DÉBAT SUR LES CLASSIQUES
Le coup d'État avait changé totalement la situation de la presse. Les journaux, libres à l'excès la veille, étaient le lendemain, condamnés au silence. Ce n'était que du provisoire, mais il y avait lieu de penser que le définitif s'en écarterait peu. En effet, le décret-loi qui, après deux mois et demi de censure, vint réglementer la presse, limita très fort sa liberté. Tout journal paraîtrait désor mais sans avoir été contrôlé ; il dirait donc ce qu'il voudrait. Seulement si ce qu'il avait dit déplaisait, il pouvait être suspendu et même supprimé, par voie administra tive, sans avoir été admis à donner une explication quelconque. C'était bien la mort sans phrase. Avant la suspension ou la suppression, il y avait sans doute l'avertissement officiel, et, de plus, on y joignait gracieusement, dans la pratique, l'avertissement officieux; mais ces avertissements n'étaient ni l'un ni l'autre obligatoires. On pouvait être d'emblée supprimé.
Louis Veuillot, dès que la loi fut promulguée, usa du
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droit (le donner son avis : La loi, dit-il, est sévère, mais les journaux l'ont bien méritée. Nous savons qu'elle pèse sur nous comme sur ceux (|ui ont malhonnêtement et (•dieusemcnt abusé de la libcité; nous savons même qu'elle peut, si on le veut, mettre à l'aise les feuilles qui prêchent le mal et nous écraser. Qu'importe! " Nous approuvons la loi, non l'usa ire mauvais qu'on en pourra faire. Et puisque nous retrouvons, à nos risques et périls, la faculté d'apprécier les actes du gouvernement, nous en userons avec respect et indépendance pour la critique comme pour l'éloge. »
Cette acceptation ouverte d'un régime si menaçant lit dire que Louis Vcuillot renonçait au journalisme et allait entrer au Conseil d'État. Ce bruit, très faux, n'était pas sans nul fondement. Louis-Napoléon, dans les premiers temps de sa dictature, avait demandé à Montalembert de lui indiquer quelques catholiques en vue, pouvant prend l'e place dans l'état-major administratif. Or, Montalembert, non par amour des fonctions publiques, mais par principe, désirait que des catholiques militants entrassent dans les emplois. 11 importe, disait-il, de montrer que nous sommes des hommes pratiques, pouvant, aussi bien que d'autres, et même mieux que d'autres, administrer et gouverner le pays. C'est un moyen très bon de relever et de développer dans les populations l'esprit chrétien. Louis Veuillot acceptait l'idée, mais quand Montalembert ajouta :
— D'après ce que m'a demandé le Président, je peux faire deux conseillers d'État, soyez un des deux, il répondit :
— Non! j'ai renoncé aux emplois pour être journaliste, je reste journaliste. — Vainement Montalembert exposa que le journalisme n'était plus une puissance, et que de longtemps il ne redeviendrait un instrument sérieux de combat; vainement il établit avec délicatesse et affection qu'un journal sous le régime nouveau ne pouvait assurer l'avenir et qu'un père de famille devait y songer, Louis Veuillot ne se rendit point. — Même sans être tout
LOUIS VEl ILLOT. 48r>
à fait libre, répondait-il, un journal peut servir; j'espère le prouver et je garde mon poste. Si Y Univers m'est enlevé, j'aurai toujours ma plume.
Quand Montalembert donnait ces conseils à Louis Veuillot, songeait-il pour lui-même à une grande position oiiicielle? Comme déjà je l'ai indiqué, on la dit beaucoup et méchamment. J'ajoute ici que cette position, il l'eût prise dans le but qu'il venait de marquer : étendre l'action religieuse et l'autorité de l'Église en assurant aux catholiques pratiquants et militants une juste part dans les affaires publi(iues. C'était très légitime. Une situation honorifique, rétribuée, n'apportant ni travail ni influence, ne pouvait convenir au chef du parti catholique. Il eût sans doute accepté une ambassade, il refusa le Sénat.
Lorsqu'il fit ce refus, Montalembert était déjà en froid avec le Président; néanmoins les royalistes des deux branches continuaient de dénoncer en lui l'approbateur passionné du dictateur. Leur organe officiel, le IhiUetin Français, publié à l'étranger, se posant en défenseur de la religion, signalait avec rage comme traîtres à l'honneur et à l'Église, « Montalembert et sa compagnie ». La compagnie, c'était V Univers. Louis Veuillot s'occupa de ces attaques. Son article intitulé les Émigrés de 1851 fit grand bruit. Il ne glorifiait ni le coup d'État, ni .son auteur, mais il montrait que les émigrés du Bulletin Français, catholiques du lendemain, faisaient preuve d'impudence, et se rendaient ridicules en prétendant défendre, contre Montalembert et sa compagnie, les droits, la dignité et les intérêts de l'Église. Après avoir donné la silhouette de « ces Messieurs )>, et repoussé avec dédain, ironie et hauteur, leurs divers propos, il les renseignait sur les principes de l'Église et sur son rôle devant les révolutions :
« Le rôle de l'Église en ce monde n'est point de mourir pour les gouvernements, mais de vivre en paix avec eux et de leur survivre, les aidant à conduire les peuples et
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leur demandant de les sauver. KUc ne se relire jamais, parce que peuples et f^ouvprncriK'iifs ont toujours besoin d'elle, particulièrement lorsque leur tolie s'irrite davantage contre elle et contre son action. Elle reste là, elle attend qu'on la chasse, c'est-à-dire qu'on la tue... C'est à cette conduite si sage et en même temps si courageuse, que la France doit d'avoir encore un avenir, d'être encore une nation catholique, et probablement, malgré ses malheurs, la premi«>re nation catholique du monde. Où en serions-nous si l'Kglise avait épousé les ressentiments, les rancunes, la politique des partis; s'était rendue solidaire de leurs défaites, s'était laissé vaincre, avait émigré avec eux (1)? »
Je mentionne ici deux autres articles de ces temps difficiles, portant sur les choses du jour: Les chagrins du libvralisme: — Conseil nui Irgilimisles. Le premier répondait à des attaques obliques du Journal des Débals et montrait que le libéralisme bourgeois, dont le règne de Louis-Philippe avait marqué le triomphe, était fini. Le second invitait les légitimistes, non à se rallier au régime nouveau, mais àraccepter, pour qu'il devint vraiment conservateur et put relever le pays. Retrempez-vous, leur disait-il, dans la vigueur de votre origine chrétienne et rurale. Abandonnez les villes où vous n'êtes et ne serez rien que des consommateui's; retournez dans les campagnes, où vous serez tout; cessez d'enrichir les boutiquiers, assistez les paysans; devenez maires de vos villages; soyez les gardiens de la foi et de la tradition, les initiateurs prudents aux choses nouvelles. Vous gagnerez de l'influence, et si de nouvelles crises frappent la France, vous serez forts,
(1) Article du 2 février. Mvhnn/i's, t. V, p. IS'J. [.e /{u/inln Frnnrais avait pour directeur le comte 0. d'Ilaussonville et pour principal rédacteur M. Alexandre Tlionias, professeur de IT'niversité, collaborateur (1<^ la Revue des Deux-Mundrx et du Journal des Déhnis. .Sur la demande du gouvernement français, le gouvernement belge interdit la publication du Bulletin en Belgique. M. Thomas passa en Angleterre.
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on se tournera vers vous et vous pourrez jouer un grand rôle. Dans tous les cas, vous aurez compris et rempli votre devoir.
Cette thèse, bien reçue de beaucoup de royalistes, hommes de principes et de vie sérieuse, déplut très fort aux politiciens et aux mondains du parti. Louis Veuillot Feût volontiers développée à fond, mais la situation ne s'y prêtait guère et l'on tourna court.
