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LES CATHOLIQUES ET LES ÉCOLES SOCIALISTES. LES

JOURNÉES DE JUIN. — LA POLITIQUE DE l'UMVERS.

La révolution de 1830 avait été absolument bourgeoise. L'élément napoléonien qui la prépara dès les premières années de la Restauration flottait encore à l'état de souvenir dans le peuple, lorsqu'elle éclata et triompha, mais il n'était plus une force politique raisonnée et ne put fournir qu'un appoint. La bourgeoisie, dite « classe moyenne », maîtresse du grand commerce, de la grande industrie, des finances, tenant le barreau, l'université, la presse, toutes les professions libérales, avait conduit le combat; elle s'attribua tous les profits de la victoire. Déjà prépondérante, elle sut, sous prétexte de réformes, dites libérales et populaires, compléter et affermir sa domination. L'abaissement du cens électoral pour les électeurs et les éligibles, achevait de ruiner l'influence de l'aristocratie et de la grande propriété, sans rien accorder au peuple. Le régime économique donnait

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lonl au patnm. I/oiivrior, sch^n le iiif)t In'-s juste do Louis Vcuillut. était ■• le serf du travail ». I/argcnt, <jui, sous tous les régimes, a toujours été beaucoup, devint tout, uon seulement par sa puissance propre, mais aussi par l'ensemble des lois et toute l'organisation gouvernementale. Dupin, en un jour de mauvaise humeur et de IVancliise, put dire A bon droit que la France passait sous le joug d'une féodalité financit'*rc. Propos juste, mais assez étrange chez ce robiu hargneux, qui avait été, comme homme politi(iiie, l'un des fondateui^s et restait, comme ujagistrat et député influent, l'un des plus zélés défenseurs de l'ordre économique qu'il (|ualiliait ainsi. M. Guizot, le doctrinaire de la monarchie de 1830, était plus logique quand, dans une pensée d'ordre matériel, il disait aux bourgeois, petits et grands, ses électeurs : Il est bon de s'enrichir, k enrichissez-vous ».

La révolution de i8V8, que Lamartine appela « la révolution du mépris », fut aussi, en dépit de certaines a[)parences, une révolution bourgeoise. Les ban([uets jiolitiques qui l'amenèrent sans le vouloir, se bornaient à réclamer une vague réforme parlementaire et une petite réforme électorale, consistant à donner le droit de vote « aux capacités ». c'est-à dire aux avocats, professeurs, médecins et autres diplômés de l'Université qui, ne payant pas deux cents francs d'impôts, ne pouvaient contribuer à l'aire des législateurs. M. Thiers, ancien et aspirant ministre, voulait cette réforme; M. Guizot, ministre en exercice, ne la voulait pas. De là, conflit entre les deux groupes orléanistes et à peu près royalistes de la classe moyenne. Si l'ailaire était restée dans leurs mains, aucune suite grave ne se serait produite, mais le petit groupe de révolutionnaires agissants la fît glisser du terrain légal et oratoire dans la rue; il y eut émeute, insurrection, révolution.

La royauté constitutionnelle et parlementaire était vaincue, mais la bourgeoisie restait souveraine, elle gar-

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dait la richesse, les lois, toutes les forces organisées. Sauf « le citoyen Albert, ouvrier », mis li\ pour la montre e( qui l'ut toujours nul, les mt^mbrcs du gouvernement provisoire tenaient au milieu bourgeois, même Lamartine, dont les élans en sens divers aboutissaient pratiquement aux solutions moyennes. Le radical Lcdru-Kollin, avocat iV la Cour de cassation, bien qu'il invoquAt volontiers ses u pères de 93 » , ne s'approchait, lui aussi, qu'en tremblant des démagogues. Flocon, son premier lieutenant, l'imitait ; qu'il fût bien casé et il voudrait Tordre. Le seul du groupe qui eût vraiment des doctrines révolutionnaires et sociales ou socialistes était Louis lilanc. Quant au pays, que cette révolution avait surpris sans le charmer ni lui déplaire, ni beaucoup l'inquiéter, il accepta avec un mélange d'ahurissement et de bonne grAce le fait accompli.

