‹ Louis VeuillotChapitre 45 sur 73 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

LA OrKSTIOX I)K LA LIBERTK DKNSKKINKMF.M . — LA COM- MISSION ClIARGÉK DK PRÉPAKF.K LA LOI. — LES DÉBATS ET

l'oEL'VRE de la commission. M. DE FALLOUX ET LOUIS

VEUILLOT. division DES CATHOLIQUES. — LA DISCUSSION

DEVANT l'aSSEMBLE'E LÉGISLATIVE. — MONTALEMBERT ET LOUIS VEUILLOT. M""^ I'ARISIS. LE VOTE DE LA LOI.

Comme la charte royale de 1830, la constitution républicaine de 18i8 promettait la liberté de l'enseignement. La promesse de la Charte avait été ajournée, éludée, et lorsque le trône s'écroula, ni le roi, ni les Chambres ne soni:eaient encore à la tenir. Il en devait être autrement pour l'engagement de 18V8. Le parti catholique s'était formé, il était devenu une force et un embarras, il fallait compter avec lui aux dépens de l'Université, et on le faisait. Non seulement Louis-Xapoléon et ses ministres le voulaient, les uns franchement, d'autres par nécessité, mais les chefs politiques du vieux parti conservateur et universitaire, unis aux libéraux modérés et surtout effrayés, le voulaient aussi. M. Thiers en personne avait pris la tête de ce mouvement. Lorsque M. de Falloux, qu'il pressait d'accepter le ministère de l'instruction publique, lui avait dit : « Si j'accepte, ce sera pour obtenir la liberté de l'enseignement, me soutiendrez-vous? — Je vous soutiendrai, avait-il répondu avec élan. Et il le fit, en déclarant haut et ferme que la révolution de Février

iO LOUIS VElIl.l.fiT.

1 avait rclairé. iHi Juif-Errant il allait au « parti clérical ■• et mùme aux .lôsuitcs. Ce n'ost pas qu'il eût conquis la foi, il avait été conquis par l.i peur. D'autres illustres de son parti en étaient également là. .Ma.xinie du Camp rapporte dans ses Souvenirs de ISiS qu'au lendemain de la révolution, M. Cousin, rencontrant .M. de Hémusat sur le quai Voltaire, lui dit d'un ton épouvanté en levant les hras au ciel : « Courons nous Jeter dans les bras des évèqucs; eux seuls peuvent nous sauver aujourd'hui. »

Par suite de cet état des esprits pouvait-on obtenir, en 18V9. quant à la liberté de l'enseignement, tout ce que l'on avait en vain réclamé de 18'Î0 à ISiS?

Je ne l'affirme point, je dis seulement que 1 on pouvait l'espérer et qu'il y avait lieu de le tenter. La chute de-Louis- Philippe et le développement si rapide de l'esprit révolutionnaire, aboutissant au socialisme, avaient agi sur les conservateurs et les libéraux de l'ère philippienne comme sur la plupart de leurs chefs, notamment Al. Thiers et M. Cousin. Ces deux guides de la bourgeoisie longtemps régnante et encore dominante exprimaient les dispositions de leurs anciens clients en demandant secours à l'Kglise. Si tous ne disaient pas carrément : Allons aux cléricaux, jetons-nous dans les bras des évcques, presque tous au moins voulaient que le parti de l'ordre fit alliance avec « la religion ». Au lendemain du 2i Février, c'était le peuple ou. comme avait dit Thiers. « la vile multitude » qui avait demandé aux prêtres de bénir les arbres de la liberté. Maintenant, c'était le bourgeois effaré qui se rapprochait du clergé et voulait, sans trop marchander sur le prix, obtenir son concours. La peur est parfois bonne conseillère. Or ceux qui pensaient ainsi, unis aux monarchistes de principe et aux napoléoniens, avaient la majorité dans FAssemblée. On pouvait les mener loin! Jusqu'à la complète liberté peut-être (1;.