L'^Vieyers- n'eut pas seulement à compter, comme tous les journaux, avec la loi sur la presse, il était, pour le combat religieux, dans des conditions^ nouvelles. Comme je l'ai dit déjà, la loi de 1850 sur l'enseignement avait, du même coup, mis fin à la guerre contre l'Université et brisé le parti catholique. Le nom restait, mais la chose avait disparu. La réconciliation de Montalembert et de Louis Veuillot, leur entente sur les choses du jour, fit croire que le parti existait encore ou allait se reconstituer. Les premiers effets du coup d'État détruisirent cet espoir ou cette illusion. Un parti se forme par l'union en vue d'une même cause et vit du combat contre l'ennemi commun. Or, plus de tribune, une presse musclée, un pouvoir favorable t\ la religion, les catholiques avant tout dispersés dans les divers groupes ou partis politiques, Montalembert s'éloignant du régime établi et ï Univers, continuant de le soutenir : voilà où l'on en fut après le Deux-Décembre ; tout élément d'activité commune et cordiale manquait. Les événements pourraient refaire l'accord, mais quand, comment, à quel prix? L'œuvre du journal était maintenant isolée, il parlait en son seul nom, il propageait l'action catholique par une défense constante et ferme des hommes et des choses de la religion, ayant pour base une soumission complète aux enseignements de Rome. C'était une force et non un parti qu'il représentait. Louis Veuillot et du Lac étaient, par excellence, les hommes d'une telle œuvre.
C'est à cette époque (février 1852j, que Montalembert fut
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reçu à rAcadémic. Bien qu'en voir de retour vei-s le libéralisme, il lit un discours autoritaire. Louis Vcuillot le loua « d'avoir [larlé avec mépiis de Voltaire, cliAtié l'immortel 89 et flagellé la sainte égalité ». L'orateur et le journaliste (•taient encore si bien ensemhle, que celui-ci avait quelcjue peu mis la main, c'est-à-dire la plume au discours de celuilA. Hélas! du caractère dont était Montalembert, cette entente cordiale ne pouvait lont.-^tenqis survivre au désaccord politique. On se vit moins, on ne se vit plus, et cinq ou six mois après le Deux-Décembre, il y eut, non pas rupture, mais séparation. La rupture n'était pas loin.
S'il n'y «avait plus lieu ni moyen de faire la f;uerie au gouvernement, si l'on ne pouvait la reprendre contre l'Université, si les débats parlementaires où constamment la question religieuse était soulevée, n'existaient plus, ce n'était pas cependant le temps de se taire. 11 y avait toujours des positions à défendre et d'autres à conquérir. L'ordre politique était respecté, mais l'ordre religieux et l'ordre social restaient en butte à bien des coups. Ce n'était plus l'attaque violente et grossière des ennemis absolus et cyniques, c'était la perfidie des libres penseurs lettrés, la guerre à l'Église sous prétexte de philosophie, de littérature, de science, d'histoire, Louis Veuillot suivit l'ennemi sur ce terrain. Voici les titres de quelques-uns de ces articles d'alors : De V Académie à propos de la réception de M. de Mnnlalembert; — r/u?ie théorie de M. Ponsard; — M. Migiiet; — Le Journal des Débats; — L'Athée; — D'une certaine sagesse. Je dois m'arrêter à l'une de ces études, L'Athée (1 . Louis Veuillot y prenait texte d'une récente publication de Froudhon : La révolution sociale démontrée par le coup d'État du Deux-Déconbre, pour examiner à fond les doctrines de ce blasphémateur. Il constatait que ce livre, poursuivi par la police, avait obtenu, sur la sollicitation de l'auteur, un laisser-passer du chef de
(1) Univers, d'août 18.V2.
l'Ktat et reprochait au Président d'avoir par un tel acte outrepassé son droit. « C'est déjîi beaucoup, c'est déjà trop de permettre qu'on l'injurie personnellement; il ne doit pas permettre qu'on injurie la religion et la société. Sou privilège est de gracier le coupable frappé parles lois, pas du tout de délivrer des laisser-passer et des patentes pour frapper les lois elles-mêmes. De pareils écarts vont trop loin : le Prince ferme les yeux, la justice n'ose pas les ouvrir, et les justiciables font de fûeheuses réflexions... M. Proudhon, parce qu'il a l'honneur d'être l'impie le plus renommé et le socialiste le plus fanfaron de l'époque, pourra crier, pourra hurler tout ce qu'il voudra, moyennant une révérence dérisoire... Où est la justice? Si vous ne liez pas celui-ci, déliez donc les autres. »
C'est, je crois, la première attaque directe, ouverte, personnelle contre Louis-Napoléon qui ait paru dans un journal de Paris après le coup d'État (1).
Louis Veuillot, tout en s'appliquant de préférence aux questions doctrinales, ne renonça point à la politique proprement dite. Comme il était évident que la république, conservée de nom, allait faire place à l'empire, il aborda ce sujet, non pour hâter un dénouement inévitable, mais pour faire entendre les vœux des catholiques. Je signale deux de ces articles : A?inonce de l'Empire (1" avril 1852) ; Projets de l'Europe contre l'Empire (31 juillet 1852). Dans ces articles il établissait que Louis-Napoléon, président de la république pour dix ans, changerait quand il lui plai-
(l) Proudhon lit dire à Louis Veuillot que s'il avait un journaL il l'écraserait. — Qu'il m'écrive et je publierai sa lettre, répondit le rédacteur en chef de VUnin'rs. Proudhon s'en tint à la menace. Deux ou trois ans plus tôt, son propre journal ayant été supprimé, il avait dit que Vt'niveyx étant la seule feuille où l'on put exposer des idées il voulait lui demander l'hospitalité. Il s'adressa dans ce but à Montalembert, qui refusa net de le présenter, puis à Roux-Lavcrgne, qui lui dit à quelle heure il trouverait la rédaction. On avait décidé de lui répondre : • Si vous voulez exposer vos idées sans blasphéuier, on pourra insérer vos lettres en les faisant suivre des observations nécessaiies. » Il ne vint pas.
•VOO 1.01 IS MAIM.OT.
rait c«'tte répuitliciuo décennale et <li<tatoiiale en Kiiipiie héréditaire. Il ne conseillait jias du tout au l'iince ce changement, mais convaincu qu'il y marchait, il lui indi- (juait avec res[)ect et indépendance les devoirs qu il devrait remplir. — Si vous n'ado|)tcz pas une politique chrétienne, lui disait-il, vous ne fonderez rien et, même si vous mourez sur le trône, vous n'aurez été pour la postérité que le héros d'une heureuse aventure. Puis, passant des choses de France aux dispositions des puissances étrangères que l'on jugeait hostiles au rétablissement de l'emj)ire, il assurait que Irur hostilité serait contenue et n'irait pas justju'à se heurter à la volonté de la France. 11 portait ce jugement le 31 juillet 1852; quatre mois après, le Prince-Président devenait Napoléon 111, et toutes les puissances ficceptaient sans dire mot le fait accompli.
Louis Veuillot n'avait pas appelé ce couronnement de l'édifice, mais il l'accepta de bon cteur: il y mit même de l'euthousiasmc. Pour sûr, ce jour-là, il espéra trop. Cependant sa confiance en l'avenir n'était pas absolue. Je cite son dernier mot : u Dans les changements qui se sont accomplis depuis un an, nous regrettons peu de chose et nous le regrettons peu; tant (jue l'Fglise sera libre, nous n'aurons rien à désirer. Si elle souffre, nous saurons souffrir avec elle, et nous verrons la puissance de Dieu. » C'était une réserve; ce fut une prophétie.
