‹ Louis VeuillotChapitre 55 sur 73 · I.OLIS VEUII.I.OT. — T. II. --IS · texte numérisé non relu

I.OLIS VEUII.I.OT. — T. II. --IS

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(îe|><'ii(laiit, il ccttr épocjne, toiil prrtextc fie s'irrilor contir Icjoui'Uiil lui inniiqua. Uu.ind il y cul à p;irler de ses actes épiscopaux, on le fit avec une parfaite convenance, La rédactiou avait cette consigne : l'as un mot, pas une allusion dont M" lUipanloup puisse se plaindre. L abbé C.onibalol, toujours iougurux. ayant publié une lettre où il se défendait avec turbulence et sévérité contre l'agissant |>rélat, Louis Veuillol l'en re|)rit vivement :

« Très cher et vénérable ami, je viens de lire avec douleur votre lettre en réponse à M"' Dupanloup. Permettez-moi de vous conjurer de cesser cette lutte. On ne comprendra pas votre simplicité, et elle fournira des armes contre vous à ceux qui veulent vous perdre... J'ajoute qu'il est souverainement regrettable d'entendre accuser un évoque de jalousie et d'ambiti(m. A quoi bon ? Cela ne corrige personne, ne remédie à rien et ne sert qu'à réjouir les ennemis qui voient chez nous les mêmes passions, les mêmes empoitements, les mêmes manœuvres que chez eux. W Dupanloup a tort, et vous savez que je ne le dis pas pour feindre d'entrer dans vos sentiments ; mais c'est un évèque, et sa qualité doit obtenir de nous les respects que nous pourrions être tentés de refusera sa personne. Croyez-moi, n'allez pas plus loin, ni envers lui, ni envers d'autres. Satisfait d'avoir combattu loyalement des doctrines qui vous semblent dangereuses, laissez de côté les personnes à commencer par la votre (1)... »

Ce débat avait pour point de départ un écrit de l'abbé Combalot contre les tendances de M*^ Sibour ; l'archevêque y avait répondu, d'abord par un acte d'autorité qui retirait à son criti([ue tout [)ouvoir dans le diocèse de Paiis, puis par une brochure très vive de l'abbé Darboy. M*^ Dupanloup, invoquant le respect de la hiérarchie, était venu impétueusement, durement et sans nulle nécessité, au secours de son métropolitain. L'abbé Combalot suivit le

(1) Correspondance, t. VII, p. '4G,

conseil de Louis Veuillot. Il exprima de vifs regrets à l'archevêque de Paris et s'excusa de la vivacité de sa réponse à W Dupanloup.

La « grande réconciliation » avec Montalembert que désirait si vivement Louis Veuillot, IVF' Dupanloup la redoutait comme devant nuire à son influence. Il s'y opposa tant qu'il put. Il ne réussit qu'à la retarder. A partir du 31 mai 1850, il y eut des échanges de communications, de saluts et de sourires, mais c'est seulement le 15 février 1851 que Louis Veuillot put donner à La Tour la bonne nouvelle :

« Savez-vous que j'ai eu le très grand plaisir de dîner hier avec Montalembert? Vous manquiez là. Nous avons causé de très bonne amitié et nous nous sommes trouvés d'accord. Ainsi, voilà cette brouille finie. Puisse-t-elle ne recommencer jamais 1 Je suis charmé, mais point étonné du raccommodement. J'ai toujours cru que nous finirions par nous rencontrer dans le même carrefour et que les fidèles sentiments que j'ai gardés à M. de Montalembert arrangeraient tout, tôt ou tard (1). »

Le mois suivant, Louis écrivait au même ami : « Je dine ce soir chez Montalembert avec Donoso Cortès. » C'est un cri de joie, ce simple énoncé.

Enfin! on allait donc marcher de tout cœur du même pas? Louis Veuillot le croyait fermement; mais Gustave de la Tour, homme réfléchi et observateur, dut en douter. Montalembert, en ellet, n'avait cessé depuis un an de lui tenir un langage comme celui-ci, daté du 24 décembre 1850 :

« Je ne prétends pas vous empêcher de continuer à m'adresser vos observations sur ce iouTnal [ï Univers) et ses rédacteurs, puisque votre conscience et votre amitié vous y excitent. Mais je réclame la liberté de n'y plus répondre au moins pour un temps. » Il déclarait ensuite

(1) Correspondance, t. I\', p. aOS.

