CHAPITRE XI
LOCIS VEIILLOT ET LE MOUVEMENT REPUBLICAIN. — SON SEN- TIMENT SUR LES REVENDICATIONS DU PEUPLE. — LES LIBRES PEXSEURS. — LESCLA VE MXDEX. — LE LENDEMAfX DE LA VICTOIRE. — LOUIS VEUILLOT ET LA LIBERTÉ DE PEXSER. — PAMPHLETS POUR LE PARTI DE l'oRDRE. — LA PETITE PHILOSOPHIE.— M. DE LAMARTIXE RO.*lAXiIER. — A L.iM.4.R- TIXE RIIXÉ. — LA CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT. — VIE INTIME.
Louis Veuillot n'espérait plus en la république et s'il maintenait que la démocratie découlait de l'Évangile, il constatait que les adjonctions qu'elle avait reçues, la rendaient infidèle à sa source. Démocrate était, d'ailleurs, devenu un terme générique, ou un mot de passe àl'usage de toutes les écoles révolutionnaires ; et aucune des démocraties qui se disputaient le pouvoir n'était celle de V Univers, pas plus la modérée ou gouvernementale que la radicale ou la sociale. C'est qu'aucune d'elles ne voulait compter avec Dieu et n'aimait vraiment la classe populaire.
Mais si Louis Veuillot n'attendait rien de la république, telle que l'état des esprits et la marche des événements la promettaient, il ne songeait pas à se tourner vers les royalistes. De ce côté non plus, il n'espérait rien. Le parti conservateur, dénommé alors u le grand parti de
2W LOUIS VElIl.l.nl
l'ordre », (|iril rcsUU républicain ou redevint monarchiste, lui inspirait du <lédain, piescpie du mépris et non de la conliance. U*"*' laire donc? A(ce[)ter le gouvernement établi, dans la mesure m«''me où l'acceptait l'Église; le défendre au besoin conlic 1rs entreprises de la rue; lui dire la vérité, comme on la disait à ses ennemis et rappeler à tous en toute chose les enseignements chrétiens. Au total, après un premier essai de républiffue républicaine, il disait comme en 18i2 sous Louis- Pliilippe :«' Nous réservons notre homma^^e et notre amour à l'autorité vraiment digne de nous (jui, sortant de la monarchie actuelle, fera oonnaitro (pi'elle est de Dieu, en marchant vers les nouvelles destinées de la France une croix à la main. »
Cette politique et cet état d'esprit qui caractérisent toute l'œuvre de Louis Veuillot, il ne les a marqués nulle part plus vigoureusement, peut-être même aussi vigoureusement que dans la préface de la première édition des Libres Penseurs, écrite en septendjre 18V8 et ainsi datée : « 18V8. Féfe de i Exaltation de la Sainte-Croix. » Le livre parut en octobre. Déjà des nuages obscurcissaient l'étoile du général Cavaignac et l'on voyait monter au zénith celle de Louis-Napoléon. Mais qu'importait à Louis Veuillot? Les soutiens du prince lui paraissaient ne valoir ni plus ni moins que les amis du général. Dans les deux camps, disait-il, nous voyons des honmies de bien et «< une égale multitude de gens d'aventure. Il semble (|ue tous les maraudeurs du monde soient du côté de M. Bonaparte, et quand on se retourne, on en voit autant de l'autre côté. »
« L'épouvante, ajoutait-il, monte au cœur des puissants de la terre; ils se disent : Que ferons-nous et qu'allons-nous devenir? La sueur au \'isage, on rebâcle un gouvernement. Mille efl'orts sont tentés pour écarter de la scène ce peuple, cet effrayant acteur qu'on n'attendait pas sitôt. Il reste; — il veut jouer le rôle auquel la Bour-
LOUIS VKni.l.OT. 297
gcoisie la longuement dressé. Vainement ou le refoule; imj)Iaca])lc, il assiège un rempart qu'il sent trop faible pour le contenir. )>
Certes, il n'encourageait pas les rêves absurdes que caressait la foule; certes, il ne ratifiait pas ses projets contre l'ordre social; mais il les comprenait, et tout en les repoussant, il accordait à l'ouvrier séduit les circonstances atténuantes. Se reportant à la vie de notre père, il écrivait :
« Mon père est mort à cinquante ans. C'était un simple ouvrier, sans lettres, sans org"ueil. Mille infortunes avaient traversé ses jours remplis de durs labeurs; la seule joie de ses vertus, inébranlables, mais ignorantes, l'avait un peu consolé. Personne, durant cinquante ans, ne s'était occupé de son àme; jamais, sauf à la dernière heure, son cœur labouré d'angoisses ne s'était reposé en Dieu. Il avait toujours eu des maîtres pour lui vendre l'eau, le sel et l'air, pour lever la dime de ses sueurs; pour lui demander le sang de ses fils; jamais un protecteur, jamais un guide. Au fond, que lui avait dit la société? Comment s'étaient traduits pour lui, ces droits, si pompeusement inscrits dans les chartes : « Sois soumis et sois probe, car si tu te révoltes, on te tuera ; si tu dérobes, on t'emprisonnera. Mais situ souiiVes, nous n'y pouvons rien ; et, si tu n'as pas de pain, va à l'hôpital ou meurs, cela ne nous regarde plus » ! Voilà ce que la société lui avait dit, et rien autre chose ; et quelque promesse qu'elle inscrive dans les constitutions, elle ne peut dire ni faire davantage. Elle n'a de pain pour le pauvre qu'au dépôt de mendicité ; des consolations et des respects, elle n'en a nulle part. Que sert de s'abuser et de se payer de chimères! J'entends tous les jours les orateurs de l'Assemblée nationale, et je viens d'écouter avec le plus grand soin toute la discussion du droit à l'assistance et au travail : pas un législateur qui ne regarde le dernier des citoyens indigents comme son frère,
