‹ Louis VeuillotChapitre 29 sur 73 · H I.OL'IS VEIII.I.OT · texte numérisé non relu

H I.OL'IS VEIII.I.OT

\Am'i> Vouillol <|ni. depuis plusieurs années, en faisait la l'oreo V exercerait désormais une autorité incontestée. 11 consultera avec soin et conliance « le frère Du Lac », il aurait des égards pour les idées, les intérêts et les craintes de Taconet, mais VUnirers, caserait lui. Je revendiquepour sa uu'> moi recette rosponsal>ilité.

Homme de sentiment comme homme de combat, Louis Veuillot a toujours été très impressionnable, et toujours aussi, il a rendu vivement ses impressions. De là, dans les articles qu'il a écrits eu des circonstances particulièrement graves et émouvantes, des expressions ([ui, lues au repos, après de longues années, semblent excessives et parfois contradictoires. Des sots et des méchants, deux espèces qui souvent se confondent, ont beaucoup exploité ces traits de son caractère. Il ne s'en est jamais troublé; et si je m'arrête un instant à ces reproches, c'est sans leur accorder qucl<iue importance, mais par devoir d'historien. On a prétendu par c\em|)le (fue, roviiliste ju.squ'au 2i février 18VS, il s'était violemment tourné le lendemain contre la royauté et (ju'apiès avoir adhéré trop vite à la république, il en avait trop vite désespéré. Cela est faux. La politique de Louis Veuillot, alors comme toujours, a été dictée par le souci des intérêts religieux, base de l'ordre social et sauvegarde des libertés publiques.

.l'ai déjà montré qu'il n'attendit pas les orages et les triomphes révobitionnaires de 18i8 pour annoncer les catastrophes et dire que les souverains, la plupart infidèles à leurs obligations, méritaient, comme les peuples, d'être châtiés. Pourquoi n'aurait-il pas répété le lendemain ce qu'il avait dit la veille? Les avertissements donnés inutilement aux vaincus pouvaient maintenant éclairer les vainqueurs. Quelques extraitsachèverout de prouverl'unité de sa conduite. Ht si l'on en conclut que les modérés de Vlnivers étaient eux-mêmes fort échauffés, on ne se trompera point. Voici comment Louis Veuillot, en décembre 18i7, plus de deux mois avant la chute de Louis-Philippe,

répondant aux « révolutionuaiics », établissait que Pie IX ne sacrifiait pas les peuples aux rois :

« Trois siècles de ténèbres pèsent sur nous; l'hérésie nous a plongés dans une nuit épaisse, où nous n'avons connu l'ordre que sous la verge du despotisme et la liberté que dans les débauches de l'anarchie. Nous gémissons, affamés de paix, de justice et d'honneur, entre les embûches de ces deux monstres qui nous livrent perpétuellement l'un à 1 autre, et dont le joug ne connaît ni l'honneur, ni la justice, ni la paix. Pie IX sera le libérateur du genre humain. Sa lumière éclaireranos pas ; ses paroles briseront les fers qu'a reçus notre faiblesse et que s'est forgés luimême notre aveuglement. Trois siècles durant, nous avons été gouvernés dans la terre de la servitude royale, où l'Église a dû chercher un refuge : Pie IX nous gouvernera dans la terre de la liberté. Plus de chaînes pour les croyances! plus de verrous sur les doctrines! plus de bourreaux contre ceux qui s'offrent aux luttes de la raison! Ne contraignons pas le doute à se précipiter dans la révolte, et la foi à s'abriter dans l'esclavage. Que le philosophe garde son système et le Jésuite sa règle, jusqu'à ce que l'un ou l'autre, se sentant ébranlé au fond de l'âme, abjure ce qu'il crut vrai par un acte de sa liberté et dont il ne rendra compte qu'à Dieu. »)

Certes, voilà qui allait loin. Louis Veuillot ajoutait : « La Providence, assurément, n'a pas négligé de nous éclairer sur les routes entre lesquelles nous avons à choisir ! Les actes des empereurs de Russie et d'Autriche, les abjectes folies du roi de Bavière (1), font amplement voir ce qu'il faut attendre du pouvoir royal sans contre-poids dans le sanctuaire et dans les lois. Le Trône a reçu inutilement de sanglantes leçons, ilesttoujoursle mème,iln'apaschangé. La religion végète à son ombre, asservie et avilie comme les

(1) Co souverain avait installé dans un palais de sa capitale et fait comtesse une écuyèredes plus affichées, nommée Lola Montes.

LOUIb VELILLOT. — T. U. li

•JIO LOUIS VKLIU.OT

peuples, en partie inutile, privée de toiilc action sociale, impuissante à prévenir d'inévitables révolutions, presque réduit»' A les désirer : c'est l'ordre sans vie, c'est la religion sans liberté. D'un autre cAté, la Hiète suisse renouvelle ce qu'a toujours osé contre les faibles le despotisme collectif de la démagogie, plus impitoyable et plus humiliant que cflui des maîtres couronnés. La liberté suisse n'inspire qu'une terreur j)rofonde; elle brise, elle insulte, elle tue, elle fait soupirer après la servitude, et ses o'uvres y conduisent : c'est la liberté sans religion » (1).

Et Louis Veuillot était alors tenu, par certains de ses collaborateurs, pour l'homme des « rétrogrades ». Cela dit combien, même chez les catholiques, la royauté régnante avait affaibli le royalisme.

L'article du '2\ féviiei' accusait de la défiance et non de la peur. 11 faisait clairement entendre que les catholiques seraient pour ou contre le régime nouveau, selon que ce régime serait ennemi ou respectueux de leurs droits. Dès le 26, le ministre provisoire de l'instruclion publique et des cultes, M. Carnet (2j, ayant jugé bon de rassurer l'Université sur son existence, ïiJjiivers protestait contre le langage du ministre et déclarait que, si la République maintenait le monopole de l'enseignement, les catholiques continueraient de le combattre. Ce fut la première parole d'opposition que fit entendre la presse. Le même jour, dans un article qui tenait du manifeste, Louis Veuillot expliquait l'avènement de la république et son facile triomphe : « Dieu parle, disait-il, par la voix des événements. La révolution de 1 8 i8 est unenofification delà Providence. A la facilité avec laquelles ccsgiandes choses s'accomplissent, et lorsque l'on considère combien, au fond, la volonté des hommes y a peu contribué, il faut reconnaître que les temps étaient venus, o II ajoutait :

(1) Univers du 7 ûéc. I!^t7. Mélanges, t. III, ]). 33.

(2) Fils du conventionnel et pcro de celui qui devint en 1887 président de la troisièni'' république.

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« La France croyait encore rtre monarchique, et elle était déjà républicaine. Elle s'en étonnait hier, elle n'en est point surprise aujourd'hui, Fievcnuc d'un premier moment de trouble, elle s'appliquera sagement, courageusement, invinciblement, à se donner des institutions en rapport avec les doctrines qu'elle a depuis longtemps définitivement acceptées.