Des débats d'autre sorte, très importants en eux-mêmes et très graves \iouTVC/iivers, datent du même temps. C'est en mai 1852. que s'engagea la polémique sur la réforme de l'enseignement classique; c'est en septembre de la même année que Montalendjert publia l'écrit intitulé : Des intérrls cat/itflir^ues au dix-neurif'jyie sitcle. Par cet écrit, il entrait ou rentrait officiellement dans le parti des libéraux parlementaires. Pour montrer aux orléanistes que son retour était complet, il parlait avec colère et mépris des catholiques qui, après avoir longtemps marché avec
lui, acceptaient maintenant la politique de VUnivrrs. Ce n'était pas seulement la rupture, c'était la guerre. A quelle date, àproposdequel fait, Montalembertprit-il la résolution de rompre et même de combattre? Je l'ignore. J'ai là une lettre du 18 avril 1852 où il appelle Louis Veuillot « mon cher ami » et le remercie d'un article pas du tout libéral où YUnivers l'avait vengé d'obliques attaques de M. iMignet. «... Votre article, lui dit-il, a eu un succès prodigieux, même à l'Académie. Quant à moi, je me sens trop personnellement intéressé à la chose pour vous en dire tout ce que j'en pense. A vous de cœur... »
C'était sans doute aussi de cœur, mais d'un cœur changé et irrité, qu'il fonçait quatre mois plus tard sur « le cher ami » de la veille. Cependant Louis Veuillot, d'avril à septembre, s'était gardé de toute allusion dont Montalembert eût pu se plaindre. Or, celui-ci , sans le nommer, mais en le désignant pour tout le monde, le poursuivait d'interprétations blessantes exprimées avec véhémence en termes outrageants. Il s'en prenait à la « presse religieuse », à « certains écrivains religieux », les accusait d'etreur capitale, de grande bassesse, de /j«/mof/«>, de connivence avec iesaveiitw'iei's de plume, les appelait « panégyristes de l'absolutisme », « Pindares de l'autocratie », « avocats de la dictature à perpétuité », etc., etc. Et pourquoi tant de colère, tant de mots ronflants ? Simplement parce que ces « certains écrivains religieux » restaient dans la voie où, le 2 décembre, M. de Montalembert les avait précédés. En ne changeant pas comme il l'avait fait lui-même, ils étaient vilainement ingrats envers le système parlementaire, compromettaient l'Église et trahissaient la liberté. Au total, M. de iMontalembert regrettait la tribune et Louis Veuillot indiquait très bien le fond et la raison de sa brochure par cette toute petite phrase d'une ii'onie douce et terrible : <( M. de Montalembert s'ennuie ».
Oui, il s'ennuyait, et l'ennui, mauvais conseiller, lui dicta des pages qui devaient aboutir aune rupture défini-
492 LOUIS VEl'ILI.OT.
tive. Louis Vcuillot voulut espérer que les choses n'iraient pas jiis<iuo-li\. Il s'appliqua dans sa défense à rester modéré. Je viens de la relire, cette défense, et je dois reconnaître que l'exécution ne répondit pas pleinement au désir de l'auteur. Le ton général est calme, il n'y pas de mots violents, mais le fond est dur. Cei)endant, il ne s'y trouve rien (\\i\ puisse empêcher une réconciliation. .Même en livrant ce combat, Louis Veuillot, se rappelant le passé et songeant à l'avenir, tendait une main amie à son impétueux agresseur. M. de Montalciuhert et Vi'nivers, disait-il, se rejoindront un jour pour défendre les mêmes intérêts. « Un terrain nous est resté commun, c'est l'intérêt dominant, souverain, exclusif, de la religion catholique ; ce drapeau que ni lui ni nous n'avons abandonné et ee voulons changer, c'est celui de la liberté de l'Église. Nous n'en connaissons pas d'autre, nous n'en irons point chercher d'autre, et >1. de Montalembert n'en acceptera ou n'en gardera jamais d'autre. Il restera ce qu'il a été, ce qu'il est, ce que nous sommes : catholi({ue avant tout. Voilà entre nous l'accord réel et permanent. Le reste n'est que la saillie d'un moment d'humeur (1). »
Cette rencontre entre Montalembert et Louis Veuillot marqua pour le public la fin du parti catholique. C'est d elle aussi que date la constitution de l'école catholique libérale. Déjà cette école était en germe, mais ses doctrines ou plutôt ses aspirations et les hommes qui les représentaient ne formaient pas un corps. La brochure de Montalembert, bien que confuse, provoqua leur union ou plutôt leur coalition. Il y avait des divergences dans les idées, mais de l'accord dans les colères, les rancunes et les haines. Le Correspondant, qui depuis longtemps végétait, devint l'organe des coalisés et y gagna beaucoup d'importance.
Cette polémique agita les catholiques, mais bien que
" (1) MéUtii'/'-s, l" série, t. VI. p. 42.
grave par elle-même, et plus grave encore par ses suites, elle ne fut pas, en 1852, la grande affaire du monde religieux. La <{uestion des classiques chrétiens, qui impliquait une réforme de l'enseignement dans les séminaires et les collèges libres, fit un bien autre bruit. Ce fut une tempête qui, des journaux, s'étendit à tout le clergé, à l'Université, aux lettrés et gagna l'épiscopat. Rome dut s'en occuper.
Elle eut pour point de départ un livre de l'abbé Gaumc intitulé le Ver rongeur des sociétés modernes. Ce « ver rongeur » était la prépondérance de l'élément païen dans l'instruction de la jeunesse. M. Gaume, auteur estimé d'ouvrages d'histoire et de piété, avait pour sa thèse deux parrains de grande autorité : le cardinal Gousset, archevêque de Heiras, et M^"" Parisis. De plus, il obtint tout de suite l'adhésion très chaleureuse de Montalembert et l'appui raisonné de Louis Veuillot. La question était, non d'exclure de l'enseignement secondaire les classiques païens, comme le prétendaient les adversaires de toute réforme, mais de diminuer notablement la part qui leur était faite et de donner place dans les écoles chrétiennes à des classiques chrétiens. Déjà M^'' Parisis, l'homme des idées hardies et sages, avait appliqué cette réforme dans son petit séminaire.
V Univers fit campagne pour la thèse de l'abbé Gaume. Bien qu'il y mit une certaine retenue, la polémique s'échauffa très vite. On se heurtait à des intérêts, des traditions, des partis pris, des amours-propres. Louis Veuillot croyait que la contradiction viendrait de l'Université ; à sa grande surprise, elle vint surtout du côté des catholiques. On s'était moins passionné sur le retour à la liturgie romaine et sur la loi de l'enseignement. Les dissentiments politiques, nés du coup d'État, y étaient pour quelque chose. On avait besoin de se heurter et l'on se heurta violemment sur ce terrain, qui, de lui-même, était et devait rester neutre. Si les partisans des classiques chrétiens se trompaient, leur erreur ne pouvait être bien dan-
4î>4 LOUIS VEl'ILLOT.
u'ereusc et il semblait facile de irardei* la modération en les réfutant. Il n'en fut pas ainsi. On les signala, sinon font à fait comme des ennemis déu^uisés de l'Église, au inuins conmie de djingereux amis, infidèles à ses traditions, diffamant son passé et donnant lieu de la décrier. <( Nous étions, a dit Louis Vcuillot, des barbares, des iconoclastes, nous organisions une croisade en sabots contre les belles-lettres, nous voulions anéantir les plus augustes monuments de l'esprit humain... Nous insultions et nous compromettions l'Église. » Enfin cette question de pédagogie devint une affaire de parti, « la plus chaude où je me souvienne d'avoir passé ». Elle mit le journal à deux doigts de sa ruine. C'est par l'intervention de M"' Dupanloup que XI Hivers courut ce péril.
