Paris. >« La modification ne fut ni profonde ni durable. M. de Coux n'était pas bonime à changer d'avis, mais désirant éviter la rupture, il gagnait du temps. Louis Veuillot, qui ne pouvait s'y tromper, no s'en inquiéta guère. L'ossentiol pour lui était d'cini»échcr le journal d'aller plus loin (|un le l»a[)('. Sûr désormais de répondre aux instructions de Pif L\ en dénom.ant aux catiioliciucs co qu'il y avait de faux dans les acclamations des libéraux et de dangereux dans les idées que des emballés ou des fourbes poussaient à l'abri de ces acclamations, il mit vigoureusement en cause (lioberti et le giobcrtisme. Entendons-le sur cet abbé réformateur. Après avoir rappelé que l'auteur du Jf^suite morferne avait donné, à ses débuts, des livres recommandablcs, il disait pourquoi il était maintenant populaire dans le monde des Libres penseurs :

« Ce triste ouvrage [le Jésuite înoderne) indigne d'un prêtre, indigne d'un homme détalent, indigne d'un homme sincère, qui ne s'explique (jue par une rage d'auteur piqué et par une soif de popularité également peu honorables; ce triste ouvrage dont les ennemis même des .lésuites ne sauraient soutenir la lecture, a sur-le-champ fait pardonnera M. l'abbé Giobcrti tout ce qu'il avait fait de bon et de catholique. Il n'était point question de lui, ou il n'en était question que comme d'un Jésuite déguisé : on l'a sur-le. champ porté aux nues. Il n'a point voulu rester en arrière, comme on voit, et ses affections sont en raison de ses haines. Le voilà en relations directes avec le Siècle et le ConstitU' tionnel; il est aussi très bien avec la Gazette de France. C'est trop naturel; aucun de ces avantages ne pouvait manquer à un prêtre, auteur d'un si gros livre contre les Jésuites. Il fera dans cette société tout le bien qu'y ont fait ceux de sa robe qui l'ont fréquentée ; il verra comme eux ce (|ue deviennent eu pareille compagnie le talent et la foi... ■'

M. de Coux fut ému, mécontent, mais se tut; on put

voir sous les lunettes de l'abbé Hiron un œil irrité, mais, lui aussi, ne dit rien; ïaconet, troublé, pria le rédacteur en chef numéro 2 de ménager les sentiments du rédacteur en chefnuméro 1 ; Messey parla de démissionner, et Louis envoya l'ouvrage deGioberti à du Lac pour qu'il en fît, par une étude approfondie, sévère justice. La situation restait donc très difficile. Ce fut la révolution du 2'i. février 1848 qui la dénoua.

Cette révolution, Louis Veuillot, sans la croire si proche, sans la désirer ni la craindre, la prévoyait et même l'annonçait. Plusieurs de ses articles des derniers mois de 1847 et des premières semaines de 1848 en font foi. Ils portent d'ailleurs, la marque du temps. J'entends par là que la note libérale y est très accentuée. Il y en a deux raisons : le parti catholique était un parti de libéraux sincères, et, seul de tous les partis, peut-être, il méritait complètement un tel nom. Il avait salué avec une joie, un amour et une confiance incomparables les réformes de Pie IX, qui manifestement croyait, lui aussi, qu'une g-rande partie, au moins, des tenants du libéralisme voulaient vraiment la liberté et sauraient se séparer des révolutionnaires. D'autre part, les craquements qui annonçaient une crise européenne avaient produit jusque dans la rédaction de V Univers des impressions dilTérentes. Croyant trop à la bonne foi des libéraux italiens, quelques-uns des nôtres voulaient» pousser le Pape », et avec quelque ardeur que l'on parlât de ses réformes, ils ne trouvaient jamais que ce fût assez; en sorte que Louis Veuillot, par crainte de dénoncer des dissentiments, forçait quelquefois son expression. Et puis, sans accepter tout ce que le correspondant du journal écrivait de Rome contre <■ les rétrogrades », il en subissait un peu l'influence. De là quelques paroles, quelques phrases qui, prises isolément, dépassaient l'idée. Pour le fond il n'en est pas ainsi. Quoi de plus vrai, par exemple, que ce juge- I ment sur l'œuvre que commençait Pie IX et qui, déjà, 'soulevait tant de contradictions :

I8ti LOUIS VEUILLOT.

"... Il sera ifraad et il dominera le monde, parce que rion ne domptera sa volonté de faire aimer en lui le Dieu bon qui l'inspire et qui l'a envoyé. On peut douter que le siècle s'achève sans fijouter quelques débris à ces restes d'insignes royaux qui traînent çà et là sur la terre, brisés pour n'avoir pas voulu se renouveler, frau-iles à force de s'endurcir dans l'orgueil : mais cette époque, redoutable aux sceptres quisont des haches et des glaives, verra s'affermir et s'orner d'une splendeur nouvelle, le sceptre qui n'est que la houlette du pasteur. S'il y a combat, — si Dieu fait au prince des ténèbres la part que nos prévarications ont trop méritée; si le jour des Rameaux et l'allégresse reconnaissante des malades guéris ne sont encore une fois que le présage de l'ingratitude et l'avant-scène du Calvaire ; si le nouveau Grégoire rencontre un nouvel Henri, ne tremblons pas et ne disons pas que c'en est fait. Les hommes comme Vie \\ ne viennent pas pour présider à l'esclavage et à la ruine, mais à la délivrance et à la reconstruction. »

Pie IX rencontra « un nouvel Henri », ce fut la Révolution; son pontificat n'en eut pas moins le caractère de délivrance et de reconstruction qu'annonçait Louis Veuillot.

L'article dontces lignes sont extraites suscita une polémique entre VUnivei's et le National, dont le rédacteuren chef Armand xMarrast devait être bientôt membre du gouvernement provisoire, maire de Paris, représentant du peuple, président de l'Assemblée nationale souveraine. Le National \o\i\dM bien reconnaître à Pie IX un certain mérite comme roi ; mais, en même temps, il attaquait le Pape, soutenant que le chef de l'Église empêcherait le chef d'État d'être un homme de liberté. Louis Veuillot établissait, au contraire, que le Pape, étant la force religieuse, était aussi par cela même le prince qui pouvait le mieux établir la liberté vraie, fondée sur le respect des droits de tous, garantissant à la fois les peuples contre les abus du pouvoir et contre la démoralisation révolutionnaire.

