‹ Louis VeuillotChapitre 4 sur 73 · LOUIS VKI'IIJ.OT · texte numérisé non relu

LOUIS VKI'IIJ.OT

mais pu vivre, était, niêine pour ses inventeurs, devenu impossible; cependant deux de ses membres, Montalembert et Dupanloup, n'abandonnaient point la partie. Ils ne savaient que faire, mais ils voulaient faire quelque chose. L'abbé Dupanloup, qui se jugeait offensé parce qu'il n'avait pas réussi, cherchait une revanche. Montalembert boudait. Cela lui arrivait. Louis Veuillot fit une démarche près de lui. — Je ne puis rester seul à Y Univers, lui dit-il, je vous prie d'y revenir et d'y amener qui bon vous semblera, pourvu que ce soit un homme capable et non un rédacteur qui ne rédigerait pas. Un tel arrangement ne vaudrait rien, attendu que sous une direction et une autorité nouvelles, ma rédaction à moi, ne peut être ce qu'elle a été jusqu'ici. Pour éviter les froissements et prendre un repos qui m'est nécessaire, j'entends me borner désormais à quelques grands articles où, sans doute, il y aura peu à corriger.

Cette démarche ne réussit point. Louis terminait ainsi la lettre où il la racontait à Foisset : « L'attitude « de M. de Montalembert ne m'a pas satisfait, il m'a « semblé qu'il voulait jouer au plus fin. Il n'y a de ma « part aucune finesse. Je veux résolument me retirer. Je (( suis las et l'on m'a blessé au cœur. Il me faut du re- « pos, du silence, de la solitude, l'àme et le corps (( sont atteints. »

Foisset, toujours conseilleur et très désireux de tout arranger, écrivait à Montalembert : Ne demandez pas trop; et à Louis : Ne craignez pas de trop accorder. Voici un extrait de ses lettres à mon frère :

« Je vois bien, mon cher ami, que MM. Dupanloup, Lacordaire, Lenormant, de Montalembert, de Ravignan n'ont point de rédacteur en chef pour vous remplacer, ni de censeur pour surveiller en leur nom la rédaction de l'Univers. Mais je ne vois pas qu'ils soient ralliés à cette rédaction, et cela est grave.

« Certes, vous savez mieux que moi l'intime désaccord

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qui a si longtemps rrgné entre MM. hii|>anloup et Lacordaire; entre ce même M. Dupanloup, légitimiste et gallican, et M. de Montalembert, qui n'est ni l'un ni l'autre, entre les Jésuites et les Dominicains, etc., etc. Vous faites vous-même ressortir la divergence des points de départ de ces cinq messieurs. N'est-ce donc rien qu'ils se donnent en ce moment la main? Ne serait-ce point pour VL'uivfrs une force immense que leur concours! N'est-ce pas un aflaiblissement que leur absence?

« Non, dites-vous, l'unité vaut mieux que tout cela.

« D'accord : mais si l'on pouvait assimiler l'unité avec l'union? vous êtes un en ce moment, mais vous êtes seul. Je sais que l'isolement n'effraie pas votre courage, mais croyez-vous que votre solitude profite à l'Église? Tout est 1;\.

« Pour moi, mon ami, depuis vingt ans et plus je poursuis l'accomplissement d'une pensée ; la réunion de toutes les forces catholiques dans un môme camp. Il y a si longtemps que nous ne sommes plus assez nombreux pour nous diviser!

« Pascal a dit : « Le moi est haïssable. »

« Le moi catholique est quelque chose de monstrueux. Si l'Église pouvait périr, elle périrait parla...

'< Mon ami, mon cher bon ami, j'espère bien que ces paroles ne vous blessent pas. Vous avez fait en cette dernière épreuve, comme en beaucoup d'autres, de grands sacrifices... Je ne vous demande qu'une chose : c'est le salut de votre Ame, et, par conséquent, la persévérance dans cette immolation de vous-même à la cause de Dieu...