L'ardent prélat, voyant le débat séchauffer e.vtrèmement, s'y mêla en jetant, au nom de la paix, de l'huile sur le feu. Sa réputation comme éducateur l'appelait, du reste, à donner son avis et sa permanente colère contre Louis Veuillot ne lui permettait pas de le donner posément. 11 adressa aux professeurs de ses petits séminaires une lettre où les partisans de la réforme des classiques étaient durement repris, non seulement de ce qu'ils disaient, mais aussi de ce qu'ils n'avaient ni dit, ni pensé.
Cette lettre était faite pour le grand public et divers journaux de Paris la reçurent, par les soins de l'évêque, avant les professeurs auxquels elle était adressée.
Toutes les feuilles universitaires, depuis le Joiinml des /v'ôrt/yjusqu'au CAa//i'fl/7", ettouteslesfcuillesplusou moins catiioli({uesennemiesderOj/tJe/'5, lacélébrèrent passionné ment. Louis Veuillot, voyant que M*"' Dupanloup avait cherché et obtenu de tels auxiliaires, se crut en droit de répondre. Sa défense, courtoise dans la forme, était sévère au fond et beaucoup des juges du combat la trouvèrent écrasante. Alors M"' Dupanloup, évoque, vint au secours de .M. Dupanloup, polémiste, et le couvrant lui donna sinon la victoire, au moins le dernier mot. L'évêque, accusant son
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adversaire d'avoir attaqué de propos délibéré un acte épiscopal, rendit une sentence longuement motivée qui interdisait la lecture de VVnivers dans les maisons d'éducation (lu diocèse d'Orléans (1). C'était dur, était-ce correct?
Pour frapper ce coup de Jarnac, M^'^ Dupanloup prétendit, entre autres choses, que Louis V'euillot lui avait reproché « de jouer avec la foi ». C'était inexact. La phrase incriminée se trouvait dans le dernier article de Louis Veuillot, seulement c'était une généralité qui ne s'appliquait ni à la personne, ni à l'écrit de révè([ue d'Orléans. Il fut seul cl s'y méprendre. N'ayant plus devant lui un polémiste, mais un évèque qui se couvrait de sa dignité, le rédacteur de \ Univers adressa par le journal à M"'' Dupanloup une lettre déférente et fière, où il déclarait n'avoir pas voulu l'insulter. « Quant à l'accusation si douloureuse d'avoir calomnié Votre Grandeur, ajoutait-il, elle ne serait accueillie devant aucun tribunal, pas même devant ceux qui ne jugent que les actes extérieurs, encore moins devant celui qui connaît les cœurs et les pensées, l'n jour. Monseigneur, vous retirerez ce mot qui me déshonorerait si je l'avais mérité ». M*'' Dupanloup ne retira rien, ne prouva rien, et poursuivit son travail contre Y Univers. Quant à Louis Veuillot, il continua de soutenir contre d'autres adversaires une cause qui lui paraissait toujours légitime et une opinion qui ne cessait pas d'être libre. Il y était, d'ailleurs, autorisé par l'approbation publique de plusieurs évêques. Constamment, il s'etforça de maintenir le débat sur le fond même de la question qui se résumait ainsi :
Le latin païen a sans doute une supériorité littéraire sur le latin chrétien; mais celui-ci est plus sain et plus vi-
(1) Celle sentence sous forme de mandemenl que l'f'nirer.s reproduisit intégralement, remplit en petit texte 2(j pagos des Méhmges. Roux-Lavergnf et du Lac y sont nommés à côté de Louis Veuillot. M. Danjou, rédacteur d'un journal de Montpellier, y est nommé aussi ; il est même cité do telle sorte que certaines paroles de lui peuvent être imputées à Louis Veuillot.
49fi LOUIS VEL'IIXOT.
goureux que cclui-ià. En lisant, étudiant, traduisant les auteurs profanes, les élèves se pénètrent de pensées mauvai.>>es, d imaiics impures, se salissent l'inifigination, se gAtent l'esprit elle cœur; en suivant des auteurs clirétiens, ils apprennent la religion en même temps que le latin. Si les premiers peuvent mieux former le goût; les seconds, qui, d'ailleurs, ont aussi des beautés et de la grAcc, forment certainement mieux l'âme. Or le but de l'instruction, pour nous catholiques, doit être en première ligne de faire des hommes de foi et de bonnes mœurs, connaissant bien leur religion. Les auteurs chrétiens doivent donc avoir dans l'enseignement plus de place que les païens. Il ne s'agit pas de bannir ceux-ci, mais de les réduire. Ils auront leur part à la fin des classes, alors que l'élève sera plus apte A goûter le mérite littéraire et mieux armé, par les études déjà faites, contre le danger moral.
J'indicjue l'origine, le but et le caractère de ces débats. Je ne prétends pas les résumer. Ils se prirent à tout : religion, mœurs, histoire, littérature, politique, gouvernemenf. Louis Veuillot, pour sa seule part, leur a consacré, en articles et lettres, plus d'un volume. De tout ce travail, je me résigne à n'extraire qu'une page :
« Si Von voulait faire une étude sérieuse et impartiale de l'influence des lettres païennes sur la littérature française, on verrait qu'elles y ont apporté la stérilité et la sécheresse plut»jt que l'abondance et la grâce. Nos plus grands écrivains ne relèvent pas des anciens, ou n'y ont pas puisé l'inspiration de leurs chefs-d'œuvre. L'enfant le plus direct des anciens est le sec Boileau. Corneille ne leur doit ni le T/W. ni Pohjeucte, Racine ni Ksther, ni Athalie; Pascal ne leur a point pris ses Pensées, ni Bossuet sa souveraine éloquence, ni M"** de Sévigné son vif esprit et sa langue légère, ni Saint-Simon son originalité. Bourdaloue est né de TertuUien et de saint Augustin. Molière et La Fontaine n'appartiennent qu'à eux-mêmes et n'étaient pas des humanistes. Dans cette source appauvrie depuis dix-
LOnS VKL'II.I.OT. 4'.»7
hiiitsièclcs, on ne puisera Jamais ([uedes beautés de seconde main, pour l'au;rémcnt d'un petit nombre d'érudits, et qui feront dans les lettres, entre les grands anciens et les grands modernes, la Ijelle et intéressante figure que font la Madeleine et Notre-Dame de Lorette entre le Partliénon et Notre-Dame de Paris.
« Mais pour en revenir à la science du goût, cet objet précieux qu'on recherche au prix de tant de sacrifices, jusqu'à risquer de faire d'irréparables dommages dans le cœur, il n'y a qu'un mot à dire : le goût ne se forme pas dans les classes. C'est un don naturel qui vient ordinairement un peu tard, et qui se développe dans le monde par l'expérience, par l'étude et par la réflexion. On a vu des écoliers s'échappant des bancs donner des livres singuliers, bizarres, agréables quelquefois; jamais un livre fait avec
goût. ))
Louis Veuillot, tant que dura cette polémique, se chargea surtout des questions de principe et des adversaires de marque. On peut le voir par les titres de ses principaux articles : le Pagaiiisme dans Véducation. — Réforme de l'enseignement classique. — M. Lenormant et M. l'abbé Gaume. — La question des classiques et M"^ Diipanloup.
— M. Lenormant et les Classiques. — Opinion de M. l'abbé Martin. — Opinion du P. Lacordaire . — M. l'abbé Landriot. — Opinion de M. Foisset. — Jeux universitaires.
— Le français de l'Université. — Le latin de l'Université (1).
Ce fut une lutte très grave. V Univers eut contre lui presque tousses anciens adversaires, quelques neutres et même quelques amis, surtout dans le clergé. C'est que, de ce côté, plusieurs se jugeaient atteints. Ils étaient professeurs, éducateurs, ils avaient des petits séminaires, des collèges : pouvaient-ils admettre que leur système d'enseignement était dangereux ? Us s'appuyaient sur des autorités diverses
(1) MélaiH/cs, t. VI de la preiniore série; t. I de la deuxième séi'ie.