En dépit des appels menaçants que Lerlru-Hollin, comme ministre de l'intérieur, ne cessa d'adresser au « peuple », par ses journaux, ses commissaires, ses circulaires, les élections se firent avec curiosité plutôt qu'avec crainte et passion. On attendait du nouveau sans chercher à déterminer quel nouveau il faudrait : le résultat fut une assemblée indécise, mobile, tumultueuse, inflammable, aspirant au bien, mais pouvant être aisément poussée au mal. Les élections complémentaires du ^i- juin achevèrent de lui donner ce caractère. Tous les systèmes, toutes les idées, toutes les aspirations, toutes les rêveries et les folies alors en cours y comptaient des représentants. La vérité était dans le même cas. Trois évèques dont M^"^^ Parisis, plusieurs vicaires généraux, dont l'abbé de Cazalès, des prêtres de paroisse, un moine, Lacordaire, y représentaient les intérêts religieux. Deux cents laïques au moins se proposaient de les suivre et beaucoup d'autres moins sûrs pourraient se ralliera ce groupe. Les monarchies tombées : l'empire, la royauté légitime, la royauté philippienne avaient également là des avocats et des amis de cœur. Tout ce monde s'unissait en la république. Mais quelle repu-

•2:\H LOI is \i:i II. LUI.

l»li(iiu'? \as trois (juaits do ces lunilcrntN rcprrscutaiilstlii ix'uplr rtaient inconnus de tout le monde et d'eux-niômes. Oc (juel côté iraient-ils? I.a niajoritr aspirait certaincineni à roi'drc Lamartine, par l'éclat de >on nom, le courage, la générosilr et la sagesse dont il avait lait preuve depuis <leux mois, était riiomme du jour. Saurait-il user de sa force, ctcond)ien de temps celle l'orcr pourrait-elle durer? Le parti du désordre grandissait à vue d'œil. héjà dans ses clubs et par ses journaux, il menaçait l'Assendilée, Celle-ci se défendrait-elle contre l'anarchie, sans outrer la résistance? Louis Veuillot, incpiiet de ces deux éventualités, s'élevait contre les meneurs révolutionnaires (pii, sous prétexte d'empêcher la « réaction », poussaient à la liuerre civile; il montrait, d'autre part, aux conservateurs que s'ils comptaient uniquement sur la force pour sauver l'ordre, ils ne sauveraient rien.

— 11 n'est encore, disait-il, question de réaction d'aucune espèce, ni contre les idées, ni contre les personnes; mais il ne faut pas se le dissimuler, elle viendrait, si ceux qui ont menacé d'en appeler du scrutin à la rue, tentaient de réaliser cette menace. « Alors, oui. il y aurait une réaction : la France, dans sa passion pour l'ordre, lui sacriUerait la liberté. » Il ajoutait : « Si ce malheur arrive, la révolution de Février, (jui pourrait être un pas décisif dans la voie de la liberté, ne sera qu'un pas irrémédiable dans la voie du despotisme et de l'anarchie. Au nom de l'humanité, que les socialistes ne nous fassent point faire cette chute! Plusieurs d'entre eux partent d'un principe vrai, dont ils ne tirent, suivant nous, que de fausses conséquences; c'est sur quoi ils doivent, comme tout le monde, désirer de se fixer. Us n'ont pas le pouvoir, mais ils ont la liberté qui vaut mieux que le pouvoir... Il faut que nous apprenions, sous peine de mort ou d'esclavage, àprati(|utr la liberté, c'est-à-dire à la respecter dans les autres autant que nous voulons qu'on la respecte en nous. Saurons-nous v parvenir?... La vraie, la sincère liberté, la liberté chré-

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tienne, colle qui se fonde sur le respect scrupuleux et fraternel de la liberté d'autrui, est notre unique moyen de salut. Ouvrirons-nous les yeux? Dieu le sait! et lui seul aussi sait ce qui adviendra si nous ne les ouvrons point (1). »

Voilà comment pariait Louis Veuillot au moment où s'ouvrait l'Assemblée. Ces appels d'un chrétien, voulant l'ordre et la liberté, exprimaient les sentiments de tout le parti catholique. Montalenibert les approuvait sans réserve, iM"' Parisis également, et Lacordaire, bien que plus ardent, s'en contentait volontiers. Mais ils étaient trop calmes et trop sages pour être écoutés de la majorité. Qu'advint-il? Il advint de violentes luttes de tribune, la guerre civile, des répressions rigoureuses; puis la France, dans sa passion pour l'ordre, sacrifia la liberté.

