I.OUIS VKUII.LOT. :i
et qui vous mènera ainsi dans la m«''me patrie! Mes entants, alisents dans cet instant, seront et bien occupes de vous, et ]>icn aftligés avec vous. Ne doutez, je vous en prie, ni de leui' sympathie ni de la mienne, et croyez à l'union de nos prières. Puissent-elles vous être utiles!
« C'"'* de GoNTAiT-BiRox, née Rohan-Chabot.
'• 2ô iiovoiiiliiv. ••
L'auteur du Ri'cil iVuiie sœur. M'"" Craven, née Pauline de la Ferronnays, n'aimait pas non plus la politique de Louis Veuillot, mais elle aimait son talent et son caractère, voici sa lettre :
« Naiilos, 18 docembro IN.")-,'.
« C'est par les journaux, qui nous parviennent bien tardivement ici, que je viens d'apprendre. Monsieur, l'affreux malheur qui vous a frappé depuis que j'ai cjuitté Paris. — Je ne puis résister au besoin de vous dire à quel point j'y prends part. Mon mari me charge bien instamment aussi de vous exprimer sa sincère et profonde sympathie. Tous les deux, cependant, nous hésitions à vous écrire, car il y a des momentsoùune lettre vient douloureusement troubler le repos et le silence dont on a besoin. — Mais je me souviens aussi que dans mes peines, il m'a toujours été doux de recevoir de mes amis l'assuj-ance qu'ils pensaient à moi et qu'ils priaient avec moi. — Je trouvais consolant de m'entendre dire par eux que, tout en pleurant, j'avais de grandes raisons de me réjouir. — Grâce à Dieu, cette bonne parole qui aide à porter les plus lourdes croix, je puis vous la dire à mon tour, et l'ineffable consolation qu'elle renferme, vous l'aurez sentie mieux qu'un autre. — Toutcequeje puisdehianderàDieuc'estdevousla conserver toujours, telle qu'il permet si souvent qu'on la ressente au premier moment. Je sais trop que plus tard, quand il faut recommencer à vivre, on se sent plus faible. — Mais Dieu
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VOUS soutiendra et la vue de voscnlants qui a,i,\t;rav(' peutôtre en ce moment votre douleur, vous sera, j'aime à le penser, une consolation que chaque année vous fera mieux sentir. — Pardonnez-moi, Monsieur, cette lettre, si au lieu de vous faire du l)ien, elle vous importune. J'ai tant perdu et tant souli'ert dans ma vie, cjuil me semble avoir un droit que tous n'ont pas de venir dire à ceux qui soutfrent que je les plains, que je les com])rends. — Que ce soit mon excuse, si j'en ai besoin pour cette triste marque de souvenir qu'il m'eût trop coûté de ne pas vous donner.
« Pauline Gravex. »
La liasse contient deux lettres de Théodore de Bussierre. Je donne la seconde :
« Mon bien-aimé Louis, jai reçu votre bonne lettre: c'est une grande consolation pour moi d'avoir eu quelque part aux dernières pensées de votre chère et sainte femme. J'ose espérer quelle ne m'oublie pas auprès du bon Dieu et lui demandera pour moi grâce et pardon. Je rends grâces à Dieu, mon Louis, de vous entourer de tant d'affection, vous et vos pauvres enfants; je reconnais Eugène et votre so'ur au dévouement et à la tendresse qu'ils vous témoignent, je regrette de ne pouvoir partager avec eux une tâche qui serait chère à mon cœur. C'est vous dire, bien cher ami, que je saisis avec amour l'espoir que vous me donnez de venir à Heichshoffen au printemps. Nous y serons seuls, la vie réglée que nous menons a quelque chose d'un peu monastique, nous prierons et nous pleurerons avec vous, et nous vous préparerons une cellule dans laquelle vous vous retirerez lorsque vous éprouverez le besoin d'être seul.
« J'ai reçu avant-hier des lettres de ma mère et de ma lille,jeleur avais fait part de votre malheur; elles me chargent toutes deux de vous exprimer leur profonde sympathie; elles sont bien occupées de vous et de vos chères
petites. Lecuréetral)bé de Heichsholïcn se rappellent également à votre souvenir; ils ne vous oublient ni vous ni votre femme aux Mémentos de la Messe. Quant à Octavie (1), elle vous applique tous les jours ses petites dévotions particulières et je vous assure qu'elle y met de la ferveur.