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adhéror A cette afiirmation de La Tour : «< Il n'y a pas d'autres inoyeiis d'arriver aux catholiques que par Vlnijv'/v » : mais il reprochait à son correspondant d'accepter cette situation (|ue,[)Our son conipte.il rrjtrouvait. « Certes, ajoutait-il, si mes vjnpt ans de luttes n'avaient abouti qu'à constituer le monopole du des[)olisme politique et littéraire d'un groupe d'écrivains sans mission et sans responsabilité surtout le public catholique, il faudrait amèrement regretter le temps de la Heslauration et de la paisible criti(jue de M. l'icot 1). .Mais j'ai encore l'espoir que le mal n'est pas si grand, ni surtout si durable que vous seniblez le croire. Je ne puis pas supposer ([ue Dieu ait livré à ce point le gouvernement des âmes dans le sein même de son Église à des journalistes. »

Voilà qui ne promettait pas une entente parfaite et prolongée.

Je ne veux point tliscnter ces mauvaises paroles. Je note seulement (|u'on ue doit pas conclure des lettres de Montaleml)ert à La, Tour qu'il n'était pas sincère en donnant la main à Louis Veuillot. Ce n'est là qu'un exemple de sa mobilité emportée et de son intempérance épistolaire. Ce magnifique et véhément orateur était, par grâce d'état, maître de sa parole à la tribune. En dépit dos interruptions et des menaces, il ne franchissait pas la limite qu'il s'était marquée. Mais seul dans son cabinet, la plume en main, tout entier à sa passion du jour, il écrivait fébrilement tout ce qu'elle lui dictait. Souvent l'équité, le bon sens, l'exactitude s'en trouvaient mal, mais la sincérité était sauve. Que M. de Falloux, toujours sur ses gardes, était donc diiï'érent ! Même quand il lui arrivait d'être vrai, il tournait les choses de telle faeon que son vrai était traître et servait le faux.

.\u moment de la réconciliation de Montalembert et de

(I) Longtemps «lirecleur do \'.\m' •'<■ ' ■iv<n i-( <h- ,oi, alors que !•

roi était Charles X.

Louis Veuillot, la situation politique ôtait si tendue que la (}uestion religieuse disparaissait. Il y avait lutte ouverte entre le Président et l'Assemlilée, l'inquiétude était générale. Personne ne doutait de la crise; tout le monde doutait des résultats. Que va faire le Président? Que va faire r Assemblée? Où en est le complot monarchiste? A quand le coup d'État? M. Thiers et le général Changarnier travaillent-ils pour la branche cadette ou pour la branche ainée? Que vont faire « les rouges » ? Voilà les questions que l'ons'adressaitpartout. Déjà Louis-Napoléon avaitfrappéun grand coup en enlevant au général Changarnier le commandement de l'armée de Paris. Déjà, dans la troupe, on criait: Vive l'empereur! Déjà, M. Thiers, pour unir contre le Président les républicains et les deux groupes royalistes, s'était écrié à la tribune : Agissez tout de suite où « l'empire est fait » ! Il fit cette menace le 16 janvier 1851 ; elle fut réalisée le 2 décembre de la même année.

Cet état de choses avait eu pour premier résultat de décomposer « le parti de l'ordre ». Il s'était divisé en groupes dont le plus nombreux était celui des indécis. Ce groupe, si les catholiques avant tout ne lui appartenaient pas, il s'en fallait de bien peu. Ils ne pouvaient se plaindre du Président. Sa conduite, au sujet des affaires de Rome, un moment inquiétante, avait, au total, été bonne; il ne mettait aucune entrave à Faction religieuse. Pourquoi et au profit de qui se tourner contre lui? Même avant de s'être vus et concertés, Montalembert et Louis Veuillot avaient pris sur ce terrain une position presque identique. Je dis presque, parce que Montalembert croyait plus que Louis Veuillot à Louis-Napoléon. Il était à peu près napoléonien, et \ Univers se contentait d'être présidenliel. De plus, il accordait moins aux légitimistes que ne le faisait Louis Veuillot. Ces nuances n'empêchaient pas l'accord sur les questions politiques du jour, lesquelles se résumaient dans la lutte des chefs du « parti de l'ordre » contre le Président. Naturellement, cet accord s accentua lorsque les relations re-