La première séance de l'Assemblée nationale eut lieu le 'i. mai. Ce ne fut qu'un long cri de Vive la République ! L'enthousiasme des représentants, répondant à l'émotion du dehors, écarta le programme de la cérémonie pour affirmer avant tout la foi du pays en l'ordre nouveau. L'entrée des membres du gouvernement provisoire fut saluée d'une acclamation unanime, immense, qui se renouvela à cinq ou six reprises durant la séance, cependant courte. Qu'il y eut là de l'emballement, c'est certain, et qu'on pût y signaler aussi du jeu, je suis d'humeur à le croire. Néanmoins, c'était sincère, même chez ceux qui pouvaient y mettre du calcul. L'enthousiasme est contagieux. On l'accuse d'agir sur les nerfs; il agit aussi sur l'esprit et sur le cœur. Ce jour-là, il y eut à certains moments dans l'Assemblée un courant républicain très vif et très loyal qui entraîna tout. Mais si tout le monde fut républicain, tout le monde n'adhérait pas à la même république.

Deux propositions indiquèrent que les modérés et les

(1) 30 avril IWè. Mébr,ifjes,X. III, p. 310.

2U) I.OIIS \tl ll.l <ii

nvaiurs .s»)n,u<'i»i('iil <I<'j-i ;i sf dispiilcr |,i coiiiiancc populaire. In ancien ilynastique ayant «leniandécjut'i'Assoniblée proclaniAt la répul)li(|ue dans une adresse au <( peuple )', un républicain i)lns autlienliijuc, M. de (>)urtais, ancien oflicicr, promu commandant supérieur de la garde nationale parisienne, déclaia (jue le « peuple » attendait de l'Assemblée qu'elle vint affirmer la république ;\ la face du soleil. (]clte invitation (|ui déplaisait à beaucoup fut néanmoins acceptée de tous. L' .Assemblée entière se rangea sur la galerie extérieure et les degrés du palais législatif aux acclaniations de « Tliéroïque population de Paris ». Canons, tambours, fanfares et vivais retentirent à l'unisson. Ce fut émouvant. {.'Univers, après l'avoir constaté, ajoutait : « Néanmoins, ne l'oublions pas, de tels spectacles, s'ils se renouvelaient souvent et s'ils étaient amenés de la même façon, auraient promptemcnt pour etfet d'amoindrir l'Assemblée. Elle ne fera rien de bien que ce qu'elle fera volontairement. »

Louis Veuillot a écrit deux comptes rendus de cette journée : l'un public, qui parut le lendemain dans \'Univers ei dont je viens de donner quelques lignes; l autre privé, adressé à un ami. Tous deux rendent les mêmes idées, mais le second le fait avec plus d'abondance et d'abandon. Je le cite:

« L'Assemblée est sortie pour être saluée du peuple, craignant qu'il ne vînt la saluer cbez elle, et pour proclamer la répub!i(jue. Du péristyle du palais, le spectacle était superbe. Devant la grille, les têtes se pressaient comme les tlols d'une mer qui moutonne. Terribles moutons 1 Le pont de la Concorde en était couvert et les dernières vagues battaient les colonnes lampadaires de la place. Dans cette foule luisaient des casques, des fusils, des épées; sur les parapets et jusque sur les statues gesticulaient et criaient des groupes d'hommes et d'enfants; sur les piédestaux se dressaient des sentinelles présentant les armes. Les beaux drapeaux neufs de la

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garde nationale et de l'armée tloltaieiit au vent, brillaient au soleil. Fendant la niasse populaire, un régiment de ligne avec ses baïonnettes étiocelantes et ses pompons rouges, s'avançait lentement, comme un courant de feu dans la lave. La scène avait pour cadre les imposantes colonnades du garde-meuble et de la Madeleine, les palais du quai d'Orsay et les arbres verts chargés de fleurs du jardin des Tuileries. Le ciel était magnifique; les fontaines de la place de la Concorde lançaient leurs gerbes d'argent. Les voix humaines, mêlées au son des tambours et des fanfares, remplissaient l'air d'une seule clameur. Dans combien de jours ce même peuple viendra-l-il ici demander du pain, en poussant îles cris de révolte et de mort? » •

Cette question finale reçut bientôt une réponse très nette : onze jours plus tard, le 15 mai, « le peuple souverain » envahit l'Assemblée et la déclara dissoute, non sans meurtrir pas mal de représentants.