« Si cela m'est possible, j'irai passer dans le courant de l'hiver quelques jours à Paris, j'ai bien besoin de vous revoir et de vous dire de vive voix à quel point je vous aime et vous plains. Adieu, mon Louis, je vous serre sur mon cœur; que Dieu soit avec vous et avec ceux qui vous entourent!
« Votre Théodore.
•- Reichsholïen, 7) décemlire l<srj2. »
Je termine par la lettre d'un compagnon des premières luttes, que certaines idées philosophiques et plus ou moins socialistes devaient entamer et que l'on perdit de vue.
« Mon cher et honorable ami,
« J'apprends ce matin par V Univers le brisement de votre vie et de votre âme. Aucun de vos nombreux amis ne sentira et ne partagera plus vivement que moi votre douleur d'époux et de père. En lisant les tristes lignes de votre journal, j'en ai ressenti le coup si avant, et je me suis uni à vous de si près, que je puis dire avoir souffert en vous personnellement.
« Je vous demande la faveur d'aller m "agenouiller sur la tombe de la sainte épouse que vous pleurez, avec vos autres amis plus dignes que moi de prier pour elle. Je vous serre la main avec une douloureuse tendresse.
« Romain Cornut. »
Maintenant, je remets dans nos papiers de famille toutes
(li M°" de Bussierre.
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ces lotlics (le [in'^tres dévoués, deieliijfieuv et de leliuieuses, de vieux amis, d'amis, déjà anciens, frères d'armes des prcmicis combats, d'amis nouveaux et de femmes chrétiennes. Tous, en lui aflinnant leur sympathie, lui furent secourahles.
l>ans le dernier chapitre du premier volume de la Vie de Louis Veuillot, celui où j'ai raconté son mariage, j'ai cité les pages de Çà et là où mon frère, s'appelant » Sylvestre » et appelant Mathilde < Marianne », montre déjeunes époux faisant leur voyage de noces et rappelle, sans manquer à la vérité, mais en y mêlant un peu de littérature, leurs entretiens. Voici de ce même chapitre deux pages dont je n'ai pas voulu assombrir les temps heureux.
Sylvestre et Marianne, — non, Louis et Mathilde. — vont (juitter Chamounix , ils sortent de l'église, et se donnant le bras, se serrant la main, ils font une promenade, qui fi^ la plus douce de ce voyage enchanté. Kcoutez ce dialogue, où la forme donne plus de grâce au fond, mais sans y rien changer,
« Nous bénissions Dieu de ces heures amies. Nous nous lappelions notre passé commun, encore si court et déjà plein de tant de joies. — Nos joies se pressaient pour passer vite! — Mais, dans l'ignorance de l'avenir, nous admirions comme Dieu distribuait ses bienfaits d une main libérale à deux créatures qui n'avaient rien fait pour lui.
.. Nous nous disions que nous n'avions pas connu et pas même imaginé la félicité des voyages, mais que toutes ces beautés n'étaient si belles que de la plénitude de nos cteurs. Nous parlions de notre foyer paisible où nous allions rentrer, riches de ce premier trésor de souvenirs amassé à nous deux et que nous saurions dépenser longtemps.
« Et comme cette àme charmante ne demeurait jamais éloignée de Dieu, et que tout l'y ramenait invinciblement.
LOnS VKIILI.OT. ;i2T
lu joie, je le savais déjà, la douleur, je l'ai su : « Mon ami, (( me dit-elle, une préoccupation se mêle pourtant à mon « bonheur. Ce n'est pas la crainte qu'il dure peu : Dieu « fera sa volonté très sainte. Ce que je crains, c'est que « nous no devenions inurarts.
u Que pourrions-nous faire pour nous assurer contre « nou?-mèmes, pour ne pas tomber dans la tiédeur de la « reconnaissance et dans la lang-ueur de la foi ? Mon àme « ne s'élance pas comme je le voudrais aux pieds de ce « maître si bon, qui a pris tant de soin de moi et qui a « voulu que j'eusse le ravissement d'adorer, d'admirer et « d'aimer ! » En ce moment sonnait V Angélus.