« La Monarchie succombe sous le poids de ses fautes. Personne n'a, autant qu'elle-même, travaillé à sa ruine. Immorale avec Louis XIV, scandaleuse avec Louis XV, despotique avec Napoléon, inintelligente jusqu'en 1830, astucieuse, pour ne rien dire de plus, jusqu'en 18V8, elle a vu successivement décroître le nombre et l'énergie de ceux qui la croyaient encore nécessaire. Elle n'a plus aujourd'hui de partisans. Charles X avait encore des amis personnels et des serviteurs dévoués ; de nobles cœurs ont porté son deuil, son héritier a pu, pendant un temps, trouver des soldats. Louis-Philippe n'a été reconduit que jusqu'à la porte de sa demeure. On a protégé sa vie, mais point sa couronne, et on l'a laissé se sauver sans lui faire l'honneur de le croire dangereux. Jamais trône n'a croulé d'une façon plus humiliante : c'est que ce trône n'était plus un trône.

« Nous n'avons pas travaillé à ce résultat, nous ne l'avons point désiré, et touten le Jugeant immanquable, nous étions loin de prévoir qu'il dût arriver sitôt. Les catholiques ont des devoirs à remplir envers tous les gouvernements. Ces devoirs, nous les avons remplis envers la dynastie de Juillet. Respectant en elle le principe salutaire de l'autorité, nous n'avons rien fait pour la renverser, nous avons tout fait pour l'éclairer.

« Ces mêmes devoirs, nous devons, nous voulons les observer envers le gouvernement nouveau. Notre conscience et notre intérêt nous le commandent également. »

Que l'esprit du jour pesât trop sur ce langage, c'est certain; mais il était fondé dans les reproches, et personne ne pouvait douter qu'il ne fut sincère dans les promesses.

■2\1 I.UUS VELILLOT.

Le réilaclciir en chrl' de Vrnli'irs <-\|ins.(it ltrir\«iiM'iit ensuite les principes du parti callndi(juc, puis terminait ainsi : < I/Kglise ne demande aux gouvernements humains qu'une seule chose, la liberté.

« Or presque toutes les monarchies attentent plus ou moins à la liberté de l'Église, même lorsqu'elles paraissent accorder au culte leur protection et leurs faveurs...

« Que la république française mette enfin l'Kglise en possession de cette liberfi- ([ue partout les Couronnes lui refusent ou cherchent à lui ravir: il n'y aura pas de meilleurs et de plus sincères républicains que les catholiques français. »

Un exposé très chaud et très beau des doctrines catholiques, quant aux principes sociaux que proclamait la démocratie, couronnait ces déclarations. — Vous promettez la liberté, l'égalité, la fraternité, c'est chez nous, catholiques, que vous les trouverez et nous leur donnons pour appui le respect de raut(»rité.

Le surlendemain, 29 février, achevant d'établir que les catholiques pouvaient accepter la république et que celleci avait besoin de leur concours, il félicitait les hommes chargés depuis quatre jours du fardeau des affaires publiques d'avoir agi sagement :

« Nous les avons souvent combattus, sous l'ancien ordre de choses, nous les louons pour la première fois. Leurs actes ont été courageux et habiles. Ils ont mérité cette confiance générale, si courageuse aussi et si intelligente, qui les rend

forts Il faut que ce concours leur reste pour la sécurité

du présent, pour le salut de l'avenir. 11 faut qu'à tout prix, ils continuent de le mériter; il faut qu'à tout prix on le leur conserve, jusqu'au jour où la France aura promulgué sa constitution. Point d'équivoque sur la portée de ce principe 1 La meilleure des républiques, c'est la République. Il n'y a nulle autre république possible que celle qui a pour devise : Liberté, Eijalité, Fraternité. Le seul moyen d'éviter que ces mots sacrés ne soient encore déshonorés

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par (le sanglantes folies, c'est do les prendre franchement dans leur sens vraiment français, vraiment chrétien. Appuyé sur tous les partis, le gouvernement sera républicain; appuyé sur un seul parti, il serait révolutionnaire, »

Il terminait ce programme d'adhésion loyale et conditionnelle par quelques lignes extraites de l'oraison funèbre dlVConnell prononcée à Rome parle P. Ventura sous les auspiccsde Pic IX. Le puissant orateur, après avoir rappelé que l'Église, à la fin du Bas-Empire, avait constitué avec les barbares la société et la monarchie chrétiennes, s'était écrié : « Elle saura faire maintenant un ordre nouveau avec la démocratie : elle baptisera cette héroïne sauvage; elle imprimera sur son front le sceau de la consécration divine : et lui dira : Règne! et elle régnera. »

Tel fut le langage de Louis Veuillot du Si au 29 février. On a dit qu'il eut alors de trop vastes espoirs et les exprima trop vivement. Je réserve cette question. Mais dans ces marques d'une confiance relative, dans ce bon vouloir, chargé de conseils qu'il était nécessaire et difficile de donner, où trouver un manque de fermeté vis-à-vis des vainqueurs, une iniquité vis-à-vis des vaincus? Si quelques mots de critique ou de confiance paraissent dépasser la mesure, qu'on songe à leur date. C'est une observation que déjà j'ai dû faire, que je devrai faire encore. J'accorde par surcroît que, si dans les circonstances les plus graves, dans les conditions les plus émouvantes, il faut, pour être mesuré, se montrer circonspect jusqu'à la platitude, Louis Veuillot ne convenait pas à ce rôle.

L'attitude qu'il prit résolument, dès le 2i février, était celle que commandaient les sentiments et les intérêts des catholiques. Il conseillait ce que l'on devait et voulait faire, et ce que l'on fit. Seulement, tous parmi nous ne l'auraient pas reconnu et déclaré tout de suite si le journal qui, dans la presse, menait depuis plusieurs années le bon combat ne l'avait pas demandé. Or plus le mouvement était prompt et étendu, mieux il servait la cause. Monta-

2i'f LOUIS VEUILLOT.

lembert, auquel il en coûtait plus qu'à Louis Vcuillot «l'adhérer au régime nouveau, le comprit et le fit sans retard. L'Univers du 28 février pul^lia on tête de ses colonnes, en promier-Paris, sous la même forme qu'un article de la rédaction, une centaine de lignes signées Cii. de M«)>TALKMnERT, où l'ancicn pair de France, devenu depuis trois jours simple citoyen, disait :

« Sous la république comme sous la monarchie, il nous faut défondre, aimer et servir la liberté religieuse. Nous le devons, nous le voulons et nous le pouvons. Nous en avons pour gages, d'une part, le respect unanime dont lo peuple victorieux entoure la religion, de l'autre, la ferme résolution exprimée par le gouvernement provisoire de maintenir le libre exercice de tous les cultes. »

Il invoquait comme rassurant l'exemple de la républi([ue des États-Unis, puis ajoutait :

« Dans ce chane ornent si grand, si imprévu, nous catholiques avant tout, nous n'avons rien à changer. Nos droits, nos devoirs, nos intérêts restent les nicmos. Le drapeau que nous avons planté en dehors, au-dessus de toutes les opinions politiques, est intact... Nous aimons à croire que la persévérance avec laquelle nous prêchons depuis dix-huit ans cette souveraine indépendance des intérêts religieux, aidera les catholiques fran(;aisà comprendre et à accepter la nouvelle phase sociale où nous entrons. Nul d'entre eux n'a le droit d'abdiquer. »

Il terminait en exhortant, au nom de la France et de l'Église, les catholiques à l'action.