« Si les princes d'Europe, disait-il, cédant aux conseils

et aux leçons de Rome, savent rendre à l'autorité le caractère auguste et paternel qu'elle doit avoir dans la société chrétienne, ils ruineront le radicalisme presque sans combat, et sauveront leurs couronnes, menacées de catastrophes prochaines et formidables. Si, à défaut des princes aveugles, la partie encore saine des peuples, voyant ce que ces princes ne voudront pas voir, reconnaît dans le pontife romain, le dernier état de l'ordre social et se rattache à lui avec courage, elle pourra triompher tout à la fois du redoutable parti du désordre et de l'orgueilleuse impéritic des gouvernants ; quoi qu'il arrive, Pie IX est le chef désigné des idées d'ordre, de justice, de vrai progrès, de vraie liberté, en un mot, le principal défenseur de la civilisation chrétienne dans la dangereuse lutte qu'elle devra bientôt soutenir. »

Ces prévisions faisaient sourire les conservateurs, maîtres du pouvoir. Les catholiques politiques eux-mêmes les trouvaienttropsombres. Louisde Carné, récemment pourvu d'un bel et bon emploi, dont, certes, il était digne, rapporta non sans complaisance à mon frère, qu'elles avaient, à la fois irrité et amusé M. Guizot... Il ne devait pas s'en amuser longtemps. L'échéance était proche.

En parlant ainsi, Louis Veuillot ne cédait pas à un entraînement d'écrivain ; il exprimait les mêmes craintes avec plus d'assurance dans l'intimité. Quatre mois avant la chute du Sondeibund, après avoir dit à du Lac que l'état des esprits à Rome l'inquiétait, il signalait la sérénité que montrait Pie IX, puis ajoutait :

« Prions Dieu pour ce grand et saint Pontife, si mal compris, si mal secondé. Vous rappelez-vous ce que nous disions quand nous apprîmes son élection : « Si c'est un saint, il verra de terribles jours. » Et c'est un saint.

" Ici la machine craque de toutes parts et tombe véritablement en pourriture. Nul ne sait ce qu'il fait, ce qu'il veut» oi^i il va, hors les fripons. Si Louis-Philippe mourait, je crois que nous serions de plein saut en pleine révolution.

188 LOUIS VEIILLOT.

Voilà notre situation : une vie de soixante-quinze ann«''es qui ne proloni:o le slalii )/rio que pour rondi-e la dôhâclc plus t'orniidahle. Oh I qu'il l'ait bon être chrétien » l;!

Louis Veuillot, cependant, n'était ni découragé, ni même très inquiet. Il attendait de mauvais jours, il les tenait pour prochains, mais sûr d'être dans la bonne voie, il espérait ferme en l'avenir. (!ct état d'esprit est marijué dans sa correspondance comme dans ses articles. Loin de redouter la lutte, il ra[)pelle, t-t, tout en s'indi^'-nant, .^arde son fonds naturel de sérénité et de bonne humeur. Ses lettres à du Lac, d'octobre 1846 à février 18i8, sont, pour cette époque, celles qui le peignent le mieux. Il y parle en pleine conliance, avec complet abandon de lui et des autres, de ses all'aires privées comme des affaires publiques. Les traits, ou plaisants ou sévères, y abondent, et tous sont des enseignements. Ils jettent de la lumière sur la situation du parti catholique ou l'«»nt pénétrer dans l'intime de Louis Veuillot.

En ce temps-là des membres importants de l'épiscopat, voulant suppléer à l'insuftisance de VAmi de la relif/ion et diminuer l'influence de V Univers, résolurent de fonder un journal qu'ils patroneraient hautement. On avait eu vent de ce projet à Solesmes et dom Guéranger demandait des nouvelles.

« Nous ne connaissons que vaguement, écrivait Louis à du Lac, le projet de ce journal épiscopal. Je sais que l'archevêque de Besançon s'en est fort occupé ici et je ne crois guère que la chose se fasse. Si elle a lieu, le côté plaisant n'y manquera pas. Comme on voudra certainement nous faire la leçon, nous aurons de jolies occasions de bataille. Je me promets une joie non pareille à vous voir épiloguer sur les hérésies que ce Moniteur servira par douzaines à ses abonnés » (2).

ri) -24 juillet 1S17.

(2) Ce projet forme des 1846, avec l'appui de M«' Aflre, n'arriva à terme qu'en 1849, sous l'épiscopat de M"' Sibour.

Dans une autre lettre, Louis félicitait du Lac de nouveaux articles sur la liturgie et ajoutait : « Taconet rayonne et se sent plus laïque, plus prolétaire et plus romain que jamais. L'abonnement est le plus beau du monde : nous avons gagné quatre cents abonnés depuis deux mois... Je n'ai pas négligé de dire à Taconet que cela (le travail de du Lac) vaut un peu plus qu'on ne le paye, mais il s'en félicite, et voilà tout. »

Il lui signale une petite avance de l'abbé Dupanloup et ajoute : « Il cherche visiblement à faire sa paix, mais il trouvera des défiances invincibles. » Puis il passe aux choses intimes : « Mathilde vous remercie beaucoup de votre bon souvenir et prie pour vous de tout son cœur, qui ne doit pas être sans crédit auprès du bon Dieu. C'est vraiment une excellente créature. . . Marie est une merveille de santé, de force et de gaieté ; elle commence à bégayer, elle veut marcher, elle se sèvre d'elle-même : bref, je n'ai rien à désirer de ce côté-là... »

Voici maintenant sur Lacordaire un mot qui montre combien l'illustre Dominicain se trompait sil soupçonnait des calculs dans les éloges que lui donnait le journal. Non ! qu'il parlât au public ou dans la plus sûre intimité, Louis, heureux, comme chrétien, des succès et des services du puissant Dominicain, lui rendait de tout cœur les mêmes hommages. Entendons-le parler à du Lac :

« Je ne doutais pas de l'admiration que vous inspirait cette conférence du P. Lacordaire. Il en est de même pour tout le monde : la foule, le succès, l'estime, tout croît autour de lui. Et de fait, il y a longtemps, cher frère, que nous n'avons rien vu de pareil. Quels beaux cadeaux Dieu sait faire à son Église » (1) !