« Il sonna doucement, lentement, longuement. Nous tombâmes à genoux. La cloche avait je ne sais quelle voix plaintive et brisée. Je ne sais quel mouvement de mon cœur m'inclina soudain à la défiance du bonheur et de la vie. Une tristesse sereine, mais profonde, vint voiler toutes les magnificences et toutes les délices de ce beau jour.
« Non, repris-je, continuant la pensée de ma prière, non, « Tâme ne se trompe pas dans les inquiétudes que lui com- « munique la joie humaine! Elle craint avec raison de (( prendre goût à ces ivresses et de s'y endormir. Elle veut « prétendre plus haut. Je n'ose demander à Dieu des '( épreuves; mais, toutefois, que sa volonté soit faite. Et ^< quand ce rayon de soleil qui dore à présent ma vie, « devra s'éteindre, j'y consens.
« Et moi, dit-elle à son tour, moi, <lans mon bonheur, • d'avance je remercie Dieu des douleurs qu'il m'enverra. (( Comme je reçois de Lui les biens, je proteste que je veux « aussi recevoir les maux ; je crois fermement qu'il me les « enverra par un conseil de son amour. 0 Seigneur .Jésus, « qui nous avez aimés jusqu'à la mort de la croix, faites, à « travers ces fleurs et ces délices où nous passons, faites que
r,2H l.nl l> NKIILLOT.
<■ nous aimions le clieniin du Calvaire ot le pied de la « rroix ! »
Nos mains se pressèrent et nous i:ard.\mes le silence, .le vois le lion, je me rappelle, j'entends l'accent. De tous les incidents du voyai,'e, c'est le seul dont je n'ai rien oublié. Tout le soleil est évanoui, tous les parfums sont envolés, et tous les bruits joyeux sont lombes dans l'éternel silence; et la cloche même qui accompagnait notre prière ne sonnera plus.
■ Si je retournais à Chamounix, je ne reconnaîtrais que la place du chemin et la toiiile d'herbe où elle ploya les :;enoux, et je n'y voudrais retourner que pour voiiet baiser cette place. Non, mon Dieu, mon bon et juste Maître, non, je ne pleurerais pas, et, si je pleurais, mes larmes ne vous accuseraient pasi Je n'ai jamais i,i;noré vos miséricordes, dans vos chAtiments j'ai toujoure senti votre auidur.
« Ce que vous m'aviez donné pour le temps, a passé comme le temps. Qu'importe que ces fleurs aient péri, que ces chansons soient éteintes, qu';\ ce .soleil brillant ait succédé cette ombre.
' Ce que vous m'avez donné pour l'éternité, je le possède encore quoique je ne le voie plus... >
Élise et moi, nous vînmes demeurer avec Louis. Déjà .\rthur MurcLer, jeune frère de Mathilde, habitait chez mon frère. Il y resta. Étudiant en médecine, il avait renoncé à celte carrière, après une séance de dissection ou d'opération, et était entré à l'École des Chartes, d'où il sortit archiviste-paléographe. C'était un intelligent et aimable jeune homme, bon chrétien, causant bien et très attaché à son beau-frère. Celui-ci l'aimait beaucoup. Sa compagnie nous était précieuse à tous. Kntouré de cœurs dévoués, absolument tranquille sur sa maison et ses enfants, confiés
LOUIS VKUII.LOT. 52!)
avec pleins pouvoirs à la sollicitude de notre sœur, Louis se remit à i'o'uvre, très résolu à comjjattre vigoureusement l'ennemi et très désireux de n'avoir plus de polémiques personnelles avec des catholiques.
Il avait trente-neuf ans. Déjà il comptait quinze ans de service sous le drapeau de Jésus-Christ. L'homme, l'écrivain, le soldat de l'Église était complet. Il avait marqué sa place, montré sa force sur tous les terrains où le chrétien qui tient ferme une bonne plume peut livrer le bon combat. Lt bien qu'il n'eût pas cherché la gloire, il avait servi Dieu avec tant d'éclat, de fruit et d'amour qu'elle lui était venue.
