J LOLIS VKlIM.oi
(-i*i(i(|iia point la coinposition. n«' s'orcinm [loinl tir ses lra\aii\. w chercha point à en jH-nélror le secret. Kniin, il ne montra, sous aucune forme, A ceux qui l'avaient constitucc, aucune hostilité. Il loua <oninie toujours Montalcinbert et continua d'être bicnvcillaut pour Falloux. L'ahhé Dupanioup ayant, sur ces entrelaites, été nommé évrque d'Orléans, fit à Louis Veuillot, devenu son diocésain, la jrracieuseté de l'appeler connue témoin pour ses informations. L'accord resta complet.
Que se passait-il dans cette Commission dont V Univers ne disait rien? On y prépaiait. en vue du « péril social », — c'était le mot de Montalembert, — la loi politique et de transaction convenue entre Thiers, Falloux et l'abbé Dupanioup. Quoique Ton fut d'accord sur le fond, les débats olfrirent un vif intérêt. Étaiont-ce bien des débats? Non, on entendit surtout un dialogue, animé, toujours intéressant, souvent élevé, entre M. Thiers et M. Dupanioup. .\pièscux, Cousin fut celui qui parla le })lus. Les autres intervinrent rarement et furent brefs. Cela résulte dune publication faite trente ans plus tard, en 1879, sous ce titre : Les débats de la commission de ISiiK Discussion parlementaire et loi de 1S50 \).
Tout ce que rapporte ce volume est vrai : malheureusement, il ne rapporte pas tout. Composé à la demande de M^ Dupanioup, sur ses indications et en son honneur, il atteint à merveille le but. Il est. en outre, très large pour Thiers et assez large pour Cousin ; mais il rogne beaucoup sur les autres. Au total, c'est un recueil d'extraits choisis par un disciple expert et dévoué à son maître. Sans faire pleinement autorité, il est digne d'attention. Il montre que les véritables auteurs du projet de loi ont été .MM. Thiers et Dupanioup. Le ministre l'a signé et déposé; eux, ils l'ont fait.
La question de l'enseignement primaire fut vite enlevée.
(1) Un volume in-l"2, ftar H. <\o I.acombo.
LOlilS VFAJILI,OT. 3r,3
Les catholiques obtinrent tout ce qu'ils voulurent. Ce fut sans peine : ïhiers voulait leur donner tout. — Oublions, s'ccriait-il, des dissentiments funestes; il le faut, car « il s'agit de sauver la société ». 11 dénonçait dans les instituteurs une armée de socialistes, de communistes, d'anticnrés, et demandait qu'on mît partout à leur place des prêtres ou des Frères. Pour moi, déclarait-il, «je suis prêt à donner au clergé tout l'enseignement primaire ». Uoux- Lavergne et d'autres commissaires catholiques furent les premiers à repousser ces largesses. La commission adopta leur avis.
Si Thiers offrait de tout cœur au clergé le monopole de l'enseignement primaire, il voulait en retour que l'Université restât souveraine de l'enseignement secondaire. Au prêtre, le peuple: à l'L^niversité, la bourgeoisie, les classes libérales qu'il qualifiait d'éclairées, c'est-à-dire, les hommes qui plus tard auraient le gouvernement. 4 défaut du monopole avoué II niveisité garderait une prépondérance, une autorité qui le remplacerait sans grand déchet et permettrait un jour ou l'autre de le rétablir. Aussi Cousin, tout en sélevant avec éloquence, turbulence et grands gestes contre les concessions de son ami, laissait-il voir quil Unirait par les ratifier. N'était-ce pas convenu entre eux? Il y eut parfois un peu de comédie dans ce débat si i;rave au fond et très brillant. On se menaçait de rupture lorsqu'on était bien décidé à s'entendre. M. Thiers fut toujours habile, quelquefois sincère ; il arriva même au pathétique. Cependant il ne cessa point d'être l'homme del'ère philippienne. Ce fin politique neconiprenaitpasque le suffrage universel était acquis et que sa mise en pratique, agissant sur les esprits, donnerait au point de vue gouvernemental et social, des conséquences qu'il fallait prévoir. S'il voulait livrer tout l'enseignement primaire au clergé, c'était en vertu de l'axiome bourgeois et voltaitien : « Il faut de la religion pour le peuple ». Tout ce qu'il a dit alors aboutissait à cette conclusion. Et comme il était logique, il i.oLis viau.i.OT. — T. 11. •>;}
:m i.oi'is VEUii.LoT.
