I.ÔLIS VKIII.I.ÔT
pas combien est profondément politique ce langage qu'elle écoute comme le chant d'une Ame pleine de respectables chimères? Triste temps, où les plus sages, en estimant la foi en Dieu et en la liberté, croient ne saluer que d'heureuses et loyales illusions!... »
A ce langage et aux coups qui leur étaient portés, les adversaires du parti catholit[ue pouvaient-ils se douter qu'il y avait brouille trèsgrave entre Montalembertet Louis Veuillot; que l'état-majorclérical faisait une guerre sourde à V Univers et n'arrivait pas à s'entendre sur les questions du jour; que Lacordaire, par exemple, acceptait d'un cœur léger la proscription des Jésuites, et que le P. de Ravignan, porte-drapeau en France de la Compagnie de Jésus, s'unissait à ce même P. Lacordaire pour livrer à l'abbé Dupanloup, longtemps hostile à la restauration dominicaine, l'Univers découronné?
Le 2 mai 18'i-5, s'ouvrit la discussion qui devait préparer le triomphe absolu de l'Université par la proscription desJésuites. Dix mille billets d'entrée avaient été demandés aux questeurs, et, bien avant l'ouverture de la séance, un public impatient remplissait les galeries. La Chambre, elle-même, était très animée. M. Thiers parut, chacun se tut et l'orateur prit possession de la tribune au milieu d'un silence profond. Il parla longtemps. Son discours, chargé de redites et faible dans son ensemble, fut très applaudi. Naturellement, il protesta tout d'abord de son profond respect pour F auguste religion de son pays. L'ne seule chose l'enflammait d'un égal amour : le respect des augustes lois qui commandaient de proscrire certains ministres, d'ailleurs irréprochables, de cette religion.
Je n'entends résumer ni ce discours ni la discussion. Je dois cependant noter que M. Thiers eut un langage relativement modéré; il dédaigna d'accuser les Jésuites de morale relâchée. Leur présence faisait injure aux lois et troublait l'État : il devait donc, lui, homme d'ordre et de gouvernement, réclamer leur dissolntion par voie
M l.UllS VKUll.l.UT.
adminisfra/ive, mais il entendait s'en tenir là. Le bon apôtre! La discussion prit deux séances. Le ministre des cultes, naturellement timide, -«t, de plus, cette fois, fort embairassé, fit un très pauvre discours ; il affirma, comme y\. Thicrs, le respect dn aux lois, ef tlil a\cc fierté qu'un gouvernement qui avait expulsé des trappistes saurait faire son devoir contre les jésuites. Seulement, il demandait un peu de temps afin de se concerter avec l'autorité spirituelle et d'établir, par cette démarche, que si l'on frappait des religieux suspects, on ne faisait rien contre la religion. .M. de Carné répondit couraereusement au ministre et à .M. Tliiers, mais la Chambre ne l'écoula guère. Sa résolution était prise. Lamartine, qui parla, sinon en chrétien, du moins en homme loyal et vraiment ami de la liberté, n'obtint pas meilleur accueil. Berryer s'imposa. Le grand orateur royaliste avait pour règle de s'abstenir dans les questions religieuses. Le R. P. de Ravignan, son ami, lui ayant demandé de manquer, pour la circonstance, à cette règle, il le fit de grand cœur. Louis Veuillot jugea ainsi son discours :
« Grâce à M. Berryer, la cause de la religion, de la liberté, de la légalité véritable a été bien défendue. Son discours est un des plus beaux qui soient sortis de cette bouche éloquente. On ne saurait exprimer plus noblement le respect de la conscience, ni mieux avoir l'intelligence de la liberté. L'autorité de cette merveilleuse parole était nécessaire pour dominer l'impatience de l'assemblée. Elle s'irritait et s'emportait chaque fois que M. Berryer produisait une de ces éclatantes vérités auxquelles il sait donner tant d'énergie. Il a forcé ses contradicteurs à l'entendre jusqu'au l)out. Que pouvait-il de plus? »
On attendait un discours de M. Guizot. Le premier ministre préféra se taire. Bien qu'il afiFectât quelque dédain pour la chaude éloquence de Berryer, qu'il trouvait déclamatoire et plus propre à surexciter les nerfs qu'à servir
LOUIS VEUII.LOT. 47
la pensée, il estima sans doute difficile de détruire Tirnpressionproduite, et, sûrdu vote, déclina la lutte (1). Peutêtre aussi trouvait-il sage de ne pas s'engagera fond dans un débat dont l'objet lui déplaisait. Outre qu'il n'était pas persécuteur, il avait, sur les instances de la reine, promis au P. de Ravignan d'être très réservé. Et puis pouvait-il intervenir sans accentuer le triomphe de M, Thicrs? Quelle raison supérieure de garder le silence !