« Continuez de faire de votre mieux et ces messieurs reviendront à vous. Il le faut et je veux l'espérer jusqu'à la fin. »

On le voit, le sage Foisset, très ému et très embarrassé, tournait à distance autour de la difficulté. Au fait qu'il fallait résoudre, il opposait des hypothèses, des exhortations, des lamentations. Mais la question restait celle-ci : Louis

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Veuillot pouvait-il, au détriment de son œuvre, reconnue utile à l'Église, et de sa dignité, faire de sa plume l'instrument mobile et subalterne d'hommes qui, sur des questions capitales, pensaient autrement que lui et ne s'accordaient pas entre eux?

Ces coalisés parlaient d'union, le rédacteur en chef de ['Univers ne les empêchait ni de s'unir ni de s'emparer du journal ; il passait même condamnation sur leurs mauvais procédés, mais il entendait ne pas s'y exposer davantage, et, de plus, jugeant leur entreprise funeste, il refusait d'en prendre la responsabilité.

Louis remercia Foisset de cette dernière lettre dont il aimait le sentiment et lui dit où l'on en était :

« Il nous arrive tous les jours quelque nouvelle avanie. Voilà maintenant qu'on veut chasser Taconet. Depuis que j'ai notifié ma ferme résolution de me mettre au second plan, il cherche un rédacteur qui puisse plaire à ces messieurs et lui offrir à lui-même quelque garantie. Lamarche a refusé (1), Taconet a écrit à M. de Coux (2). Ce nom a été froidement accueilli, et aujourd'hui avant que M. de Coux ait répondu, on déclare qu'il n'y a plus rien à faire, que dès le premier moment Taconet et moi nous aurions dû nous retirer et tout abandonner aux mains qui s'offraient, que nous avons engagé notre salut (3). J'avais, moi, mis ma vie à l'œuvre et Taconet sa fortune; cela méritait d'autres procédés...

« J'ai l'âme navrée, car je vois en germe de grandes folies; mais que faire?... Hélas! que ne puis-je m'en aller à cent lieues et m'eufermer dans quelque chartreuse? Dans ce que vous écrivez, gardez- vous de faire

(1) M. Lamarche, catholique très sur, était professeur de droit. Il collaborait un peu à l'Univers.

(2) Collaborateur de Montalembert et de Lacordaire à V Avenir et fondateur avec eux do l'École libre.

(3) Ce mot dénonçait M. Dupanloup : <)uiconque lui résistait engageait son salut.

■iC mi IS VKI II.I.OT.

entendre ({ur .i<' [xiiirrais dunncr la main à un airun^ement qui roc laisserait où jo suis, mrme avec un conseil. Ma lésolnlion est iri'»'îVocal)le. Je ne consentirai jamais qu'à i'ivr un l'édacteur très sui)alterne, un n'dactcur littéraire, par exemple, dans un Journal où M. lo comte de Montalcmbert aurait un»; influence pr«^[)ondérante, et je ne vruv pas ôtre rédacteur en chef d'un journal catholique, en dehors duquel se tiendraient, dans les circonstances présentes, M. de Montalembert et ses amis. Rien ne va parmi nous (|ue le journal et je ne veuv pas (]ue le journal (jui eng^ago tout n'aille que par moi... Il faut que .M. de Montalembert soit général, et là où il est général, tel (]ue j'apprends à le connaître, je ne peux être (jue volontaire. »

Foisset n'insista plus.