Je puise dans cette même correspondance des extraits d'autre sorte :

« Vous avez lu la condamnation (par l'archevêque de

(1) Saint jour de Noël 1846.

l'Ml LOUIS VEUHJ.OT.

l'uris d'un livre intitulr :1c Miroir du Collrge.CesiuTiîori l)on livre, sauf «juclqiies plaisanteries r.ilées. L'ouvrage a déplu à Chanipagny, qui l'a tout de suite dénoncé dans le Correspondant et sur une visite comminatoire d'Hébert (le procureur général) l'archevêque a écrit la circulaire qui condamne l'ouvrage. Il n'en a rien lu (jue le premier chapitre. Le pauvre diable d'auteur, un abbé Masson, craignant d'être traduit en cours d'assises et surtout interdit, a retiré son ouvrage. Ainsi ITniversité s'est trouvée quitte d'un pétard des mieux faits... Pourquoi nous sommesnous tus? Demandez à M. de Cou.x. J'ai failli me retirer du journal sur cette afTaire (1) ».

— « Il n'y a pas entente cordiak' entre Paris et Langres: si cela éclate un jour, nous aurons un vilain moment à passer. L'archevêque n'est pas non plus très content de Montalembert. Il ne sait [)as, dit-il, s'il ne devra pas lui donner quelque jour sur les doigts. Cependant je doute qu'il s'y décide et que Montalembert lui-même s'y expose trop. En cas de rupture, nous prendrons, je crois, la liberté d'en appeler à la modération qui fait 'ils le croient) le fond de tous ces caractères perpétuellement irrités de la difficulté et de l'absolutisme du nôtre...

— « Les fureurs de iMontalembert continuent et ne sont rien auprès de celles des gens qui l'entourent. On se répète dans ce petit cercle de petits propos qu'on assure que j'ai tenus et qui sont charmants, entre autres celui-ci : Je démolirai Dupanlouf) et je materai Montalembert... Voilà ce qui court dans le parti catholique, et ce qui me fait passer pour un Tamerlan. Vous verrez que je serai bientôt, comme Fénelon, une bête féroce et le plus grand ennemi de l'Église. J'ai eu envie décrire à M. de .Montalembert, pour le prier de ne croire que ce que je lui ferais dire positivement et par des gens d'esprit, mais ces cancans me dégoûtent et je les laisse circuler. Il n'est pas jus-

(1) 17 janvier 1847.

qu'au pauvre Taconet à qui l'on ne prête des paroles pittoresques; il aurait dit: l'Univers doit faire la polémique dans la rue et en sabots. Et M. de Montalembert, qui connaît Taconet, gobe cela (1) ! »

— « Mon logement est trouvé : rue du Bac, iV, au troisième étage d'un magnifique hôtel, entre cour et jardin ; vues sur les terrasses de Montalembert; nous pourrons nous tirer la langue sans sortir de chez nous. Cet appartement est le plus bizarre du monde, godiche et sauvage, mais à tout prendre, commode, aéré, spacieux. C'est le grenier d'un palais. Aucun bourgeois n'en voudrait; et Mathilde, qui est un peu bourgeoise, a fait un peu la grimace devant ses mansardes magnifiques. Eugène prétend que la chose me va, parce que je suis paysan et grand seigneur. Excusez! »

La collaboration de du Lac, si aimée de Louis Veuillot et si utile au journal, agaçait, — on le sait déjà, —M. de Coux et inquiétait Taconet. Tous deux la trouvaient trop absolue en matière doctrinale et de ton trop rude. Louis la défendait et d'autre part prêchait la prudence à notre ami :

« Où est le bon temps, où nous tirions la langue aux contradicteurs; où c'était une raison pour nous qu'un point fût scabreux et déplaisant pour appuyer de toutes nos forces; où Taconet « prolétaire et laïc » ne marchait que revêtu d'une peau de lion? Maintenant nous sommes en plein sous le régime de la prudence. Si Vital (l'employé chargé des bandes d'adresse j dit qu'un article est trop long, Taconet tremble et M. de Coux réfléchit ; si Toupenay (l'employé chargé d'inscrire les abonnements) déclare qu'un autre article est inopportun, nous mourrons de peur jusqu'à la prochaine échéance, et Taconet nous glisse que le renouvellement sera lourd. Or il a été dit par Vital et par Toupenay qu'on avait épuisé la liturgie, et Foisset écrit qu'il fut un temps où le Concile de Lyon ébranlait la foi catho-

(1) Avril 1817.

102 LOUIS VEUHJ.OT.

liquc. Pesez ceci; finissez votre Liadières et saint Beruard et ne revenez sur Hossuet qu'en Variétés, dans un mois. Je rougis de ce que je vous écris, mais si vous saviez quelles couleuvres on nous fait avaler à moi ol à mon pauvre frère » (1)!

A ces confidences, les unes railleuses et inquiètes, les autres irritées, se mêlaient des paroles tendres et pieuses où l'on entendait l'ami tout dévoué et profondément chrétien. Du Lac avait de pénibles et coiUeuses affaires, «jui bientôt lui commandèrent de quitter le cloître. Louis, auquel il conliait ses inquiétudes, ses chagrins, lui répondait :

• Combien je vous plains d'être aussi ballotté par une mer qui ne vous laisse point apercevoir le port! Le laboureur se console de ses peines, parce qu'il sème dans le sillon; vous semez, vous, dans l'Océan : mais quoi! c'est le champ que Dieu vous donne. Il faut plier la tète, et reconnaître que sa sagesse n'est point la nôtre, il ne voit pas notre bien où nous le voyons. C'est lui qui voit bien. J'apprends cela de ma petite fille. Que de choses elle me demande, parce qu'elle les trouve bonnes, tandis que moi, malgré ses pleurs et ma tendresse plus forte encore que ses désirs, je les lui refuse, parce que ces choses lui seraient mauvaises. Nous sommes plus enfants et plus insensés devant Dieu que nos enfants ne le sont devant nous. Il nous aime infiniment plus que nous ne pouvons aimer ces petites créatures. Nous ne leur avons donné que le corps; il nous a donné le corps et l'àme (2) ».

J'ai trop montré Louis parlant à du Lac pour ne pas montrer un peu du Lac parlant à Louis.

A ses nouvelles et ses appréciations sur les affaires de l'Église et du journal, mon frère ajoutait volontiers des confidences sur lui-même. Il s'affligeait de n'être pas

(1) 29 octobre 1847.