49K l.(»riS VKril.l.ni.
|Mtiii 11' i^.iidcr. Il y avait d'autres autorités et aussi des faits rt des résultats à Irur oj)posnp. Mais les habitudes prises et l'esprit de corps pesaient trop dans la balance pour qu'au lort delà bataille on pût se rendre. Le fruit de la polénii<[ue ne mûrit qu'après qu'elle a pris fin. Cependant de^ modérés reconnurent assez vite, les uns franclienient, les autivs pour la forme et alind'en linir, qu il serait peut-être bon de faire une part sérieuse dans les établissements catbolijiues aux auteurs chrétiens. A l'occasion de ce débat, on dut cesser de dire (jue il nivers appartenait aux Jésuites, car ils prirent en majorité parti contre Louis Veuillot. Le V. de Uavignan et le I*. Deschamps, l'auteur ànMonitjKilrHinrcrsitairp, furent de ceux qui leblAm«'rent le plus. Le 1*. de Uavii,Mian, si contenu dans l'expression de sa pensée, ne savait pas ne pas être du côté de l'emporté M'' Dupanloui). Le P. Lacordaire tint aussi, mais sans grande passion, pour les classiques païens. On vitég-alement de ce cùté, le savant bénédictin Dom Pitra et le vénérable M'-'^de Montais. Pourlui.l'étudeexclusive.oupeu s'en fallait, des païens dans les collèges chrétiens se liait aux traditions nionarchi(|uesetgallicanes.à la bonne littérature française, et devait par conséquent être maintenue. Il adhéra vivement aux actes de M'' Dupanloup.
Si Vl'nivfrs, en cette rencontre, vit s'éloigner quehjues amis, il vit aussi se rapprocher quelques adversaires. Abandons et conquêtes se firent équilibre. Gomme résultat d'ensemble, il eut pour lui la grande majorité des catholiques militants et la masse du clergé. En dépit des efforts du groupe ecclésiastique fidèle ou gagné aux auteurs profanes, la plupart des religieux et beaucoup de directeurs ou professeurs des petits séminaires se montrèrent favorables à la réforme. Les ecclésiastiques qui avaient marqué dans les combats pour la liberté de l'enseignement, le refour à la liturgie romaine, le développement de l'autorité pontificale, appuyèrent généralement Vf'nirers. Parmi ceux qui écrivirent avec le plus de chaleur à Louis Veuillot :
LOUIS \ Kuii.iAyr. 499
(( Teno/ ferme, vous servez la bonne cause », voici M"' de S(\niir, auditeur (le Uotc ; l'abbé d'Alzon, vicaire général de Nimes et fondateur des Assomptionnistcs ; l'abbé .lordany, (jui devint évéque de Fréjus; l'abbé Dauphin, vicaire général de Lyon et supérieur de l'institution d'Oullins; l'abbé Conibalot, l'abbé de Cazalùs ; les abbés Moriceau, VernioUes, Bernard, Bensa, Laurent, et quantité d'autres qui avaient, comme eux, passé par le professorat, ou l'exerçaient encore. De même pour l'ancien état-major laïc du parti catholique. — « Comptez sur notre sympathie », disaient à Y Univers, dans des mesures différentes, MM. de Mallet, de Régnon, Dufresne, Fayet, inspecteur d'Académie, Lallier, Louis Barre, de Guilhermy, de la Gournerie, vSaint-Albin, etc. Bref, cette fois encore, selon le reproche envieux et llattcur de Y Ami de la Religion, Veuillot avait créé un courant.
M ' Dupanloup, en intervenant avec tant d'àpreté et de feu dans la question des classiques, songeait moins, je crois, à combattre la réforme proposée qu'à frapper V Univers. La conduite qu'il tint permet et justifie cette supposition. En même temps qu'il publiait contre le journal un mandement volumineux, très échautié et suivi d'une sentence flétrissante pour des écrivains catholiques, il travaillait à faire ratifier par tout l'épiscopat son acte de guerre. S'il réussissait, V Univers était perdu. La question, dès que ce but fut visible, prit une importance et un caractère particuliers : il y eut lutte entre des évêques, non seulement sur la condition de la presse religieuse, mais sur les droits, en ce point, de l'épiscopat. Et ce n'était là que la surface. Au fond, il s'agissait, pour les uns, d'arrêter le progrès des doctrines romaines, pour les autres, de le développer. Cette polémique, qui constitue un intéressant et grave chapitre de l'histoire ecclésiastique contemporaine, n'eut alors qu'une demi-publicité. Certaines pièces dont on parla beaucoup, restèrent dans les cartons. Louis Veuillot en a publié textuellement plusieurs en 1859 dsinslQ'i Mélanges.
500 1/U IS VEUIl.l.cVr.
J'ai les autres, mais je dois me borner ici à de simples indications.
L'évèque dOrléans était tiop ljal)ile pour dcMuander tout droit aux évèijues d'adhérer à son mandement. La plupart de ccu.v mêmes qui pensaient comme lui auraient refusé de contresigner ses viinlences de langage. Il rédigea une déclaration en <|uatre ailicles brefs et calmes où « les archevêques et évèques soussignés •>, ne voulant pas laisser rroirc à de prrtendues divisions dans l'Épiscopat, déclaraient :
1" Que « les actes épiscopaux ne sont en aucune façon justiciables des journaux ;... »
2" Que « l'emploi dans les écoles secondaires des classiques anciens convenablement choisis, soigneusement expurgés et chrétiennement expliqués, n'est ni mauvais, ni dangereux ;... »
3" Que l'emploi de ces classiques anciens « ne doit pas toutefois être exclusif, mais qu'il est utile d'y joindre, dans la mesure convenable, comme on le fait généralement dans toutes les maisons dirigées par le clergé, l'étude et l'explication des auteurs chrétiens; »
4° Que c'est « aux évêques seuls qu'il ap2)artient, chacun dans leur diocèse respectif, et sans que nuls écrivains ou journalistes aient û cet égard aucun contrôle à exercer, de déterminer dans quelle mesure les auteurs, soit païens, soit chrétiens, doivent êtres employés dans leurs petits séminaires et dans les écoles secondaires confiées à la direction du clergé diocésain... »
Ce texte pris en lui-même devait paraître inollensif ; mais il était de l'évèque d'Orléans, il venait après sa lettre aux professeurs de ses maisons d'éducation, après son mandement et sa sentence contre 17 'n/rer5,' il devait être remis au belliqueux prélat, qui l'enverrait à qui de droit avec ses commentaires, et le publierait quand il le voudrait. Tout cela en faisait une machine de guerre très redoutable. I.e groupe dont M^ Dupanloup était l'épée, s'en promettait
LOUIS VKLlLLur. KOI
mervoille. Quant à lui, ce coup lo constituait, mrme vis-àvis de Konie, le chef de l'épiscopat français.
Louis Veuillot fut averti du danger quelque temps avant que les hostilités fussent ouvertes. A la fin de mars 1852, il reçut du secrétaire particulier de M"' Rousselet, évoque de Séez, ce mot : « Une personne très digne de foi et très puissante, connaissant Testime de Monseigneur pour Vrnivers, a chargé une châtelaine, qui compte aussi des parents très haut placés dans les régions du pouvoir, d'informer le ^rélhi quime formidable opposition se formait (parmi les parlementaires et les gallicans) pour renverser 17 >i/y(?;'.s. On ignore quels sont les moyens qui seront mis en œuvre, mais on compte sur la ruine certaine de votre journal. Monseigneur a pensé qu'il était utile de vous en donner avis. Cette guerre doit, assuret-on, éclater prochainement. » Louis Veuillot remercia M"*^ Rousseiet et attendit sans grand trouble en homme habitué à de tels coups.