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dcvinreul intimes. Montalomboil fut de nouveau chez lui an jonrnal. ['n petit trait le [nniivcra. Dans une lettre (In î> décembre 1850 ù La Tour, il taxait, sans spécifier pourquoi, « le jeune Eugène Veuillot d'insolence » (je l'avais probablement contredit ce jour-là); mais en 1851. il me reprit en faveur. Mn certain matin, il vint à la rédaction of a[)rès avoir parcouru quelques journaux me dit : V(Miillez prévenir votre frère que je parlerai probablfMuent aujoui'd'liui ; j'aimerais qu'il fAt là. — .le le préviendrai, mais je crois (jue ce sera inutile, car sa journée est prise. — Kt qui donc rendra compte de la séance? — Co(juille, sans doute. — Oh! que ce soit au moins vous! — Je verrai, dis-je en souriant de ce compliment... relatif. Je note, pour l'expliquer, (jue Coquille, penseur original et puissant, écrivain supérieur, mais parfois concis à l'excès, n'était pas sensible à l'éloquence et jugeait volontiers la question débattue, sans s'arrêter beaucoup aux orateurs. Quelquefois même, — son compte rendu de la séance ne parlait point de la séance.

Si l'apaisement s'était lait du côté de Montaicmbert et même de Kalloux, il en était autrement du cAté de l'Archevêque de Paris. Là, on songeait toujours à frapper Vi'îiivers. M"" Sibour, porté de lui-même à le faire, y était, en outre, poussé par la plupart des ecclésiastiques groupés près de lui : MM. Maret, Bautain, Lequeux, Havinet, Darboy, et d'autres moins connus, mais non moins écoutés du prélat. Tout cet entourage, pour son propre compte autant que pour faire sa cour à l'archevêque, accusait V Univers : d'abord d'être trop ultramontain, ensuite de n'être pas assez républicain. Un seul des familiers de M*"' Sibour, son secrétaire particulier, l'abbé Dedoue, ne donnait pas cette note : vieil ami de Du Lac, il plaidait pour IWnlvefsles circonstances atténuantes, mais sans succès. 11 était seulement autorisé à prévenir officieusement, comme de lui-même, Du Lac et Louis Veuillot qu'au moindre écart, ils seraient frappés. — Rapportez à Mon-

seigneur, non de notre part, mais aussi comme de vousmême, lui disait mon frère, que vous nous avez trouvés résolus à n'oublier nos devoirs ni envers lui, ni envers nos principes.

Le choc était inévitable, il se produisit dans des conditions qu'on ne pouvait prévoir.

Le vénérable évéque de Chartres, M^" Clausel de Montais, était certainement k cette époque l'évoque le plus gallican de France. D'autres membres de l'épiscopat tenaient plus ou moins pour le gallicanisme, mais ils évitaient de le déclarer carrément. Lui, il afhrmait très haut ses opinions. Durant la lutte contre l'Université, la haine qu'il portait au monopole lavait attaché à VU?iive)s dont il aimait tant l'esprit de foi et le style, qu'il lui pardonnait d'être ultramontain. Il n'en était plus de même depuis l'adhésion du journal à la loi de 1850. D'autre part, il avait mis une telle dose de gallicanisme dans certaine lettre pastorale, que V Univers l'avait passée sous silence. Les rapports étaient donc suspendus. Leur reprise amena l'orage redouté.

Gallican, M**' de Montais trouvait du bon chez M^" Sibour, mais ennemi du libéralisme religieux et royaliste intransigeant, il reprochait amèrement à son métropolitain d'enseigner dans ses mandements la république et la démocratie. Et comme cet enseignement pénétrait par la presse dans son diocèse, il prit la résolution de le dénoncer tout haut, en évéque. De là une lettre pastorale qu'il fit remettre à Louis Veuillot avec demande expresse de la publier (1). Mon frère, malgré son désir de donner une telle pièce, eut un scrupule de diocésain et consulta le cardinal Gousset présent à Paris, et en partance pour Rome. Il lui lut la lettre pastorale. Le cardinal la trouva excellente, disant qu'il était fort heureux que ce vieil

(l) Cette lettre, datôe du li mars ISol, répondait à un mandement do M"'' Sibour, en date du 15 janvier précédent.