Lacordaire fut le principal bénéficiaire de l'étrange et brillante manifestation du i mai. Au sortir de la séance, Montalembert et lui vinrent à VUnivei^s (1), tous deux très émus et très heureux. Le contentement de Montalembert dépassait celui de son ami. On le voit par le récit qu'il en écrivit tout de suite. « La journée a été belle, disait-il, pour le P. Lacordaire, pour l'Église, dont il est le ministre et pour les ordres religieux dont il est parmi nous le représentant le plus populaire...

« Lorsque l'Assemblée nationale tout entière s'est' transportée sur le péristyle du Palais-Bourbon pour y proclamer la république devant le peuple et la garde nationale, le P. Lacordaire est descendu, accompagné de M. l'abbé de Cazalès, grand vicaire de Montauban, jusqu'à la grille qu'assiégeaient des flots pressés delà population parisienne. A la vue de l'éloquent religieux et de sa robe

(1) LeR. P. Lecanuet, Montalembert, t. II, p. 397.

inonasti<iU(', ce peuple généreux l'a salué de ses accluinalions. Le 1*. Laconlaire a échangé des poignées de main et des enibrassenients avec une roule de citojens et de gaidcs nationaux et il a été ramené comme en triomphe jus([u'aux porti's de l'enceinte législative...

« A dater de ce jour, les lois oppressives que nous avons si longtemps combattues et que tous les despotismesonttourà tour évoquées contre la conscience, contre la sainte liberté de la patience et du dévouement, ces lois sont abrogées parle fait. Elles sont tombées frappées à mort par le courage du moine et par les acclamations du peuple, La seconde république a réparé aujourd'hui l'une des plus odieuses iniquités de son aînée (1). »

Celte fois, ébloui du triomphe de son ami, Montalembert dépassait en conliancc Louis Veuillot. Celui-ci, bien ({Ue très ému aussi, avait vu des ombres au tableau. Il le montrait dans sa lettre intime. J'extrais de cette lettre la silhouette de deux chefs révolutionnaires qui, quelques jours plus tard, devaient envahir l'Assemblée.

Voici Sobrier qui lui durant deux ou trois semaines semi-préfet de police et dont l'aris eut peur, croyant retrouver en lui Maral :

u Le farouche Sobrier, ancien compère de Caussidière ; le Sobrier qui fait des affiches mystiques, et qui dit : Veillons! le vrai Sobrier enfin, est un garçon de trente ans environ, d'une assez jolie figure, si l'estaminet y avait laissé moins de traces. Des torrents de petits verres ont passé sur ce visage et l'ont creusé. Sobrier peut être méchant, peut-être n*cst-il que fou. L'orgueil mélangé d'alcool est une boisson dangereuse. > Voici le citoyen Cahaigne, lieutenant de Proudhon : u J'avais devant moi un homme de cinquante ans, chauve avec un reste de longs cheveux gris et gras, la

(l) l'nivevBàVi ô mai 1818. Cet article de Montaleiubert (non signé) sur Lacordaire et son insertion dans VUnivers prouvent que sans être tout à lait daccord, on voulait néanmoins niarclier ensemble.

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lèvre hérissée d'une moustache comme une brosse à dents hors de service. Le teint d'un vieux peigne ; peu ou point de chemise, une cravate terrible, un paletot de vingt francs, râpé de l'avant-dernier hiver; un pantalon noisette aux jambes inégales, des bottes fourbues; la vraie ligure de la faim. Nous avons cru que c'était Proudhon; ce n'est qu'un de se^ rédacteurs nommé Cahaigae. Celuici peut dire : la propriété c'est le vol; on ne l'accusera pas d'avoir volé. »

Ces citoyens voyaient avec indignation entrer les élus notables du parti de l'ordre. « La plus forte goutte d'absinthe a été la présence du P. Lacordaire. Un mouvement très vif s'est fait de toutes parts. Que d'yeux a offusqués et meurtris sa robe blanche ! Sobrier a dit : Ah I ranimai! Sobrier est très convaincu que le P. Lacordaire n'a ni tant de talent, ni tant de vertu que lui, Sobrier. »

