LOI IS VEUII.I.UT
« J'interrompis à mon tour. — Non, Monsoif^m'ur, m'éoriai-je, cela vous ferait trop de tort. Ces misérables peut-être pourraient vous en savoir gro, mais les chrétiens en seraient consternés, plus qiio vous ne pouvez le croire.
a 11 vit qu'il ne fallait pas insister et il n'insista pas. Il se remit alors à me donner des conseils généraux de modérati<»n et de charité. .Ir me j)ormis de lui dire que s'il voulait mettre lin à ces polémiques, il y avait un moyen tout simple de les terminer avant qu'elles ne s'envenimassent, c'était d'écrire par lui-même, ou par l'un de ses grands vicaires pour rétablir les faits dans leur vérité, toutes les fois qu'un journal les présenterait faussement et d'une manière hostile à la religion. Ainsi, dis-je, si une lettre de ce genre avait tout de suite renversé les calomnies de la lit'piiblifjue sur la Sainte-Enfance et sur la sainte Médaille, nous n'aurions pas eu besoin d'intervenir. Il me répondit en souriant, que cela n'était pas le rôle d'un évêque, qu'il n'y suffirait [>oint, que d'ailleurs, il se proposait de faire une suite de mandements sur les diverses questions controversées, mais en ayant soin de n'employer toujours que les armes qui lui ont servi jusqu'à présent et qui lui ont attiré quelque popularité.
<( Je lui répondis que c'était ce qu'il fallait faire au plus vite, et qu'aucune voix n'aurait l'autorité de la sienne, quoique cependant nos ennemis sussent faire un usage bien hypocrite et bien perfide des belles choses qu'il écrit pour les réfuter.
« La conversation devint alors plus vague. Monseigneur me fit lagrâce de me dire que j'avais malheureusement conservé les défauts de Lamennais, qui le premier introduisit dans la presse catholique les violences dont ïl'/iiverSj et son rédacteur en chef en particulier, ont trop gardé la tradition. Il répéta qu'il pourrait se trouver dans l'obligation de nous donner un second avis public. J'inclimti la tête en lui disant de suivre les inspirations de sa sagesse.
'< Il me pria de remarquer encore que l'Église avait toujours été plus sévère pour ses enfants que pour ses ennemis. Les ennemis, dit-il, on les laisse aller; les enfants, on les réprime et on les traite avec sévérité. Je répondis en souriant que je n'avais pas encore eu le temps de l'oublier, ni celui de songer à m'en plaindre. Il me cita quelques passages où l'on voit la douceur de saint Augustin. Je m'abstins de lui en citer d'autres où l'on voit sa dureté.
« Le cardinal de Besan<;on entra en ce moment et je nie trouvai libre.
c( Il était cinq heures et demie, lorsque je sortis du séminaire. Je pris Du Lac en passant à l'L'mm'i, et j'allai dîner avec lui chez M. Bonetty. Lorsque nous revînmes le soir à Y Univers, à 9 heures, nous fûmes fort étonnés de lire dans V Avènement, qui venait de paraître et qui est une succursale de la Presse, un petit article, résumé assez fidèle de mon entretien avec l'archevêque. »
L'information si prompte de V Avènement confirma Louis Yeuillot dans la pensée que l'archevêque avait vu Girardin et s'était engagé à faire taire V Univers ; il en fut convaincu le lendemain par un article où Girardin osait l'accuser de mensonge et parlait en homme sûr de n'être plus contredit. iMou frère ne pouvait laisser passer cela. Il en prévint l'archevêque par cette lettre :
" Paris, 1"'" octobre 18Ô1.
« Monseigneur,
« Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire lundi au séminaire, je pensais alors terminer toute polémique avec la Presse,] Y étais fortement incliné encore après vous avoir entendu, par le désir d'être agréable à Votre Grandeur. J'avais compté sans mon adversaire. Je ne prévoyais pas qu'il devait m'accuser de mensonge matériel. Je puis supporter beaucoup d'injures, mais il ne m'est pas possible
«2 l.<M IS VErihLOT.
ni permis de laisser mettre en doute ma loyauté. J'ai donc du répoiidro. Je l'ai fait, en contenant autant que possible, mon indignation.
« Lundi soir, quelques heures après l'entretien dont vous m'avez honoré, j'ai eu la surprise et la douleur de lire nue osp«"'ce de résumé de notie entretien dans r.Uv'/)<^inenty journal inspiré par .M. de (iirardin. On y annonce un nouvel Avertissement contre V Univers, et les motifs sont en partie ceux ([ue Votre Grandeur m'a fait connaître... Ce n'est pas moi, Monseigneur, qui ai révélé ces détails. Je n'ai aucune relation avec les gens qui rédigent Y Avènement et les autres journaux de ce genre.
« Daigne Votre (irandour agréer l'expression de mon profond respect et de mon sincère dévouement. »
Après les articles de VAn'-ncnienl et de la Presse et surtout après cette lettre, frapper \lnivcrs devenait fort difficile; M^' Sibour, très irrité, le comprit et attendit. On était à deux mois du coup d'État. L'archevêque de Paris allait avoir d'autres .soucis. Ce ne fut néanmoins qu'un ajournement.
CHAIMTKE XVU
LE COUP d'kTAT KT LES CATHOLIQUES. ACCORD DE MONTALEM-
APRÈS LK DEl X-DÉCEMBUK. fjUE DEVINT LE PARTI CATHO-
LIOUE?