.ro LOUIS VKIII.I.OT.

évoque «'ùt le courage de parler, ({uand tout le monde se laisait. — Puis-je publier? demanda Louis Veuillot. — (Uii. — \a' dois-je? — Oui. — Il n'y a pas de péclié? — Non certainement; mais il y a (juelquc prril pour vous. - C'est mon métier d'airroiiler 1«* péril, pourvu que l'K- -lisey gagne quehjue chose. — l/Kglise gagnera certainement à ceci, parce (pi'il était urgent qu'un évoque eût le courage délever la voix pour combattre les erreurs de ■\|-' l'archevêque de Paris. — C'est bien; je publierai demain [\}. La lettre parut dans [' U/tlrers, précédée du billet qui en réclamait l'insertion. Par cet acte, Louis Veuillot proclamait, autant qu'il le pouvait, Tindépendancc du journal envers rarchevéquc et sa dépendance envers tout l'épiscopat.

La lettre de l'évéque de Chartres était forte, très digne et dure. Elle produisit une grande sensation. Presque tous 1rs journaux s'en occupèrent : les « rouges » accablant d'injures l'évéque et prenant hautement parti pour l'archevêque; les autres, o])servant une sorte de neutralité. Dans le public catholique, on i'ut ému et partagé. A l'Univers^ on attendait avec quelque angoisse les nouvelles de l'archevêché. Hien de toute la journée. Mais à onze heures du soir, les deux secrétaires de l'archevêque, les abbés Coquand et Dedoue, n'ayant trouvé personne à la rédaction, se rendirent chez Du Lac, très voisin du journal, et lui signiliérent, avec l'injonction de la publier ton t de suite, une ordonnance fiévreusement motivée traduisant l'évéque de Chartres devant le prochain concile de Paris. Cette pièce fit, comme La lettre pastorale, grande sensation. Elle plut aux rouges et gêna les modérés. Le jour même, Louis Veuillot et Du Lac furent appelés à rarchevéché. M''' Sibour les reçut ayant près de lui l'abbé Sibour son cousin, l'abbé Buquet, vicaire général et l'abbé Lequeux, écrivain

(1; Mémoire inédit tk- Louis Veuillot adressé en mars 1851, au cardinal lornari.

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ecclésiastique d'une doctrine contestée. Le tribunal était menaçant. L'accueil fut raide. L'archevêque dit aux deux journalistes que W de Montais, ce « vieillard quinteux », avait commis un « véritable crime », non seulement en l'attaquant, mais en exigeant la publication dans son diocèse de cette attaque coupable et indécente, et qu'il leur défendait, « sous peine d'excommunication », de publier désormais aucune pièce relative à cette affaire, de (juelque nature qu'elle fût et d'où qu'elle vint.

Du Lac et Louis Veuillot prièrent doucement l'archevf'que de considérer la position du journal, ses obligations envers le public, ses devoirs envers les évèques. — Vous dépendez de moi et non des autres, leur répondit-il. .le n'entends pas qu'un journal publié dans mon diocèse soit un terrain neutre. Je maintiendrai mon droit sur la presse, etc. Vainement on lui objecta que l'évêque de Chartres pouvait répondre à l'ordonnance et exiger l'insertion de sa réponse, que la loi, comme le respect, interdisait le refus. A toute objection, à toute raison, il opposa l'ordre de se taire et la menace de l'excommunication si Ton parlait sans qu'il l'eût permis. De plus en plus doucement, Louis Veuillot lui fit remarquer que ses mandements étaient des actes politiques, de grande portée, que reproduits par les journaux de Paris, ils allaient partout, que perfidement la presse révolutionnaire les exploitait contre la religion et que cela expliquerait des interventions épiscopales que l'Univers devrait signaler. — Non, lui fut-il répondu une fois de plus. L'archevêque ajouta : Si l'on abuse de mes paroles, n'abuse-t-on pas aussi de l'Évangile? — Je me permets de faire observer à Votre Grandeur, reprit Louis Veuillot, que l'Évangile ne serait plus l'Évangile, s'il ne recevait d'autres interprétations que celle des méchants.

Louis Veuillot et Du Lac se retirèrent sans avoir rien promis. L'archevêque, en les reconduisant, s'apaisa et leur fit de grandes caresses, bien qu'il ne fût pas content

ii-: LOIMS VEUII-LOT.

d'eux ; ils le saluèrent très respectueusement sans être résolus (le lui obrir.