Le jour même où Montalembert donnait ces lignes à VUnivers, le P. Lacordaire faisait A Notre-Dame sa première conférence du Carême (1). Il y avait foule. Louis Vouillot le constatait avec joie dans un article qui suivait celui de Montalembert. « Jamais, disait-il, le grand prédicateur n'a parlé avec plus de puissance... Une allusion

(1) 11 l'avait avancée de huit jours pour prendre s<\us retard position.

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aux dernières luttes a excité un tel transport que des appl audissements ont éclaté... » Lacordaire, d'un beau geste, accompagné d'un regard superbe et de quelques mots vibrants, arrêta ces applaudissements. Mais manifestement, il les avait provoqués, et était heureux de les avoir reçus. Une le cacha pas à ceux d'entre nous qui, après le sermon. purentlapprochcretle féliciter. C'était, d'ailleurs, vu les circonstances, une manifestation heureuse et fortifiante.

J'ai donné la parole publique de Louis Veuillot sur l'événement du 2i février ; je veux donner maintenant sa parole intime. Je la prends dans ses lettres à sa femme que dès le 2ï il avait envoyée, avec leurs deux enfants. Marie et Agnès, à Versailles. Il lui écrivit le 25 :

« Ma chère Mathilde, tout va bien, l'ordre est rétabli, je ne suis pas encore de la garde nationale, mais j'en serai ce soir, et Eugène aussi. Tout le monde s'en met et tout le monde a bien raison. Il faut soutenir ce gouvernement. S'il ne s'appuie pas sur les bons, il s'appuiera sur les méchants et tout sera perdu.

« J'ai dormi fort tranquille cette nuit, après avoir fait une petite promenade assez triste dans la chambre des enfants et regardé dans le cabinet de toilette pour voir si je ne t'y trouverais pas. Hélas! ma pauvre femme, que ce serait une triste chose d'être séparés. Mais nous ne le serons pas, j'ai beaucoup d'espoir pour la paix, j'en ai même beaucoup pour la religion. Elle n'a point été insultée, elle ne le sera pas. Si elle devient libre, il faudra rendre grâces à Dieu. La Providence nous aura fait un grand cadeau par ce coup de tonnerre et il n'y aura pas de meilleur républicain que moi. »

Voilà les premières impressions. Trois jours après, il entrait dans plus de développements.

« Hier, je suis allé à Notre-Dame des Victoires, de là je suis venu chez moi faire un article, j'ai diné chez Eugène, j'ai acheté un uniforme, j'ai trouvé un fourniment, j'ai

•2H'. I.ni IS VELILLOT.

assisté à une séance du Comité (catholi(jue), je suis revenu au journal, j'ai corrigé mon article, et h onze heures et demie je me suis rendu au corps de g-arde, où j'ai passé la iiiiit. Je rentre A l'instant. Tii peux juger si je suis fatigut', mais j'éprouve un vif contentement d'avoir rempli ce que je regarde en ce moment-ci comme le plus grand devoir d'un honnête homme. L'ennui de ces veilles, qui se 10 non voileront souvent, est bien compensé quand on se dit ([u'on veille au salut d'une si nombreuse po]mlation, et qu'en se protégeant soi-même, on protège aussi ce qu'on a de plus cher, .l'ai assisté à la sainte messe avant de rentrer. Il y avait plus de monde qu'à l'ordinaire : double sujet de consolation. L'attitude de la garde nationale est très rassurante. On peut espérer qu'elle ne se laissera pas faire la loi par les émeutiers...

« Les prêtres ne sont pas insultés, au contraire. Ils circulent librement dans les rues avec leur soutane, et ils font bien de se montrer. La confiance est un puissant moyen de saint. Si les prêtres se cachaient et qu'on perdit l'habitude de les voir, ils auraient ensuite beaucoup plus de difficultés à se montrer. Us doivent montrer qu'ils se sentent le droit d'être ce qu'ils sont. Dis-le bien à ceux que tu verras... »

Taconet, très troublé, parlait de cédera d'autres le journal et Louis prévoyait que ces autres seraient M. de Coux et ses amis, il le disait à Mathilde et ajoutait :

u Naturellement, nous nous en irons... Que la volonté de Dieu soit faite! Il ne nous abandonnera pas dans le fort de l'épreuve, et nous ne nousabandonneronspasnous-mêmes. Je me sens plein de courage et au-dessus de tous les coups de la fortune, pourvu seulement que ma chère Mathilde et nos chers enfants me soient laissés. Si nous gagnons par nos privations, nos angoisses et notre soumission, d'effacer quelques-uns de nos péchés, et d'avancer en nous et dans le cœur de quelques autres le règne de Dieu, nous gagnerons plus que tous les trésors de ce monde. Ainsi donc, ma

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l»onne amie, courage, confiance, soumission, amour...

<< Depuis quelques jours, il y aune prière que je ne me lasse pas de redire, tant je la trouve belle et consolante ; c'est le De profiindis. Je me regarde comme perdu dans rabimo du péché, et delà, j'élève vers Dieu ma voix suppliante. Ce verset surtout me donne une confiance infinie : N/ i/iirjtii taies oôservaveris, etc. Peut-être n'y as-tu jamais songé .' Prendsl'habitude de le redire avec moi. Oh 1 que ces catastrophes qui font tant de mal aux intérêts périssal)les, font de bien par compensation aux intérêts éternels! »

L'adhésion immédiate de V Univers, les déclarations si promptes de Lacordaire et de Montalembert mirent tout de suite le parti catholique en bonne posture vis-à-vis des vainqueurs. Il leur fut bientôt prouvé que l'épiscopat tout entier acceptait d'un cœur calme et dun esprit plutôt bienveillant le fait accompli. Dès le 2i. février, au soir, l'archevêque de Paris avait ordonné des prières pour les morts des deux partis, visité les blessés dans les hôpitaux et promis aux nouveaux gouvernants de concourir à leur œuvre en travaillant à calmer les esprits. Les autres évèques, n'étant pas obligés de se prononcer aussi vite, y mirent un peu plus de temps, mais tous en somme donnèrent, avec promptitude, sans effort et sans regrets, leur adhésion. Celui d'entre eux qui avait pris le plus de part aux luttes contre l'Université, et en qui Ton voyait le chef ecclésiastique des militants, M^"^ Parisis, sans trop se presser, ne fut pas des derniers à dire : Il faut se rallier. Une se borna pas à ce conseil. Homme de principe et esprit politique, il fit un mandement doctrinal. Après quelques mots d'un caractère général sur les devoirs des catholiques et des citoyens, il abordait nettement la question du jour: « Le premier de ces devoirs, celui qui, pour le moment, renferme tous les autres, c'est de nous rallier tous, promptement et franchement, au gouvernement provisoire, c'est de le reconnaître et de le soutenir partons les actes de la vie publique et privée... S'il y a des républiques désordonnées et sanglan-

tes, il y en a aussi de très pacifiques, de très Ijien établies... Vne république peut être très inoffcusive, une république peut même être très sainte... La proclamation delà république ne peut donc être, en aucune manière, même pour les consciences les plus délicates, un obstacle à ce que Ton se rattache immédiatement et fortement au gouvernement provisoire... » Il félicitait de Tensemble de leur conduite les hommes « investis du pouvoir » et s'écriait: N'oublions point que « les motssublimes : Liberté, Égalité, Fraternité, inscrits sur le drapeau national, sont des mots chrétiens ».