(1) En mars 1h|X, ]e ministre de rinslniction publique du moment,

M. de F^alloux comprit très hieii qu'il fallait se presser. Dès le 4 janvier 18V9, il constitua deux commissions extraparlementaires, l'une pour l'enseig-nement primaire, l'autre pour l'enseignement secondaire. Le premier acte de ces deux commissions fut de se fondre en une seule.

On put voir tout de suite que le ministre voulait une transaction et non une loi de liberté. En effet, la commission qu'il appelait à son aide et dont il promettait implicitement de suivre les avis, pouvait, vu son personnel, se prononcer contre le monopole universitaire, mais non contre les privilèges de l'Université. Celle-ci y comptait plus d'amis ou de partisans que le parti catholique proprement dit. Entre les deux se trouvaient des neutres, amis de l'ordre et de la religion, mais disposés à se contenter de peu en fait de liberté (1).

M. de Falloux, usant de son droit, avait fait une commission selon ses vues. Sans être absolument sûr de tous les commissaires, il s'était garanti une belle majorité. Il y aurait discussion, mais le vote lui serait acquis. C'était pour le mieux. Dans les polémiques contre Louis Veuillot et dans ses Mémoires, il a dit avec insistance que la politique n'avait point pesé sur ses choix. Rien déplus vrai quant aux personnes et à leur passé, rien de plus faux quant aux idées du moment sur la question à résoudre. L'œuvre, parle but qu'il lui assignait, était essentiellement politique

M. Hippolyte Carnot, avait présenté un projet de loi très universitaire, qui fut retiré après l'élection de Louis-Napoléon. Ce retrait marquaitles bonnes dispositions du chef de l'État et de son ministère.

(1) Les vingt-quatre membres qui composaient cette commission étaient MiM. Thiers, de Montalembert, l'abbé Dupanloup, Cousin, Saint-Marc Girardin, Dubois, Poulain de Bossay, Bellaguet, Michel, de Melun, Laurentie, Augustin Cochin, H. de Riancey, de Montreuil, Roux-Lavergne, l'abbé Sibour, Freslon, de Corcelles, le pasteur Cuvier, Eugène Janvier, Peupin, Fresneau, Bûchez et Corne (ces deux derniers ne tardèrent pas à se retirer). Les secrétaires étaient MM. Chevalier et Housset.

Beaucoup de ces noms ne disent plus rien aujourd'hui, mais alors ils avaient une signification quelconque et indiquaient par leur ensemble le résultat où l'on pourrait arriver.

.r»8 LOUIS VKUll.l.ni.

et la commission aussi. Toutes les iiiiaDtcs (lelopiiiion, en matirto <ronsoiy-n«Mii«'nt, m«>mo des niiancos jusque-là ([uasi iniperceplibles, y étaient ie|>r<''sentées ; mais l'eiisemhlc, je le répète, assurait gain df cause au ministre. Il Murnit ce qu'il voulait : une transaction.

A côté (le quohjues commissaires dont ra[)titu(le en ces matières n'avait j)as encore été soupçonnée, hriilaicnt les puissances du corps enseignant : M. Cousin, M. Saint-Marc (iirai'din, M. hul)ois. La part des catlioli(jues était helle aussi, et, ta ]>iemiéi'e vue, [)araissait tics lorti.' : Montalcmbcrf. d'abord, ensuite lahbé Dupanloup, M, Laurentie, rédacteur en chef de la principale feuille légitimiste. 1'^'nio)u et l'un des vétérans de la cause ; Henry de Kiancey, désigné par ses bons services comme secrétaire du Comité de défense religieuse; Koux-Lavergne, représentant du peuple, ancien membre de l'Université et depuis fjiiatre Jours, rédacteur tie [l'nivcrs (1 , ; puis cinq ou six autres catholiques, dont on ne pouvait craindre aucune opposition sérieuse du moment où Montalenibort. Dupanloup et Falloux seraient d'accord. « Kntre tous ces hommes si respectables, a dit Louis Veuillot, peut-être n'en était-il pas trois qui représentassent encore Tancien esprit du parti catholique, tel (ju'il s'était manifesté une dernière fois à la tribune dans les discours de M. de Monlalembert sur la Constitution. » Non seulement, il n'y en avait pas trois, mais il n'y en avait pas même un. puisque Montalembert lui-même, dominé par Falloux, Dupanloup et Thiers, trouvait opportun de transiger.