Do nouveau, M-' Sibour l'orrait Uouie et les évèf|ues de France à étudier cette question : lu journal catlioli({ue, publié à Paris, mais allant partout comme Yl'nivcrs, et exerçant au point de vue des laits et des doctrines une action g-énéralc, appartient-il à l'archevêque de Paris ou à tout l'épiscopat? Sans doute, disaient en substance l'évéque de Chartres, le cardinal-archevéfjue de Keims, l'évéque de Lan,i:ros, l'évéïpie do Poitiers, révô(|ue de Moulins et bien d'autres, il est contre la règle qu'on puisse au moyen d'un journal, publier dans lo diocèse d'un évéque des choses que cet évoque n approuve pas et qui même sont contre lui. Mais ce droit que rarchevéque de Paris conteste à ses collègues, il l'exerce lui-même dans tous les diocèses, au moyen de tous les journaux. 11 fait distribuer SOS mandements à la France entière. Ils arrivent en province par la presse parisienne avant même d'avoir été lus on chaire. Ses doctrines, quelles qu'elles soient, pénètrent dans tous les diocèses instantanément, sans (|uaucun évêque puisse y mettre obstacle. Pour combattre au besoin les elfets de cette grande publicité, il n'y a que Yi'nivers. Ce qu'il imprime parvient }»artout, est reproduit, répété, traduit partout. Si l'archevêque de Paris peut imposer silence à cet organe de la publicité catholitiuo, on n'entendra plus que l'archevêque de Paris. Au temps présent, disait M^ Parisis, la question se résume ainsi : il importe de sauvegarder le droit des évoques et cependant, si l'on veut avoir une presse catholique digne de ce nom et pouvant bien servir l'Église, il faut accorder à cette presse delà liberté et de la sécurité. C'est au Saint- Siège de parler.

Le Saint-Siège n'était pas pressé d'intervenir par un acte public, mais la question était mise à l'étude et Louis Veuillot sut bientôt que l'Univers ne devait guère redouter les suites de ce conflit. Voici les renseignements

que lui adressait de Rome, le 2V avril 1851, le correspondant àw journal :

« Mon cher ami, j'ai remis le jour môme votre lettre sur l'affaire. La personne (le cardinal Fornari) (1) à qui vous l'adressiez m'a dit qu'on avait prévenu vos désirs et que le cas de conscience était déjà soumis à une congrégation qui s'en occupait. Il est probable que Son Éminence le cardinal de Reims vous portera une réponse et une lettre de conduite. Inutile de vous dire que j'ai trouvé chezl'Éminence Fornari les mêmes sentiments de bienveillance, de regrets d'avoir quitté la France et de ne pouvoir plus vous soutenir aussi chaudement, à Paris du moins. Car ici on paraît toujours disposé à faire tout ce que l'on pourra.

J'ai vu aussi M^ de B... (2) qui vous envoie mille tendresses, et à toute votre maison. Il priera pour vous. Sa joie a été grande d'apprendre que vous songez à vous convertir. Vous comprenez que nous avons bien ri. En tout cas, il priera pour tout ce qui vous touche. J'en fais autant, vous pouvez y compter.

« Ce bon prélat m'a dit que votre affaire était terminée très sérieusement par une commission composée de M""" le cardinal Fornari, M"' de Reims, M^'* de Dijon (3). W de Marseille (4) en faisait également partie, mais il a dû partir, laissant à ses collègues plein pouvoir d'ajouter son adhésion et même sa signature à tout ce qui se ferait en votre faveur et contre W de P. . . (5) . Ce prélat vous soutient vigoureusement. Il faut en dire autant de M^ de Dijon. M^' de Beauvais m'a expressément recommandé de bien vous dire que vous aviez en ce prélat un de vos plus chauds amis (quoique, entre nous, il soit un peu gallican; mais excel-

(1) M»"" Fornari, élevé au cardinalat, avait été remplacé comme nonce par M*'' Garibaldi.

(2) M*"" Gignoux, évoque de Beauvais.

(3) M*"- Rivet.

(4) M«' de Mazenod.

(5) Paris.

U4 KOUIS VKLIIXOT.

lent et très clior au Pape}; et qu'il «'-tait pcut-i'^tre le plus prononcé de tous contre \(i pntriarc/ir.