Dans cette all'aire, aux questions de principe, de pratique et de dignité personnelle, se joignait, pour Taconet, une (juestion de propriété. Melchior du Lac, toujours novice chez les Bénédictins, et toujours aussi l'homme du journal, se trouvait à Paris, où l'avaient appelé des intérêts de famille. Il alla chez Montalembert, et, après lui avoir montré que son comité ne valait rien, toucha le point délicat des intérêts personnels. Comme son interlocuteur, dédaigneux et impatienté, au lieu de répondre, haussait les épaules, il lui dit rudement : — Enfin, de quel droit vous emparez-vous deV Univers ? — Du droit du plus fort, s'écria Montalembert. hors de lui. — C'est le droit qu'on exerce au coin des bois, répliqua du Lac, et il sortit, tandis que Montalembert, le bras tendu, lui montrait la porte. Taconet, instruit de cette conversation orageuse, résolut de ne pas se livrer au comité; il réitéra son appel à M. de Coux.

Ce fut là vraiment une étrange affaire. Des cinq « notables » qui voulaient s'emparer de Y Univers, un seul, Montalembert, pouvait s'y croire autorisé. Autrefois, il avait aidé le journal de son influence, de sa plume, de son

argent, et sans réussir à lui donner de l'éclat et de la force, il avait contribué, du moins, à le faire durer (1). De plus, son rAle prépondérant dans les dernières luttes, sa supériorité comme homme de combat, lui méritaient une autorité particulière. Nul ne le reconnaissait plus hautement ((ue Louis Veuillot. Mais les quatre autres, à quels titres, dans le cas présent, parlaient-ils en maîtres? Lacordaire lui-même, si brillants et si féconds que fussent ses services, ne s'imposait pas à YUnivers. Il n'avait jamais rien mis dans cette caisse si souvent vide et s'était tenu à l'écart des luttes ardentes, indispensables, engagées depuis trois ans contre le monopole universitaire. L'abbé Dupanloup venait seulement de prendre rang dans l'armée catholique. Il y avait reçu bon accueil, mais gallican de doctrine et légitimiste d'attitude, devait-on lui céder le commandement? Et puis, avant de se dire allié, il avait été adversaire, presque ennemi; car il s'était employé de son mieux à tuer V Univers au profit de Y Union. M. Lenormant, homme de grand mérite, entré dans le mouvement catholique par la belle voie du sacrifice, n'avait jamais rien fait pour Je journal et, chose grave, n'en avait pas toutes les idées. Quant au R. P. de Ravignan. il eût certainement donné du lustre au comité, si celui-ci avait été public, et que, dans ce cas, il eût pu y rester ; mais il n'en était pas ainsi. La publicité ne devait pas, seule, l'écarter. Louis Veuillot, dans YUnivers, avait trop bien servi les .lésuites, pour que l'un d'eux, le plus en vue alors, pût contribuer à l'en faire sortir. C'était le sentiment de l;a Compagnie; le P. de Ravignan le sut. Il regretta d'avoir suivi l'abbé Dupanloup et s'efPaça. Le P. Lacordaire, lui aussi, n'était là que de sa personne. Foisset se trompait donc en écrivant à mon frère : Vous avez contre vous les Dominicains et les Jésuites. Non ! Louis Veuillot avait sim-

(1) Ce concours cessa, d'après M. Lecanuet, en 1840. (Monlalembert, t. II, p. 131). A cette date, Louis Veuillot collaborait frratuitement au journal et ne prenait aucune part à sa din-ction.

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plcmeot contrr lui, en cette circonstancf , un Dominicain qui n'y tenait guère et un Jésuite qui so laissait mener. Tous deux illustres, mais n'engageant qu'eux-mêmes.