208 LULIS VtriLI.Oi.
j'en suis tout persuadé. Mais au bout de ces homélies?... Bicôli'c [l)\
« Mon père avait donc travaillé, il avait souiFei t, et il était mort. Sur le bord de sa fosse, je songeai au.\ tourments de sa vie. jo les évoquai, je les vis tous; et je comptais aussi les joies qu'aurait pu goiiter, mali;ré sa condition scrvile, ce C(pur vraiment fait pour Dieu. .loios pures, joies profondes! Le crime d'une société que rien ne peut absoudre l'en avait privé! L'ne lueur de vérité funèbre me fit maudire, non le travail, non la pauvreté, non la peine, mais la grande iniquité sociale, l'impiété, par laquelle est ravie aux petits de ce monde la compensation que Dieu voulut attacher à l'infériorité de leur sort. Ktje sentis l'anathème éclater dans la véhémence de ma douleur.
« Oui, ce fut là! Je commençai de coimaitre, de juger cette société, cette civilisation, ces prétendus sages. Reniant Dieu, ils ont renié le pauvre, ils ont fatalement abandonné son Ame. Je me dis : « Cet édifice social est inique; « Il sera détruit. »
« J'étais chrétien déjà : si je ne l'avais pas été, dès ce jour j'aurais appartenu aux sociétés secrètes. Je me serais dit, comme tant d'autres : Pourquoi des gens bien logés, bien vêtus, bien nourris, tandis que nous sommes couverts de haillons, entassés dans des mansardes, obligés de travailler au soleil et à la pluie pour gagner à peine de quoi ne pas mourir? Et ce problème m'eût donné le vertige; car, si Dieu n'y répond pas, rien n'y répond assez. Dans mon enfance, quand certain patron de mon père venait lui intimer durement ses ordres, mon cœur bondissait, j'éprouvais un frénétique désir d'écraser cet insolent. Je me disais : Qui la fait maître, et mon père esclave? Mon père qui est bon, brave et fort, et qui n'a fait de tort à personne; tandis (jue celui-ci est chétif, méchant, larron et de mauvaises mœurs! .Mon père et cet homme, c'était
(1) Hospice des pauvres et un peu prison.
tout ce que je voyais delà société. Si j'étais resté dans cette ignorance où demeure presque tout le peuple ouvrier, croit-on que les Petits traités de l' Académie des sciences morales et politiques m'auraient persuadé la nécessité de ce partage inégal où j'avais le mauvais lot? J'aurais tout fait pour me saisir de la grosse part, ou je me serais écrié avec la foule : Brisons cette grosse part, et que, dans la misère, règne au moins l'égalité! »
La citation est longue, je le vois bien. Cependant je crois qu'elle ne paraîtra trop longue à aucun chrétien, à aucun homme de cœur, ni à aucun lettré. D'ailleurs^ elle contribue à bien faire connaître Louis Veuillot et j'écris son histoire.
Le volume des Libres Penseurs est divisé en huit livres : I. Ecrivains. — IL Journaux et journalistes. — IIL Femmes auteurs. — IV. Les honorables préopinants. — V. Tartufes. — VI. Persécuteurs. — VIL Le public. — VIII. LivRESUPPLÉMENTAiRE. — Lcs g cnsquine pensent point.