« Il y avait eu déjà, quand je vis .M*" do Beauvais, trois réunions et sans une indisj)o.sition qui a retenu au lit pendant (juatre jour;- IKniineiico F..., la cliose eût été presque terminée. C est M^' de Heauvais qui a été chargé par un collègue de faire le rapport. Vous devinez s'il vous sera favorable. Cet excellent [)rélat m'engage à vous prier de vous tenir bien tranquille et bien rassuré entre les mains do Dieu (pii no veut pas votre mort.

« Je dois vous dire co/î^^/<?/i//e//<?;/j«?/j/ que M^''' de Lu(;on(l ; m'a demandé si l'on recevrait ici avec plaisirdes adhésions à la lettre de .M""^ de Chartres. Je lui réponds aujouid'hui affirmativement et j'espère bien pouvoir présenter prochainement au Pape un nouveau témoignage en votre faveur.

« Un antre prélat que je no veux pas nommer, mais que vous devinerez peut-être, lorsque je vous aurai dit que c'est un des plus courageux et des plus saints évoques de France et l'un do vos meilleurs amis -21, m'a envoyé aussi un long mémoire que je porterai aujourd'hui même à celui que vous appelez votre protecteur. Il y a une lettre déférant au Saint-Siège les derniers actes de M""^ de Paris. Ceci est, bien entendu, pour vous seul. Ce sera un puissant secours pour les membres de la commission.

« Vous voyez que tout n'est pas triste dans votre situation, et que votre œuvre ne prend pas le chemin de vouloir mourir si tût. Du courage donc. De plus on plus, j'entends faire l'éloge de V Univers, sauf, bien entendu, par quelques-uns dont je vous nommais le chef et le porte-étendard dans une do mes dernières lettres. Je ne sais quelle fureur les pousse, mais ils sont sans écho.

« Je salue Eugène. M^"^ de Beauvais en fait autant, il y joint ses compliments à M"'^ Veuillot. »

(1) Baillez.

(2) Il s'agissait, je crois, de M""" Villecourt, évêque de la Rochelle, raoït cardinal à Rome où l'avait appelé Pii' IX.

LOUIS VEUILLOT. 44.t

Cette grave allaire fut charg-ée d'incidents auxquels je ne veux pas m'arnUer. L'6^/^^^;ey'5setintsu^la réserve. Louis Veuillot échangea des lettres avec plusieurs évoques, et continua d'informer le cardinal Foruari. Ni l'acte de l'évoque de Chartres, ni celui de l'archevêque de Paris ne paraissaient réguliers. L'appel de M^^" Sihour au futur concile de Paris donnait du temps, un temps indéterminé, à tout le monde. « Je me soucie de cette affaire comme d'une nèfle », écrivait M*^'"" Clauselde Montais à Louis Veuillot. Il y eut des négociations diverses et Ioniques. Enfin les deux prélats échangèrent les lettres convenues d'avance, d'où sortit une note quelconque, ne disant rien de tiet. On déclara que c'était une réconciliation. La question à résoudre en principe et en fait restait. Nos modérés espérèrent, — et à Rome on s'eitorc^a de partager cet espoir, — qu'elle ne serait pas soulevée de nouveau. C'était compter sans W Sibour.

V Univers sovla.il indemne de ce conflit où son rôle n'avait guère été en apparence que celui d'un distriJmteur de publicité. Mais ce n'était pas la paix : l'archevêque voulait toujours que ï Univers le servit ou se tût ; et V Univers, de son côté, voulait toujours garder son indépendance et parler. La paix serait donc de courte durée.

En 1850, l'avertissement avait surtout visé la polémique de Louis Veuillot contre V Ordre ei M. GhamboJle; en 1851 une polémique contre la Presse et Emile de Girardin fît poindre un avertissement nouveau. Le parti révolutionnaire avait déjà pour règle de conduite le programme que (iambetta devait plus tard résumer ainsi : « Guerre au cléricalisme, c'estl'ennemi! » Girardin, quesa fantaisie faisait souvent changer de voie, réclamait alors la liberté illimitée et était le plus furieux des anticléricaux. Il prétendait d'ailleurs, comme tant d'autres farceurs et tant d'imbéciles quelquefois sincères, que sa haine du cléricalisme prouvait son respect pour la religion. Il le déclarait dans son journal et, avec l'extrême impudence mêlée d'inconscience