Dans son résumé de ÏHistoire du parti catholique, Louis Veuillot a dit au sujet des choix très habiles de M. de

(1) Je souligne ces mots <juatre jours parce que M. de Falloux. voulant faire croire plus tard qu'il avait mis V Univers dans sa commission, a Joint au nom de Rou.x-Lavergne ce titre : • rédacteur actif et quotidien de XUnivers •. Oui, quotidien, mais depuis quatre jours seulement. Roux- Laver^rne était là non commf second de Louis Veuillot. mais comme représentant du peu|ile et universitaire catliolique. oiseau rare.

Falloux : « Nous remarquâmes avec peine l'abscnco de deux noms qui devaient être préférés à tant d'autres : celui de Ch. Lenormant. homme spécial, Tun des blessés de la cause, et surtout celui de l'illustre évècjue de Langres, M"' Parisis, dont l'infatigable talent avait jeté un si précieux éclat sur nos luttes et décidé nos meilleurs succès. Pourquoi ce grand évoque était-il exclu de la commission? Pourquoi aucun de nosévêques n'y avait-il été appelé, lorsque l'on y ramassait toute laprélature universitaire? »

Mon frère ne répondit pas à son pourquoi? Je le ferai pour lui. Mais je veux d'abord constater comme historien que l'exclusion du rédacteur en chef de \ Univers fut remarquée des catholiques militants et de leurs adversaires, tout autant que celle de M^' Parisis et beaucoup plus que celle de M. Lenormant. Du moment où l'on appelait « à l'honneur, — le mot est de M. de Falloux, — ceux qui avaient pris part au combat », comm.ent expliquer que Louis Veuillot ne fût pas appelé? Nul, sauf M. de Montalembert, n'avait combattu autant que lui. De 1842 à 1849, son action avait été incessante, retentissante et particulièrement féconde. Aux articles de journaux il avait joint la brochure, le livre, les voyages de propagande et une correspondance des plus chargées. Venu après Montalembert et avant M*" Parisis, il représentait le parti de l'enseignement libre dans la presse avec autant de force, de supériorité et de succès que celui-ci dans le clergé et celui-là dans le parlement. C'était peu de chose peut-être qu'il eût pour cette grande cause subi l'amende et la prison, mais c'était beaucoup certainement qu'il eût tant contribué à la fortifier près des catholiques, et à l'imposer par de constantes et brillantes polémiques à l'attention des lettrés, comme aux préoccupations des hommes politiques. Si la question était mûre, M. de Falloux n'y était pour rien, absolument pour rien, et Louis Veuillot y était pour beaucoup.

Il faut le reconnaître, du moment où l'on voulait tran-

:\:,o loi is vi:i ii.i.oT.

