I.OLIS VEIHJ.OÏ
ce qu'il avait fait, disait ce qu'il voulait faire, protestait coutre les accusations qui l'avaient frappé ; puis le rédacteur en chef ajoutait : (( C'est pourquoi je viens, Monseigneur, vous prier de dire au Saint-Père que je suis à ses pieds avec les sentiments d'une soumission entière et sans réserve, et que je me permets de lui demander si je dois continuer, ou modilier, ou suspendre l'œuvre que j'ai entreprise et poursuivie jusqu'à ce moment dans une si ferme et si sincère intention de bien faire... »
Deux jours après l'envoi de cette lettre, Louis, en proie à la crainte et à l'espérance, m'écrivait :
« Dimanche soir G mars.
« Les chances paraissaient très bonnes ce matin ; elles le sont moins ce soir. Premièrement Fioramonti est allé, le samedi matin, prendre des renseignements sur moi. Il est tombé sur le P. Rubillon et lui a demandé, pour entrer en conversation, si j'étais chrétien. Voilà comme on est célèbre! Ce digne Fioramonti, savant du reste et galant homme, fait profession de ne lire aucun journal. C'est sage, mais il ne faut abuser de rien. Mes affaires sont en bonnes mains si ceux qui les décident ne lisent que les pièces épiscopales qui viennent de Paris et de Vi\ders! Enfin le P. Rubillon lui a donné des détails qui ont satisfait son envie d'apprendre, et il est parti bien disposé... à me donner des conseils de prudence et de modération. Le P. Rubillon pense que si ces conseils ne sont donnés qu'à moi, cela ne sera pas tout à fait juste, même quand on y joindrait le conseil de continuer. .le l'ai prié de surveiller la rédaction de la pièce. L'évêque d'Amiens s'est ensuite rendu au Quirinal, où cette fleur des montagnes s'épanouit ; il en a trouvé le parfum un peu plus doux.
<( De mon côté, j'ai vu dans la journée de samedi, deux cardinaux très importants, d'Andréa et Altieri. Tous deux lisent V Univers et tous deux m'ont reçu parfaitement, me
;i;.2 loi IS VII ll.l.ui.
donnant l'assurance que lo journal ne serait pas ahau- (lonnr. H'Aiidréa. surtout, paraissait joyeux de me le dire. Kornari parlait de même, et, (juoi(]ue le secret fiU bien i^ardé, le parti l)u[)anl<)up |)araissait eonsterné et disait (juc l'Archevêque est fou. Tout allait doue le udeiix dn monde. Ce matin, les nouvelles étaient encore excellentes. Cesoiràsix heures, on disait dans la ville (pie j'avais reçu des cadeaux (jui ne se font qu'aux princes et qu'une académie m'avait volé des lauriers. Mais voilà «pi'un de nos plus chauds amis a vu le Saint-Père et l'a trouvé chancelant. Soudain les mines s'allongent.
« Le fait est «juil y a de grandes incertitudes au Vatican, non pas sur la nécessité de nous faire justice, mais sur la manière. Pour trancher le mot, on a peur. Les i^allicans se sont donné le mot; ils écrivent tous des lettres folles, dit-on, maisils écrivent seuls. Nos amis s'écrivent entre eux; et l'on hésite. Si l'on hésite longtemps, nous sommes perdus. Nous n'aurons pas même la lettre de Fioramonti, ou elle ne sera pas [)réseutal>lc.
« Tout ce que l'on a fait jusqu'à présent, c'est d'écrire à l'archevêque pour lui demander de retirer sa sentence en le menaçant de mon appel. Crois-tu qu'il retire sa sentence? Il aimera mieux risquer de se la faire casser dans les mains. Et si j'étais son pai tisan, c'est le conseil que je lui donnerais. Quelle belle occasion Rome va perdre ! J'en serais désolé, si je n'avais pas la ferme conviction que Dieu conduit tout...
« J'ai eu mieux que les catleaux. J'ai eu un jour de soleil. J'en ai joui délicieusement et je me suis passé une promenade solitaire, la première depuis mon arrivée. En marchant devant moi, je suis arrivé à Sainte-Marie du Peuple où l'on voit de belles fresques du Pinturicchio. J'y ai bien prié pour vous tous. Ensuite, ouvrant ma petite Imitation, je suis tombé sur ce chapitre du livre III, c. xlvi : Qu il faut mettre sa confiance en Dieu lorsque l'on est altaquô par des paroles injurieuses. Lis-le : c'est fait pour nous. Adieu
LOLIS Vlill IF.LOT. ;.:;3
trèrc. Je vais me coucher. A demain. Avant de t'envoyei" celte lettre, j'aurai peut-être quelque chose à ajouter. »
« Mardi matin.