demantlait un enseigoement primaire très limité. Moyennant ct's [jrécautions, le « peuple •, bien qu'armé du suffraf^e universel, serait sa^^e et les classes rV;A///7,Y'i régneraient en paix. On pouvait d'autant mieux y compter d'après lui, que désormais l'iiiivcrsité assagie appirndi-ait avec sollicitude à ses élèves que la religion et la philoso- [)hie sont « deux sœurs immortelles qui ne peuvent pas périr et doivent vivre ensemble immortelles à côté l'une de l'autre », étant faites pour s'cslimer, s'aimer et s'entr'aider. Ces vues étaient courtes; elles ne dépassaient [)oint les intérêts du jour. C«'pendanl, ou parla de la conversion de M. Thiers. Il n'était converti qu'à la force politique et matérielle de la religion. C'était un progrès; il y avait lieu de l'en féliciter, mais les catholiquesconciliants et transigeants l'en félicitèrent trop.
L'abbé Dupanloup brilla presque autant que M. Thiers dans les débats de la Commission. II possédait bien son sujet; il fut habile, élo(iuent, émouvant, toujours prêt et obtint tout ce que l'on pouvait obtenir sur le terrain mixte où il s'était placé. Uu reste ce terrain, — il faut le répéter, — lui convenait tout particulièrement. Dès son entrée dans la lutte, n'avait-il pas, môme aux dépens du droit et des principes, cherché des compromis? Il était donc dans son élément; il y fit merveille. Les séances où il revendiqua pour les congrégations religieuses, autorisées ou non autorisées, le droit d'enseigner, montrèrent en lui un dcbaltcur, un orateur très souple et très fort. Ce fut saisissant. Thiers qui, certainement, avait résolu in petto de se rendre, se déclara, avec élan, vaincu et convaincu ; puis au lever de la séance, s'adressant à Cousin, qui paraissait soucieux, il lui dit ou plutôt lui cria : « Cousin! Cousin! avez-vous bien compris quelle leçon nous avons reçue lorsqu'il a parlé des Jésuites? Il a raison, l'ablié. Oui, nous avons combattu contre la justice, contre la vertu et nous leur devons réparation. »
Et Montalembert, quelle part prit-il à ce grand débat
LOUIS YEUILLOT. 3^.5
qui devait tant l'intéresser et le passionner? Une part elFacée. Il parla rarement et toujours brièvement. Pour expliquer cette réserve, si contraire à sa nature, on a dit qu'il avait résolu de laisser le premier rôle à l'abbé Dupanloup. Il y a une autre explication non moins vraisemblable, et probablement plus vraie. Il était inquiet, embarrassé, malheureux. Là, où Falloux et Dupanloup trouvaient un triomphe et g-iandissaient, il trouvait, lui, une diminution et doutait de remplir son devoir. Il ne se l'avouait peut-être pas; mais il le sentait et en souffrait. Il a dit depuis qu'à V Univers, en cette rencontre, on le méconnut et l'insulta. Non : à tort ou à raison, mais très sincèrement, on le plaignit.
La Commission avait terminé ses travaux. Le projet de loi parut.
Quel avait été jusqu à cette date, 18 juin 18i9, le programme du parti catholique? Le voici telque l'avait résumé, non Montalembert, non Louis Veuillot, que Ton pourrait accuser d'exagération, mais le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, à la fois écho et organe de l'épiscopat :
« Nous ne demandons pas la destruction de l'Université;
« Nous ne voulons pas que le clergé ait seul le privilège d'enseigner, nous ne voulons du monopole pour personne ;
« Nous demandons la liberté telle qu'elle existe en Belgique; nous la demandons pour tout le monde;
(( Nous voulons que l'enseignement soit sous la même surveillance que l'autorité exerce sur la presse, repoussant en matière d'éducation ce contrôle préventif que la loi repousse quand il s'agit de faire imprimer son opinion. »
Un acte collectif et complémentaire signé de tous les évèques de la province de Lyon ajoutait :
« Nous réclamons la ivraie liberté d'enseignement, c'est-àdire la faculté accordée à tous, d'avoir, sous la surveillance de CÈtat, des écoles absolument indépendantes de C Université. »
XiC, LOUIS VElIl.lOi.