Assurément chacun des « cincj » et les « cinq » ensemble, s'ils avaient eu les mêmes idées, les mêmes vues, auraient fait très bonne ligure dans un comité ayant pour objet de fonder un journal nouveau ou de relever un journal mourant. Que ne s'étaient-ils coalisés, (|uand VUnivers se demandait cliiKjue jour s'il pourrait encore paraître le lendemain? Louis Veuillot alors s'y donna tout entier et Taconct en assuma la responsabilité financière. V Univers en 1842, après neuf années d'existence, ne comptait encore que quinze ou seize cents abonnés; en janvier 18V5, il en avait plus de six mille. Très beau chiffre pour cette épo<jue où les journaux, soumis au cautionnement, au timbre, à de lourds frais de poste, étaient chers et les gros tirages inconnus. Le journal faisait largement ses frais. Les prêtres et les laïcs militants l'aimaient avec passion, les universitaires le redoutaient. L'œuvre était donc fondée, solide et servait bien. Aussi la trouvait-on bonne à prendre. Mais comment Montalembert que Louis Veuillot avait toujours appuyé, toujours glorifié, se faisait-il l'homme d'une telle usurpation? Comment ne comprenait-il pas que V Univers, dirigé par un comité où manquerait l'unité de vues et de doctrines, ne serait plus un bon soldat de l'Église, et que, cherchant à contenter tout le monde, il ne contenter;jit personne? Un journal effacé est un journal impuissant, et la plume de Louis Veuillot émoussée n'eût plus été la plume de Louis Veuillot. Au reste, la plupart des catholiques au courant des hommes et des choses, dès qu'ils furent informés du conflit, déclarèrent que ï Univers, devenu une puissance par Veuillot, seradt perdu s'il passait sous la direction de ce comité à cinq têtes. Tel fut l'avis de l'évêque de Chartres, de Dom Guéranger, de l'abbé de Serres, secrétaire et écho du cardinal de Donald ; puis des abbés de Cazalès, d'Alzon,

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de Salinis, Combalot, de M. de Falloux, etc. Je cite M. de Falloux, il écrivit à mon frère : « Je vous félicite et me félicite de votre présence probablement consolidée à 1' 6'^nivers. Si je ne savais combien vos instants sont accablés, j'aurais été heureux de quelques détails sur cet événement, mais j'y éprouverais trop de remords, et au lieu de questions, je me borne à vous adresser l'expression bien invariable de mon bien sincère et bien dévoué attachement... »

Et M^' Parisis, que pensa-t-il? Que fit-il? Son attitude ne fut pas tranchée. S'il aimait fort Louis Veuillot, il tenait beaucoup aussi à l'amitié de Montalembert dont la grande situation lui imposait un peu. Durant la crise, au lieu de s'adresser directement à mon frère, il écrivit à Taconet en le poussant plutôt à céder, mais sans le lui demander précisément. Mon frère ne chercha pas à le mettre de son côté. Ce fut après le gros de l'orage, en mai 1845, qu'ayant à lui annoncer le mariage de notre sœur Annette, il lui dit: On m'assure, Monseigneur, que vous êtes mécontent de moi, est-ce vrai? « Qui donc, lui répondit le prélat, a pu «c vous dire que j'étais mécontent de vous? inquiet, oui, « mais mécontent, jamais. Ce que j'ai pensé, je l'ai écrit « à M. Taconet avec prière de vous le montrer. Naturel- « lement franc avec tout le monde, je le suis surtout avec «[ceux que j'aime, et surtout quand, à leurs succès per- « sonnels, se rattachent de grands intérêts publics. » Il se plaignit ensuite que Y Univers ne fît pas assez de doctrine — généralement on nous reprochait d'en faire trop — et rappelait à ce sujet un grief personnel : « Je vous avais « dans le temps envoyé un article (doctrinal) que je viens « de relire; je m'afflige toujours de ce que vous l'avez « refusé. L'f/m'ye/'^ est maintenant au-dessus de ses affaires « et plus que jamais il est obligé de se bien poser dans la « défense courageuse du vrai. » Les rapports restaient bons, mais pendant quelque temps l'abandon manqua.

C'est au plus vif de ce conflit intérieur, si pénible, que Louis Veuillot publia Les Français en Algérie. Ce livre,

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commcncr k Al.tier «'ii 18Vi, était resté quatre ans sur le métier. L'auteur donlinairc allait plus vile en besogne, mais Vl'nivers s'«''lait mis à la travorso. Là rtait le poste de comJjat, et Louis Veuillot, au mépris <le ses intérêts, avait toutnéprligé pour le défendre.