Lesnotables de l'orléanisme, quand ils osèrent reprendre la parole, reprochèrent aux catholiques, surtout aux évêques, d'avoir sans retard et même allègrement, accepté le régime nouveau. Il est certain qu'on se pressa, mais il y avait des raisons de se presser. Certes, on ne devait rien au gouvernement qui tombait, et il importait beaucoup de se concilier celui qui arrivait. On l'entreprit, non par des calculs nés de la peur, mais par l'intelligence prompte, pratique et chrétienne de la situation. L'essai de la république s'imposait. Les catholiques le reconnurent des premierset leur adhésion fut sincère. Seulement, elle n'eut pas chez tous le même caractère : Lacordairey mit de l'allégresse, de l'enthousiasme; Louis Vcuillot, de la fermeté nuancée d'inquiétudes, que tempérait la résolution d'agir; Montalembert, de la tristesse, qui eût été jusqu'à l'abattement, sans son vif amour de l'Église ; Al^'"^ Parisis, delà résignation et de la sérénité.

Non seulement les catholiques n'avaient pas à regretter le gouvernement tombé, mais l'attitude générale des vainqueurs permettait d'espérer en l'avenir. Le 24 février, au moment même du triomphe, les insurgés s'étaient montrés respectueux de la religion. Un grand crucifix trouvé dans la chapelle desTuileries avait été transporté presque processionnellement à l'église Saint-Roch, escorté de gardes nationaux, ayant à leur tête deux élèves de l'École polytechnique. La grande majorité des insurgés et des curieux

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livraient passage en s'écartant respectueusement. Cependant, un moment, des cris hostiles se firent entendre. Alors celui qui portait le crucifix, l'éleva en criant: « — Vous voulez être régénérés, eh bien, n'oubliez pas que vous ne pouvez l'être que par le Christ. » — Oui ! répondirent un grand nombre de voix : « Vive le Christ! » cria la foule. On arriva sans encombre à l'église. Le curé reçut le précieux dépôt et bénit le peuple.

Ce fait dans lequel on pouvait ne voir qu'un incident heureux, une surprise de sentiment, ne fut pas le seul de ce genre. L'archevêque de Paris avait été très bien accueilli dans les divers quartiers qu'il avait parcourus pour se rendre aux hôpitaux. Des « citoyens» très mêlés, organisés en volontaires pour combattre des ennemis qu'on ne voyait nulle part, s'étaient donné un drapeau et l'avaient fait bénir, non sans quelque tapage, à la paroisse voisine. Chose plus grave, plus significative, le gouvernement provisoire avait, le jour même ou le lendemain de son intronisation, rendu au nom du peuple cet arrêté :

« Le gouvernement provisoire, fermement décidé à maintenir le libre exercice de tous les cultes, et voulant associer la consécration des sentiments religieux au grand acte de la liberté reconquise, invite les ministres de tous les cultes à appeler les bénédictions divines sur l'œuvre du peuple, à invoquer à la fois sur lui l'esprit de fermeté et de règle qui fonde les institutions.

« En conséquence, le gouvernement provisoire engage M. l'archevêque de Paris et tous les évêques à substituer à l'ancienne fornmle de prière pour le gouvernement les mots: Domine, salviim fac populum... » (1).

Cette pièce fut tout de suite communiquée à V Univers par un des hommes du jour, Bûchez, adjoint au maire de Paris et chef d'une école catholique démocratique, sociale,

(1) Déjà l'archevêque avait oi'donné qu'on chantât Domine, salvam [ne Frdncorum gentem.

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qui voulait unii- étroitcinenl l'Église à la Kévolution. Louis V«'uillot et Hucliez, sans riro Ii(''S, se connaissaient et chacun d'eux avait dit à l'autre qu'il espérait le conquérir.

Le 8 mars, à une promesse de concours de M*" AlFre, le président du gouvernement provisoire, le vieux républicain et voltairien Ihipont de l'Eure répondait : « Le gouvernement provisoii'c reçoit avec la plus vive satisfaction votre adhésion... La liberté et la religion sont deux sœui-s également intéressées à bien vivre ensemble. Nous comptons sur votre concours et sur celui du clergé comme vous pouvez compter sur les sentiments de bienveillance du gouvernement. »

Qu'il y eût grand fond à faire sur ces actes et ces paroles que d'autres actes et d'autres ])aroles ailaiblissaient, assurément non. Néanmoins, il y avait lA de bons indices et c'était assez pour que des catholiques, avant tout, crovant à la libert»'* et se bornant à revendiquer le droit commun, fissent cordial accueil au pouvoir nouveau. 11 était à la fois juste et sage de serrer la main qu'il tendait. Ce fut l'avis du nonce, M'-' Fornari. Ayant reru, comme ambassadeur du Pape, notification de l'avènement de la république, il répondit au président du gouvernement provisoire :

« ... Je ne résiste pas au besoin de vous exprimer la vive et profonde satisfaction que m'inspire le respect que le peuple de Paris a témoigné à la religion au milieu des grands événenients qui viennent de s'acconqilir. Je suis convaincu que le cœur paternel de Pie IX en sera profondément touché et que le Père comnmn des fidèles appellera de tous ses vœux la bénédiction de Dieu sur la France. ->

Contrairement aux usages diplomatiques, cette réponse fut publiée aussitôt dans ïi'niveî's ; elle fit très bon effet. Du reste, il y eut à cette date échange continuel de vues entre M**' Fornari et Louis Veuillot. L'éminent prélat

LOUIS VKUILI.OT. 221

conseillait le journaliste et en même temps le consultait.

Plus tard, on a diversement interprété cette attitude du gouvernement provisoire. Les uns y ont signalé une hypocrisie très calculée dont les catholiques furent géncralemcnt dupes ; les autres, un amour sincère et réfléchi de la liberté des cultes qui eût porté des fruits si les représentants dos intérêts religieux avaient marché persévéramment dans la voie démocratique. On peut écarter ces deux versions.