Dès ce temps-là , M"' Dupanloup avait toujours sous la main à différents titres : — vicaires généraux titulaires ou honoraires, secrétaires en fonction ou d'occasion, — plusieurs [)rêtres actifs, intelligents, aveuglément dévoués, prêts à faire avec zèle toute besogne qu'il leur donnerait. Il chargea certains d'entre eux d'aller chercher à domicile les signatures épiscopales qui ne viendraient pas sur un simple appel. Les envoyés du prélat ne trouvèrent pas partout l)on accueil, et il leur arriva de montrer plus de passion que d'adresse et de sincérité. Cela, selon les cas et les gens, prêtait matière au rire ou à l'indignation. Le cardinal de lionald fut de ceux qui s'indignèrent. Le vicaire général chargé de conquérirson adhésion, l'ayant manqué àLyon, ])uis à Montbrison, se lança résolument à sa poursuite à travers les montagnes du Forez. Après quatre heures de marche sous le soleil par des chemins montants, sablonneux, malaisés, il rejoignit l'archevêque dans le village où il donnait la confirmation. La réception fut froide et la réponse roide :
:i02 i.<»i is vi:i ii.i ()T.
— Je vois dans coltc Déclnration iino cliose fAclioiise «l un îrrand dant^or, dit lo Cardinal : je rofoso ma siiznaliire. Kt cdHiniclc vicaiicpéncral insistait, lo Cardinal ajoiil.i : l'ardon, je suis pressé, vous pouvez vous retirer (1
Le cardinal (iousset et M"^ I*arisis. (jui avaient palronnr le livre de M. (lannie, rclevrrent en évèqnes le irant rpie leur jetait M"^^' l)npanl(>u[>. I.c cardinal, qui hientùt parlerait à découvert, adressa d'abord à hou nombre d'évéques une ciiTulaireconddeiiliellc. il leiii- disait : " ... J'ai apprisqnc certains mandataires de M' Dupanloup s'étaient présentés de sa part ou en son nom dans divers diocèses, mais j'ignore encore ce qu'ils ont proposé ou sollicité. Je crains que, sous prétexte de prévenir toute désunion dans l'épiscopat, on ait commencé par le fractionner en engageant par des signatures individuelles une partie des évêques à Tinsu des autres, et peut-être dans un but direct d'opposition. Quoi (ju'il en soit de lintention, je prévois que les actes et les démarcbes de M" l'évèque d'Orléans n'auront pas un résultat dont son zèle et sa piété puissent se réjouir. Ce n'est point par de send)lables procédés que l'on arrivera à trancher délinitivement des questions de la nature de celles dont il s'agit en ce moment; et je me permettrai de dire qu'on ne devait pas en faire l'essai. »
Le savant archevêque déclarait ensuite l'acte de M"' Dupanloup blaniAble, regrettable, oublieux de l'autorité du vicaire de Jésus-Christ et propre à diviser l'épiscopat; il ajoutait que la question soulevée par M. l'abbé Caume étant libre, [Tnivers gardait le droit de la discuter.
« Le sentiment d'un évèque, disait-il, quoique manifesté dans un acte officiel, ne peut servir de loi à ceux qui sont étrani^ers à son diocèse: on peut seulement exiger que la règle de conduite qu'il trace à ses diocésains soit respectée tant qu'elle n'est pas improuvée par uneautorité supérieure.
(I) Ce vicaiiv gôiKM-.iI cinii M. 1" ililic T'la<'o. moi't arclio\i'i|iii' ili- lli-nncs H cardinal.
Lons \i:iii.i.uT. :i03
Or, ïl /livr/'s, tout en disciitaiil les opinions deM*-" Dupanloupn'a point blâmé l'acte ofliciel émané de l'autorilé de révrque. » i/éininent prélat accordait que rr///trrs' avait des défauts, qu'on pouvait, par exemple, « lui reprocher d'être trop ardent », tandis que d'autres, « d'ailleurs estimables, ne l'étaient pas assez ». 11 s'écriait ensuite : « Et puis convient-il à un évèque de tendre la main aux ennemis de la religion en dirigeant ses coups contre ceux qui, étant animés d'une foi vive, la défendent courageusement, parce qu'il arrive quelquefois à ceux-ci d'aller trop loin et de ne pas conserver toujours dans la chaleur du combat le moderaynen inciilpatcV lutelœ »? Il terminait par ce trait : « La polémique sur l'usage des classiques n'est plus qu'un prétexte pour plusieurs des adversaires de Vrnivers. On veut faire tomber ce journal parce ([u'il est à la fois plus fort que la plupart des autres journaux religieux et plus zélé pour les doctrines romaines... » Ce mot de la fin fut, pour M"'^ Dupanloup et les siens le mot impardonnable. Il était si vrai!
Le cardinal Gousset avait donné son avis à « des évoques a ; l'archevêque d'Avignon, M"' Debelay, écrivit directement àM-' Dupanloup. Ului dit : « Je ne conteste pas le principe que vous émettez touchant l'autorité des évêques dans l'exercice de leur ministère pastoral ; mais je n'accepte pas la manifestation que vous proposez. » Il établissait ensuite que la Déclaration divisait au lieu d'unir, qu'elle n'était ni canonique, ni juste; que la question des classiques appartenait à la polémique et que M ' d'Orléans avait tort de reprendre, comme il le faisait, une partie de la presse religieuse. Cette lettre, datée du 27 juin, fut communiquée tout de suite à Louis Veuillot, puis envoyée par le prélat lui-même à tous les évèques.
yV^ Parisis jugeant qu'au point où en étaient les choses, des protestations confidentielles ne suffisaient pas, résolut de donner tout haut son avis; il le ht par une lettre adressée à Louis Veuillot avec autorisation de la publier.
r.04 I.Ol IS VEL'IM.OT.
« Dans un moment, lui disait-il, où vous éprouvez pcut- (^tre des dis;?rAces, je sens lo hosuiii devons donner un témoignage d'estime et d'intérêt. >' Il partait de \h pour résumer la question des classiques, indi(jucr la nécessité d'une réforme et icpousseï" avec dédain la Déclaration : « On me (lit (jue vous êtes menacé de je ne sais quelle condamnation et que des démarches sont faites auprès des évoques de France pour (ju'ils s'associent contre vous, à cet acte sévère. Comme il n'a été fait auprès de moi aucune démarche de ce genre, je ne puis savoir ce qui se préparerait à ce sujet que très indirectement, et par je ne sais quelle rumeur publique à laquelle, provisoirement, j'aime mieux ne pas croire. • 11 appréciait cn.suite l'œuvre de VI Hivers, déclarait ses services incomparablemcnl supf'- 7'ieiirs à ses torts, à ses fautes, voyait dans so7i e.ristence îin bien pour la religiomi terminait ainsi :
<< D'ailleurs, qu'avez-vous besoin de mon témoignage après avoir reçu, il y a peu d'années dans des circonstances non moins critiques que celles-ci, des gages si précieux de l'estime et de la satisfaction du l'rince des Pasteurs?
« .Je regarderais la suppression forcée et même la suspension volontaire de votre feuille comme un malheur pour la cause catholique : non, sans doute, que l'Église ait besoin du journalisme, ce qu'il est fort inutile de répéter sans cesse, mais parce que le journalisme catholique est une arme tout à fait adaptée aux nécessités des circonstances vraiment exceptionnelles dans lesquelles nous vivons.
« Aussi ai-jc bien l'espoir que l'orage soulevé contre vous par une réunion de sentiments et d'intérêts que l'on a déjà vus plusieurs fois associés, ne sera pour vous, comme [)ar le passé, qu'une épreuve où vous puiserez une foi plus vive, une prudence plus consommée, une charité plus parfaite.