Le premier paragraphe de la préface explique le titre :
« J'appelle « libres penseurs », comme ils se nomment eux-mêmes, les lettrés ou se croyant tels qui, par livres, discours et pratiques ordinaires, travaillent sciemment à détruire en France la religion révélée et sa morale divine. Professeurs, écrivains, législateurs, gens de banque, gens de palais, gens d'industrie et de négoce, ils sont tout, ils font tout, ils régnent. Ils nous ont mis dans la situation où nous sommes, ils l'exploitent et l'empirent : J'ai voulu les peindre... »
Il promettait, non des photographies, — on n'enfaisait pas encore, — mais de la ressemblance; et sa dernière page résumait ainsi son travail :
« C'est pour mettre la société en garde, que, du sein de mon obscurité, je lui signale quelques-uns de ses empoisonneurs. Us sont aujourd'hui, ce qu'ils étaient il y a sept mois : révolutionnaires sous le bonnet républicain, comme sous la livrée monarchique. »
300 I '»' l> Vi:i II.IOT.
Ce livre loyal et terrible, empreint partout d'un grand amour et d'une sainte colère, valut à Louis Veuillot beaucoup d injures et beaucoup d'éloges. Il le constata avec ijuelque plaisir dans la préface de sa <leuxième édition. Voici trois ou (juatre des accusés de réception dont il gratifia ses critiques les plus en vue.
« Quelques libres penseurs m'ont traité durement à l'occasion de ce livre, .le ne me vengerai pas.
« Dans le recueil intitulé la Liberté dr pcnarr, les deux Navet disent que je suis un malhonnête homme.. le m'étais contenté d'écrire qu'ils sont des sots, j'observerai toujours cette modération. » — <■ M. Pclletan accorde que j'ai de l'esprit à mes heures. Il ne me vaincra pas en générosité. Si je le prends jamais dans ces heures-là, je veux le. crier sur les toits. »
On lui avait reproché deux mois un peu gros sur le décoUetage des dames : — « Mais, Monsieur, songez donc que nos femmes peuvent vous lire! Eh bien, Messieurs, ce serait doncgrand malheur, si vos femmes après m'avoir lu, craignaient enfin de s'enrhumerl »
— « La Liberté de penser, de M, Emile Deschanel, me reproche d'insulter les filles de l'écritoire, l'n ami apj)uie la critique et veut que j'amnistie au moins les dames qui embaument aujourd'hui notre Parnasse. Ma foi, noni moins encore les vivantes que les défuntes. La libre penseuse est un monstre même lorsqu'elle se tait, .le vous prie, détestons ces hybrides ; et de la sainte quenouille que leur main délaisse, frottons-leur les épaules, à la casser. Comment, une femme, une femme ! nous contera des histoires d'alcove et philosophera là-dessus et nous ùterons notre chapeau ! ->
En terminant, il se tournait vers tous les libres penseurs qui lui reprochaient le manque de mesure : « Meurtriers de la sainte charité, bourreaux de la sainte pudeur, race de Caïn! Quand j'aspire à vous arracher mes frères qu'importent vos clameurs! »
LOL'IS VFA'IKLOT. :J01
L'airii qui avait demandé à Louis Veuillot de faire grâce aux « dames » et, par surcroit, à quelques hommes, était M. Guerrier deDumast. Mou frère l'aimait et l'estimait trop pour ne pas lui donner quelques explications et lui accorder quelques grâces. Je transcris une partie de sa réponse : « ... Je vous obéirai presque en tout. Je vous sacrifierai les noms propres, du moins pour la plupart... Pour M™^ de Staël, non, je ne vous en ferai point cadeau. J'ai horreur de cette hermaphrodite et de son sentiment. Voilà une belle affaire qu'elle ait été moins impie que tous les polissons (qu'elle a connus). La femme que j'effacerai de mon livre, c'est la reine d'Espagne (1) à cause de sa belle conduite envers le Pape, et je regrette de l'y avoir mise... »
Après lui avoir exprimé quelque regret d'être trop dur, il se reprenait :
« Une main viendra, je l'espère bien, plus robuste que la mienne, une main emmanchée à un cœur qui les délestera moins et qui les méprisera davantage. Elle les saisira par la nuque et leur écrasera le nez dans leurs ordures. C'est à ce prix qu'ils cesseront de faire tant de mal aux autres et à eux-mêmes. Ne vous souvient-il pas de ce propos du bon Joinville qui, voyant les musulmans insulter le camp chrétien, disait à un sien compagnon, quoique ce fût dimanche : Mon aini, fonçons un peu sur cette chiennaille. Mais qu'étaient ces musulmans en comparaison de l'infâme bande pour laquelle vous criez merci? Point de merci, jour de Dieu! Je sens les éperons qui me poussent d'eux-mêmes aux talons. Mon cheval hennit, mon sabre frémit dans le fourreau. Fonçonssurla chiennaille ! Mieux vaut périr que de voir sans la souffleter la face insolente de l'impudique et du menteur. Bonjour. Je suis furieux et je m'arrête, car je finirais par me tourner contre vous, l'homme aux miséricordes. Je
(1) La reine Isabelle II, détrônée en 1868.