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«|ui fit sa force, il le répétait en personne k l'archcvôqur lui-int"'int'. Nalurollomont, il dénonçait d'une façon parliculirrc aux haines do la tourl>o lil)io-pensouse V l niver.s vl Louis Vcuillot. Ennuyé de ce tapage, outré des insultes, des caloninios, (pii, sous j)rétf'\tc df combaltio le rjéiicalisnio, visaient et frappaient l'Eglise, le rédacteur en cliel de ÏL - /èivers prit à partie le rédacteur en chef de la Presse... Quelle exécution! Cette polcnii(jue fut longue. Louis Veuillot ne l'a pas reproduite tout entière dans les Mrlanges, et cependant elle y remplit une quarantaine de pages. Voici de courts passages de l'article intitulé : M. Emile ilr (iir(ir<lin. sa ilrslinre.

« iM. de Girardin n a point de talent. Comme penseur, il est nul, jamais une idée n'est entrée, ni n'entrera dans la tète de l'homme qui a pu se vanter d'avoir une idée par jour. On n'a pas une idée parce qu'on a la fièvre ; il ne faut pas prend le des illuminations de spéculateur pour des idées. Si l'on veut que M. de Girardin ait de l'esprit, soit ! « Dans les révolutions, dit M. de Bonaltl, il n'y a de gens d'esprit ([ue ceux qui font fortune et ceux qui ne le veulent point faire. » M. de Girardin a fait fortune; il est en règle du côté de l'esprit. Cela prouve qu'au négoce des idées, commeàbeaucoupdautres, on peut s'enrichir sans toucher à la marchandise. Écrivain, M. de Girardin est ordinairement ridicule ; jamais il ne s'élève à la bonne médiocrité; il ne sait pas le français, il n'a pas le premier instinct littéraire. Les gcns(|ui l'admirent, sur la parole de quelques petits parasites attachés à ses exploitations, devraient admirer bien plus le piston d'une machine à vapeur. M. de Girardin n'écrit pas : il vocifère, sous l'influence d'une passion qui l'étrangle, ou il dégorge en hAte quelque lecture indigeste faite le matin. iXousavons beau tàter ces paragraphes vantés des gens de boutique et redoutés des hommes d'Ktat, nous ne sentons que le pouls d'un malade.

« M. de Girardin n'a pour lui que son énergie et son mal-

heur. Il est l'un des hommes les plus malheureux qui soient au monde. Sa destinée otire l'intérêt d'une légende. C'est l'enfant d'Agar condamné ;\ dresser sa tente contre la maison de ses frères et qui garde contre eux une perpétuelle hostilité, sans pouvoir les vaincre, ni être vaincu. Que de préjugés, c'est-à-dire que de demi-véritésjustilient cet homme qui entreprend follement d'abattre les vérités entières (1)!... »

Après le portrait intellectuel et littéraire de l'homme, venaient les idées et les faits. Le débat était grave pour le fond autant que passionné dans la forme. M-' Sibour, que Girardin citaiten le louant, voulut y mettre fin. Voici sur son intervention, quelques pages inédites deLouisVeuillot:

(( Lundi, !29 septembre 1851, l'archevêque m'écrivit ■d'aller le trouver au séminaire de Saint-Sulpice. Il était l'heure indiquée, je m'y rendis immédiatement. Je le trouvai en surplis et en étole avec un prêtre qui est, je crois, AP'^Ravinet. Un moment après, M'='' Buquet vintet prit place.

« L'archevêquecommença par me parler, avec beaucoup d'hésitation et en cherchant ses mots suivant sa coutume, de sa tendresse, de son cœur d'évèqueet de père, etdu devoir qu'il avait de me donner des avis ; il ajouta quelques éloges chiches sur le mérite du journal et des éloges exagérés sur mon esprit. Mais, dit-il, ces qualités ne sont pas sans mélange et l'usage que vous en faites n'est pas sans danger. Vous avez trop d'ardeur, vous manquez de charité. Nous autres catholiques, nous devons tout souffrir de nos adversaires et ne leur parler jamais qu'avec douceur et modération, comme faisait saint Augustin. Je vis alors où il voulait en venir. Enefïet, il ne tarda pas à ajouter, en s'animant un peu, que les polémiques de ces derniers jours contre les journaux socialistes et républicains, étaient regrettables, déplorables, funestes, etc. ; qu'elles causaient à

(1) Mélanges, t. V, première série, p. 319.