Ainsi avaient parlé, quant au fond, tant (|ur dura la lutte, fi)us les évè(jues, et plus haut que tout autre, M"' Parisis, la trto ecclésiasti(jue, 1(; doetcui' du parti catholique. Tniis icpoussaient l'idée d'une alliance avec rinivcrsité. tous voulaient un eiiscii/ncineut in(h'*peiidaot, ayant la liberté de ses méthodes, le choix de ses livres, conrérant les j^rades et soumis uniquement à la surveillance de l'État. C'était aussi le programme du Comité catholique et de ï Univers, et de tous les Comités et de tous les journaux (|ui réclamaient la liberté. Dès le temps de VAveni)', Montalembert l'avait ratifié.
Kh bien, voici ce que l'on trouvait dans le projet de loi:
1° Les grades universitaires seront indispensables^ ceux qui voudront enseigner en dehors de l'Université ;
2" L'Université restera juge et jjartie dans sa propre cause en conservant le monopole des examens et des grades ;
:5 " L'I'niversité pourra interdire aux écoles libres l'emploi des livres ([ui ne lui plairaient pas ;
i" La surveillance de l'Ktat sera exercée, sous le nom d'inspection, par l'Université. Cette inspection portera sur la morale comme sur l'enseignement et s'étendra aux petits séminaires.
Knfin cette très grosse question :
Les prêtres appai'tenant à des ordres religieux non autorisés pourront-ils ouvrir des écoles? était laissée en suspens.
Assurément, ces dispositions ne répondaient pas au programme du parti catholique. Le projet de loi avait, en outre, le tort grave de disposer de l'Église sans son assentiment. Pour cause de défense sociale, ses auteurs avaient décidé que des évèques figureraient dans les conseils de renseignement au même titre (|ue des pasteurs protestants et des rabbins. Il y avait là pour les catholiques matière à réclamation.
l.OLIS VEUII.I.OT. 3ri7
Si le projet ne donnait pas la liberté, il offrait cependant des avantages. Le monopole universitaire était entamé et l'Université, par l'organisation du conseil supérieur et des conseils départementaux, aurait, si l'on y tenait la main, les coudées moins libres chez elle. Mais y tiendrait-on la main? D'autre part, le certificat d'études était aboli et l'on pourrait ouvrir des écoles où l'on aurait, non la liberté vraie de l'enseignement, mais, dans une assez large mesure, la liberté d'éducation. C'était une concpiéte; il lui manquait, pour (Hre complète, la liberté dos méthodes, des livres et des examens: enfin l'indépendance, en d'autres termes la liberté. Bien qu'elle perdit peu. l'Université se plaignait beaucoup. Thiers lui répondait : < Comment! le projet laisse à l'Université lu Jiiridiclio/i , la collation des grades, l'inspection, \e gouvernement tout entier de renseignement, et vous vous plaignez! — De notre loi, l'Université sort consohdée et agrandie... »
M. de Falloux, dans une brochure contre Louis Veuillot et dans ses Mémoires, a dit que Y Univers attaqua le projet de loi aussit'it qu'il parut, et avec véhémence. Ni aussitôt, ni avec véhémence. Voici la vérité :
Le ministre, convaincu que les vieux soldats de la liberté repousseraient un projets! différent du programme catholique, se rendit chez le rédacteur en cheï deïi'nivers et là, dans un long entretien fort calme de part et d'autre, chacun plaida sa cause. Le ministre, pour se justifier de ne pas proposer une loi de liberté, invoqua la situation, l'esprit du temps, la nécessité d'en finir, l'impossibilité d'obtenir des conditions meilleures. Louis Veuillot exposa des arguments (jue développa ensuite le journal : Les catholiques avaient demandé la liberté: on leur faisait simplement une petite part dans le monopole. Celte situation offrirait de grands périls, si plus tard l'Université, en ce moment jugée par ses fruits, ressaisissait son influence. Cette loi, rejetée ou adoptée, aurait pour ell'et certain de briser prématurément le parti catholique. Mieux vaudrait
continuer le combat que le finir ainsi. Mrmo si l'on admettait le |)iiiRMpe (lu projet, «le u^ravos améliorations rtaieut nécessaires et il f'au«Jrait les réclamer.