Le règlement n'admettait dans le lieu même des séances que les élus du peuple; mais il en allait autrement ce jour-là : « Tout sentait la révolution, La garde nationale errait partout et envahissait l'enceinte sacrée. Aux deux principales portes et presque dans l'intérieur se tenaient des factionnaires en casquette. Au pied de la tribune, cinquante officiers presque tous armés. L'un d'eux qui avait déposé son sabre ne l'a plus retrouvé. Quelques mouchoirs aussi ont dû s'égarer. Au milieu des officiers, on voyait des matelots, des hommes en blouse; j'ai aperçu une cantinière. Les curieux, les représentants, les ministres, les Provisoires [i) eux-mêmes fumaient comme des locomotives. Le débraillé est général et indescriptible. On voit, dans la foule officielle, des chemises ouvertes, considérablement de mains sales... »

Ce désordre, bien que troublant, ne chassait pas l'espérance. A côté et au-dessus de ces laideurs flottaient la force, l'enthousiasme, de généreuses inspirations. Ma-

(l) Les membres du Gouvernement.

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nifestcinonl la majorité voulait fonder la irpuhlirjuc sur l'alliance de la lilinté et «le i'oidro. Klle comptait y ai*rivei' par Lamartine. Nest-ce pas n'-vor ? disait Louis Vouillot. Et en cfTet, c'était un rêve.

Les espérances du V mai s'allaiblircnt très vite; beauconp de ceux qu'elles avaient entraînés en ce jour étrange et mémoraMc, les tinrent bienlôl pour des illusions. Les cluLs rouges, constitués en nombre dans tous les quartiers de Paris, devenaient de plus en plus menaçants : Louis Blanc, (jui avait enrégimenté beaucoup d'ouvriers, sous prétexte d'organiser le travail, était leur homme, et Ledru-Uollin, éclipsé dans l'Assemblée par Lamartine, allaita eux. ['ne démonstration contre l'Assemblée fut résolue. Elle eut lieu le lô mai. Au moment où s'ouvrait la séance, on apprit que des rassemblements se formaient dans les faubourgs. HientAt on entendit les clameurs du dehors. L'émeute, que conduisaient les « citoyens - Sohrier, Blanqui, Raspail, Thoré, Cahaigne, etc., avait envahi la place de la Concorde, passait le pont, couvrait les quais. Tout à coup, on vit les tribunes hautes se remplir de gens à l'aspect menaçant qui dt^doyaient des drapeaux. Louis Veuillot était là ; je le cite :

a Les yeux des représentants se portèrent avec une angoisse silencieuse sur ces enseignes sinistres. Ils n'eurent pas le loisir de les regarder longtemps. Presque immédiatement, les clubs envahirent la salle par la porte même, et les intrus des tribunes y dégringolèrent parunegymnastique hardie. L'Assemblée était violée. On espéra que les envahisseurs se contenteraient de détîler et que ce serait partie remise. Mais lors<[ue Raspail prit la parole pour lire l'humble pétition du peuple, i'efiroi l'ut immense. Il parut évident qu'on allait forcer les représentants à délibérer sous la pression de l'émeute et qu'il en résulterait une lâcheté ou un massacre. »

Des centaines d'hommes avaient envahi la Chambre : des milliers entouraient le Palais-Bourbon. La tribune des

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journalistes eut comme les autres des envahisseurs. Louis Veuillot nous montre l'un d'eux :

« Un chef ayant la prestance d'un ouvrier tailleur était presque fou. Il parlait en maître, disant toutes les sottises imaginables. En le prenant d'un peu haut, on le modérait; mais aucun moyen de lui faire entendre raison, il criait que le peuple de Paris allait devenir maître du monde comme l'ancien peuple romain; que nous devions atfranchir nos frères et jeter les bourgeoise l'eau, etc. Ils sont sur le pavé trente milliers de cette espèce, ivres d'orgueil et de haine, que le bon sens n'éclairera jamais, j'en ai peur. Les mêmes discours étaient répétés par des gamins de quinze à vingt ans, aux figures flétries et scélérates. Tout ce monde éclata d enthousiasme lorsque Barbés déclara qu'on frappait un milliard sur les riches. »

« ... Lorsque Huber eut déclaré l'Assemblée dissoute, les émeutiers se précipitèrent sur les membres du bureau et les chassèrent en un clin d'œil. Bûchez, le premier personnage delà République, pris au collet, quitta le fauteuil présidentiel plus piteusement encore qu'il n'avait vu, trois mois auparavant, Louis-Philippe quitter les l'uileries, devant lui, Bûchez. Les autres furent crosses à coups de pied. Les représentants, comme s'ils n'attendaient que ce décret, quittèrent leurs sièges. Jusque-là, leur contenance fut digne, mais non pas héroïque.