« Tels sont les vieux et les sentiments dont je me plais i\ vous envoyer l'atiectueuse expression. »
LOLIS VKLil.l.OT. :;u:,
M""' Doney, évôquo de Montauhan, et M-" de Dreux-Brézé , évoque de Moulins, furent aussi du nouibie des prélats qui discutèrent et condamnèrent la Déclaration. Tous deux écrivirent à ce sujet de remarquables mémoires qu'ils communiquèrent à Louis Veuillot et adressèrent à tout l'épiscopat. Celui de W Doney était particulièrement dur. Il accusait M" Dupanloup d'avoir méconnu les règles canoniques, les principes, les convenances et erré quant aux faits.
Un autre membre de l'épiscopat, M"' Depéry, évêque de Gap, donna son opinion sur un ton très différent. Ayant laissé sans réponse deux lettres de W Dupanloup, il en reçut une troisième plus pressante dont il accusa ainsi réception :
« Monseigneur,
<' Je crois en Dieu, créateur de l'univers, mais je ne crois pas à la bonne foi de ceux qui veulent détruire V Univers.
« Je crois en Jésus-Christ qui a établi son Église avec les docteurs chrétiens, et non avec les doctes du paganisme.
« Je crois au Saint-Esprit, qui a parlé par les prophètes, et non par les sibylles.
« Je crois à la communion des Saints, mais je ne veux pas être de celle de la Gazette, du Siècle, des Débats, de la Presse et du Charivari.
« Je crois à la résurrection des morts, mais je crains beaucoup celle des gallicans et des parlementaires.
I Je crois à la vie éternelle, mais je ne veux pas de celle des Champs-Elysées, quelque belle que la fassent les poètes païens.
« C'est-à-dire, Monseigneur, que je suis pour l'adoption des auteurs chrétiens dans une juste proportion, sans renoncer aux chefs-d'œuvre de Rome et d'Athènes soigneusement expurgés de ce qu'ils ont, trop souvent, de contraire aux bonnes mœurs et à la foi catholique.
« J'ai l'honneur d'être avec respect. Monseigneur, " Votre très humble et très obéissant serviteur. «
:.Ofi I <>| is VKI ll.l.or.
La queslion de In n»;(laratioii, iire de la <|iioslion dos rl.iN^iques, la dominait. Il y avait vu<'ri'fi dans r(''|>isco|)at. I.f < aidinal (ioussct jn-cssa le Sainl-Siri;(' de pailcr. Il lui lut conridcntipllement répondu (ju on le ferait. M"' Uu- [taiilonp en sut «jnoUjiK^ chose et s incjuiéta. D'autie paît, [ilusieurs des évù(jues qui lui avaient accorde leui" adhésion, en montraient du regret ou de lembarras. Ils voulaient hien affiniicr l'autorité épiscopale au sujet des classiques etdes journaux, mais ils n'entendaient pasdéplaire au Pape et s'écarter du droit. Quehjucs-uns, en outre, sans aimer beaucoup \'Vj\ivfrs, refusaient de le frapper. L'auteur de la Déclaration, habile tacticien, brusqua la conclusion. Les feuilles parisiennes à sa dévotion, notamment la Gazette de France et le Siècle, annoncèrent bientôt que la grande majorité de l'épiscopat, répondant <i l'appel de W Dupanloup, avait condamné [l'nirers, fpie nolilication oflicielle de l'arrêt venait d'être faite à M. Louis Veuillot et que ri«'n ne serait publié. Voici ce qui s était passé.
In matin des premiers jours d'août. M. labbé Place, reposé de ses courses à la recherche du cardinal de Donald, se présenta chez le rédacteur en chef de Y iriivers. Il ne se donna nullement comme officier de justice chars:é de sig-nitier un arrêt. Il se contenta de dire avec beaucoup d'aménité et un peu d'émotion que son évêque. M" d'Orléans, l'envoyait donner connaissance à M. Veuillot d'une déclaration signée par un certain nombre de prélats à la ^uite (lu mandement contre Vlnivers, déclaration qui, d'après le désir de plusieurs des signataires, ne devait pas être publiée et tellement conlidentielle qu'il ne pouvait en laisser copie. Louis Veuillot répondit qu'il connaissait, sinon la rédaction définitive, au moins les bases de cette décbiration, plusieurs des évoques qui avaient refusé de la signer et quelques-uns de ceux qui lavaient signée, lui en ayant parlé. Il ajouta que tout en attachant à cette pièce une grande importance, il ne pensait pas qu'elle le re-
LdUIS VKUII.I.OT. :i07
gardât spécialciuent, f[uc c'était une all'aire entre évèi|ues. Cela dit, il écouta la lecture que lui lit ^I. IMacc. Il remarqua que le texte définitif ne parlait ni de sa personne, ni du Journal. Le grand-vicaire de M-' Dupanloup lut ensuite les noms des signataires. Louis Veuiilot ne put les retenir tous. Il nota seulement que le nombre n'atteignait point le chilFre donné par les journaux du parti. En etlet, ils avaient parlé de 63, puis de ÔO à 00. Or la liste, outre qu'elle ne portait que kï noms, avouait (|ue plusieurs des signataires avaient, sur tel ou tel article, fait d'expresses réserves. Après lecture, M. l'abbé Place se retira, emportant ses papiers, qui n'avaient passé ni par les mains ni sous les yeux de Louis Veuiilot. Il n'en restait rien pour VUnive7's que des paroles en l'air. Verôa volant.
Entre temps, M-' Dupanloup avait eu connaissance d'un acte dont les pièces lues par JM. Place ne parlaient point : la réponse du cardinal Antonelli, ministre d'État, au cardinal Gousset, laquelle, au nom du Saint-Siège, écartait la Déclaration :
« Sans avoir aucune intention de censure contre qui que ce soit, disait le ministre de Pie L\, il faut bien remarquer, dans l'intérêt de la vérité, qu'il y a un point de la plus grave importance pour les évoques et que Votre Éminence a signalé fort à propos : C'est la nécessité de conformer aux règles et coutumes établies par l'Église la nature et la forme des actes émanant du corps épiscopal; sans quoi, on court un trop grand danger de rompre l'unité si nécessaire d'esprit et d'action, même dans les démarches par lesquelles on pourrait quelquefois chercher ardemment à l'établir.
« La force de cette observation foiidamentale et des autres que Votre Éminence a si bien appliquées en cas présent, fait pressentir l'intluence qu'elle a dû avoir pour arrêter la marche d'une atiaire aussi grave du côté des parties qui y étaient intéressées, que grosse de conséquences déplorahles par suite de la manière dont elle avait été engagée.
OK LOUIS VEl II.LOT.
« Maintenant, grAce au />i7;'/iy>/v/rA';// auquel s'est déridé Ir prrsonnaf/r qui avait le principal rôle dans cette discussion, il .semble ([u il y a lieu de la considérer désorn)ais comme assoupie, et que, dAs lors, l'intervention supième dont parlait Votre Kniinence à la (in de la lettre di»iil elle a hieii voulu nriioiiorei'. a rrsat' drlrc nrcfs-
(« Km applainlissaul luiulrinmt à 1 inti'iét (jue Votre Kminence a attaché à cette allairc, et (ju'elle a fait servir, avec un zèle et une sagesse admirables, à atteindre un but iilrinrinenl conforme (lUx vues <ht Sdint-Siège, je suis, etc. "
C'était la condamnation formelle des agissements de M"'' Dupanloup. Il ch perdit un peu de son influence sur plusieurs des évê(]ues (jui d'ordinaire le suivaient: par contre, son hostilité coniveX L nivers s'en accrut. Pouvaitil lui pardonner d'échapper à ses coups (1 1?