(2) 18 décembre 1847.

LOUIS VEL'ILLOT. l'.t;j

assez honinie de prière et se l'cprochait d'être trop accessible à la tristesse. Du Lac lui répondait :

« ... Je prends vos paroles au pied de la loltre, mon cher ami, et je ne suis pas tenté d'y voir l'expression d'une fausse humilité; j'y trouve, au contraire, l'expression d'une humilité véritable, de cotte humilité qui consiste à se rendre justice à soi-même, à reconnaître le mal qu'on a dans l'âme. Or, je vous aime mieux ainsi que dans un état comparativement meilleur ou, si vous voulez, moins mauvais, où vous seriez tranquille et content de vous. Que de chrétiens se font illusion, dont le bandeau tombera le dernier jour et qui ignoreront jusque-là le mal qui les rongeait! Les saints prient chaque jour pour demander à Dieu de les convertir, parce que, chaque jour, malgré les transformations déjà opérées, ils découvrent en eux les restes de ce fond mauvais que tout homme porte en soi par cela seul qu'il est homme ; à plus forte raison, nous pécheurs, qui n'avons encore rien fait pour diviniser notre misérable nature, devonsnous demander à chaque instant la grâce de la conversion, et pourtant que d'hommes ne songent pas même qu'ils en ont besoin! Parfois, Dieu qui tire le bien du mal nous ouvre les yeux par nos fautes mêmes : c'est alors une grande grâce. Quel que soit votre état, quelles que soient les causes des douleurs intimes que vous ressentez, bénissez-en le Seigneur, car ces douleurs sont le commencement et la condition de la conversion que vous demandez. Il ne reste plus qu'à agir conformément à l'impulsion reçue d'en haut et à déployer dans le service intérieur de Dieu, si je puis parler ainsi, toute l'énergie qu'il vous a donnée et que vous montrez dans le service que vous lui rendez au dehors... (1). »

J'extrais d'une autre lettre ces lignes : « Dieu veut que cette vie soit rude : on sy attacherait trop. Le fardeau

(1) Z janvier 1S18.

LOLIS VELII.LOI. — T. II. 13

\'.n l.OriS VKLILI.OT.

(jii il m'a (lonnû ù porter est lourd : J«' comprends aussi ce (jnr iloil peser le votre Je ne suis ni père, ni époux, mais j ai vu de houue licurc ce ipie r'était (ju'èlre époux et père. (Cependant que icdouterai-je pour vous? Le Seigneur vous a donné plus de force rju'il n'en donne à la plupart des hommes et vos amis ont la certitude (jue vous porterez la vie couraj^cusement. C'est |)our mr)i une douce joie de penser que, «juelles que soient vos épreuves, vous êtes à l'abri de bien des coups, .l'en remercie Dieu toutes les fois que je le prie pour vous. ■

Voilà (piels sentiments animaient du Lac et quelles pensées échangeaient mon frère et lui.

Les luttes que Louis devait soutenir au journal et les inquiétudes dont il ne pouvait se défendre ne l'empêchaient point de faire, avec amour et brillamment, toute sa besogne. Ses articles, plus nombreux (jue jamais, étaient aussi, plus que jamais, remarquables et remarqués. Déjà, dans la presse, on disait de lui : C'est un maître, et mènoe : c'est le maître. Il donna, des débats de l'Adresse dans les deux Chambres, un compte rendu cju'amis et ennemis et même adversaires déclarèrent un chef-d'ceuvre. C'est le travail d'un écrivain, d'un politique, d'un penseur chrétien et d'un voyant. Par une fantaisie d'homme d'esprit et avec une habileté de fin et puissant lettré, il prit pour collaborateur dans ses études sur les orateurs de la Chambre des députés... Jean de la Bruyère. Oui, à ces bourgeois politiciens de l'ère philippienne, il appliqua, et très bien, et ce fut très ressemblant comme très piquant, les procédés dont le moraliste du dix-septième siècle avait usé pour peindre /es caractères ou les mœurs de quelques-uns des importants et des sots de son temps.

Le travail dujournal, si chargé qu'il fût et si pénible que le rendissent les luttesintérieures au milieu desquelles il se faisait, n'était pas le seul «pd prit alors le temps de Louis Veuillot. Il achevait un de ses plus beaux ouvrages : les

LOUIS VELII.I.OT. 1<.»5

Libres Penseurs, et préparait la publication, avec préface et notes, d'œuvres inédites du comte Joseph de Maistre. Faut-il ajouter qu'il n'avait pas cessé coniplètenient de bouquiner, de visiter les galeries du Louvre, même de rimer? Et que de lettres à lire, que de réponses à faire, que de personnes et de personnages à recevoir! Car, bien qu'il ne fût plus que rédacteur en chef... en second, c'était surtout à lui que l'on s'adressait, c'était lui que l'on voulait voir et entendre. M. de Coux disait toujours qu'il en éprouvait de la satisfaction. Je n'en veux pas douter; seulement je crois bien qu on le satisfaisait trop. Peu de gens doivent trouver agréabh^ d'avoir un second en qui tout le monde salue le premier. Non, ce n'était point là un élément de durable harmonie.

Si M. de Coux et Louis Veuillot avaient cessé de s'entendre sur la marche à suivre pour bien servir le Pape, ils étaient toujours unis dans l'amour qu'ils lui portaient. Ils savaient que les ressources manquaient au trésor pontifical et redoutaient de ce côté de graves embarras. Que faire? A cette question ils ne trouvaient pas de réponse. Cependant c'est alors que la grande œuvre du Denier de Saint-Pierre prit, par leurs soins, naissance dans Y Univers. Oui, cette o'uvre à laquelle on a donné diverses origines, a euVi'nivers pour berceau; c'est là qu'en septembre 18i7 elle a été proposée, c'est là qu'un premier a[)pel persévéramment répété et, après quelques hésitations, généreusement entendu a été fait; c'est là que les premiers milliers de francs envoyés à Pie IX ont été recueillis. D'autres versions ont prévalu et nous avons laissé dire. Je vais donner, avec preuves à lappui, la bonne. Cette page ne doit pas manquer à notre histoire.