Si les républicains de la veille promirent avec élan, au lendemain de leur succès une république fraternelle, gardienne de tous les droits, protectrice de toutes les libertés, respectueuse de la religion, etc., ce ne fut ni par sagesse, ni par conviction, ni par un sentiment raisonné du devoir, mais tout simplement parce qu'ils étaient au comble de la surprise et de la joie. Ce qu'ils n'osaient pas espérer était arrivé : ils tenaient la France ! Stupéfaits, éblouis, enivrés de ce coup de fortune, ils voyaient tout en rose, et voulaient, après leur propre bien, celui de tout le monde; mais n'ayant rien préparé, manquant de plan politique et de doctrine, ils ne savaient que faire. Us s'en tiraient en criant : liberté! égalité! fraternité! en promettant à tous la paix, le progrès, le bonheur. Et puis, par suite de l'enthousiasme qu'inspirait Pie IX, dont la popularité chez nous était alors dans son plein, invoquer vaguement la religion, promettre en termes généraux de la respecter, plaisait à la foule. On n'ignorait pas, d'ailleurs, que le clergé était depuis quelques années en brouille, sinon en guerre, avec Louis- Philippe ; et cela aussi, pour le moment, faisait bien.

Si, du côté où la nouvelle république devait trouver des ennemis, n'apparaissaient que des adhérents ou des résignés, il en fut vite autrement du côté où l'on criait victoire! Des esprits absolus, des utopistes, des docteurs en réformes sociales, des sectaires, virent dans cette adhésion générale un danger pour la révolution ; ils pré-

tendirent (|u'au lieu de faire « la république du peuple », on allait intiunisor une républifiur houryeoisc. A leur appel, naquit bientôt une op[)()silion radicale, révolutionnaire, invoquant les traditions de 1793. Louis Veuillot fut des premiers à dénoncer dans la presse ces ébullitions, ces aspirations rétrospectives. Il demanda en même temps qu'on ne s'en ellrayAt point, <( môme si elles triompbaient un moment de la raison des membres du u-ouvernement provisoire ». Tout cela, ajoutait-il, est inévitable, « c'est la poussière qui s'élève autour d'une armée en marche ».

Malheureusement, les utopistes et les démagogues étaient représentés dans le gouvernement. Ils pouvaient compter tout particulièrement sur le socialiste Louis Blanc et sur le montagnard en baudruche Ledru-Rollin. C'est par un article, daté du 0 mars contre une circulaire de ce dernier, pourvu du ministère de l'intérieur, que Louis Veuillot qui, déjà, avait dû faire diverses réserves et donner divers avis, entra dans l'opposition. Certes, il ne prenait pas congé de la république elle-même, mais il criait fermement à l'un de ses chefs : Casse-cou ! Deux jours après, il adressait un « avertissement « à Lamennais et « à ses enfants de cœur »... Hélas! Lamennais avait pris rang dans la fraction révolutionnaire et même démagogique du parti républicain. Son journal, le Peuple constituant , attaquait de préférence les catholiques ; il dénonçait VUnivers comme travaillant sous le manteau religieux à « faire proclamer Henri V ».

Le but de ces dénonciations était de persuader à la foule devenue souveraine que l'accord entre l'Église et la République était impossible. Qui pouvait le savoir mieux que Lamennais ? Louis VeuiUot, pour combattre ces efforts, répéta sous une forme plus calme, ses déclarations des premiers jours :

« Nous ne récriminerons point contre le pouvoir déchu. Chacun sait assez que les catholiques n'ont pas voulu le

détruire, chacun sait aussi qu'ils n'ont pas lieu de le regretter. Ils plaignent des hommes tombés de si haut et d'une façon si humiliante, ils les plaignent de leurs fautes plus encore que de leur infortune, mais ils ne regrettent rien.

(( Dans la lutte générale engagée sous différentes formes depuis près de deux siècles par la Royauté, pour amoindrir ou pour confisquer les droits publics, personne n'avait un enjeu de liberté plus cher et plus menacé que les catholiques. La monarchie constitutionnelle leur était devenue aussi redoutable que l'avait été la monarchie absolue. Elle se servait à la fois, contre la liberté religieuse, de sa force et de son impuissance, de ses serviteurs et de ses ennemis. Dynastiques, opposants, démagogues de toutes nuances, gens d'université, gens de club, gens de cour étaient ses auxiliaires également dévoués. Nous nous taisons, sur le bord de l'abîme où cette politique sacrilège vient de s'engloutir vivante. Que Dieu donne la paix à ceux qui ont osé s'armer contre la liberté de son Église ! Ils nous ont frappés, nous leur devons l'oubli! »

Il rappelait les termes mêmes de l'adhésion donnée par V Univers dès le soir du 24 février, et montrait que ce langage tenu au milieu de la tempête par de simples écrivains laïques, avait été tout de suite ratifié par les évéques. Il ajoutait :

« Au milieu des factions nouvelles, nous resterons ce que nous fûmes entre les anciennes factions : les soldats désintéressés de la croix. Sous cet étendard sacré, le triomphe de la liberté de tous et de toutes les libertés sera plus que jamais l'unique objet de n js efforts.

" La Uévolution ne nous a pas surpris dans les antichambres des Tuileries ; elle ne nous précipitera pas dans les antichambres de l'Hôtel de Ville (1). Il n'y a plus de

(1) Le gouvernement siégeait à l'Hôtel de Ville.

22* I.OlilS VEUILLOT.

trône, nous n'eu forgerons pas un autre : Dieu dans le ciel, la liheité sur la trnr, voilà toute notie charte i-n deux mots... Aujourd hui comme hier, par-dessus tous les drapeaux particuliers, nous tendons la main à quiconque ne se déclare ennemi ni de Dieu ni <le la liberté; à (|uicon<[ue comprend que, dans un pays libre, une loi doit être plus sacrée ([ue celle de Vltabcas corjniSy c'est celle de Vhabeasanimatn. »

Le parti du désordre gat^nait du terrain dans le peuple des villes. Les « conmiissaires » ([u<' Ledru-Uollin avait envoyés avec des pouvoirs indéfinis et « illimités » en province étaient pour la plupart des ratés de la presse et du barreau, disposés à voir dans le clergé, rcnncnii. Ils le tracassèrent pres(jue j)artout, et allèrent, en divers endroits jusqu'à l'expulsion, la proscription. A Lyon, le « citoyen ^» Emmanuel Araijo, rappelant et appliquant « au nom du [)euple Iraneais » les lois sectaires et pei-sécutrices des régimes précédents : républi(|ue, empire, royauté, déclara dissoutes, dans tout le département du Khonc « les congrégations et corporations religieuses non autorisées et spécialement la congrégation des Jésuites ». Dès la veille, un arrêté du maire de Lyon, suisse d'origine et protestant de religion, avait expulsé de sa ville, les Capucins. In arrêté semblable fut pris contre les Jésuites d'Avignon. Louis Veuillot protesta vivement dans l'Univers contre ces attentats. Le ministre de l'instruction publique et des cultes, ayant ratifié les arrêtés des citoyens commissaires du Rhône et de Vaucluse, il le mit en cause et avec lui tout le gouvernement. Dans le même article où il louait le cardinal de Donald, archevêque de Lvon, d'avoir courageusement défendu les associations proscrites, il s'élevait ferme contre ces pachas républicains, ces libéraux persécuteurs, changeant de principe aussi vite qu'ils avaient changé de fortune. Du ministre qui tentait de se justifier par des sophismes, il disait :