siéger sur les principes ot se conlcnlor de l'éfonnes (jue rrniveisif»'- j>ourrait acconlcr sans déchoir, de tels titres n'rtdicnt point de mise et Louis \eiiillol devait être écarté. Lenormant, bien (ju'il eiU moins C(»mbattu, pouvait aussi être i^ènant. Outre <ju'il avait sur les questions d'enseigiienicut de l'expérience et des vues à lui, il aimait plus à contredire qu'à se soumettre, et il eiU été diflieile d'en avoir raison. iM*-' l*arisis avait également des titres à l'exclusion. Les plus irrands, ceux qui tranchaient la question, étaient léclat de ses services et son autorité. Par la «lignite épiscopale et surtout par la situation qu'il avait si noblement conquise, il dominait de beaucouj» l'abljé Dupanloup. Nécessairement il eut été dans la Commission, le représentant de l'épiscopat et de tout le clergé. Or, sans repousser toute idée decon«ession, il pouvait trouver que l'on concédai ttrop-drande raison de l'exclure! Puis Montalembert, par entraînement et faiblesse, l'alloux, par calcul, voulaient que l'abbé i>upanloup lût le premier; et celui-ci le voulait plus encore que ses deux amis. N'avait-il pas proposé dès 18i0 de faire, par des concessions nuituelles, la paix entre l'L'niversité et l'Église? Qui donc, l'idée de ce mariage ayant mûri, pouvait mieux que lui le négocier et le bénir? De là. l'exclusion forcée de W Parisis, d'abord, j)uis de tout évéque, de tout prêtre, sauf celui qui, au plus vif du combat et au risque d'aflaiblir les courages, avait demandé qu'on transigeât.

bautre part, M. de Falloux s'entendit avec Thiers au sujet des universitaires et des neutres. D'après ce qui nous fut rapporté, .Montalcmbert demanda, sans beaucoup insister, qu'on offrit à Louis Veuillot d'entrer dans la commission et consentit difficilement à l'exclusion de M»" Parisis. Mais il n'était plus le maitre, et son avis, qui d'ailleurs manquait de logique, ne prévalut point. M^"" Parisis vit très bien pourquoi on lécartait; il en fut froissé et dédaigna de s'en plaindre. Louis Veuillot n'éprouva ni surprise ni peine. Homme de guerre comme il l'était et rédacteur en

chcC d'un journal qui devait .garder toute son indépendance, il ne tenait pas à faire partie de la Commission. Il se réservait de la juger. 11 comprit, du reste, que si on l'écartait, c'était non pour le lais.sei.' libre, mais pour diminuer son rùle. Cela ne provoqua chez lui qu'un dédaigneux' sourire. M. de Falloux, qui n'a jamais dit tout haut pourquoi il avait exclu W' Parisis, a, plus tard, cru bon de s'expliquer et de s'excuser au sujet de Louis Veuillot. Il l'a fait en essayant de couvrir un tort par une impertinence. « Assurément, a-t-il écrit, je ne prévoyais pas alors ce que M. Louis Veuillot est devenu depuis. Nous étions même en bonnes relations, mais je n'avais pu méconnaître les tendances générales de son caractère et de son esprit. Après mûre réflexion, j'aimais mieux l'exposer à la tentation de critiquer les choses faites sans lui, que de l'armer du droit d'empêcher de les faire. »

Louis Veuillot, par sa situation dans le parti catholique, la netteté de sa parole, la fermeté de ses principes, eût certainement agi sur la Commission. Cependant j'estime que M. de Falloux force la note en disant qu'il aurait sans doute empêché les choses de se faire. Non, il y avait chez les trois quarts au moins des commissaires un parti pris dontil n'aurait pu avoir raison. Mais le ministre et l'abbé Dupanloup visaient à l'unanimité sur les points décisifs, et Louis Veuillot étant là, serait-on assuré de l'obtenir?

On le voit, en 18i8, la question de la liberté d'enseignement n'était plus détachée de toute autre. Jusqu'alors, les catholiques avaient simplement réclamé, quel que fût le parti régnant, une loi qui leur permettrait d'avoir des écoles bien à eux, bien indépendantes de l'Université. Maintenant, il s'agissait moins d'en îlnir avec le monopole universitaire, que de s'arranger avec lui afin d'opposer par celte alliance contre nature une barrière plus forte à la Révolution. La question du jour dominait les questions de principe, de droit et d'avenir.

V Univers accepta la Commission telle quelle. Il n'en

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