‹ Louis VeuillotChapitre 5 sur 73 · I.OL'IS VEIILI.OT · texte numérisé non relu

I.OL'IS VEIILI.OT

lique, ivrogne, débauché, stipendié dos Jésuites, qu'il appela Dumoulin. Voici comment il le faisait parler à la fin d'un souper en compagnie de drùles et de drôlesses de bas étage :

« ... Je médite, reprit gravement Dumoulin, suile vin en général et en particulier... Le vin dont le divin Bossuet, (jui était connaisseur, a dit : Dans le vin est le courage, la force, la joie, l'ivresse spirituelle... quand on a de l'esprit, bien entendu, ajouta Nini-Moulin, en manière de parenthèse).

« — Alors, J'admire ton Bossuet, dit Hose-Pompon.

<< — Quant à ma méditation particulière, elle porte sur la question de savoir si le vin des noces de Cana était rouge ou blanc... Tantôt, j'interroge le vin blanc, tantôt le rouge... tantôt tous les deu.x à la fois.

« — C'est aller au fond de la question, dit Couchetout-nu.

" — Kt surtout au fond des bouteilles, dit la reine Bacchanal.

« — Comme vous le dites, ô Majesté, et j'ai déjà fait, à force d'expériences et de recherches, une grande découverte, à savoir que si le vin des noces de Cana était rouge...

« — Il n'était pas blanc, dit judicieusement Bose-Pompon.

« — Et si j'arrivais à la conviction qu'il n'était ni blanc ni rouge? demanda Dumoulin d'un air magistral.

<< — C'est que vous seriez gris, mon gros, répondit Couche-tout-nu.

« — L'époux de la reine dit vrai... Voilà ce qui arrive lorsqu'on est trop altéré de science. "

Après quelques mots encore sur la question du vin, ces amis des Jésuites causent, en sablant le Champagne, de la « carotte de longueur » que Philémon, l'ami de Bose-Pompon, X espère tirer à son embêtante et pingre famille » afin de bien finir avec cette aimable personne le carnaval.

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« — Rose Pompon, je veux vous rassurer, dit Dumoulin, saint Paul, entendez-vous, l'apôtre saint Paul...

« — Eh bien! après, bon apôtre?

M — Saint Paul a dit formellement que ceux qui sont mariés doivent vivre comme s'ils n'avaient point de femme. Le divin Bossuct, tout gobichoneur et fabricolant ce jourlà, ajoute en citant saint Paul : Et par conséquent, les femmes doivent vivre comme n'ayant pas de maris... »

Je m'arrête sans donner la conclusion de Dumoulin.

Cette figure d'écrivain religieux devait, dans l'intention d'Eugène Sue, le veng-er des critiques de V Univers. Louis Veuillot ne le devina point, mais la Revue de Paris, qui avait aussi des rancunes à satisfaire, prit soin de rendre la chose plus claire. Feignant de s'indigner contre Eugène Sue, elle dénonça « cette langue sans nom de la populace « toute souillée de blasphèmes, ces pages trempées de boue « et de vin, ce spectacle de l'ivresse immonde », etc. Puis arrivant à son but, elle s'écria : « Une dernière réflexion à i« l'adresse de l'auteur du Juif-Errant : de toutes les mau- « vaises actions que sa plume, en courant, commet, la « mise en scène d'un critique qui a pris à.d.w%V Univers la c< défense des Jésuites, attaqués par lui, n'est pas la moins « condamnable. C'est sérieusement, c'est en face, qu'il fal- « lait lui répoudre. »

Louis Veuillot, tout en dédaignant de relever le calcul de la Revue de Paru, jugea qu'il avait une observation à faire :

(* Nous sommes fort obligés, dit-il, de l'intention à la Revue de Paris ; mais sa charité la trompe, nous n'avons à reconnaître aucun des rédacteurs de V Univers dans le personnage de M. Sue, qu'il dépeint chauve, rouge et ventru. Nos collaborateurs ont tous, Dieu merci! la tête convenablement couverte et n'ont rien de remarquablement obèse dans la taille. Nous ne croyons pas nécessaire de démentir d'autres points de ressemblance...

«... Que si pourtant le lieutenant de M. Thiers a bien

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voulu s'en prendre à nous, particulièrement nu buveur d'eau assez p.\l«*, et suflisamment chevelu, qui s'est occupé do sa litti'iature et qui. malgré hicn des i<''puirnan<es, ne renonce pas à s'en occupci- encore, nous lui rrnieltons de grand co'ur cette offense; qu'elle ne le charge ni dans le présent, ni dans l'avenir, qu'il n'y songe jamais! Notre collaborateur peut, comme tout autre, rtre sensible à la criti(jue; il ne leslpas à l'injure, et Dieu l'a pourvu, en outre, de cet avantage précieux pour un journaliste, (ju'il n'y a que les gens d'esprit qui sachent le blesser un peu. M. Sue n'a point péché. »

Je n'entreprendrai pas d'analyser le Juif-Errant, ni même d'en indiquer sommairement toutes les monstruosités, toutes les infamies. Mais pour faire comprendre le caractère que l'ennemi donnait à ces luttes de presse, je dois en noter les points essentiels.