Le ministre demanda si l'on avait pu raisonnablement espérer de substituer le clerf^'-é à ITuivorsité et insista sur la chimère, sur la témérité d'une pareille entreprise. Le journaliste répondit «pi'il s'était a,t,a parmi les catholiques, non de tout prendre et de s'approprier le monopole universitaii'e, mais d'obtenir la liberté et d'en user pour une loyale concurrence. !..e ministre ré[)li([ua qu'une pleine liberté, loin d'être favorable aux maisons reli.trieuses d'éducation, les exposerait à un double échec : la facilité de créer des écoles les rendrait trop nombreuses, et on les verrait manquer à la fois de maîtres capables et d'élèves. Ainsi, d'un cAté, il doutait qu'il y eût en France assez de parents catholiques pour peupler les collèses catholiques; et, d'un autre c«Mé, il demandait, avec une alarme de circonstance, où l'on trouverait assez de professeurs pour gouverner ces colléi;es (jui manqueraient d'écoliers. Le journaliste s'eil'or(;a de rassurer le ministre sur ces deux points et lui fit remarquer par surcroît que le moyen de former un clergé enseignant n'était pas de lui épargner indéfiniment les périls de l'expérience.
.M. de Falloux avait ou s'attribuait une autre appréhension : le clergé saurait-il répondre aux exigences de l'esprit moderne? Comprendrait-il qu'il ne fallait pas élever les jeunes gens du dix-neuvième siècle comme si l'on était encore au temps de Grégoire VII ou de saint Louis? Louis Veuillot, un peu étonné et même amusé de cet argument, crut bon cependant de le rétorquer : « Vous et moi, dit-il à son interlocuteur, nous savons, comme tous les catholiques, que le clergé est bien de son temps, en connaît les besoins, en partage les tendances légitimes. Il est peuple des pieds à la tête et presque exclusivement séculier : il ne vit pas dans les cloîtres ; illit les journaux, les livres ; il est mêlé à tout le mouvement de la vie publique. Ces fils de
LOUIS VEllIIJ.OT. 3".9
soldats, de paysans, de bourgeois, n'aspirent guère au rétablissement de la féodalité. Ils professent depuis longtemps, vous le savez, les opinions de M. de Montalembert sur lescliangements de dynastie. Hier, ils votaient en masse avec leurs paroisses pour Louis-Napoléon. L'Église libre, la France gouvernée, voilà toute leur politique. Où trouverait-on là des professeurs pour élever les enfants du dixneuvième siècle comme s'ils devaient entrer dans la société de saint Grégoire ou de saint Louis? »
Le ministre obtint cependant quelque chose. Il désirait qu'au moins le projet de loi ne fût pas discuté dans V Univers avant l'élection de la commission législative qui devait en préparer la discussion publique. Louis Veuillot le lui promit en lui exprimant le regret de ne pouvoir concéder davantage. On se donna une poignée de mains et l'on se sépara sans avoir rompu (1).
La polémique fut ouverte huit ou dix jours plus tard. Elle dura près d'un an.
Devant ce dissentiment que fit le Comité catholique? Je cite Louis Veuillot :
« Avant la discussion législative, on indiqua une séance solennelle du Comité catholique, déjà bien disloqué, hélas ! Cette séance, la plus nombreuse que nous eussions vue, fut aussi la dernière. M. de Montalembert y parla d'un ton animé, pressant ou plutôt gourmandant ceux qui faisaient opposition au projet; M. de Falloux reproduisit, avec l'agrément ordinaire de sa parole, des arguments déjà connus. M. Charles Lenormant et iM^"" l'évêque de Langres soutinrent la thèse de l'ancien parti catholique. La majorité semblait se dessiner en faveur du Ministre; mais elle n'avait rien à voter et surtout rien à prescrire. On se sépara sous une impression de tristesse. Nous sentîmes que cette séparation serait longue. Le motif en était trop sé-
I \j Mélanges, t. VI, p. TA'iO-TAi.}. Louis V'^euillot a raconté cot entretien du vivant de M. de Falloux, qui ne put rien y reprendre.
:tr.() I iii i> Ml II I ui.
rieux pour no |),'is ajout»'!' heaiiconj) .m t li.ii: liii (incllc nous ciU toujours laissé, hrux rlioscs iioun con^olaioiit : la conviction d'accomjilir utilement un dt-voir. ci la résolution tivsarrrtée de ne pas blesser nos amis dans les drbats qui allaient s'ouvrir. Nous n'accnsions les intentions de personne, et nous étions bien plus disposés à plaindre M. «le Montalemhert qu'à le blAmer. persuadés (jue. cette loi ne lui plaisait fourre plus «pr;\ nous-mêmes T. "
Louis Veuillot ouvrit la polémique par un article intitulé : Aperçu du projet.