« .le descendis dans la salle. Lu groupe d'envahisseurs y étaient restés sous la présidence d'un vieux reitre en cheveux blancs, vêtu d'une polonaise délabrée où pendillaient trois ou quatre décorations fantastiques. Sa physionomie tenait du clubiste, du tireur de cartes et de l'arracheur de dents. Ses acolytes et lui faisaient un gouvernement pi'ovisoire au scrutin secret. J'allai dans la bibliothèque, dans la salle de conférences, etc. Partout où ils avaient trouvé une table, ces Messieurs s'étaient établis et fabriquaient un gouvernement provisoire. Un honnête icarien, désespérant de se faire entendre, se promenait gravement çà et

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là, tenant des deux mains sur sa |)oitrine une vaste pancarte sur laquelle il avait inf;'énicusenicnt écrit :

« Sitoi/eii'i, noubelir pas Cuhrt. »

Knlin, la .uanle mohile et la garde nationale, battant la charp-e, arrivent au secours de l'Assemblée. Les émeutiere prennent leur volée... « iMais les bottes des gardes nationaux avaient des ailes. J'ai été étonné de la quantité de coups (le pied <|u'un seul citoyen peut recevoir au derrière en une minute. »

Dans celte heure terrible, on accusa le commandant en chef de la garde nationale davoir livré l.Xssemblée aux émeutiers. Pour sûr, il ne fit point son devoir, mais ce fut chez ce républicain avancé impéritic, indécision, ahurissement, peur de « ses frères », et non trahison. Il parut au dénouement, alors que les envahisseurs fuyaient. Louis Veuillot raconte qu'un journaliste l'interpella et lui montrant le poing, lui dit : « Vous avez trahi l'.Vssemblée, la patrie, tout ce qu'un homme peut trahir. C'est vous qui avez ouvert les portes à l'émeute. ^ — Je jure que vous vousméprenez, citoyen )),réponditle général. Lejournaliste l'interrompit par d'autres paroles plus dures encore. Les gardes nationaux eux-mêmes, furieux contre leur chef, ne lui permirent pas de s'expliquer. Le journaliste était Louis Veuillot. Il regretta de s'être tant échauffé.

Lacordaire et Montalembert furent très impressionnés de cette journée. Tous deux, bien que plus menacés que d'autres, surtout le moine que sa robe désignait, restèrent fermes à leur banc.

Pendant ces longues heures, a dit plus tard Lacordaire, je n'eus qu'une seule pensée qui se reproduisait à toute minute sous cette forme monotone et implacable : « La république est perdue 1 ! » Trois jours après, il donna sa

(1) Foisset, Vie du R. P. Lacordaire, t. II. p. 14-2.

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démission de représentant du peuple. Montalembert, qui peut-être n'était pas bien certain d'être rallié k la République, fut sûr le soir du 15 mai de n'y plus croire; il soulFrit jusqu'à se sentir ébranlé dans sa loi à la liberté. « Toutes mes croyances politiques sont ébranlées pour ne pas dire détruites» (1), écrivait-ilaucomtede Mérode, son beaufrère. Louis Veuillot subit des impressions analogues, mais elles n'allèrent pas cbez lui jusqu'au découragement. Après avoir constaté la victoire des représentants de l'ordre matériel, il leur disait : Donnez à votre dignité outragée « la satisfaction qu'elle réclame et que l'intérêt même de la patrie exige, sans faire expier à la vérité le crime des factions... Cette journée est encore un répit que Dieu nous accorde sur la pente de l'abime. A cinq heures, tout était perdu ; à l'heure où nous sommes, tout peut être sauvé. » Dans une lettre à un ami, il ajoutait : '< Je suis sorti de la séance du soir avec Roux-Lavergne et Corcelles... Malgré ce triomphe, Corcelles était fort triste. Il dit que rien n'est sauvé et qu'on ne peut avoir aucune confiance en Lamartine. Roux est plus rassuré, mais c'est, je crois, Corcelles qui voit juste. »

La crainte d'une république révolutionnaire n'empêchait point les chefs du parti catholique d'aller à la démocratie. Ils voyaient que pour combattre efficacement les démagogues, il fallait s'appuyer sur les démocrates et se donner aux réformes sociales. iMontalembert, moins enclin que Lacordaire et Louis Veuillot à reconnaître cette vérité, n'hésita pas longtemps néanmoins à le faire. Il publia, dans V Univers, une lettre à ses électeurs qu'il appelait « citoyens », où il disait : « Nous avons deux grands problèmes à résoudre : la constitution de la république et le soulagement des classes ouvrières... La république doit être démocratique et elle le sera. On n'en saurait même concevoir d'autre. La démocratie est la

(1) R. P. Lecanuet, Monlaiemberl, t. II, p. 401.

