‹ Louis VeuillotChapitre 65 sur 73 · DEUILS · texte numérisé non relu

DEUILS

Au plus foi't des luttes de 1852 une très douloureuse épreuve atteignit Louis Veuillot : la mort entra chez lui. Elle prit la dernière de ses cinq petites filles, Thérèse, une entant de dix mois. Cette mort fut presque subite. Je cite une page inédite de mon frère :

« ...Cette petite est venue la cinquième. Sa mort fut notre premier chagrin. Elle fut comme une annonce d'une première menace de la vie, qui jusque-là, à travers ses ombres, ses inquiétudes et ses labeurs, n'avait pas laissé de me sourire.

« Thérèse était filleule de Donoso Cortès, avec lequel je m'étais lié d'une forte amitié, et d'une Petite Sœur des Pauvres, supérieure d'une maison de Paris. Je l'avais mise à la campagne avec sa mère et ses sœurs, à Vitry-sur- Seine. Sa mère m'écrivit de venir très vite, que Thérèse était malade, et que peut-être j'arriverais trop tard. Quand j'arrivai, mon enfant était morte. Je n'ai jamais su de quel mal. On avait consulté un médecin qui passait; il avait donné un remède, elle avait expiré dans la jiuit. Je n'ai pu retrouver le médecin. Peut-être que cet homme m'a tué ma fille pour cin({ francs. .Ma pauvre Mathihle, seule à Vitry, eut heureusement une compagne pour l'assister dans cette rencontre douloureuse. Auprès d'elle, quand mon enfant fut prise, se trouvaient en visite une dame de nos

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:;\i LOUIS VEIILLOT.

amies avec ses tl«'ux filles; elles restèrent, cl, grAco à leur cli;irit('', ollo no se trouva j)as seul»' dans ces Icri-ililcsinstauts. Celte dame était .M"" Mallac, bello-strui- d'un de mes anciens et chers amis. Depuis elle est entrée au Sacré- Cd'urot se trouvait Supérieure à Metz au mouMut dusièçe, où l'on dit (ju'elle a fait des miracles. Ses deux lilles ont pris le voile avec elle ; lune, .lo.sé})hine, est morte en odeur de sainteté; l'autre vient de mouiir dans des dispositions aussi belles. »

Plusieurs des lettres que mon frère écrivit sur la mort de son enfant me sont revenues, .le donne celle qu'il adressa au baron Félix de Faviers, l'un des amis qui figurent dans Çà et là :

« Nous venons de perdre une de nos petites filles : c'est Thérèse, la dernière, que le bon Dieu a appelée. Cette chère |)etite qui venait si bien, et qui semblait la plus florissante de toutes, n'a presque pas été malade : après une légère indisposition d'un jour à peine, et (jui n avait pas même paru exiger qu'on me prévint, des convulsions sont venues, et l'ange a pris son vol. Je n'étais pas là. J'ai appris au même instant sa maladie et sa mort. Ma femme a tout le courage que donne la foi, et moi toute la douleur (jue fait éprouver le péché. Oh! comme je sais que Dieu est juste, et combien je le trouve miséricordieux encore ! Vous et votre chère Adine, mon bon Félix, priez pour nous, pour moi surtout. Ma femme n'est qu'éprouvée, je suis puni... Adieu, mou cher ami. Que le saint nom de Dieu soit béni toujours et que sa sainte volonté soit faite! Je vous embrasse (1 1. »

<( Que sa sainte volonté soit faite ! » Cette parole du chrétien éprouvé, Louis Veuillot aurait bientôt à la prononcer de nouveau, et dans des conditions autrement douloureuses. Voici la suite des pages intimes où il rappelait la mort de Thérèse :

(1) Lettre (kl lit juillet lf02. Tliôrèse olait morto la veille.

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u Ma chère Mathilde elle-mrine n'avait plus que peu de jours à vivre. Elle était enceinte de Madeleine, notre siviènic enfant, ([uand mourutTliérèse. Ses couches lurent laborieuses. Une péritonite se déclara et presque tout de suite annon(;aune issue fatale. Le matin du deuxième jour, le médecin me déclara qu'il craignait tout et me dit : Faiteslui recevoir les derniers sacrements. Je dus la préparer et je lui dis que j'avais été prévenir son confesseur et qu'il allait lui apporter le bon Dieu. — Quel bonheur, me ditelle, (juoi! Dieu viendrait ici I — Sur-le-champ, elle appela ses servantes : « Préparez tout : le bon Dieu va venir », .l'étais plus mort que vif ; elle ne songeait qu'à la visite de Dieu.