Le 15 septembre 18i-7, VUnivers annonça « avec bonheur », en première page, qu'un anonyme, signant « le docteur Z... » lui avait adressé cent francs destinés au Pape. — l*our une cure heureuse, disait le docteur, des honoraires dépassant ceux que j'attendaism'ayant été envoyés, je veux

l'.lli I.Ol'IS VKI II.LOT.

consacrer ce .surplus à des uumcs pieuses cl je vous [niv de faire parveuir les cent francs ci-joints à Notre Saint- Pèic, « car je ne crois pas cjuc nous calholiijuos, nous puissions en ce moment faire un meilleur emploi d'une fraction de notre superflu qucn aidant celui qui est manifestement appelé à préserver le monde de la corruption politique et h sauver la liberté • .

Le journal, pai* la plume de M. de Coux, je crois on ne signait pas alors), applaudit à cet acte et demanda qu'il fût imité. La voie des souscriptions nous est ouvei'te, s'écriait-il, entrons-y, montrons par nos oll'randes notre dévouement au chef de l'Kglise. Il appelait ensuite la formation d'un comité, réclamait doucement l'intervention des évèques, puis ajoutait qu'en attendant, Vi'?i?vers remettrait au Nonce les ollrandes qu'il recevrait.

Le représentant du Saint-Siège ap[)roiiva très foit cet appel. Les deux premières souscriptions qu'enreg-istra le

journal furent celles de « .M"" et M"' de la P 20 francs ».

Hicntôt il y en eut d'autres. V i'nivers renouvelâmes instances et pourexciterlezèle publia les lettres particulièrement chaleureuses des souscripteurs. Les listes grossirent; il y eut des noms de prêtres et de laïcs, de larges et de modestes offrandes. La première souscription collective fut celle du u clergé de Chalon-sur-Saône ». L'o'uvre se fondait et V Univers, par ses observations et lélicitHtions, y poussait ferme. Le 12 octobre, la liste est longue, variée, entraînante. La souscription est lancée, l'œuvre sera certainement fondée, il lui manque encore une sanction officielle bien nette, éclatante; elle l'aura. Déjà plusieurs évèques, notamment M-' Parisis, ont fait savoir à Vi'nivers qu'ils l'approuvaient. Le cardinal de Donald va déclarer dans un mandement en l'honneur de Pie L\ et de ses réformes, <ju aux prières pour le chef de l'Église il faut joindre des ollrandes :

« La France catholique, dit l'éminent archevêque, ne saura-t-elle prêter à son pasteur que le secours de ses

[.OUÏS vi:i ii.i.mt. lOT

prières. Au moyen Age, l'Europe armée se serait ébranlée pour aller offrir au chef de l'Église son sang et son épée, pour défendre ses droits menacés et le soutenir dans la lutte qu'il a eniiagée contre les abus. .Aujourd'hui, une croisade plus pacifique pourrait être entreprise par les fidèles en faveur de leur chef spirituel. L'obole des chrétiens, qui va jusqu'aux extrémités du monde dissiper les ténèbres de l'ignorance et planter la croix... ne pourrat-elle pas plus efficacement que les bataillons de valeureux soldats prêter à l'immortel Pie IX un appui qui ne ferait pas couler de larmes (1)?.-. »

Le cardinal terminait en réclamant la formation d'un comité. Cette fois, le but que Y['nivers avait indiqué dans son article du 15 septembre 18V7 et marqué ensuite très nettement, était atteint. Nous le constations le 27 octobre en annonçant que le mouvement devenait général. Un comité sétait formé à Lyon. Déjà divers journaux de province, notamment V Espérance, de Nancy, avaient fait écho à V Univers. Maintenant toute la presse catholique partait. VAyni de la lieligion, la Voix de la Vérité, le Journal des villes et campagnes, l'Union monarchique ouvraient, eux aussi, la souscription. Bientôt le comité de défense religieuse joignit son appel à celui de la presse.

Et quel était ce « docteur Z..., » dont le grain de sénevé envoyé à VUnivers, accueilli par M. de Coux et cultivé avec soin par Louis Veuillot devenait le Denier de Saint- Pierre? C'était, je ne dirai pas un aventurier, ce mot étant pris en mauvaise part, mais un homme aventureux. Il s'appelait Grégoire et portait divers titres professionnels : colonel, médecin, publiciste, etc. Colonel, il l'avait été approximativement chez les Belges durant la guerre d'indépendance, en 1830, comme chef d'un corps franc; docteur-médecin, il l'était à Paris en ISIT et paraissait

(1) Ce mandement, daté du 12 octoln-e 1817, a pain dans VCnivers, le "20 du nn'nie mois.

I'.»K I.OIIS VEIMI.I ni.

s'\ <'iitoiidrr; ptihlicislc, il le liif en IHVK. Il fit alors [)en(laii( (jucl(|iu' temps un journal dr cninbat j)Our l'ordre, hardi vl mrine audacieux. Ses allures, sou lantrage, ses act«'s dénoneaieiit comme s.» |)hysi(»noniie, un liomme résolu; il parlait en catholiquej)ratiqnant. In certain mystère où il semblait mettre de la cfxjuetterie, l'entouiait. Très discret sur lui-mùmr, il n'intenoj^'^eait pas siii- les autres. Il rendit à Vl'/tirprs divers services d'informations sans jamais rien demander. Nous ne savions pas d'où il venait, et (juand il disparut nous ne sûmes pas ce qu'il était devenu. J'ajoute (juenousne l'entendîmes jamais .se prévaloir de son rôle dans la fondation de cette œuvre du Dénier de Saint-Pierre^ qui a procuré tant de millions et de millions au Saint-Siège. Il la vit réussir et sembla ignorer qu'il y fût pour quelque chose. Louis Veuillot l'appelait « l'énipmatifiue (irégoire ».