.l'ainierais î\ parler au long des Français en Mfjrrie, car cest un lies ouvrages où mon frère a mis le plus de travail. Le paysetle paysage, les mœurs et les idées, les vaiiupieurs et les vaincus, la religion et la littérature y sont étudiés et montrés avec un soin et un charme particuliers. Ce livre d'histoire et d'enseignement entraîne comme un livre de fantaisie, œuvre d'un observateur, homme d'esprit et maître écrivain. Voici les points (]ue j'avais notés pour m y arrêter et que je passe : Le iicrc fjueje voulais fairCy La fin des pouvoirs musulmans, La littérature arabe. Les complaisances des chrétiens pour l'Islam, La propagande, La pacification . Cela prendrait bien des pages et je dois abréger. Je me borne à mentionner la conclusion. Après avoir indiqué divers systèmes proposés par des soldats, des administrateurs, des penseurs pour franciser les Arabes, Louis Veuillot disait : Vous n'en ferez des Fran<;ais que si vous en faites des chrétiens.

Depuis longtemps l'Algérie est conquise et les Arabes, restés musulmans, sont soumis, qui oserait dire qu'ils sont assimilés?

CHAIMTIIE II

EUGÈNE SUE. — « LES MYSTÈRES DE PARIS . ET •> LE JUIF- ERRANT ». — M. ROSSI A ROiME. — LA DISPERSION DES JÉ- SUITES EN 1845. LES DÉBATS PARLE3IENTAIRES. LES

NÉGOCIATIONS ET LES ÉMOTIONS. QUE HT ROME .' l'aT-

Les catholiques et les universitaires croyaient que, dès l'ouverture de la session de 1845, la question religieuse soulèverait dans les deux Chambres de violents débats. Il n'en fut pas tout à fait ainsi, Montalembert, que nos « sages », parmi lesquels se trouvaient, cette fois, Lacordaire et Lenormant, voulaient empêcher de parler, fit, à propos des Carmélites et des sœurs hospitalières récemment persécutées, un discours solide, chaleureux et cependant contenu, que la Chambre des pairs écouta paisiblement. Le ministre des cultes, mis en cause, s'indigna qu'on pût douter de son respect pour la religion, Louis Veuillot loua le beau discours de Montalembert comme il l'eût fait si V Univers et l'illustre orateur avaient été en complet accord. C'était juste d'ailleurs, et il n'y avait pas à craindre que mon frère l'oubliât. Selon sa coutume, — et c'était aussi justice, — il railla un peu le ministre : « M. Martin (du « Nord , dit-il, porte tout le clergé dans son cœur et tous « les catholiques aussi, à l'exception, peut-être, de ceux

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qui rédigent et lisent V Univers, détestable journal dont il compare sans façon les articles aux chapitres du Jui/- Errant : et p«nit-rtre les trouvc-t-il plus danirereux pour la religion et pour la morale ; car tout ce (juo la religion et la morale ont à souffrir, c'est sans le moindre doute à VVnivers qu'il lo faut attribuer. Ainsi, fort do ses intentions et de sa conscience (il pose la main sur son cœur), M. le Minisire ne juge pas que le gouvernement ait rien à se reprocher. Tout irait bien si seulement on voulait se taire partout, se taire toujours sur les besoins del'Kglise... M. le Ministre ferait alors ce qu'il voudrait; qui ose le soupçonner de ne pas bien faire ? » Ce fut, au total, un débat tempéré.

A la Chambre des députés, on ne parla qu'incidemment de la question religieuse. Sur ce point, la consigne donnée par M. Thiersà l'opposition était d'attendre, et comme le gouvernement, de son côté, désirait tout ajourner, il n'y eut presque rien. Ce fut donc partie remise, quant aux Chambres.