« Il opprime sans danger, sans responsabilité ; qu'il

LOUIS VEUILLOT. i>2!i

consente donc à o[)primer sans phrases! Sa gloire n'y perdra rien. Jamais l'absolutisme n'a parlé plus mauvais français, et n"a plus pauvrement raisonné qu'avec sa plume. La niaiserie de la bureaucratie dynastique était célèbre; mais si l'on continue sur le ton où nous sommes, celle de la bureaucratie républicaine sera monsirueuse, et ne surpassera pas moins sa devancière par le ridicule de la forme que par le cynisme de l'apostasie (1). »

Quelques jours plus tard, mettant en cause tous les gouvernants, il s'écriait :

« Le vieux libéralisme mentait à la liberté, nos prétendus républicains la profanent : ils expieront leur parjure. Pour opprimer, le Gouvernement tombé attendait d'y être forcé par quelque mauvaise passion qu'il ne savait pas combattre, par quelque nécessité vulgaire qu'il ne savait pas éluder. Eux, ils oppriment d'instinct et par plaisir, sans qu'aucune pression extérieure les contraigne, sans qu'aucune nécessité les excuse. Le pouvoir est dans leur main comme une arme dans la main d'un fou : ils s'en servent pour frapper, non pour conduire; ils frappent à tort et à travers, moins pressés de gouverner que de se prouver qu'ils sent les maîtres. Ils aiment trop le despotisme pour ne pas se ruer dans l'anarchie! Ils y tomberont : qu'ils n'en accusent qu'eux-mêmes. La France croit à la liberté; ils ne veulent croire qu'à la force. Elle s'offrait sincèrement, elle s'offre encore à la grande et profonde transformation qu'elle n'a pas cessé de sentir nécessaire, mais qui ne peut s'opérer que par la justice et dans la paix : à cette œuvre du lendemain, ils opposent orgueilleusement leurs chimères de la veille. On leur pardonnerait d'être médiocres : l'ivresse du triomphe les »rend insensés.

« Qu'ils proscrivent donc, qu'ils accomplissent leur destinée 1 Elle est telle que déjà nous songeons moins à

(1) L'aivers du 25 mars 1848.

i.oris VELiLLOï. — r. II. 15

■226 I.ollS VKL'ILl.Oi

les accuser ((u'.ï les plaindre. Ils pcrvlcnt riionneiir de fonder en l'rance la libellé. Leurs noms, (ju'ils pouvaieni inscrire i^lorieusenient à l'entrée d'une nouvelle ère du nion<le, ir<»nt s'enfouir dans la foule de ces subalternes dont la Providence punit parfois l'orgueil en leur adressant un appel qu ils ne peuvent entendre [>arcc «(ue leur cœur ne l'a point mérité. »

Voilà quelle était à la fin du mois de mars l'attitude de Louis Veuiilot vis-à-vis des liommes et du gouvernement (juc la révolution du '2\ février avait rendus maîtres de la Fiance. Voilà comment, tout en acceptant la république, il jugeait ces gouvernants républicains répondant par linjure, l'ostracisme et la proscription à qui b'ur demandait justice et liberté. Certes, quoi qu'en aient dit plus tard, <|uand le péril eut cessé, des saires, des tempérés, alors inertes, ce langage élevé, résolu, faisait bouneur au journaliste qui le tenait et à la cause qu'il servait. Il était, d'ailleurs, politique autant que courageux. Le suffrage universel, ce terrible nouveau venu, appelé de tous et de tous redouté, allait, à tâtons, engager le pays dans une vie nouvelle. Beaucoup de catlioliques étaient troublés, intimidés; il fallait les relever, les pousser, leur faire accepter la république et braver les braillards républicains, les affolés, les sectaires qui déjà s'y établissaient en conquérants et prétendaient la fermer aux hommes d'ordre, surtout aux catholiques. C'était la besogne urgente.

Durant cette phase si grave. Louis Veuiilot marcha toujours avec Montalembert. Il devait y avoir et il y eut des différences d'accentuation ; mais l'accord, quant aux vues, aux moyens d'action et au but, fut complet. De même du côté des évéqucs.

Le Comité catboli(|ue parlait nécessairement comme .Montalembert ; s'il n'insistait guère sur la note républicaine, il demandait avec feu toutes les libertés. Après en avoir énuméré seize, il concluait ainsi : « La liberté en

I,0L1S VtLILLOT. 227

iout et pour tous (1) ! » Personne, grâce à cette phrase, ne pouvait lui reprocher d'ouhlier quelque chose.

La campagne électorale se lit de tous les côtés avec passion et confusion. Louis Veuillot s'y donna de tout cœur et sans nulle préoccupation personnelle, car après (juelques incertitudes, il avait résolu de n'être pas candidat. Sa grande préoccupation fut de faire entrer à l'Assemhlée nationale, Montalembert et Lacordaire. Aux amis connus et inconnus qui lui demandaient de poser sa candidature, il répondait : « Avez-vous place (dans votre département) pour M. de Montalembert, pour le P. Lacordaire? Il me semble que ces noms doivent passer avant tout et que les plus dignes doivent s'efl'acer devant eux. Il n'est pas permis à un catholique de leur préférer même son frère. Le clergé, s'il le veut bien, parviendra sans peine à les faire nommer (2i. »

Voici ce qu'il écrivait le lendemain à un prêtre influent du Pas-de-Calais, l'abbé Liénart :

«... Quant aux élections, il est de la dernière importance que le clergé s'en mêle très activement. Tout est perdu s'il se tient à l'écart. Je compte qu'il peut disposer dans chaque diocèse l'un dans l'autre, de dix mille voix; une coalition avec les hommes que les événements vont rapprocher de lui peut porter ce nombre de voix à vingt ou trente mille. En les réunissant en masse sur certains noms arrêtés d'accord, on peut avoir partout un ou deux députés parfaitement cathoUques et un ou deux autres qui ne seront pas hostiles... Nos évêques voudront-ils y concourir? C'est la question. Rien ne se peut sans eux et nous ferons tout pour les décider. Pressez-les de votre côté. Nous ne savons pas encore où nous porterons M. de Montalembert. Ce serait une honte pour nous qu'il ne fût pas nommé. Est-ce que vous verriez des chances de le faire

U) Circulaire du 5 mars 1848.

(2) Lettre au comte Gustave de la Tour, 9 mars 1818.