Le succès de la souscription pontificale fut le couronnement des campagnes faites en commun par les deux rédacteurs eu chef de Ylnivers. Dans cette lettre du 8 novembre 1SV7 où Louis Veuillot signifiait doucement, avec réserve, mais aussi avec netteté, à }\. de Coux qu'il était à bout de sacrifices, il lui montrait le désir de ne pas rompre. " Je pense, lui disait-il, que nous pourrons longtemps nous chamailler sur le bon côté de la route, sans cesser pour cela de traîner notre charrette du meilleur de nos jarrets. « Il y avait dans ces paroles plus de désir que d'espoir. In attelage qui se chamaille ne marche pas bien, et quelque ruade, toujours à redouter, met un jour ou l'autre la charrette en péril. C'était la situation de V Univers. Les choses ne s'y arrangeaient pas. On pouvait d'un commun accord écarter certaines questions d'école et baisser de ton sur tel ou tel point d'histoire religieuse ou de doctrine, mais la grande question du jour, et de toujours, la question de Kome, il fallait sans cesse y revenir, par conséquent la lutte était continuelle, et cette continuité môme l'aggravait. Ça n'allait plus. M. de

LOUIS VIXILLOT. lO'.i

Coux déclarait sa santé atteinte et pariait de se réduire au rôle de simple collaborateur; Louis Veuillot songeait à se retirercomplètement et tout do suite. Bientôt tous deux, d'un commun accord et avec une parfaite courtoisie, signifièrent à Taconet qu'il devait choisir entre eux et se presser. Louis en inl'ormait ainsi du Lac :

« ... Je puis vous dire que la semaine ne finira point sans que M. de Coux se retire ou que je me retire moimême. Ce pauvre M. de Coux est tout à fait giobertiste. Il n'y a plus rien à faire. S'il ne croit pas encore que les Jésuites ont empoisonné Clément XIV, il n'en est pas loin, et il croit du moins que ce sont les plus grands, les plus astucieux, les plus mortels ennemis de Pie IX. Il ne veut pas qu'on attaque les giobertistes ; il veut qu'on dise dans le journal qu'on peut être très bon chrétien, et détester les Jésuites. Je le crois, puisqu'il en est là ; mais je ne veux pas qu'on en fasse un axiome dans l'Univers, au moins tant que j'y serai. Il faut que Taconet prononce. Jugez s'il est embarrassé ! Pour moi, j'ai trop attendu. Ma résolution est signifiée. Je veux rester seul ou me retirer publiquement, et que cela soit réglé sous deux ou trois jours...

« Taconet a eu pendant un moment, et j'ai eu aussi l'espoir dune solution meilleure pour lui. Lacoalition Montalembert s'est reformée, forte de « cinquante évêques » ! — parole d'honneur d'Aurélien de Courson ; — elle va publier son journal, il sera merveilleux. Dieu a facilité toutes les voies, comme jadis pour Y Union catlioligne et pour V Alliance. V Univers en mourra en trois mois. Néanmoins, on voulait bien encore faire à Taconet la grâce de lui marchander y< son affaire » ; et il s'est vu au moment de conclure. Mais soit nouvel avis, soit qu'il manque quelque chose aux énormes sommes rassemblées pour cette grande entreprise, et qu'on espère avoir meilleur marché de tuer l'ours que de lui acheter sa toison, le marché s'est à peu près rompu. Alors, dites-vous, Taconet, pour soutenir la concurrence, renverra M. de Coux. N'en jurez point. Il

(M) loi IS VKlILKtT.

( .ilciilr iiut'iis. Ilcnvoyaiil M. de (loii\, il le renvoie seul; me renvoyant, il se délivre au iiirine instant «l'Eugène Neuillot et <1(' du Lac. >•

Cette Ifllio est du 1» fcviicr IH»S. j.e lendemain, Taconct, ell'aré, ol»ten;iit «le Louis une prolongation de ce tièscourt drlai. Il aurait juscju'au 1" uiars pour se décider. Sur ces entrefaites, du Lac, forcé de (juilter Solesnies pour soutenir sa famille, vint à Paris. Une position, largement rélrihuée, de préeej>tcur lui était offerte et il se résignait à l'accepter. Taconrt le consulta. Il lui demanda s'il rentrerait volontiers à ïi'nivers avec M. de Coux, qui, probablement, aurait l'appui de Lacordaire. Du Lac lui répondit : ■ Si Veuillot reste. Je rentre; sinon, non. » Il ajouta; '(Votre intérêt, celui de la cause, le devoir envers l'Kglise veulent «[ue Vi'nivers soit donné à Veuillot. » Selon sa coutume, Taconet demanda le temps de réfléchir. N'avait-il pas encore une ()U deux semaines devant lui .' 11 ne les eut pas. Trois ou quatre jours à peine s'étaient écoulés qu'une solution immédiate devint nécessaire.

Le journal paraissant le matin, on réglait l'ordre des matières le soir, et c'était l'heure aussi où l'on corrigeait les épreuves des articles tardivement envoyés. J'étais chargé de \ ordre. M. de Coux me demanda d'y inscrire en première page une correspondance de Home qu'il avait revue. Il me la remit. Mon frère n'étant pas là, je la lus. Les Jésuites y étaient accusés de conspirer contre le Pape. Très ému et un peu en colère, je déclarai que cette lettre ne me paraissait pas insérable. — Je l'ai corrigée, et elle peut passer, me dit M. de Coux d'une voix calme et résolue. — Alors, répliquai-je, en me levant, qu'un autre fasse l'ordre, je ne veux pas m'associer à une telle insertion ! Les rédacteurs présents regardèrent le rédacteur en chef pour mieux entendre sa réponse. — Soit, dit-il. après <|uelques secondes de silence, ajournons cette correspondance, et veuillez terminer l'ordre à votre idée.

Mon frère m'approuva pleinement et presque joyeuse-

ment. Cette fois, il uy avait plus à craindre que quelque arrangement bâtard vint prolonger la situation. Taconet lui-même le comprit et promit de se décider très promptement.

Le lendemain, l'interdiction du banquet où les chefs de rop[)osition parlementaire voulaient parler et trin(|uer contre M. Guizot, agitait Paris. Le surlendemain il y avait émeute et le ministère, sur la demande du roi, se retirait. Cette reculade faisait tourner Témeute en insurrection et le 24. février on voyait s'effondrer, presque sans combat, misérablement, la monarchie.

Le soir, avant l'heure accoutumée, Louis et moi nous étions au journal. Nous y vîmes arriver Coquille et Barrier. Peut-être aussi Jules Gondon. M. de Coux et Taconet ne parurent point; les Riancey non plus. On causait avec émotion, à bâtons rompus, des événements de la journée. V Univers devait parler tout de suite et ce qu'il dirait engaeerait certainement devant l'opinion les catholiques. Que dire? Montalembert entra. Louis se leva précipitamment et tous deux se prirent les mains avec effusion. La réconciliation était faite, l'entente cordiale était rétablie. — « Il n'y a plus de pairs de France, je ne suis plus rien, dit Montalembert, je viens travailler avec vous. — Je vous attendais, répondit mon frère. » Montalembert prit place à la table de rédaction et Louis écrivit sous ses yeux cet article :

■■ 24 féviior. 10 houres du soir.