« Une phase nouvelle et doulouieuse, disait-il, commence dans la longue histoire de nos luttes pour la liberté d'enseignement. Nous n'y entrons pas sans regret et sans inciuiétude. L'Université se retiouve devant nous, telle (pi'elle lut, telle qu'elle restera, sourde à la leçon des événements, \ouée aux })lus mauvais entraînements du siècle, irréconciliable à l'Église et à la liberté; mais elle n'est plus seule! A côté d'elle se présentent quebpies-uns de nos plus chers amis et de nos chels les plus illustres, ceu,v que nous avions suivis, ceux que nous aimons, les cœurs les plus droits, les intentions les plus pures, les dévouements les plus éprouvés; des hommes de talent, des hommes graves et qui peuvent prétendre à parler et à stipuler pour les catholiques. Quelque étonnés qu'ils en soient, leur étonnement n'égale point le nôtre, ni surtout notre affliction (2). »
Tout l'article est de ce ton. Les amis devenus momentanément des adversaires sont loués de leurs services, et aucun doute fâcheux n'est jeté sur leurs intentions; mais la lutte contre eux est déclarée nécessaire... — Au nom du salut social, disait Louis Veuillot, on veut nous lier à l'I'niversité.. Le péril social, c'est de l'I'niversité qu'il vient. Tous nous l'avons reconnu et proclamé. .Mieux vaut
(1; Mélamjes, t. Vi. j). '*'A. — Histoire du parti catholique. (2) Mélanges, t. VI. p. .iX."..
(.ouïs VI<:ilII,LOT. 301
contiouer de la combattro que d'acheter son concours.
« Nous ne voyons pas ([uon nous ouvre une voie préférable à celle où nous avons marché jusqu'à présent. Nous y resterons, afiligés de noire isolement, fortifiés par notre conscience et par nos souvenirs. Nous restons attachés aux principes que nous avons défendus et auxjjuels il est impos'^iblc de croire que l'opinion n'aurait pas fini par ^0 rallier. Peut-être n'aurait-il fallu qu'attendre et dire encore quelquefois la vérité. Quelles que soient les préventions de la foule et l'habileté des sophistes, la vérité ne succombe qu'aux mains de ceux qui l'abandonnent. Les vaincus que le temps ne relève jamais sont ceux qui ont douté de leur cause. Puisse ce triste sort ne pas nous être réservé! Mieux vaudrait pour nous être battus sous nos drapeaux que de triompher sous ceux de l'ennemi (1). »
La déclaration de Louis Veuillot amena les journaux catholiques à se prononcer plus nettement qu'ils ne l'avaient fait encore. Ceux que l'on pouvait classer dans le groupe des catholiques avant tout, firent généralement écho A VL'nivers. Les autres, liés pour la plupart au parti légitimiste, appuyèrent la transaction. M. de Falloux était leur homme et ils aimaient à croire que W^' Dupanloup, bien que grand ami des grands orléanistes, l'était aussi.
Il y eut également division dans le camp universitaire. Les uns accusèrent violemment Thiers de trahison etfeignircut de croire que l'Université allait périr. Les autres ratifièrent l'œuvre de la commission et du ministre, en disant que rien n'était sérieusement compromis, puisque l'enseignement libre serait dans la dépendance de l'Université. Au fond, considérant l'état des esprits dans le pays et dans l'Assemblée, ils trouvaient tous que l'Université s'en tirait à bon compte.
La discussion entre catholiques se passionna vite. Louis Veuillot, sans être jamais violent contre les anciens frères
(1) Mélangea, t. IV, p. 191.
3tl2 LOUIS VEUII.LOT.