LOLIS VELILI.OT. — T. II. 34
CIIAPITIIE \\
LA PRKSSE RKLIGIEUSE LAÏQUE. UN LIVRE DE DOXOSO POR- TÉS. ATTAOLES DE l'aURK (;ADUEL, VICAIRE GÉNÉRAL
DORLÉAXS. — RÉPONSK DE LOUIS VEUILLOT. APPKL DE
M. GADUEL A LAUTORITÉ DE l'aRCHEVÊQUE DE PARIS.
CONDAMNATION DE L'iMyEHS ET DE LOUIS VEUILLOT. — AP- PEL DE LOUIS VEUILLOT AU PAPE. INTERVENTIONS ÉPISCO-
PALES. — LOUIS VEUILLOT A ROME. — l'eNGVCLIQUE INTER MULTIPLICES. — M^' SIBOUR RETIRE SA SENTENCE. — DIVERS OUVRAGES DE LOUIS VEUILLOT. MENACES DE l'aVENIR.
Louis Veuillot, qui avait renoncé à la polémique sur les <;lassiques deux mois avant la mort de Mathilde, se remit au travail sans être tenté de la reprendre ; il laissa le champ libre aux amis des auteurs profanes et termina d'un ton vraiment calme, cette fois, l'examen du livre de Monta lembert sur Les intérêts callioliques au XIX^ siècle. Ce lut une exposition de vues et d'idées plutôt qu'une polémique. Au contraire, de l'autre côté, la guerre continuait, âpre, traîtresse, personnelle. M"' Dupanloupne voulait pas la paix. Un de ses vicaires généraux en exercice, M. l'abbé Gaduel, voyant que la question des classiques ne rendait plus, porta le débat sur un autre terrain : il fit dans V Ami (le la Religion, avec grand étalage de petite érudition, une série d'articles contre un livre de Donoso Cortès, qu'avait publié la liibliothèque Nouvelle, et contre
:,:i-2 i.oLis VKrii.i.oi.
la presse religieuse laïque prise en olle-môme. Il n'ci» fallait plus. Le coup porta; Louis Vcuillot partit.
La belle polémiipie ! Kllc reruplit HO paires du 1 "^ volume (le ladeuxiôine série des Mrlamjcs. L'inlrrôt ne languit pas un instant, Louis Veuillot a traité plus durement d'autres adversaires, c'est celui-ci. je cruis, (pi'il a le plus secoué. Il avait aiïairc à un prêtre correct, en bon rang dans la hiérarchie; il n'oublia pas ce qui lui était dû, mais il ne lui accorda rien de plus. Ce fut en termes contenus, sans nulle colère, au contraire avec bonne humeur, une charmante et terrible e.vécution. L'honnête M. (iaduel, qui pouvait, à la rigueur, faire le savant, ne s'était-il pas avisé de faire aussi le plaisant ! Jugez si, sur ce terrain, il trouva son maître I Combien il dut regretter, étant né grave, d'avoir forcé sa nature et son talent !
Le livre de honoso Cortès, auquel M. l'abbé Caduel s'attaqua, en supérieur qui reprend un élève [)résomptueux, est l'o'uvre la plus catbolicpie de ce brillant et puissant penseur : Essai sur le catholicisme, le socialisme, et le libiralismc. Ce livre avait pour l'école d'Orléans un vice de naissance; il sortait de la Hiblinthi'que Nouvelle dirigée par Louis Veuillot. Donc, il devait être mauvais. Voici comment le rédacteur en chef de Vl'nivers résumait les raisonnements de M. Caduel.
« Comme tout ce qui se rattache à cette école de XTnivers, Donoso Cortès, malgré ses intentions qu'on excuse, ne peut faire que du mal. On doit l'avertir, surtout avertir le public. Il est urgent de réprimer enfin ces laïcs téméraires qui font de petits livres et des articles de journau.v sur des questions auxquelles certains théologiens ont l'habitude de consacrer des in-quarto latins ou peu français. Tel est l'objet du travail de M. l'abbé Gaduel. On y verra que \ Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme, fourmille d'indiscrétions et « d'erreurs théologiques et philosophiques ». Déjà le savant critique a prouvé, ^u moyen du théologien Witasse, que M. Donoso Cortès est