Si trois ou quatre membres de l'épiscopat, Montalembert et Louis Veuillot regrettèrent cet ajournement indécis, la plupart des évêques et le groupe des catholiques modérés en furent satisfaits. En même temps que le parti de la guerre grandissait dans le clergé secondaire et le gros public chrétien, des tendances à l'arrangement se dessinaient chez ceux que Louis Veuillot appelait : nos sages, Parisis : les hommes du moyen terme, Montalembert : les diplomates et les concessionneurs. Les chefs ecclésiastiques de ce groupe, les archevêques de Besançon et de Paris, M^ Mathieu et M^ Affre, voulaient qu'on arrêtât en sourdine, avec le gouvernement, les bases d'une transaction qui, sans briser le monopole de l'Université, permettrait à des écoles religieuses, dites libres, de végétera son ombre. C'était appeler une loi de tolérance au lieu d'une loi de liberté. Déjà ces prélats s'occupaient de fonder une maison d'études où l'on ferait des gradués, afin d'être en mesure

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de profiter Je la loi quand elle serait votée. Quelques laïcs assez en vue approuvaient ce plan, notamment M. Denis Benoist et M. de Carné, tous deux députés, suivis, écrivait dédaigneusement Montalembert, « d'autres esprits de cette trempe ».

Bien que la grande majorité de l'épiscopat eût le désir de s'arranger, les efforts des deux archevêques n'aboutirent point. Il y aurait des négociations à conduire. Quel serait le négociateur, c'est-à-dire le représentant des évoques? M^"^ Mathieu, dans une réunion épiscopale de neuf ou dix membres, proposa M^'" Affre. L'archevêque d'Avignon fit des objections et on se sépara sans conclure. La petite minorité militante de l'épiscopat put donc continuer la guerre sans craindre un désaveu quelconque, et même avec l'espoir de susciter de nouveau un mouvement général. Louis- Philippe, que cette éventualité ou possibilité préoccupait, tint ce propos : « Les évêques veulent la liberté de l'enseignement ou la persécution : ils n'auront ni l'une ni lautre. » Pour lui, tant qu'il n'y avait pas confiscation, emprisonnement, violation formelle des libertés légales de l'Église au profit de l'État, il n'y avait pas persécution.

Le ministre de la justice et des cultes, qui partageait onctueusement cette manière de voir, s'excusait de tout permettre aux pamphlétaires universitaires, athées et obscènes, notamment Eugène Sue, en se plaignant des violences de la presse religieuse. Ceci, à ses yeux, compensait cela. Louis Veuillot était mis en balance avec l'auteur du Juif-Enfant. Il faut parler de ce romancier, de ses écrits et de leur succès, pour montrer quelles armes les universitaires notables, aidés de libéraux et de conservateurs amis de l'Université, employèrent contre les justes et constitutionnelles revendications des catholiques. Eugène Sue, auteur assez connu de romans maritimes sans style, mais non sans intérêt, changeant tout d'un coup de manière, se fit peintre des mœurs parisiennes. 11 entreprit d'unir dans une même intrigue la société mon-

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daine la plus ricIn', la plus élé^-anto, la plus rafliiU'C, à ce que l'on peut imaginer de plus avili, de plus immonde, dans la fange du sous-sol parisien. Le tout, sous ce titre allViolant : f.rs Mi/sfrres dp Paris, constituait, dans un enclicvrtiimcnt d'avontuies impossibles, où sétalait la luxure, une m-uvic antisociale, enlevante... et bête, tant c'était charg^é. (loiiimc ensemble, la grande dame n'y valait pas la fille des trottoirs, et le forçat y donnait des leçons de délicatesse, de droiture aux gens du meilleur monde (1).

I.o succès d'Kugf'nc Sue dans ce nouveau genre fut immense, inouï. Le Journal des Débats, principal organe du ministère, de l'Académie française et de ITniversité, qui jiubliait on feuilleton ce roman long de dix volumes, y gagna beaucoup d'abonnés. Sue, a<lmiré dans les bouges et dans les .salons, se prit au sérieux et parla en réformateur social.