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seule foi'cr vitale de la poIiti(jue moderne. Elle gouverne partout où elle ne n'^gne pas encore. Comment ne seraitelle pas souveraine de fait et «le droit au sein de la r<^publi(|ue française... (1)? »

Au total, maleré les menaces de la joiirnre du 15 mai, les hommes les plus écoutés du parti catholirpie, bien (|ue divises sur les alliances à faire et n'ayant pas tous le môme de^'-ré de confiance en l'avenir, restaient unis dansTacceplationdu réiiime républicain et reconnaissaient d'un cœur plus ou moins lég'cr qu il fallait aller au peuple, à la démocratie, pour bien servir l'Église et la France. Ce fut le résultat des trois premiers mois de la deuxième république.

L'Assemblée nationale, restée maîtresse de la situation, n'était pas devenue maltresse d'elle-même ; elle pouvait y ariiver car elle avait de bonnes intentions, mais le trouble général des esprits et l'imprévu la dominèrent. A peine était-elle remise des émotions du 1.") mai que l'on vit poindre Louis-Napoléon Bonaparte. Elu dans trois départements aux élections complémentaires du l 'i. juin 18V8, il fut validé après un débat orageux qu'il couronna par une lettre très habile, où il se posa, sans le dire, en prétendant. « Si le peuple m'impose des devoirs, écrivitil au président de l'Assemblée, je saurai les remplir. » C'était irréprochable et menaçant. On cria, on protesta, on parla de proscrire. Vain l)ruit 1 La position était prise. Deux jours après, le prince, toujours bon manœuvrier, donna sa démission afin de montrer son désintéressement. Par cette fausse sortie, il affermit sa situation. Louis Veuillot marqua cette entrée en scène par divers articles si justes, si prévoyants qu'ils semblent avoir été écrits après coup.

(( ... H ne faut pas s'y tromper, si l'on veut sauver la République, il est temps, il est grandement temps de

(l) Univers du 23 mai 1848. La lettre est datée du 20.

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faire autre chose que crier : Vive la Hépubli(jue! On a beaucoup parlé de la réaction : la voilà! Elle ne vient pas des bourgeois; ce ne sont pas eux qui ont élu Louis Bonaparte; elle vient du peuple. Si Louis Bonaparte peut aujourd'hui devenir, comme on semble le croire, un danger pour la Bépublique, à qui la faute? Que le gouvernement provisoire, que la Commission executive, que les héros du 15 mai et leurs complices avérés ou secrets s'interrogent et répondent! Louis Bonaparte, aux premières élections où la France a voté, n'a eu que des voix perdues. Deux mois après, sur le simple bruit de sa candidature, il obtient la majorité dans trois départements, des minorités considérables dans plusieurs autres. Que d'espérances déçues et, tranchons le mot, que de dégoûts ce seul fait révèle! Par qui ces espérances ont-elles été trahies, par qui ces dégoûts sont-ils excités? Il ne s'agit pas de récriminer! Les récriminations ne changeront rien à la triste vérité, ne diminueront pas le mal.

« La Commission executive se propose, dit-on, de faire annuler la triple élection de Louis Bonaparte. Y a-t-elle songé? L'exclure, c'est le grandir. Il y a chance pour que les électeurs qui l'ont nommé, le nomment encore, et alors que fera-t-on? Laissez-le entrer; gouvernez avec fermeté, avec sagesse, faites que les libertés de la Bépublique soient véritablement des libertés; que personne, en France, ne craigne pour sa propriété, pour son repos, pour sa vie et pour l'avenir de ses enfants : Louis Bonaparte cessera d'être autre chose que le faible héritier dun nom trop grand pour lui, et lui-même vous délivrera des craintes humiliantes qu'il vous inspire. »

On n'écouta point ces avis et Louis-Napoléon Bonaparte devint redoutable.

En parlant ainsi, Louis Veuillot répondait aux sentiments et aux aspirations des catholiques militants. Personne de ce côté ne songeait à chercher secours contre l'esprit révolutionnaire dans le césarisme. Le parti cath'o-

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