« Le prêtre (c'était l'abbé Laine) la confessa, l'exhorta, lui donna la sainte conmiunion et ensuite l'administra, Elle présida à toute la cérémonie, répondit à toutes les prières, comme s'il se fût agi d'une autre, malgré ses douleurs qui étaient cruelles. Lorsque le prêtre se fut retiré, ses forces baissèrent subitement. Elle me fit signe d'approcher. — « Louis, tu es un bon chrétien, tu sais qu il ne faut pas me tromper. Je ne savais pas qu'on dût m'administrer. Suis-je donc si malade? Parle-moi comme il faut parler aune Ame chrétienne. » Je lui dis que le médecin était fort inquiet, qu il m'en avait lui-même averti. — »< A ton trouble, je vois bien que c'est sérieux. Que veux-tu? Bénissons le bon Dieu !... Toi sans doute, tu pourras te... remarier... Ce sont mes pauvres petites filles... » Je voulus la rassurer au moins sur ce point, et je lui dis qu'en tout cas, nos filles n'auraient point d'autre mère. J'éprouvai une sorte de joie à faire ce serment.

« Alors elle demanda un petit crucifix de cuivre que Bussierre m'avait rapporté de Rome après l'avoir fait indulgencier par le Pape pour la bonne mort. Celui-là, dit-elle, pas un autre. — Mon bon Louis le fera réindulgencier. Elle ajouta plusieurs choses pleines de tendresses et de bonté. Ses paroles étaient entrecoupées, mais claires et de

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bon sens. Pas une plainte. J'admirais ce courage et cette grandoiir si simple eu face de la mort. Comme je lui lisais quelque passage de la vie de sainte Françoise Romaine, parBussiene,(juenous aimions tous deux, elle dit: « Pauvre Sainte ! elle a plus souffert «pie moi, et elle ne l'a pas tant mérité. » Ce furent à peu près ses dernières paroles. Ses yeu\ se voilèrent, elle entra eu agonie. Je le reconnus parce que j'avais vu mourir mon père. F^Ue eut quelques moments de délire, et je vis qu'elle pensait encore à moi, (juoiqn'elle ne me reconnût plus. — Éloignez les enfants. l)i(es-leur de ne pas faire de bruit pour ne pas déranger Monsieur. J'étais à genoux auprès du lit, la bouche sur sa main. Mon frère qui était là me dit : Ferme-lui les yeux!

« C'est dansées momenfs-là (jue la mémoire eommence d'être implacable, et que le juste est vengé même des torts qu'il a pardonnes, môme de ceux qui lui sont restés inconnus. Je sentais sur ma tète les charbons ardents de la justice divine et je me reprochais amèrement des torts qui m'avaient semblé légers. Ma consolation était de contempler le clément visage de cette sainte. Mais j'avais fermé pourjamais les seuls yeux qui ne m'eussent regardé qu'avec une émotion d'amour pur et parfait. C'est pourquoi l'homme sera attaché à sa femme, et ils ne seront tous deux qu'une même chair.

i. Et elle fut mon unique épouse devant Dieu et devant les hommes, et c'est en toute vérité que j'ai écrit sur sa tombe ces paroles du chapitre de la femme forte : So?i mari s'est levr et il l'a lotir e.

« Il y a de cela vingt ans. Durant vingt ans j'ai médité les grandeurs et les douleurs d'une humble femme chrétienne :

« Fne innocente et une recluse, puis une autre virginité et une autre réclusion dans les labeurs de l'épouse et de la mère, le soin des enfants, le soin et le souci des serviteurs, le partage de toutes les peines et de tous les travaux de l'homme, le soin plus spécial des tombeaux qui n'ont pas

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de plus fidèle gardien. Puis le veuvage, puis la mort. Quelle dure cliaine de toute la vie et que le devoir est grand envers cet être faible et affligé ! On a pourtant le courage d'y manquer. Il y a des hommes assez méchants pour songer à lui ôter le christianisme, seul appui qui sache ne lui manquer jamais »

A la suite de ces pages viennent des notes écrites plus tard et qui indiquent le complément que mon frère voulait leur donner :

« — Veuvage. — Élise-Eugène. — Mort de Marie et de ses sœurs. — Mort d'x\nnette. — Mort de ma mère. — Luce en religion. — Agnès mariée.

« Ce sont les choses de ma vie et de la vie. Les diverses écoles où m'a mis Dieu, et sans lesquelles je ne saurais pas la vie. »

Déjà souffrant, il aimait à se plonger dans ces souvenirs à la fois très tristes et très doux; il relisait les lettres qu'il avait reçues aux jours des grandes épreuves et aux jours heureux; il en détruisait, il mettait les autresen ordre, les annotait et se promettait de faire un dernier livre qu'il intitulerait « Choses de la vie ». Il en a seulement écrit quelques pages détachées... J'aurai à revenir sur ce sujet, .le dois m'en tenir maintenant à la mort de Mathilde. Je viens de citer ce qu'en disait Louis Veuillot plus de vingt ans après. J'ajoute à cette page si simple et si poignante deux des nombreuses lettres qu'il écrivit au moment même où ce terrible coup le frappa. Celle-ci est adressée à M. de (>uverville :

X Dieu a récompensé une sainte qui avait gagné sa couronne, et puni un pauvre pécheur : il faut courber la tête, adorer et se convertir. Quand j'ai annoncé à ma chère femme qu'elle était bien près de quitter la vie, ellealevé les yeux au ciel, et sans se permettre de verser une larme sur ses cinq petites filles, ni sur elle-même, elle a dit : Que la volonté de Dieu soit fuite. Voilà ce qu'il faut que j'apprenne à dire; c'est la grâce que mes amis doivent

MH l.(tl IS VKril.l.oi.