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la religion un [Jiéjudicc considérable dans les masses. Je demandai à Mons<*igneur s'il aurait lalln se faire et laisser dire ijue la Sainte-Knfance et la Médaille sont des friponneries. 11 me répondit que, sans doute, il fallait repousser les calonmiateuis, mais (ju'on devait se borner à rétablir les faits, .le lui lis observer que nous n'avions pas fait aulr<' chose et que la vérité aN ait élr rétablie par nous avec beaucoup de douceur contre des irens qui accablaient la rcliifion et nous d'injures et qui, malgré nos rectifications, ne persévéïaient pas moins dans leui-s calomnies.

« Monseigneur abandonna alors ces deux polémiques et vint à celle «jui dure encore contre (iirardin. C'est celle-là surtout, dit-il, qui est déplorable. KUc irrite profondément non seulement vos amis qui trouvent que vous avex passé toute mesure, maisencorc les masses. M. deiiirardin a parmi elles beaucoiqi d'influence ; son journal \ est très répandu. Les masses prennent parti pour lui, et lexaspération causée par cette polémique est arrivée au comble. J'ai reru des rapj)orts eilrayants. Vous ne savez pas ce qui se passe là et vous ne prévoyez point ce qui peut arriver. Les plus grands périls nous menacent, et moi qui ai la vie de mes prêtres à défen(rre et les édifices religieux à protéger, je dois vous avertir des périls que vous nous faites courir. Vous pourrez, vous, ([uand le danger sera venu, vous mètre à l'abri...

« — Non, Monseigneur, dis-je, j'ai une femme et cinq petits enfants. Cela n'est pas commode à emporter et je resterai.

a — Enfin, reprit l'archevêque, le clergé est compromis; les édifices religieux, les églises, tout sera sous la main du peuple <(ui tournera sa fureur contre tous ceux (|ui semblent penser comme vous, et je dois vous avertir du mal que vous faites. Pour moi, si cela continue, je serai obligé de séparer encore une fois publiquement la cause de l'Église de ces excès qui la compromettent.

<( Persuadé que l'archevêque s'exagérait beaucoup l'in-

fluence de Girardin dans le peuple et le danger que les polémiques nous font courir, j'écoutais tout ce discours avec plus d'étonncment et de chagrin que d'émotion. Néanmoins, je répondis que j'avais voulu remplir un devoir et que je n'avais pas cru dépasser envers M. de Girardin la mesure du droit et de la justice. Que pour moi, je considérais cet homme comme un ennemi public et que je le croyais fou ; qu'en parlant de sa folie, j'avais cru lui donner toutes les excuses possibles.

« J'ajoutai que si quelqu'un pouvait être menacé par sa fureur, c'était moi qu'il désigne chaque jour par les calomnies les plus directes et les plus monstrueuses, et que quant à l'archevêque, Girardin lui-même prenait soin de le séparer de notre cause en louant l'éloquence, la force et la charité de ses mandements et en les citant à l'appui de ses doctrines.

« Du reste, dis-je en terminant (et j'étais pressé de terminer parce que Monseigneur interrompait toujours, suivant ses idées et n'écoutant point mes observations), je regrette que cette polémique ait encouru la désapprobation de Votre Grandeur, mais j'ai le plaisir de lui annoncer qu'elle est finie. Déjà ce matin, j'avais l'intention de ne pas continuer. Je cesserai d'autant plus volontiers que Votre Grandeur le désire.

« Cette déclaration parut le satisfaire, mais il voulait davantage. Après avoir longtemps cherché à exprimer sa pensée, il me fit entendre qu'il désirait que j'adressasse publiquement des excuses à Girardin. Je me contentai d'exprimer par un signe de tête une résolution toute contraire. Il insista. — Non, Monseigneur, dis-je. — Mais, poursuivit-il, vous pourriez dire que je l'ai demandé, et il commençait à formuler l'article : « Cédante l'intervention (( de notre bien-aimé prélat... obéissant au désir qu'il (' nous a exprimé... aux observations qu'il nous a faites... « reconnaissant que dans la chaleur de la polémique, « quelques paroles trop vives... »

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