Les journaux, les uns par principe, les autres par envie, s'occupèrent nécessairement de ce succès, de ce scandale; YUnivers ne fut ni des derniers ni des moins sévères. Louis Veuillot cita et conmienta un article de Jules Janin où celui-ci, dans les Débals même, sous prétexte de glorifier son collaborateur, Tabimait en homme d'esprit et surtout en jaloux. Après l'avoir loué de forcer le lecteur « à flairer toutes sortes de purulences ramassées dans tous les cloaques », d'associer « les cris obscènes aux chastes baisers, les dents moisies aux perles », il comparait l'ensemble de l'œuvre, aux « tonneaux nocturnes qui enlèvent les immondices de la ville ». Et il avait soin de noter que le tonneau de « ce diable d'homme..., héros du monde littéraire et du beau monde, était comble et même débor-

( IJ Voici l'un des jugements que Sainte-Beuve porta sur ce livre : « C'est un fond de crapule : l'odeur en circule partout, même quand l'auteur la masque dans de prétendus parfums. Et, chose honteuse, ce qui fait le principal attrait si étrange de ce livre impur, est cette odeur même de crapule déguisée en parfum. - (Chroniques parisiennes, p. 169.)

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dait (1) ». Louis Veuillot, après avoir reproduit cette couci usiou, ajoutait :

H Arrêtons-nous; laissons les abonnés des Dcùats penchés sur ce tonneau que M. Sue vient de défoncer dans les colonnes de leur oracle bien-aimé... Un jour qu'il s'était oublié jusqu'à produire une petite apologie philosophique et littéraire de l'assassinat politique, le Journal des Débats nous a dit pour sa défense qu'il entendait que son feuilleton fût une région à part, où les esprits élevés pourraient respirer un air plus pur. Puisque c'est M. Sue que le Jow^nal des Débats charge de purifier l'air de sa rédaction sérieuse, etquecesont làles cassolettes que iM. Sue emploie pour cet office, et que les abonnés, selon le témoignage indigné de M. J. Janin, le trouvent bon et le demandent... qu'ils respirent, qu'ils se pâment à cette atmosphère, qu'ils s'en lèchent l'esprit... et les doigts? Pour moi, je ne puis poursuivre, et je quitte la partie. La métaphore de iM. Janin est si belle, mais si hardie ; elle est une peinture si vive du goût régnant et de la littérature Sue en particulier; ce tonneau me fait tellement voir et toucher les choses, que, malgré la brillante société qu'il attire et les mains bien gantées qui le roulent, et les belles dames qui en oublient « leurs lettres d'amour », je n'y tiens plus, je me sauve! Je demande seulement aux Sainte-Beuve futurs de garder le croquis de M. J. Janin, de lui donner une bonne place parmi les meilleurs morceaux de l'illustre critique, et de l'intituler, — ce qui serait vrai de toutes les façons : — Le Journal des Débats peint par lui-même... De l'air 1 ! »

Le Constitutionnel, rival en politique des Débats et son «'mule dans la défense passionnée du monopole universitaire, bien qu'il àéie^ikiV Univers, trouva que, cette fois la

(1) Le poète Amédée Pommier, plus hardi que Janin, donnant au M tonneau •• que Sue roulait dans les Débats son vrai nom, le chantait ainsi :

La tinette empestée où Hotte la vidange.