A l'heure où M^"" Sibour voulait que V Univers se courbât devant la presse révolutionnaire et Louis Veuiilot de vaut Emile de Girardio, on touchait au coup d'État. Tout le monde attendait chaque jour la crise gouvernementale pour le lendemain. La question était de savoir si Louis- Napoléon ne serait pas devancé par une insurrection démagogique ou par une usurpation parlementaire. En dehors des bruits qui couraient partout, Louis Veuiilot reçut le lendemain de sa conversation avec iM^ Sibour une confidence ou plutôt une communication très significative. M. Piomieu, son ancien préfet et ami de Périgueux, auteur du pamphlet napoléonien et l'un des familiers de l'Elysée, lui dit : « Vous devez être en doute sur les intentions du Président. .le viens vous rassurer » . Il lui confia que Louis-Napoléon, jugeant inévitable et prochain le conflit décisif, prenait ses mesures pour rester le maître et constituer un gouvernement qui lui permettrait de sauver la France. Déjà des réformes propres à rassurer les hommes d'ordre, surtout les catholiques, étaient arrêtées, l^ui, Romieu, avait à préparer l'exposé des motifs et le décret relatils à l'organisation de la liberté de l'enseignement.
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La loi (le 1850, dite loi Kalloux, et ce qui restait du monopolo universitaire rtaient condamnés. On aurait la liberté vraie C(tmmc en Bcl,i:i(jue, comme en Allema^^ne. Les catholiques, qui, aprèsavoirélé unanimes contre iLniversité, s'étaient en majorité montréshostiles à la transaction de 1850, recevraient sur cette question si grave pleine satisfaction. Horaieu exposa complaisammcnt à Louis Veuillot les bases de son travail. — C'est gros, lui dit mon frère, mais, sur ce point, ce nest pas de moi (juo viendra l'opposition et je vous garantis l'adhésion des catholiques. — J'aurais cru, ajouta-t-il, Louis-Napoléon plus attaché à l'Université, l'œuvre de l'oncle? — Détrompez-vous, répondit Komieu, le prince, sur l'enseignement, la décentralisation, les questions ouvrières, n'est pas un autoritaire napoléonien, c'est un sincère démocrate, peut-être un idéologue. Il va très loin. — A-t-il des idées arrêtées au sujet des articles organiques annexés traîtreusement par l'oncle au Concordat? — Oui, il veut les maintenir en partie, mais après accord avec le Pape. — On pourrait s'entendre là-dessus. Au cours de la conversation Komieu déclara qu'il était pour son compte rallié aux principes catholiques, que le salut était là et non ailleurs. — Nous saurons nous appuyer sur l'Église, afiirmait-il avec un feu de converti qui craint de rencontrer des doutes.
Deux ou troisjours plus tôt, le général de Cotte, grand ami de V Univers et ayantun commandement à Paris, avait dit à Louis Veuillot : Je ne suis pas dans le secret des dieux, mais j'ai la permission de devenir quelque chose : ça va chaufTer! Ne vous inquiétez pas, les intérêts religieux n'ont rien à craindre (1).
(1) L'o premiiT projet de coup d'État (était-ce bien le premier?) avait pour principal oriranisateur le préfet de police du jour. M. Carlier, homme résolu, quelque peu vantard et poseur. L'exécution devait être tentée vers la fin de septembre. Le général Saint-Arnaud refusa pour cause d'inopportunité. Romieu ne fut pas du Deux-Décembre, ni Carlier non plus. Dans l'intervalle, celui-ci avait eu jiour siicces-senr à la préfecture de police, M. de Maupas.
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La lutte des partis dans l'assemblée et dans la presse fut des plus passionnées durant les mois d'octobre et de novcmbro. L'émotion et l'anxiété s'étendaient partout. Les démagoiiues préparaient ouvertement riiisurrcction et paraissaient maîtres de tout le Midi qu'on appelait « le pays rouge », Des mouvements séditieux se produisaient çà etlà. Les parlementaires rêvaient de complots, de coups de main et annonçaient que bientôt Louis-iNapoléon serait transféré du palais delÉlysée au fort de Vincennes, — Ne trouvezvous pas qu'il a l'air d'un prisonnier? disait tout haut Changarnier devant n'importe qui et jusque dans les salons de l'Elysée, Les napoléoniens n'étaient pas moins menaçants. Les chefs déclaraient qu'ils auraient bientôt leur jour, et dans les réunions de leurs partisans on criait : Vive l'empereur! Ce cri retentissait même dans les casernes, même sous les armes; et Fou chantait de nouveau, sur l'air des lampions : « Poléon nous l'aurons! » Non, jamais situation ne fut plus agitée, plus troublante, plus menaçante. Donoso Cortès, alors ministre d'Espagne à Paris, et, par sympathie comme par position, très attentif aux choses de France, la jugeait ainsi :
« Le temps vole et dans quelques mois la France se trouvera dans une situation telle que l'histoire, mêmeaux époques les plus orageuses et les plus misérables, n'offre rien d'analogue, Larevisionlégale de la constitution échouera une seconde et une troisième fois comme la première. La Montagne demeurera immobile ; le torrent des pétitions révisionnistes qui vient inonder la tribune de l'Assemblée ne la fera pas reculer et la prorogation des pouvoirs du Président restera impossible. En mai 1852, voici quelle sera la position : l'autorité du Président sera près d'expirer et celle de l'Assemblée expirera. Tous les liens de l'administration se relâcheront d'eux-mêmes; les fonctionnaires tourneront le dos aux pouvoirs mourants... Dans cette absence de gouvernement quelconque, dix millions d'hommes sortiront de leurs maisons pour en créer un... Et ces hommes très divisés