Les accusations que d'autres ralomniateurs de l'Église, membres ou défenseurs de T université, avaient inventées comme conséquences de l'enseignement donné dans les séminaires, Eugène Sue les mettait en action. Ainsi, dans le Juif-Errant, un jeune prêtre dont les Jésuites ont forcé la vocation pour lui voler un héritage, leur reproche de lui avoir enseigné à justiûer le vol, la calomnie, le meurtre, le suicide, le régicide, tous les crimes contre les mo'urs, toutes les débauches, tous les attentats contre Tordre social et politique, et au bas de la page sont citées, comme e.xtraites du Compcndium, les falsifications de cet ouvrage déjà reproduites par divers journaux et commentées par des notables du haut enseignement universitaire, particulièrement MM. Genin et Libri (1). De cette façon, faisait remarquer Louis Veuillot, toutdevientréel et saisissant ; ce n'est plus une théorie, c'est un individu, c'est un Jésuite,

(1) Ce dernier fut condamné plus tard con:me voleur; et dès ce tempslà il volait. Saspécialiti!' était le vol des livres rares etdes manuscrits; il avait d'autant plus de facilite à l'exercer qu'il était inspecteur des bibliothèques. Il vendait ses larcins à l'étranger.

c'est un prêtre ; et ce prêtre est la personniticalion du clergé . « Mêlé aux aventures d'un roman tiré à près de vingt mille « exemplaires et lu en France par plus de deux cent mille (( ignorants qu une telle lecture abrutit encore, ce prôtre, « traîné sur la claie, soulève contre sa robe de formidables :< et renaissants blasphèmes. Pas une échoppe, pas un caba- « ret où quelque mauvais drôle, la tête dans ses mains, ne « se pénètre d'une haine bestiale, en savourant l'épopée « bâtarde dont il a le temps d'apprendre par cœur tous « les feuillets... » (Ij.

Voilà comment le romancier Eugène Sue préparait la campagne parlementaire de M. Thiers contre les « cléricaux >' coupables de réclamer des écoles libres.

Presque toute la presse dite libérale et gouvernementale, révolutionnaire ou conservatrice, se livrait sans relâche à cette guerre. Le Journal des Débats, aimé du roi , le Constitutionnel, qui relevait de M. Thiers et de son groupe où figurait en belle place M. Cousin; le Siècle, écho de iM. Odilon Barrot, chef de la gauche dynastique ; le Xational, la feuille la plus importante du parti républicain, tenaient la tête; les autres suivaient. Cet ensemble constituait une grande force de presse (2j.

Il y avait la contre-partie, mais qu'elle était faible quant au nombre ! Les feuilles légitimistes, sans y mettre toutes une grande ardeur, protestaient contre l'iniquité de cette polémique. Malheureusement, leurs paroles ne portaient pas loin et l'ennemi ne s'en inquiétait guère. De même pour Y Ami de la Religion et le Journal des villes et campagnes. Ces deux journaux religieux, dont le public diminuait, disaient, certes, de bonnes choses. Seulement l'efïet

(1) Mélanges, t. Il, p. 356.

(2) Deux feuilles teintées d'esprit libéral doivent être nommées à part : la Presse, où Emile de Girardin avait des écliappées en sens divers, et le Commerce, qui s'inspirait assez souvent de M. de Tocqueville, libéral, honnête et oscillant. Ces feuilles ne consentaient pas à mangei- toujours du jésuite, et admettaient qu'on protestât contre le monopole de l'Université.

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en était fort restreint. L'Univers prit constamment et ardemment part à la lutte. Les deux premiers volumes des Mrlanyes de Louis Veuillot contiennent environ deux cents pa.ues sur ce sujet, et il s'en faut de beaucoup que nous ayons là tout ce qu'il a dit. C'est un choix. Si mon frère avait tout donné, au lieu de deux cents pages, (juel gros tome nous aurions! Toute la rédaction de Vl/uicrs s'engagea dans ce combat. Après Louis Veuillot, les deux rédacteurs qui donnèrent le plus furent, — on me passera de le dire, — Henry de liianccy et moi. Ah ! qu'on se battit de bon cœur et que d'amis connus et inconnus nous vinrent en aide !