d'nnnes, ne garda pas toujours la réserve extrême et attristée (le sa (l«''claralion de q-uenv. Il s'en dé[)ailit surtoiil «n répondant à des attaques imj)étueus('s vi anonymes publiées par V Ami de la relifjion et portant la marque de M"^ Dupnnloup; il railla sans liel, mais non sans pointe ce pétulant adversaire, — il aimait peut-être un peu trop aie railler. — Il s'ensuivit ((ue l'évéquc nommé d'Orléans, après l'avoir pris pour témoin de ses informations, ne l'invita pas à son sacre. C'est A j)ropos de cette même réponse mêlée d'ironie que M*-' Dupaidoup, toujours prompt à signaler chez l'adversaire le manque de charité et de calme, écrivait à une puissante dame de Rome, bien vue au Vatican, la princesse Borghèse : « L Univers est une plaie vive au sein de l'Église de France. Il y a déjà fait de grands maux, il en prépare de plus grands encore : vous le verrez si on ne l'arrête pas. » Kevenant sur cette idée et ce désir dans une autre lettre i\ la même personne, il s'écriait : « Je le répète, c'est une plaie qui sera bientôt inguérissable. 11 y faudrait immédiatement un coup décisif; mais qui ose quelque chose (ii? »
Tout de suite après le dépôt du projet de loi, l'Asscmblée avait nommé dans ses bureaux une commission chargée de l'examiner et de présenter un projet définitif. Cette commission était en forte majorité hostile au monopole universitaire. L'Assemblée, plusjuste, plus loyale que M. de Falloux et ses conseillers, y avait fait entrer \F'' Parisis. On y voyait aussi Thiers, qui en devint le président, et Montalembert. Elle choisit pour rapporteur le comte Beugnot, l'undes pairs de France qui, sous Louis-Philippe avaient défendu la liberté de l'enseignement (2j. Les mo-
( 1) Louis Griiuaiid, Histoire de la liberté de l' enseignement, p. 402.
[2) Voici les noms des quinze membres do la commission parlementaire : Parisis, Thiers, Montalembert, Heugnot, Fresneau. de Melun, Janvier, l'abbc do Lespinay, Bazc, Sauvairo-Harthélomy, du Fougerais. li. Saint-Hilairo, Salmon, le pasteur Cotjuerel, Rouher. Six dores oommisgaires avaient fait partie de la commission FaWoux.
LOUIS VEUIIJ,OT. 36Ï
difications qu'elle introduisit dans le texte ministériel furent des améliorations. Il y en aurait eu davantage si l'avis de M^"^ Parisis avait toujours prévalu. M. de Falloux ne put prendre part jusqu'au bout à ce travail. Pour cause de santé et aussi pour cause politique, il n'était plus ministre. Son successeur, M. de Parieu, jeune comme lui, et comme lui catholique, avait accepté l'ensemble du projet. Il le soutint avec sincérité et habileté. Cependant ou put douter d'abord de ses intentions. En vertu d'un article de la constitution dont l'Assemblée fit, sans résistance du minisire, une application contestable, le projet amendé par la commission parlementaire fut soumis à l'examen du conseil d'État, qui devait être tenté de l'enterrer. Il se contenta de le modifier dans le sens universitaire. Mais son avis n'obligeait à rien et il n'en fut pas tenu compte.
C'est seulement le li janvier 1850, que s'ouvrit le grand débat parlementaire, le débat décisif. L'ardente polémique de presse entre catholiques qui durait depuis sept mois, n'avait pas, au regret de Louis Veuillot, toujours ménagé Montalembert autant que la reconnaissance, le devoir et lajustice le commandaient. Outre les articles de journaux dont il pouvait se plaindre, le grand orateur catholique avait reçu quantité de lettres où des évêques, un très grand nombre de prêtres, d'anciens disciples, d'anciens amis, lui reprochaient durement d'avoir manqué à son passé et compromis sa gloire. Bien que très agressif, il était extrêmement sensible à l'agression. Toute critique un peu vive venant du milieu religieux et militant l'irritait. Peut-être, aussi, était-il cette fois d'autant plus irritable qu'il ne pouvait être absolument content de lui-même? Il prit la parole dans la discussion générale. D't)rdinaire, il s'emparait de la tribune avec sérénité, en homme sur d'avoir quelque chose à dire et de le dire bien. Ce jour-là, il était sombre, raide et visiblement ému. Il allait, comme allié de TUniversité et second de M. Thiers,
.Wt i.nris vi:rii.i.(»T.