302 1.1 H IS VKl II.Ldi.
vais vous envoyer ces jours-ci je ne sais quoi de doux et de tendre. Vous verrez comme c'est bête. Ce sera votre punition (1). »
Parmi les catholiques en vue qui applaudirent à ce livre, nul ne le fit plus chaleureusement que Montalembert. Il écrivait à Louis Veuillot :
Trôlon (Nord), lo 24 novembre 1848.
« Mon cher ami,
« Je vous assure que je suis bien fier de pouvoir vous donner ce titre et cela pour plus d'une raison. Mais je ne 1 ai jamaistantété que depuis que j'ai lu votre livre, achevé ce matin au milieu d'une émotion qui comptera parmi les meilleures de ma vie. Oui, rarement, bien rarement, j'ai été plus remonté, plus réchauffé, plus excité au bien, à la lutte pour la bonne et sainte cause qu'en vous lisant. Vous pouvez vous vanler d'avoir procuré à mon àme la plus vive et la plus salutaire impression qu'elle ait ressentie depuis la catastrophe de Février. — Puisse-t-elle être durable! Puissé-je n'être pas trop indigne de combattre à vos côtés dans cette guerre qui deviendra chaque jour plus difficile et plus ingrate, en présence des adversaires nouveaux qui nous attendent. Combien cette étude si sévère et si sincère des plaies du régime déchu, ne rendelle pas plus noble et plus équitable l'attitude que vous avez su prendie et garder depuis l'avènement de la République ! Avec quel talent, quel rare bonheur vous avez su mêler à la satire sanglante mais si légitime de nos docteurs et de nos penseurs modernes, la suave et charmante image delà piété, de la vertu chrétienne ! Ma nature essentiellement agressive, à ce qu'on prétend, bondit de joie
(1) Lettre du 13 janvier 1849. Le «je ne sais quoi de doux et de tendre • qu'il annonçait ainsi était la Petite Philoxophie qui parut en février 1819. Plus tard, ce petit livre et los Nattes réunis en un seul volume devinrent les Historiettes et Fantai>iies.
LOUIS VKUILLOT. 303
et de sympathie à la lecture du portrait si fidèle de tous ces cuistres, de tous ces persécuteurs, de tous ces lâches. iMais je vous aime et je vous bénis surtout de votre apologie des dévotes. — Comme je ne veux point passer, même à vos yeux, pour un adulateur, je vous dirai qu'il y a bien par-ci, par-là, quelques expressions qui me semblent choquer les lois de ce bon goût littéraire que vous savez si bien apprécier et qui, je le crains, serviront de prétexte à la critique. — Quant à moi, je vous les pardonne facilement, en considération de tant de traits étincelants dont vous avez semé chacun de vos portraits. — Je n'essaierai pas de vous redire la moindre partie de ceux qui m'ont charmé, mais je ne résiste pas à l'envie de vous féliciter spécialement d'avoir trouvé pour M™^ Sand cette apostrophe de Vieux Georges qui lui va si bien. — Je ne veux pas non plus en rester là sans félicitera, votre frère de vous avoir inspiré les pages délicieuses que vous lui avez consacrées. — iMais ce qu'il me faut absolument, c'est la clef, comme on disait du temps de La Bruyère, la clef de toute cette galerie dont je ne reconnais pas assez les originaux, tout en étant instinctivement convaincu de leur parfaite ressemblance. J'ai bien retrouvé Rémusat, Saint-Marc Girardin, M™^ d'Agoult, et dans l'autre bord M'^'^de Gontaut et le P. Varin. — Mais j'ai impérieusement besoin de mettre un nom sur la ravissante figure d'Angèle, — et en outre de pouvoir désigner nominativement Gaster, Babouin, Filipot, Foussard, Bouche en cœur, Tourtoirac et Greluche. Je suis sûr qu'il y en a qui sont de mes amis, ou au moins de mes collègues, et je me réserve le plaisir de livrer la clef que je vous demande au contrefacteur belge qui réimprimera votre livre (1). »
(Ij II n'y avait iias alors do convention littéraire avec la Belgique. Dès qu'un livre de quelque valeur paraissait en France, les libraires belges s'en emparaient, rimprimaient à la diable en quelques jours, sur papier de pacotille, et n'ayant aucun droit d'auteur à payer, le vendaient à bas prix dans le monde entier. La convention qui arrêta cette piraterie date de Na])oléon III.