La question de la Déclaration était réglée; mais la (|uestion des classiques restait pendante. Le plus sage pour II /u vers eût été delà laisser dormir. Louis Veuillot y songea. La thèse était bonne, l'opinion en était saisie; ou la reprendrait plus tard. Oui, il fallait se taire. Il semble à distance que ce lût facile; c'était, au contraire, très difticile. Un journal n'est pas seul sur le terrain où il manœuvre. U y trouve des ennemis et des alliés dont il doit tenir compte. Pour arrêter ceux-là et remplir envers ceux-ci son devoir, il est souvent forcé à des polémiques qu'il préférerait éviter. Et puis le journaliste a généralement comme tout homme, les défauts de se» qualités. Combattant intrépide, il aime le combat et il lui
(1) L'évt'quo de Monlauban, M^ Doney, dansun inf-moire communiqui^ aux évi^quf^s, démontia que Mf" Dupanloup avait fait un acte irrépulier et >:in.s nulle valeur on cliar.îreant un de ses grands-vicaires de signifier un }>ivtendu arivt à M. Louis Veuillot. Les droits, disait-il que l'évt'que dOilfans peut e.xercer dans son diocèse sur ses diocésains ne s'cten- <I"^nt p;is ailleurs. Il a eu tort de l'oublier.
LOUIS VEUII.I.OT. ,0',)
arrive de le juger obligatoire quand il pourrait être évité. Ce fut le cas de Vf/iivers. Les catholiques aniis des païens ne s'endormaient pas. Loin de là, ils continuaient la lutte avec d'autant plus de passion que leur chef avait éprouvé un échec. Mis sans cesse en cause, accusé dans ses intentions comme dans ses opinions, Ylnirers se défendit et attaqua. Peut-on se bien défendre toujours sans attaquer quelquefois? Les modérés, ou plutôt ceux qui croyaient l'être, demandèrent le silence, et comme la voix de Louis Veuillot dominait les autres, ce fut surtout à lui qu'on s'adressa. Le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, qui, au début, avait pris une attitude mitoyenne, pressa le rédacteur en chef de Y Univers et même le somma de se taire. Le ton du prélat était d'un adversaire plus que d'un neutre. Louis Veuillot en fut blessé et publia l'avertissement cardinalice, en le faisant suivre de cette déclaration : « Nous avons soumis notre réponse à l'éminent Cardinal et c'est de lui-même que nous voulons avoir la permission de la mettre sous les yeux du public. » Elle était respectueuse et très forte, cette réponse, M^'' Donnet, comprenant qu'il n'avait aucun intérêt à la faire lire, répondit en substance : — Vous êtes libre de publier ou de ne pas publier; seulement je vous préviens que si vous publiez, je frapperai votre journal. Louis Veuillot garda son travail en portefeuille et la polémique continua. Mais bientôt un autre prince de l'Église, le cardinal de Bonald, sans condamner l'Univers, qu'il aimait, se prononça contre la thèse de l'abbé Gaume et défendit de rien innover dans les maisons d'éducation de son diocèse. C'est à Boulogne-sur-Mer, près de M^ Parisis, que Louis Veuillot connut la décision de l'éminent archevêque de Lyon; il annonça aussitôt dans l'Univers, par une lettre adressée à du Lac, que, pour lui, le moment de cesser la polémique était venu : « Usant avec mesure, disait-il, d'un droit qui n'a pas été contesté sérieusement, nous avons soutenu, dans la question des classiques, une
UIO I.Ol'IS VKLIM.nr
opinion déjà autorisée par les siilTrages dr plusieurs 11luslrcs aichcvrfjues et év6(|uos. fl qui, je l'avoin', consei'vo à mes yeux toute sa valeur. Cependant une dissidence si grave se manifeste aujourd'hui, que la prudence et le respect nous font égalcnu'nt un devoir de nous rotirci'du débat. Kntrc S. Km. le cardinal (ioussct ot S. Ém. le cardinal de Houald, qui ont ex[)rimr publiquement des .sentiments contraires, nous n'avons rien à dire, rien à proposer. Si ([iielcpie chose est à décider, TK^flise décidera. Notre rôle est d attendre et de nous taire ; c'est commencer d'obéir. Donnons cet exemple, dût-il ne pas être imité... »
Du Lac lit suivre la lettre du rédacteur en chef, d'une note où il déclarait que la polémicjue étant close, Vl/iivers se tairait, bien (ju'il eût promis d'en parler, sur de récents écrits de l'abbé Valroger, du P. Cahours, de l'abbé Landri(»t. Il terminait par ce trait de ]K)h''mistc irrité : (( Ouanf au.\ articles publif-s depuis huit jours «lans VA))ii de 1(1 Religion, par M. (.ha ries de Hiancey et par le P. Chastel. et dans la (iazet/r de France, par .M. Lavigerie. nous n'avons jamais cru (ju'il fût nécessaire de s'en occuperai i. ))
Cette retraite ne donna pas la paix à \ Inivers. On continua de le harceler. Il sut carder le silence. Et quand le débat re])rit, ce fut dans d'autres conditions.
Au total, la lutte avait profité à ceux qu'elle devait tuer. La (jucstion des classiques restait indécise mais libre: la Déclaration, bien que M"' Dupanloup l'eût adoucie, neutralisée, voilée, atin qu'elle passât sans être tout de suite reconnue, avait échoué. La retraite de Louis Veuillot n'étant pas un abandon, ne fAcha point ses amis, et comme elh' promettait la paix, elle contenta les modérés. Ce fut un succès. — " J'ai enfin le prix de sagesse, disait en souriant mon frère. ■> Mais quelle colère de l'autre côté! Et quelle soif de revanche!
(1) l'iihcvs du î octobre IS-VJ.
i.oi is \i:i ii.Lor. :iii
dette aH'ciire n'apprit à peisoniie ((ii'il y avait des divisions dans IV'piscopat, — on le savait déjà; — mais elle y montra sur les questions pendantes, à côté d'une majorité indécise, deux groupes l)ien tranchés : celui dont M^'' Dupanloup était l'homme d'action, • sinon le chef accepté de tous, et celui dont Ylnivers avait l'appui. Le premier signa tout de suite la Déclaration. On y voyait le cardinal .Mathieu, archevêque de Besançon; M^'Sibour archevêque de Paris ; les archevêques d'Aix, de Rouen, de Toulouse, les évêques de Troyes, de Carcassonne, de Pamiers, de Montpellier, d'Évreux, d'Autun, de Saint-Flour. Ceux-là étaient les dévoués et attirèrent les autres.
Dans le groupe opposé, je nomme ceux qui prirent ouvertement part à la polémique : le cardinal Gousset archevêque de Reims, iM'-' Debelay, archevêque d'Avignon, les évêques d'Arras, de Montauban, de Gap, de Moulins. Après eux, vinrent les évêques de Poitiers i^l, deSéez, de Beauvais, de Tarbes, de Strasbourg, d'Amiens, de Châlons, de Digne, d'xVngoulême.
Ce grave débat eut de l'écho au dehors. M^' Dupanloup, qui déjà voulait étendre partout son autorité, avait envoyé la Déclaration à beaucoup d'évêques étrangers. Le correspondant de Vl'niiers, à New- York, Henry de Courcy, écrivait le 7 septeml)re à Louis Veuillot : « Vous ai-je dit que M'-' d'Orléans a adressé sa déclaration à larchevêque de New-York en lui demandant son approbation? Celui-ci n'a pas répondu. » Louis Veuillot n'avait écrit à 2)ersonne, mais on l'aimait au loin comme en France, comme à Rome. .Vussi rerutil de tous lieux des encouragements et des félicitations.
(I) .M-' l'io n'allait pas aussi loin que Vl'nirfr.s sur la <iucstion des classi(iues, mais il était très net contie la I)éclaiation.