228 LOI IS VKl II.I.OT

passer chez vous? Pour moi, je ne vois pas où je pourrais mcprrscntor. J'aurais quelques voix paitout, je n'en aurais assez nulle part. Mais les services que je puis icndre, je les rendrai aussi bien dans le journal et je n'ai nul désir de sortir de mon obscurité puisque rintérèt de l'Église ne l'exige pas. »

Outre les propositions (jui lui \inrent de Hretaf^ne et du Pas-de-Calais, Louis en i*erut du Loiret, son département d'oriqine, qui \o séduisirent davantage. A un ecclésiastique d'Orléans, l'abbé lîouclieny, «jui insistait au nom dun groupe pour qu'il fût candidat, il répondit :

« Je vous remercie infiniment du soin avec bMjiiel vous vous occupez de moi; vous vous y prenez d'une façon et vous me parlez avec une franchise (jui me charment également. Qu'on me prenne parce qu'on me trouve moins mauvais qu'un autre, ou qu'on me repousse parce qu'on en trouvera un meilleur, je n'y tiens pas. Ce que je demande, ce n'est pas qu'on me choisisse, c'est qu'on ne prenne pas le pire |)arti (|ui serait de ne rien faire ou de faire servilement et sottement de mauvais choix. Nous n'avons qu'une classe de gens à redouter : ce sont ceux qui haïssent Dieu et la liberté. De ceux-là, il y en a beaucoup même dans les rangs républicains, .\unomde la France, au nom de l'humanité, il faut les combattre, quel que soit leur parti. S'il y a des gens sans religion qui aiment sincèrement la liberté, je n'en désespère point. La religion libre fera de si belles et si grandes choses qu'ils lui rendront les armes. Ne les repoussez point. Préférez-les même à des dévots étroits et craintifs qui croient que l'Église ne vit que de la faveur des gouvernements. Je dirai plus : préférez-les à des catholiques trop hardis et trop avérés comme moi, si leurs préjugés s'en épouvantent. Mais alors qu'ils aiment la liberté franchement, sérieusement ; qu'ils l'aiment tout entière, qu'ils prennent l'engagement solennel de la défendre et qu'ils soient gens à tenir leur promesse. -■

11 indiquait ensuite d'un ton semi-railleur, ce que l'on

LOUIS VEUILI.OT. 2i<.)

pouvait dire pour ou contre sa candidature, puis il ajoutait : « Mon poste au journal me donne assez de part dans l'action et m'impose assez de responsabilité pour ([ue je m'en tienne à ce fardeau. »

D'Avignon aussi une candidature lui fut proposée. — Un serviteur du Pape tel que vous, lui écrivait-on, doit être député du Comtat-Venaissin, ancien État du Pape. Cette raison de sentiment fit sourire Louis Veuillot, mais ne lui parut pas une garantie de succès. Il résolut de se donner uniquement au journal. Montalembert l'encouragea dans cette résolution.

Je n'entreprendrai pas de noter ici tout le travail que iit Louis Veuillot, — articles et lettres, — pour exciter les catholiques à la lutte électorale et obtenir que la cause religieuse fût convenablement représentée dans la Chambre. De tant de belles et courageuses pages où resplendissent l'amour de la patrie et l'amour de l'Église, je citerai quelques lignes seulement.

On votait, non à la commune, mais au canton. Par suite, la majorité des électeurs ruraux ne pouvaient se rendre facilement au scrutin. Afin d'accroître ces difficultés pour les catholiques pratiquants et pour les prêtres, dont les révolutionnaires redoutaient l'influence et la surveillance, Ledru-Flollin, conseillé par George Sand, avait tixé les élections au dimanche de Pâques. Louis Veuillot disait de ce révoltant calcul :

u II échouera. L'amour de la religion et l'amour de la patrie sauront déjouer ces misérables adresses; les devoirs envers Dieu ne nuiront pas aux devoirs envers la France ; les catholiques iront aux autels et au scrutin ; d'autant plus forts au scrutin, qu'ils auront, avant de s'y rendre, abaissé leur front devant les autels. Ils ne peuvent à eux seuls assurer le triomphe des libertés qu'on menace ; mais ce qu'ils ne pourront pas faire ce jour-là, leur persévérance infatigable le fera plus tard. Les majorités prétoriennes, quelle qu'en soit la nature, durent

230 lui IS VEI II. loi.

moins que le droit qu'elles oppriinriit un instant (1). » La candidature avait été oHertcV .Montalfmli<'it dcdiveis cùt«'S. Il répondit k ces offres pai- une circulaire-programme qu'il publia dans Vl/tircrs «lu G avril. Après avoir déclaré qu'il ne sollicitait ni ne désirait « l'honneur de siéger à l'Assemblée nationale ", il exposait ses principes et ses vues :

« J'ai toujours placé au premier rang de mes dogmes politiques, la souveraineté nationale. J'ai reconnu sou droit dans la Charte do IH30. Je ne puis ni ne veux contester son œuvre dans la lépuhlitjuc de 18'»8. - Il rappelait avoir cru d'une foi sincère à la royauté constitutionnelle et ajoutait : « Dieu l'a abandonnée et la Fiance ne l'a pas défendue. Je me soumets au juirement de la France et de Dieu pour ne plus me souvenir que de mes devoirs envers la patrie et la vérité. J'ai donné mon cœur à la pensée de l'union de la religion et de la liberté... Aujourd'hui, cette union si bien comprise par le peuple victorieu.x de Paris, est irrévocablement scellée au moins dans le cœur des catholiques. II reste à la faire prévaloir dans nos mœurs publiques, dans nos lois, dans notre constitution future. J'y ai travaillé toute ma vie et je veu.x y travailler toujours...

« A l'extérieur, j'ai toujours proclamé la légitimité des peuples, et placé en première ligne le droit divin des nationalités. » Il promettait d'étudier de près la question sociale. Quant au gouvernement déchu, il avait voulu l'avertir, non le détruire. Il ferait de même à l'égard du gouvernement républicain. « Si cette république, ajoutait-il, garantit comme celle des États-Liiis, à la religion, à la propriété et à la famille, le bienfait suprême, elle n'aura pas de partisan plus sincère, pas de fils plus dévoué que moi ». Si elle suit une voie contraire « elle pourra bien m'avoir pour adversaire ou pour victime,

(1) Mélanges, t. III. p. 261.

LOUIS VKlII.IdT. 2:M

mais elle ne m'aura jamais pour instrument ou pour complice ».

C'était le langage ferme et franc d'un acceptant, d'un catholique avant tout, qui se ralliait, non seulement sans rien abandonner de son ancien programme, mais en se montrant lier de son passé !

Lacordaire donna une note plus chaude. Il était parti! Cependant n'étant pas homme à prendre un masque quelconque, il tint à dire qu'on aurait toi t de voir en lui un républicain de la veille. Malgré quelques paroles de circonstance, prêtant à la critique, il se montra dans les deux réunions publiques où on l'entendit, le catholique ardent, le moine intrépide qu'il était depuis longtemps.

Montalenibert et Lacordaire furent tous deux: envoyés à l'Assemblée nationale, celui-ci par les Bouches-du-Rhôno, celui-là par le Uoubs. On a dit qu'ils ne désiraient ni l'un ni l'autre être élus. Il eût suffi de dire qu'ils se seraient consolés de ne l'être point ; mais le premier moment eût été pénible. J'en parle en témoin. Certes, ils ne recherchèrent pas ce mandat en vulgaires ambitieux, heureux d'être députés et se promettant de leur succès honneurs et profits. Ils allaient au devoir, très résolus à le bien remplir, quoi qu'il pût leur en coûter et contents aussi d'être mis à cette épreuve. Voilà le vrai.