304 loi IS VElll.LOT.
M""^ Parisis, sans y incllrc autant <lo chaleur, approuva aussi tirs vivomcntco livre! Du reste, rapjiroltation dans le mnn<le catholique fut urni'i'alr. Il y rut nécessairement, même de ce côté, des critifiucs. L'auteur le reconnut et voici comment il s'en consola : « Des amis m'ont critique. Malheureusement jen'ai pas eu la joie de les trouver d'accord. Les uns me disaient : Ellacez; les autres : Conservez ; et c'était le même passage. Tel mot choquait les uns comme trop libre, c[ui no rendait à l'oreille des autres que le son juste dune pensée honnête, .l'entendais à droite : C'est bien dur ! à gauche : C'est bien mérité ! » Il eiïaça peu.
On a souvent demandé à Louis Veuillotlac/r/ des Liùrc.s Penseurs. — Qui est Tourtoirac .^ Qui est Alcibiade? Qui est Vipérin? Quelle est Sosthénie? Quels sont les deux Navet? Que de fois ces questions lui ont été posées! Toujours il a répondu : « Il n \ a pas de clef. » Kt c'était vrai en ce sens que les traits placés sous le même nom ne sont pas toujours du même individu. Tel autre modèle, au contraire, porte dans cotte riche galerie deux ou trois noms différents. Voici, du reste, l'explication donnée par l'auteur dans l'avant-propos de l'édition de 1860 :
« J'ai prononcé des noms propres, j ai employé des noms de fantaisie. Touchant les noms propres, je n'ai rien de plus à dire ; touchant les noms de fantaisie, je proteste contre les prétendues c/rfs qui mo font nommer un individu, lorsque j'ai seulement indiqué un caractère. Je serais fort embarrassé moi-même de fournir une clef. Je ne sais plus quels noms portaient la plupart de ces visages, dessinés dans lo moment qu'ils traversaient la scène ou la rue. »
Ce que mon frère ne voulait pas se rappeler on mai 1860, je ne tenterai certes pas de me le rappeler aujourd'hui. D'ailleurs, lo grand mérite du livre n'est pas là. Il est dans la vivante peinture des mœurs politiques, des goûts littéraires, des doctrines et pratiques affichées ou
LOUIS VEUnxOT. :io:i
voilées de la classe dirigeante duiant Tère philippienne... Les individus qu'il a peints ont disparu; il n'en a pas été de même de leurs us et coutumes. D'autres, sous les régimes suivants, continuateurs en bien des points du régime précédent, les ont remplacés, et les u caractères », les types des Libres Penseurs, vivent encore.
Ils vivent aussi ceux que Fauteur a mis en scène dans le VIII'' livre : Les gens qui ne pensent point. Là nous voyons des chrétiens et des chrétiennes faisant dans le cloître ou dans le monde l'œuvre de Dieu.
Ce livre très rude et très vrai souleva nécessairement de grandes colères. L'auteur fut violemment attaqué dans sa personne comme dans son œuvre. La liberté de penser, organe des libres penseurs universitaires, dont plusieurs se reconnurent sous la désignation des « deux Navet », l'appela « ex-pensionnaire des fonds secrets ». Il lui répondit :
« Pensionnaire des fonds secrets, cela signifie quelqu'un qui reçoit un salaire honteux, pour des services inavouables, et certainement vous l'entendez ainsi. Vous me forcez de vous adresser une explication...
(( Eu 18i0, j'étais sous-chef de bureau au ministère de l'intérieur. Après la formation du ministère du 29 octobre, je fus tiré de mon bureau et attaché au cabinet du ministre pour dépouiller la correspondance des préfets et rédiger • une partie des lettres qu'il fallait répondre à la foule des solliciteurs. Comme il n'y avait pas de fonds affectés à mon nouvel emploi, j'étais payé, ainsi quebeaucoup d'autres employés très honorables, sur les fonds secrets. Je m'inquiétais peu, je l'avoue, que mon salaire fût occulte, mes services ne l'étant point...
« Au commencement de i8i3, la querelle devint plus vive entre les catholiques et l'Université. Je m'interrogeai sur mon devoir, .le ne me sentis point la vertu de ces philosophes qui se partagent à tous les drapeaux, ayant ici leurs sympathies et là bas leur cuisine. Il me parut