Du cùté adverse, on eut aussi beaucoup de zèle. Des journaux qui se faisaient Aprement concurrence étaient amis quand il s agissait de défendre le monopole de l'L'niversité, et toute arme leur paraissait licite. M. Cuvillier- Fleury, académicien et familier des Tuileries, usait des mêmes procédés et souvent du même langage que M. Suc. On le vit rcconmiander, à la fois, dans le Journal des Drbats, dix-sept publications de combat, différentes de valeur et de format, dirigées toutes contre les catholiques et. plus particulièrement, contre la Compagnie de Jésus. Cette kyrielle commeii(,-ait par un rapport officiel de Villemain et finissait par le Juif-Ei-rant. Entre ces deux extrêmes, prenaient place : La Défense de l'Université, par Cousin; un livre de Dupin; de vieux libelles, réimprimés et rafistolés pour la circonstance; des pamphlets récents; une brochure de Libri; une Histoire de la chute des Jésuites au wiu^ siècle par le comte de Saint-Priest, pair de France ; les récents volumes de Michelet et de Quinet, ceux-ci révolutionnaires et sectaires, ceux-là malpropres et fous, mais tous frappant le prêtre et la Compagnie de Jésus; les Jésuites et l'Université, par Génin; le Mari à la campagne, comédie de Bavard; le rapport de M. Thiers, mis en brochure, etc. Pas un de ces écrits n'échappa aux critiques, aux justices de ÏUnivers. Et lorsque M. Cuvillier-Fleury

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les recommanda en bloc, ce fut en bloc que Louis Veuillot les exécuta de nouveau, ainsi que leur « fanatique » apologiste :

H M. Cuvillier-Fleury est sincère : nous ne pouvons lui faire l'honneur de croire qu'il ment. Quel autre qu'un homme convaincu pourrait se résoudre à écrire des choses unanimement reconnues ineptes, comme, par exemple, que les religieux, déserteurs de la vie sociale, énervent le pays (il veut dire la population, mais, en général, il parle français) par le célibat et l'ascétisme? La conviction seule a de ces audaces. Il faut être fanatique, il faut l'être immensément pour oublier le respect de soi-même et les convenances qu'impose le titre d'attaché à la maison d'un prince (1), jusqu'à venir insulter, calomnier, vilipender si grossièrement des prêtres, des citoyens contre aucun desquels il n'est possible d'alléguer un fait qui ne mérite l'estime. « Mais, que m'importe, dit Cuvillier-Fleury que les « moines de la rue des Postes soient des saints, s'ils ca- « chent dans les plis de leur robe d'innocence le fléau qui « doit troubler l'État? Quai- je à faire de vos vertus, si « vous m'apportez la peste ? » Voilà son meilleur argument. On y sent le Journal des Débats. »

Les travaux d'approche étaient terminés et M. Thiers allait donner l'assaut. Deux afï'aires sérieuses précédèrent le combat décisif. M. Dupin, que Sainte-Beuve définissait le plus spirituel des esprits communs, voulant appuyer Quinet, Michelet, Sue, Génin, et toucher quelques droits d'auteur, réimprima, avec préface agressive, un volume de sa façon contre la liberté de l'Église, intitulé : Manuel du droit public ecclésiastique français. Le cardinal de Bonald condamna ce méchant livre qui datait de la Restauration et frappa du même coup le gallicanisme. Le ministre des cultes déféra le mandement du Cardinal au Conseil d'État,

(1) M. Cuvillier-Fleury avait été précepteur du duc d'Aunialc et restait son secrétaire.

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(jui toujours prêt ;\ rendre des services, déclara 1 eminent prince de l'I^'t^lise coupable d'abus. .M. do Bonald maintint de haut ce (ju'il avait écrit. Kn matirri' doctrinale " je ne reconnais, répondit-il, d'autre autorité qui puisse reviser monjugenientque le Pontife romain et les Conciles... Quand le Conseil dKtat a parlé, la cause n'rst pas finie ». Soixantcdeuv évéques adhérèrent publiquement à son mandement. Ce fut une belle manifestation (pic vint accentuer un acte de Rome : Le Manuel de M. Dupin fut Fnis à l'Inde.x. Il y rut tapage dans la presse. \.'['nivc/s parla de telle sorte qu on le menaça d'un procès, ce qui ne l'arrêta point. .\u contraire, la guerre devint plus vive.

Une pétition de catholicjues marseillais, demandant le rappel à Tordre de MM. .Michelet et Quinet, professeurs payés par l'État et insulteurs de l'Église, fut discutée à la Chambre des pairs le IV avril 18V5. Montalembert jugea que cette pétition compromettait le principe de la liberté de l'enseignement. A la veille du débat sur les Jésuites, il estimait nécessaire d'affirmer cette thèse, qui allait loin. Tout en louant les pétitionnaires de leur zèle, il demanda au nom de la liberté qu'il ne fût pas donné suite à leur appel. Louis Veuillot, dans son compte rendu de la séance, n'insista point sur le fond même de la question. « Le noble pair, disait-il, a noblement e.xposé des principes dignes de son talent, de sa franchise et de la grande cause qu'il défend. » Cet éloge, sans être exclusif, n'était pas très explicite. Louis terminait ainsi :

« L'orateur catholique a captivé toute l'attention de ses collègues et souvent recueilli les vifs témoignages du plaisir avec lequel ils l'écoutaient. Nous disons du plaisir, nous ne pouvons pas dire de la sympathie. A les voir sous le charme de cette parole, on pourrait un moment s'y méprendre ; mais les souvenirs de la discussion sur l'enseignement sont là pour nous détromper. La Chambre aime le talent de M. de Montalembert, elle honore son caractère; pourquoi nier qu'elle ne va pas plus loin, et quelle ne sait

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