UC, l.oriS VKL'Il.l.oT.

feiiillo clrricalc parlait d'or, était <• ploine do l-^oiU, de laisou ». Kn conséquence, il se joignait à elle pour llétrir le roman d'Eugène Sue. De telles œuvres, disait-il, avilissent la liltrralure en la traînant dans la fange du ruisseau; elles excitent le (Ivguùt; les pères de famille doivent cacher soigneusement à leurs enfants les odieux tableaux de ces orgies... Voilà où aboutit celte littérature maudite, « qui a été trop longtemps encouragée par le « gouvernement lui-même ». Le Journal des Débats fait en cette circonstance acte A' immoralité . << Heureusement le < bon sens national se révolte vonire ces turpitudes... »

C'était parler ferme et net. On crut que Y Univers avait converti le Constitutionnel. Quelle erreur! Aux Mystères de Paris succéda le Juif-Errant, nouveau roman dans le même goût, également en dix volumes. En ce temps-là, le Constitutionnel, malgré le patronage de M. Thiers, languissait, et c'était un peu à ses dépens que le Journal des Ih'-bats, aidé du tonneau de M. Sue, tlorissait. Il y avait péril en la demeure. Que faire? Les Mystères de Paris avaient été payés cinquante mille francs. Le directeur du Constitutionnel, M. Véron, olJ'rit cent mille francs du Juif-Errant : il l'eut. Il fut entendu que le romancier servirait la cause universitaire en salissant de son mieux, — et il savait salir! — les .lésuites et leurs amis. Eugène Sue devint donc l'un des principaux lieutenants de M. Thiers. Il devait, pour bien défendre l'iniversité et la morale, prouver que la Compagnie de Jésus, fidèle aux enseignements secrets des séminaires, était un foyer de corruption.

.Mais ce n'était pas assez de faire agir les Jésuites en corrupteurs propageant tous les vices pour donner à leur Compagnie l'influence et des trésors qui lui permissent d'acheter toute conscience ; il fallait aussi dénoncer en eux des conspirateurs politiques, « des ennemis du pauvre peuple », usant des moyens les plus vils, les plus criminels, pour servir les chefs de parti ou le gouvernement de leur choix. Eueène Sue mettait à leur service des ffjands sei-

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gneurs et des valets, des magistrats et des repris de justice, des danseuses et des princesses, etc., etc. Il y avait même une reine. Bref, à tous les échelons de l'ordre social il leur donnait des agents armés du poison et du poignard. Naturellement, il faisait agir les Jésuites français contre la France... Et pour authentiquer ces choses près de la populace imbécile et brutale, M. Sue avait soin de se déclarer l'écho fidèle, le vertueux collaborateur des juristes, des penseurs, historiens, professeursquimenaientla campagne universitaire. 11 nommait, commeayant aiguisé sa plume, MM. Libri, Génin, Dupin, Michelet, Quinet, de Saint-Priest. Ce sont, disait-il, les hardis et consciencieux travaux de ces Messieurs, « œuvres de haute et impartiale intelli- « gence où se trouvent .si admirablement dévoilées etchà- (( tiées les funestes théories de la Compagnie de Jésus qui « ont déterminé (l'auteur du Juif -Errant) à apporter « aussi sa pierre à la digue puissante, et, espérons-le, du- « rable, que ces généreux cœurs, que ces nobles esprits « ont élevée contre un flot impur et toujours menaçant ».

Je ne veux pas affirmer que ce compliment causa un plaisir absolu à tous ceux qui le reçurent, mais je constate qu'aucun d'eux ne le repoussa. Cependant Louis Veuillot les mit tout de suite en demeure de parler.

« L'auteur du Juif -Errant, disait-il. leur renvoie la gloire de son œuvre et il a raison : elle leur est due; il s'est éclairé de leur lumière ; leur généreuse audace a exalté son courage, que cette souillure rejaillisse donc sur eux ; que le sang innocent y retombe, s'il est versé un jour! Que ce procureur général (Dupin), que cet ambassadeur fie comte de Saint-Priest) restent accolés à leurs complices dans la plus abominable page qu'on ait écrite en France depuis le règne de Marat ! , . . »

Eugène Sue voulait se venger des articles de Louis \q\x\\loism-lesMi/stères de Paris, et ce fut dans le Constitutionnel, où ces critiques avaient été applaudies, qu'il s'en vengea. Il introduisit parmi ses personnages un journaliste catho-

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