« La dynastie de Juillet a succombé. Le combat était terminé avant la fin du troisième jour. La Révolution est consommée, et c'est Tune des plus étonnantes de l'histoire.

'( Tout est emporté par la tempête, des hommes nouveaux vont paraître sur la scène. Dieu fait son œuvre par toutes les mains. Il marche à ses desseins par des voies que tout le monde ignore,

« Aujourd'hui comme hier, rien n'est possible que par

.io-i LOIIS VKLIM.ol.

la liberté, aujourd liui ronime lu<'r, la leligion est la sciilf liase possible des sociétés : la reli^^oti est l'arôme «jui eiiipôclic la liberté de se cori'oiiî|ne.

« C'est eu .lésus-(Mirist que 1rs hommes sont frères, c'est rn Jésus-Christ qu'ils sont libres.

« Une liberté sincère peut tout sauver.

« Le ncjuvoau Couverncmenf a de grands devoirs envers la France, envers la société humaine tout entière. Nous lui souhaitons de pouvoir les remplir. Tous les gouvernements ont en <mi.\ la faculté de salit' nnir : il leur suflit d'aimer la justice et de seivir franchement la liberté. »

Louis Veuillot passa ces quelques lignes à Montalembert qui les lut deux fois, puis dit d'une voix triste et résolue : « C'est bien, — très Inen! .le suis avec vous. - L'article fut envoyé à l'imprimerie.

Ces fermes soldats de rKulise, achersaires <'ncore le matin, quittèrent fraternellement ensemble le journal. Ils avaient hAte de causer en tête à tête. La conversation fut loyale, intime, abandonnée. Convaincus l'un et l'autre que les catholicjues devraient livrer aux révolutionnaires de rudes combats, et animés du même amour du devoir, ils se séparèrent pleinement unis de cœur, comme d'esprit, en se disant : à demain.

CHAI>1TI{K VllI

LA RÉVOUTION DK 1848 KT LKS CAÏUOLIOUKS. — ADHKSIO.N

A LA RÉPLBLiyl'K. LA RKDACTION DE hlXIVI'US. — MON-

TALEMBERT, LACORDAIRE ET LOI IS VEllLLOT. LES CA- THOLIQUES DÉMOCRATES. — LOUIS VEUILLOT, LA VEILLE FI- LE LENDEMAIN DU 2'l- FÉVRIER. LA QUESTION ÉLECTORALE

DE 18V8. — LLRi: NOUVELLE.

Dans les MfHanges, Louis Veuille t a intitulé Adhésion, ses articles des lï, 26 et 29 février 18i8. Us adhéraient en effet à la république, comme forme de gouvernement Plus tard, on a trouvé, ou plutôt on a prétendu que cette adhésion avait été trop prompte et trop confiante. Alors il n'en fut pas ainsi. Dès le 25, l'article du 2'k celui que j'ai donné tout entier au chapitre précédent, attirait à V Univers des réclamations et des menaces, venant non des républicains de la veille, mais de prêtres corrects qui, durant la nuit, s'étaient convertis à la république.

Vers midi, j'étais seul au journal, lorsque trois ecclésiastiques, dont un curé de Paris, entrèrent et me dirent avec une gravité où il y avait du trouble et de la menace : — Au nom d'un groupe important du clergé, nous vous apportons une protestation contre l'article que YUntvers a publié ce matin. — Us me remirent leur papier. Us y disaient que le langage de V Univers, où ils apercevaient des inquiétudes et de la défiance, ne répondait pas au sentiment des catholiques et de leurs prêtres; que ceux-ci,

20t LOUIS VEriIJ.OT.

lieiiroiix (le la victoire du |m'iij>1i', s.iliiiiiiiil avec joie l'nv»'nem<'nt de la irpiihlicjiie et de la démocratie, etc. — Uemportez votio déclaration, leiii" dis-j( •: nous ne l'iiisérorons [tas. — Nous la ferons iiiscrei' ailh-urs, en ajoutant (|ue vous l'avez refusée. — Si vous faites cela, nous répondrons i|uc vous atrissez et parlez ainsi par j)eni'. Ils partirent et leur protestation ne parut point.

.l'avais raison contre ceux-lA, en les accusant de trembler; mais d'autres, dans le clergé et parmi les catholiques notaliles, apj)laudissaienl de bon co-ur à la nouvelle j-év(dution ; ils en atteudaientsincèrement des merveilles, et, parconsé- ([uent, trouvaient IT/t/t'ers trop froid. Le plus important de ces derniers était Lacordaire. Tout en croyant rester dans le camp libéral, il j)arlait, agissait et espérait en républicain déleiininé. Montalcmbert ne s'attendait pas à cela. Tout au contraire, dès le 25 février, il crut pouvoir amener l'impétueux Dominicain àV Cniicrs où. du consentement de Louis Veuillot, il serait le premier. Mon frère s'y montrait en effet très disposé. L'ancien pair de France jiroposa ;\ son illustre ami cette condîinaison. .le le vois et l'entends à son retour : — Ce P. Lacordaire c]uc j'ai tant aimé, que j'aime toujours, comme il m'a repous.sé! — Tu es fini, m'a-t-il dit, ta campagne du Sonderbund, ta passion pour les Jésuites, ton entente avec les rétrogrades te condamnent à disparaître, tu ne peux j)lus être une force et tn serais un embarras, .le ne veux rien essayer avec toi!...

Il rapportait ces dures paroles avec accablement, mais sans colère. — Le P. Lacordaire se trompe, lui dit Louis Veuillot, vous restez le chef du parti catholique, nous aurons beaucoup à combattre, et votre force, qui n'est pas entamée, va grandir.