Les ditiérences d'impressions, de vues, de ton, qui se produisirent aussitôt après la chute de Louis-Philippe, dans l'état-major des catholiques militants, s'étaient affermies durant les premières semaines de l'état nouveau. Cependant, comme l'accord régnait ou semblait régner sur le fond des choses, elles n'avaient pas frappé le gros du parti. L'entrée en scène de VEre Nouvelle éclaira la situation. C'est le li- avril 18^8 que parut ce journal. Il avait pour directeur réell'abbéMaiet, professeur de dogme à la faculté de théologie, pour principal rédacteur un homme de grande vertu et de grand talent, Frédéric Ozanam, professeur en Sorbonne, pour protecteur ecclésias-

v:t-2 i.oi is vi:i ii.i.oT.

Ii(|ue M^' AMVp, ai'clievôcjuo de Paiis, pi»iir iliapcau. !<; V. Lacordairo. L'action sur l'opinion, les garanties do succès étaient dans le drapeau. D'antres collaborateurs avaient du nuM'ite, notamment M. de Coux, rentré de Versailles avec des réminiNcences de VArr/nr (jui le portaient à Vlù'e Nouvfllr. Mais, amis et ennemis, simples adversaires et neutres, ne virent on la nouvollo IVuille que le journal do Lacordaire. C'était juste et néanmoins ce n'était pas vrai. L'illustre prédicateur apj)ortait là sa hrillante plume et sa plus brillante imagination, sa grande renommée et ses belles envolées : il attirait le lecteur; l'abbé Maret et Ozanam y api»orlaient des idées plus arrêtées, des systèmes, qui sans être sur tous les points identiques, pouvaient, en ces jours de crise, de |)assion et d'illusion, marcber ensendjlc. Ils tendaient, sans l'aflirmer, à faire de la ré])ublique une doctrine politique et religieuse s'imposant à tout vrai chrétien. Il fallait voir en elle l'instrument le plus sur du progrés social et le salut, puis le triomphe de la religion. Href, après deux mois d'expériences, où le mauvais avait balancé le bon, ils en étaient encore aux espérances et même aux emballements des premiers jours, (^ette ardeur ne déplut point au public catholique. Les débuts de ï Ere Nouvelle tirent sensation. M^' AfTre, qui avait présidé à sa naissance, lui donna de grands encouragements. Après avoir loué les fondateurs et les rédacteurs de leur droiture^ de leur fi'iuicliise, de leur dévouement, de leur fermeté, de leur intelligence du devoir présent, de leur foi, il disait : < Nous vous tiendrons tous compte de ce dévouement que la foi soutient et éclaire parce qu'il voit dans les grandes révolutions qui changent la face du monde, l'intervention toute-puissante de Dieu. — .lamais, ainsi que vous le remar(|uez, elle ne fut plus éclatante que dans le nouvel état politique de la France. Ayons donc confiance en Dieu plus qu'en nous-mêmes: nous puiserons dans ce sentiment le véritable courage, comme je puise dans mon cœur le sincère

LOUIS VEUILl.OT. -23:!

et aflectueux dévouement avec lequel jo suis tout à

vous (1). »

Si d'autres ôvôquos approuvèrent pleinement VÈrr Nouvelle, ils ne jugèrent pas opportun de le dire d'un tel ton. Tous assurément acceptaient la république; trois ou quatre espéraient beaucoup en elle; aucun, je crois, sauf peut-être M^' Afl're, n'en attendaient les conquêtes ({ue rêvaient Lacordaire, l'abbé Maret, Frédéric Ozanam et le groupe de leurs amis. Cette réserve très sage n'excluait ni l'adhésion, ni, dans une assez large mesure, la confiance. On le vit bien au moment des élections. La plupart des évèques, répondant aux vœux et aux appels de V Univers, poussèrent le clergé au scrutin en termes sincèrement favorables au régime nouveau. — « Montrez, par votre exemple, disait à ses prêtres M" Parisis, que vous voulez vraiment la liberté pour tous. » C'est le conseil que donna tout l'épiseopat.

En sonmie, malgré des prévisions et des visées différentes, les catholiques militants et les représentants autorisés des intérêts religieux agirent, non en commun, mais de même au fond, jusqu'au jour des élections. C'est le lendemain que le désaccord s'affirma; c'est plus tard qu'on échangea des reproches, que Louis Veuillot fut accusé d'avoir excédé en confiance et en défiance, d'avoir été trop républicain et trop rétrograde, d'avoir vu trop rose et trop noir... Je maintiens que durant toute cette phase si grave et si troublante, il a simplement été catholique avant tout; longtemps après, en 1857, il a traité cette question :

« Le gouvernement provisoire, a-t-il dit, avait la possibilité de faire beaucoup de bien à la religion. Il se contenta de ne pas trop user de la facilité de lui faire beaucoup de mal. Nous lui sûmes gré même de cela. C'eût été une grande faute de l'engager par notre attitude,

(1) Lettre (lu H; avril ix-ISf.

iM IJM IS VKni.l.oT.

dans une voie où ses préjugrs le puiissaifiil <'t où le p«u-li conservateur, «juoiqiu' inslruit par la foiidre. n'aiiiail pas été de taille et d'humeur k l'arrôter.

« Cette prudence, alors si aj)pi'Ouvce, nous a été depuis reprochée amèrement, (hi a relu ces pages improvisées au milieu de tant d'émotions. On y a trouvé des j)révisions fausses, des contradictions. Il est certain, pour ce (|ui me concerne, (]ue je n'ai pas toujours lu dans l'avenii- et que les faits ne sont pas arrivés infailliblement comme je les avais annoncés et comme je les avais désirés. Plus d'une fois, ils se sont contredits et m'ont forcé à me contredire moi-même.

« Je n'aspire pas à l'honneur d avoir prophétisé, je revendique seulement l'honneur d'avoir été sincère. Mon opinion, au moment où j'écrivais, ne m'était pas exclusivement personnelle ; elle était celle aussi d'une grande et honorable portion du public. J'ai espéré, j'ai attendu, j'ai pris j)atience, je me suis indigné, j'ai changé comme à peu près tous les honnêtes gens. Les honnêtes gens, sans regretter le Pouvoir tombé, redoutaient le Pouvoir nouveau; mais en le redoutant, ils l'appuyaient, crainte de pire. Ils applaudissaient à la partie modérée de ce Pouvoir; ils lui ofl'raient main-forte contre les démagogues qui cherchaient à le dominer. Hien de tout cela n'était possible si l'on repoussait la République. D'ailleurs, comment la repousser? et pour quoi ? et pour qui? »

Il rappelait ensuite diverses choses du temps et ajoutait : « Nous dîmes donc : Contions-nous à Dieu, Devenons républicains, et n'en soyons que plus catholiques. »

Devenir plus catholique, c'est ce qu'il a toujours demandé, toujours conseillé à tous, et, pour son compte, toujours fait.

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