livrt'T hataillo h des .unis iinicjin'nuMit coii|);il)los de iji-ardor le terr.lin où priidaiit vingt ans, il 1rs avait appelés. Sans doute, il y avait eu de part et d'autre quelipics écarts de parole. Celte misère est inévitable dans toute discussion prolonirée <'f jnslenKînt passionnée. Ktait-ce Icnioinentde s'y ai-réter? Montaleniherf s'y aiiêta. Non content de présenter le projet de loi comme un noble sacrifice à laconciliati«M), nn « concordat ». une « œuvi'c sacrée », il se plaignit amèrenn'nt et très longuement des catholiques qui rel'usaientdc le suivre. Par ces catholiques, il signalait particulièrement, et tout le monde le comprit, V Univers. Il montrait là des jourualisfes appliqués à le faire passer « pour un traiire ou [)our un imbécile » ; des soldats tournés contre leur chef et lui prodiguant « l'impopularité, l'ingratitude, l'injustice »; des esprits intraitables qui l'avaient dénoncé à Uome. etc. Louis Veuillot assistait à la séance. Cette philippique lui fut très douloureuse et très triste à entendre, mais il pensa qu'il serait plus triste encore d'y répondre et voici tout ce qu'il dit :
" Nous donnons, d'après le Monltrur, le discours prononcé hier par M. de Montalembert. On nous permettra de ne le point combattre. Pour ce cpii regarde le projet de loi, M. de Montalembert n'a fait valoir en sa faveur aucun argument qui nous paraisse exiger une réfutation nouvelle. Si nous nous trompons en ceci, nous le saurons bientôt. Les arguments dont nous aurions méconnu la force seront certainement repris par d autres partisans de la transaction. Nous les retrouverons alors.
« Pour ce qui nous regarde personnellement, nous nous en remettons au jugement de nos lecteurs. Us ont suivi toute notre polémique, ils savent si M. de Montalembert a lieu de se plaindre de nous depuis l'avènement inopiné de cette malheureuse pensée de transaction, à laquelle tant de catholi(jues ont cru devoir refuser leur assentiment. Nous ne pensons pas que ses griefs datent de plus loin.
LOUIS VKl II.I.OT. 36;>
« Nous dirons seulement que nous sommes affligés et uiénii' un peu étonnés de lotrouver dans le texte revu du Moniteur, certains mots que nous aurions voulu mettre sur le compte des entraînements de l'improvisation. Ces mots seront assez remarqués sans que nous nous condamnions à les signaler. Nous ne voulons pas courir le risque (le blesser tout à la l'ois M. de Montalembert et nous-mêmes, en les relevant. Une discussion entre nous ne doit rouler que sur des choses sérieuses ; pour que nous répondions à ses reproches, nous les voulons dignes de lui. Ce n'est pas là le caractère de ces accusations d'ingratitude et d'injustice sur les(iuelles il a tant appuyé.
«( Puisse-t-il se sentir toujours lui-même, autant que nous, engagé envers ses services et sa gloire (1)! »
Louis Veuillot, pratiquant depuis longtemps Montalembert, s'attendait à cet éclat. Il ne reconnut pas seulement dans ce discours l'emportement habituel au grand orateur, il y vit aussi la soutfrance de l'homme sincère et dévoué, luttant avec inquiétude contre lui-même. En effet, deux Montalembert s'étaient heurtés ce jour-là: l'ancien, qui avait commandé la guerre sans trêve contre l'Université, et le nouveau, qui, au nom du salut social, donnait la main aux tenants du régime universitaire ; ce régime que l'on promettait d'adoucir dans la pratique, mais dont le principe restait détestable. Il n'y a pas à dire : l'Université, gardant sonpersonneldelibrcspenseurset ayant toujours pour l)ase et pour loi l'indill'érence absolue en matière religieuse, continuerait de pousser au mépris de toute religion et plus spécialement de l'Église. Le Montalembert de la transaction ou de la conciliation, ne pouvant se le dissimuler, devait regretter de n'être plus, sur ce point capital, le .Montalembert des anciens combats. De là des jours de découragement où il parlait de tout abandonner, et un fond permanent d'irritation contre les amis de la veille qui en
(1) Mélanges, l. IV, p. 43L
300 l.ol IS Ntl II. LOT.
se srparaiit dr lui, leiorrait A se dire : Siiis-je dans la voie?
Quand il traita du projet de loi lui-nième, il se déclara, avec irritation, licureux d'y avoir travaillé et fier de compter parniiceux qui, dans cette j^rave occurrence, songeant surtout au salut de la société, ■ substituaient l'alliance à la lutte ». Il eut de heau.v mouvements et ce discours, au point de vue oratoire compte parmi ses meilleurs. Cependant le succès lit défaut.