(Jrni.'uiilcr pour moi. Hicn no peut un- loiisoI» r; iii.iis hicn, qui riM()[)o toujours en père, daigne me foililioi-. Il m'entoure dr compassion, de secours; il m'éclaire à cette lumière sereine «'I vive (ju'il a mise, pour (pii s.iit voir, dans les mains fécondes de la mort. Mon frère est prés do moi ; je pouvais tout attendre de sa tendresse, et elle me montre des trésors dont je suis presque surpris. Ma si ourse dévoue pour élever mes enfants, (|ui retrouveront on elle presque leur more. Mes .ulvoisaiics d'un instant viennont se réconcilier sur ce tombeau qui exhale la paix. M. de Montalemhert nia écrit deux fois avec un sentiment do compassion fiaternclle qui honore bien son c(our et dont le mien est |)rofondément touché. Je serais consolésije pouvaisTélre. Mais que Dieu veuille accroître ma force et qu'il me laisse ma douleur, que sa sainte volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Après tout, sa volonté est que nous nous sauvions. Un tel résultat ne nous permet pas de disputer contre lui les moyens qu'il enq)loie et les chemins ([u'il indi(jue.,. \ . »

A A/"'*' la comtesse de Montsaulnin.

<( .le vous envoie des images et je ne doute pas de la douloureuse affection avec laquelle vous recevrez celle-ci. J'espère que vous voudrez bien vous charger de les distribuer en demandant des prières pour la bonne et regrettée créature dont elles consacrent le souvenir.

<( Rien n'est changé dans ma situation. Je prends mieux le dessus sans être moins affligé. Cette plaie dont vous connaissez le venin ne se fermera pas de sitôt. Eugène et Klise sont admirables. Cette chère Élise porte ses fonctions de mère avec un courage, une douceur, une force que je bénis. Leurs soins à tous deux et leur charité pour moi dépassent tout ce que l'on peut croire. Que je se-

ili l.oUrc du ;.'9 nov<'iiibre IJSTci. r.„ /..^y-. ,/,./-„, -, t. V. p. 1»C

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rais lieureux dans ma douleur, si J'avais su aimer ainsi!

« .l'ai repris mes occupations, j'ai doublement besoin de travailler, et je m'y mettrai avec ardeur si je conserve la santé du corps comme celle de Tàme, car au milieu de ce naufrage. Dieu veut bien me laisser une force sur laquelle je ne comptais pas. Sa main bienfaisante me frappe moins qu'elle ne m'enchaîne; je sens qu'il me veut tout à lui ; qu'importe donc la meurtrissure de mes liens (1)? «

.le m'en tiens à ces deux lettres, elles suffisent à montrer l'étal d'Ame où était Louis Veuillot, quelles furent ses résolutions, quel secours, quelle force sa foi lui donna. .l'ai cité vingt lettres semblables dans la Correspondance : j'aurais pu en citer davantage. Ce fut une sorte de consolation pour lui de répondre à tous les amis connus ou inconnus qui lui écrivirent alors. Il avait besoin qu'on lui parlât de Mathilde et besoin aussi de mettre en lumière ses qualités, d'honorer ses vertus. Je viens de relire beaucoup des lettres qu'il reçut. Toutes sont touchantes et bien profondément chrétiennes. Les militants de marque, prêtres et laïcs, qui toujours avaient été de son côté, furent prompts à lui écrire. Ils aimaient l'homme autant que le combattant et s'associaient de plein cœur à tout ce qui le touchait. D'autres, dont il se trouvait maintenant séparé, s'empressèrent aussi de lui donner un témoignage d'allcction. Montalcmbert fut de ce nombre et le premier. Voici sa lettre :

« Mon cher Monsieur Veuillot,

« Malgré tout ce ([ui nous sépare en ce moment, vous ne sauriez douter de la profonde et fraternelle compassion que m'inspire votre malheur. Il a plu au Seigneur de vous intliger la plus cruelle épreuve qui puisse atteindre un chrétien ici-bas. Mais il lui a plu aussi de vous

(1) Lottri'dii !•' décembre Woi. Correspondance, t. VI, p. 14.

;,-20 I ni is \|,l ll.i.ur.

donner d'avance la force et la consolation qu'il réserve aux soldais intrépides de sa cause. Bien «les voix vont lui demander d'étendre sa droite sur vos pauvres enfants et dinonder de ses grâces votre <M'iir désole. Vous me periiiottroz d'y joindre la mienne et de vous oll'rir comme autrefois et plus qu«' jamais l'assurance de ma cordiale sympathie.

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