Non seulement Lacordaire refusait de s'entendre avec Montalcmbert, IT/^/r^'/'s et Louis Veuillot, mais déjà il se préparait à faire campagne contre leurs idées. Décidé à se jeter dans le mouvement démocratique, il désirait se donner

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un journal. Or, au courant des choses et des hommes comme il l'était, il savait bien que ce journal, destiné à pousser les catholiques dans une voie que voulait fcrmerMontaleuibert, heurterait celui-ci et que, tôt ou tard, il y aurait combat. Cette éventualité ne l'arrêtait point. L'amour de la vie pulitique l'avait empoigné. Il était redevenu le militant de V Avenir. Sa physionomie, ses allures s'en ressentaient. Ses amis des temps déjà lointains retrouvaient en lui quelque chose du jeune avocat qui se préparait avec feu aux luttes oratoires et littéraires, faisant à la foisdc la jurisprudence, de la philosophie et de petits vers, tels que ceux-ci où il montrait l'aimable nautonière du lac de Brienz appelant les voyageurs :

Le ciel est |)iir, ô voyageur!

Élancez-\ous dans ma nacelle, Ainsi que moi, ma barque est belle Et penche au vent comme une fleur (I).

Aujourd'hui, c'était de la nacelle démocratique qu'on l'appelait; il s'y élança confiant, joyeux, dévoué.

Dans son refus de marcher avec ï Univers, Lacordaire ne cédait à aucun sentiment ou ressentiment personnel. Bien (ju'il eût blâmé la conduite du journal au sujet du Sondcrbund, on était resté en bons rapports. Louis Veuillot venait justement de le louer en termes qui l'avaient satisfait, comme orateur et comme libéral. Le 9 février, l'illustre Dominicain avait prononcé dans la cathédrale de Paris l'éloge funèbre d'O'Connell.

« Le P. Lacordaire, disait Louis Veuillot, a considéré O'Connell sous deux aspects : comme libérateur de l'Église et comme libérateur de l'humanité; car tout ce que l'on fait pour l'Église, on le fait pour l'humanité... Aussi libre que la pensée, aussi généreux que la charité, aussi prudent que la justice, il a successivement abordé dans son

(1) Vicomte L. de Carné, Souvctàrs de jinnu'sse.

•jof. loi IS VKLILIJU.

improvisation, lour ;• toui* paisible et impétueuse, les immenses problèmes de l'accoid d»; l'oidre et de la libertr, ceux m«}me (pi'on au-itr en or moment à d'autres liibunes... Kt puissent ceux qui les agitent écouter et niédit<'r demain les conseils que leur a donnés ce cœur vraiment libre, cette voix vraiment indépendante et «jui n'a jamais j»aru plus sacrée.

« Nous n'ajoutons rien; nous ne voulons rien dire de tant de traits sublimes qui reviennent, à chaque instant, caicsser noire mémoire, éclairer notr«'intellig-ence, écliaufler notre cœur. Contentons-nous d'avoir annoncé à tous ceux qui aiment l'Kglise et la liberté cette bonne nouvelle qui ne les surprendra point : l'élof^e funèbre d'O'Connell par le P. Lacordaire est diirne du I*. Lacordaire et d'O'Connell. c'est encore un de ces monuments, une de ces forteresses comme il en a dressé plusieurs, où s'abritent, ù l'épreuve des sopbismes et du temps, les L;randes, les saintes idées qui feront le triomphe de l'Église et le salut des sociétés modernes » (1).

Deux jours après, Y Univers publiait en tète de son numéro l'œuvre superbe de Lacordaire. (>ii marchait donc ensemble lorsque la révolution éclata.

Mais où en était-on le 25 février entre rédacteurs de VUnivcrs? M. de Coux que l'on n'avait pas vu la veille au soir ne parut pas non plus le matin. Taconet alla aux nouvelles. Le rédacteur en chef était parti pour Versailles. Il avait des valeurs qu'il ne jugeait pas prudent de garder à Paris. Quelques jours après, il envoya sa démission (2).

Le départ de M. de Coux ne fut pas le seul mouvement qui modilia le personnel de la rédaction. Henry et Charles

(1) Univers, Il février 1SJ8. Mélanges, t. III, p. l'.Mi.

Ci) V Univers enrogislra cotte démission dans son numéro ilu 3 niai-s en • lisant qu'elle remontait au 11 iV-vrior. Cétait vrai en ce sens qu'à cette date M. de Coux avait, comme Louis Veuillot, dit à Taconet que les deux réilactcurs en chef ne pouvant jilus marcher ensemlile se retiraient et lui donnaient délinitivenient un dé-hii i)oui' opter. Mais c'est seulement le ,'."( février que M. di> Coux quitta oHoi-tivomonl le journal.

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de Riancey, collaborateurs aimables et utiles, n'étaient pas indispensables. Taconet, que leur légitimisme agaçait, et qui, de plus, aimait récononiic, désirait depuis longtemps se priver de leur concours. Craignant ou feignant de craindre ([ue la révolution ne fit tort aux recettes, il déclara indispensable de diminuer les dépenses et les en prévint doucement... Ils partirent à l'amiable. Une rentrée comblait, à l'avantage du journal, ces vides. Du Lac refusait le préceptorat qui lui était offert et reprenait sa place à Yinivcrs. Louis Veuillot voulait partager avec lui la rédaction en chef, mais il s'y refusa. Ni Toffre de mon frère ni le refus de du Lac n'étaient chose nouvelle. Dès que Louis avait vu que l'accord entre lui et M. de Coux ne tiendrait pas longtemps, il avait écrit à l'ami qu'il appelait « mon frère et mon maître ^ : Je ne resterai à la tête du journal que si vous ne voulez pas vous y mettre. Du Lac, corroborant son avis de celui de dom Guéranger, avait répondu :

« De deux choses l'une : ou la Providence ne me contraindra pas de sortir de Solesmes et alors j'y resterai, soyezen sur; ou je serai forcé d'en sortir, et alors très certainement une position />rès- de vous kV Univers serait pour moi la position la plus agréable. Mais dans cette hypothèse, il me répugnerait extrêmement, lors même que vous n'y seriez pas, de prendre la tête, .le n'aime point ces sortes de fardeaux et ne me crois pas assez fort pour les porter. A plus forte raison vous y étant, à qui Dieu a donné toute la force nécessaire, n'aurai-je garde de les accepter... »

La démission de M. de Coux avait fait, dans la rédaction de V Univers, l'unité de commandement; la sortie des Kiancey en écartait toute dissonance politique, le retour de du Lac la fortifierait sur les questions particulièrement religieuses. Tout allait donc bien. Le journal suivrait d'un pas de plus en plus ferme la voie que, dès le début, il s'était marquée : soumission joyeuse, passionnée de cœur et d'esprit, au Pape ; indépendance absolue des partis politiques.

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