M. Thiers eut à la tribune pour seconds dans cette rencontre, MM. Dupin, Hébert, Odilon Barrot. Le vote lui donna gain de cause à une énorme majorité. Les Jésuites seraient dissous, dispersés ou proscrits. C'était la volonté de la Chambre, organe régulier, constitutionnel du « pays légal ». On appelait ainsi l'ensemble du corps électoral, c'est-à-dire les deux cent mille individus qui avaient le droit de contribuer, comme électeurs, à la confection des lois. Et, en eflet, ce vote répondait bien aux sentiments de la grande et petite bourgeoisie, alors régnante. Sur mille bourgeois s'échelonnant de la haute banque et de la grande industrie au petit commerce, il y avait, pour le moins, à cette époque, neuf cents voltairiens. Ce n est pas qu'ils eussent lu Voltaire, mais ils savaient de lui qu'il avait beaucoup écrit contre les prêtres. C'était assez.
Fallait-il s'inquiéter grandement de ce vote? Écoutons Louis Veuillot :
« Tout vient à point dans les desseins de la Providence. Il y a quelques années des mesures de persécution auraient peut-être obtenu quelques défections, puis le découragement, puis le silence. Aujourd'hui, il est temps de nous persécuter; pour nous décourager, il est trop tard : à
(I) Au temps où mon frère vo\ait journellement M. Guizot. il lui demanda, le lendemain d'un grand discours de Berrver, ce qu'il pensait de l'orateur légitimiste : « C'est Frederick Lemaître très beau ", réponditil avec un sourire hautain. Ce Frederick Lemaître était un acteur de mélodrame fort en vogue sur le boulevard. Dans la réponse du ministre, Louis vit l'adversaire plus que lo juge.
4« I.Ol'IS VKI'II.I.OT.
• juelcjiio extirmilé qu'on se porte, on ne réussira pas. Suivant la belle et profonde parole de M. l'abbé Dupanloup : V Église pont perdre des soldats, jantais des batailles. Heureux les soldats (ju'elle perd ainsi! Bienheureux ccu\ qui succombent pour elle! Lorsque les chrétiens savent combattre, l'Église vit et Dieu estglorilié ? »
Selon la loi du régime pailcmontaire la (jin'stion que venait de traiter et de trancher la Chambre des députés, reparut, le mois suivant, devant la Chambre des paùrs. Les catholiques en furent heureux :ilsallaient entendre un vengeur. Montalombert dénonça l'odieux et le ridicule de la conduite du gouvernement, puis la gravité, le danger, sous le rapport religieux et politique, des engagements que le ministère avait pris. Ce beau discours, écouté avec une attention soutenue, mit fort en colère le ministre de la justice et des cultes. Le doux M. Martin, devenu furieux, s'écria que M. de Montalembert manquait de charité en déclarant (jue toute la conduite du gouvernement dans ce grave débat avait été inconvenante, hypocrite et lâche. — Ce ne sont pas les mots qui ont tort, fit remarquer Louis Veuillot, ce sont les actes qu'ils caractérisent. Après cette protestation, le ministre, prenant soin ■ de rapetisser le débat afin de le mieux remplir », au lieu de s'attacher aux principes, énuméra les actes illégaux ou irréguliers des Jésuites :
l" Oubliant qu'ils n'étaient que tolérés, ils avaient eu l'audace de dénoncer un individu qui les avait volés et de paraître comme plaignants devant la justice (1); 2" deux d'entre eux i^le P. Cahours i^2) et le P. de Kavignan) dans des écrits imprimés s'étaient déclarés Jésuites, en
(l)Cet escroc, nommé AITenaer, avait capté la conllance des Jésuites de Paris, et était chargé de l'emploi de leurs fonds. Les feuilles libérales lui firent féie, croyant qu'il révélerait quelque chose: il révéla tout ce qu'il y avait à révéler : rien.
(2) Auteur du livre : les Jésuites, par un Jésuite, ouvrage d'histoire et de polémique, vigoureux et calme.