La discussion l'ut laborieuse, bruyante et longue. M^ Parisis prit des premiers la parole. L'éminent évéque était dans une situation difficile. Il condamnait en principe cette loi, dont la base était l'indifrérentismc, mais, d'autre part, il doutait <jue l'Église put obtenir à meilleur prix une partie au moins de cette liberté sans laquelle son action sur les nouvelles générations se perdait de plus en plus. U lutta donc sur le terrain de la transaction pour améliorer, pour éviter quelques inconvénients, pour arracher ou assurer quelques avantages. Il contribua par ce travail i'i faire corriger quelques détails dans le sens de la liberté : « Il transigeait, a dit Louis Veuillot, forcé par sa conscience pratique; mais admettre la transaction comme juste et bonne en soi, c'était à ses yeux démentir tout le passé et compromettre tout l'avenir» (1). Cette attitude du grand évêque lui nuisit des deux côtés du parti catholique; il y perdit sa popularité. U le vit et resta ferme dans sa voie. L'esprit de tout son discours se résume dans cette phrase : « Si le projet nous est présenté comme une faveur, je le repousse; s'il nous est présenté comme une occasion de dévouemeiit, je l'accepte. » Le jour du vote définitif, bien qu'il eût conseillé à ses amis de dire Oui, il s'abstint, et lorsqu'on lui demanda le motif de son abstention, il donna dans une lettre adressée à Y Univers cette explication : « Je mesuis abstenu parce que, dune part, je demeure favorable à la loi dans les limites tracées par mon discours^
(1) Les Célébrités catholiques conlemporainei.
LOUIS VEUIf.LOT. 3GT
et, d'autre part, en présence de quelques divergences que je connaissais dans l'épiscopat, j'ai craint que mon vote ne parût un blâme indirect envers mes vénérables collègues. » Plus tard, dans une note intime sur sa vie, il compléta cette explication : <> Je voyais distinctement que le rejet de la loi eût été un très grand malheur, puisque nous y avons fait abolir la proscription des congrégations religieuses enseignantes; mais comme, au fond, les principes étaient et sont demeurés mauvais, j'ai trouvé nécessaire de n'y pas attacher le nom du seul évêque, c'est-à-dire du seul membre de l'Église enseignante qui fit partie de l'Assemblée, .l'y étais porté par les lettres d'un grandnombre d'évcques qui exprimaient en général au sujet de la loi, ou des restrictions multipliées ou des répugnances profondes » (1).
L'opposition catholique eut pour organe dans l'Assemhlée l'abbé de Cazalès, l'un des vétérans de la lutte contre le monopole universitaire. Il montra qu'on manquait à l'épiscopat et aux règles de l'Eglise en assignant aux évoques des places dans les conseils mixtes de l'Université et proposa avec calme, talent et doctrine des amendements excellents qui ne furent pas adoptés. Ils gênaient les catholiques transigeants et ne pouvaient entraîner les conservateurs indécis.
Le monopole universitaire eut nécessairement de nombreux défenseurs, à la fois emportés et découragés, car ils savaient bien que la loi passerait. Les plusécoutés furent MM. Barthélémy Saint-Hilaire, Jules Favre et Victor Hugo. €elui-ci débita force antithèses ronflantes et se déclara religieux mais anticlérical. Il fit rire.
Le vainqueur, le héros de ce grand débat fut Thiers. Il défendit le projet avec un zèle, un talent et surtout une habileté supérieure. Il eut aussi du courage. Certes! il lui
(1) Louis Veuillot a publié ces lignes en 1864, du vivant de M" Parisis qui en avait autorisé la publication.
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eu avait fallu beaucoup pour «Irfcndre rexpédition d«; Homo t't la souveraincfr tomj)orellorln Pape ; il lui en fallait plus <'ucore pour [uoclaïuei- et faiir recouualtrc Ir droit des conj^régations religieuses et spécialement de la Corapagniede Jésus àla lihertr de r«Miseigncmont. il s'imposa ce devoir et le remplit très hien. Kn 1850, Louis Veuillot, ayant à parler des polémiques sur la loi de 1850, écrivit ces lignes : « Oiiclquefois, la Providence daigne se jouer des sages qui lui fout la guerre. M. Thiers s'y prêta de lionuc grAce. Dieu veuille lui en savoir gré! Personne ne le désire plus sincèrement que moi. »
La loi auiéliorée par la commission parlementaire et l'Assemblée fut votée le 15 mars 1850, à une majorité de 309 voix contre -237. Cette forte majorité prouve que près des deux tiers de l'Assemblée voulaient, dans des conditions ;\ débattre, la liberté d'enseignement. Ne pouvait-on tirer meilleurparti de cette disposition? c'est ce qu il faut examiner en éclairant les dessous de la lutte, non dans un esprit de contention, mais pour bien faire connaître cette phase si grave de l'histoire du parti catholique.