' .l'ai reçu hior toutes vos lettres. Ne doutez pas de ma fermeté. J'ai déclaré tout haut à tout le monde que le jouinal aurait satisfaction ou cesserait do paraître. On en a été convaincu et même on a trouvé que j'avais raison. L'opinion de Home n'est pas moins intéressée que celle de Paris par notre aventure et nous est toujours presque unanimement favorable. Florimont lui-même se dessine agi'éablement. I.asagni, notre meilleur ami italien, le voit et le pousse (1). J'aurai la lettre et je l'aurai bientôt. Ségur, l'évêque d'Amiens, les Jésuites se soutiennent. Le P. Curci est des plus chauds et il est bon, car il voit souvent le Pape. L'ambassadeur lève les yeu.v au ciel et dit que c'est bien malheureux, mais il ne prend pas couleur. C'est tout ce qu'on demande. Deux cardinaux m'ont vu hier chez lui et m'ont embrassé publiquement. Le Nonce de Paris a écrit au Saint-Père une lettre que celui-ci a fait lire au P. Curci. Nous y sommes défendus avec cœur et avec esprit, principalement sur la partie des pointes, nécessaire pour faire lire un journal.
« J'ai fait hier la visite d'usage à l'ambassade et aux quatre cardinaux qui ont été promus dans la journée. J'étais avec mon ami Castillo y Ayensa. Chez le cardinal Santucci, nous avons rencontré le cardinal AnloncUi qui m'a parlé de la seconde lettre de Paris (2). — Éminence, cela empire. — C'est détestable, cet hoynme ne calcule rien. — Kminence, je crois qu'il calcule tout et qu'il a principalement compté sur les embarras qu'il peut causer. — Il a mal calculé et mal compté.
(Il M*'' Lasagni, mort cardinal, avait (Hé secrétaire, puis auditeur à la nonciature de Paris.
[i) Lettre contre l'évêque de Moulins.
i\u ions vKi ii.i.oT.
« C'est une l)f)iinc parole, mais il laiil voir la suite...
« Il faut iiotilior mon appel ;i M. Hautain, promoteur chargé de rcxéculion de la seiitencr. Fnais l'évècpic iV\~ miens pense, et je pense avec lui, qu'il convient de faire une démarche courtoise... »
Cet avis nous arriva le 15 mars ; la veille, Du Lac, Taconet et moi, nous avions déposé l'appel es mains dr .M. l'ahhé Fiautain, leijuel, en nous voyant avait souri, croyant ;\ une soumission ou à une prière; mais, dès qu'il connut notre papier, il nous lit très froide mine.
Voici la fin de la lettre où mon frère m'envoyait son apj)el :
« J'ai reçu la lettre de Fille (1). Dis à cette chère enfant (|ue je l'emhrasse ainsi que toutes ses petites so'urs et (jue je lui répondrai bientôt. Cette lettre me rend ridicule ; je la colporte dans tout Home, .le veux (jue les cardinaux l'admirent et je ne puis pas me dissimuler qu'elle m'intéresse plus que tout ce (|ue peut écrire l'épiscopat français. »
M^' Fioramonti, auquel Pie 1\ avait commandé d'aller vite, répondit à Louis Veuillot dès le 0 mars. Sa lettre débutait par un iarife éloi;e de Louis Veuillot. Klle le louait <le mettre toutes ses forces, tout son talent, toute son ardeur au .service de TÉi^lise et faisait justice des inquiétudes qu'on avait pu lui donner sur le caractère de son ceuvre. « Je voudrais en cette circonstance, disait-il, relever et raffermir votre courage par la parole du Souverain Pontife. » Il le félicitait particulièrement de défendre de grand co'ur le Siège Aposlo/it/uc et les statuts de l'Eglise romaine. De là vient, ajoutait-il, que vos travaux excitent ici, comme en France et dans les autres contrées, « un grand intérêt, qu'on regarde votre journal, comme très propre à traiter les choses qui doivent l'être au temps présent ». Puis dans ce mérite même il signalait la cause des oppositions que rencontrait ïl nire/s. (< Cependant, disait-il, les personnes qui tiennent fortement à certains principes, à certains
(1) Sa lille ainiV Mari»-. Elle allait avoir sept ans.
LOUIS VEIILLÔT. :...,
usdfjes, à certaines coutumes ne portent pas du tout sur votre journal le même jugement. Gomme elles ne 'peuvent pas rejeter ouvertement ses doctrines, elles cherchent depuis bien longtemps ce que l'on pourrait reprocher au rédacteur... Et elles s'en prennent à la vivacité de votre; langag-c. » M^'' Fioramonti blAmait ses attaques propres à relarder d'une manière déplorable le mouvement vers Rome et auxquelles s'associaient avec violence d'autres feuilles religieuses. Puis il demandait à Louis Veuillot de parler avec assez de modération et de douceur pour enlever à ses adversaires ce prétexte. « Pour vous-même et pour l'utilité de l'Église », lui disait-il, évitez surtout» dans les questions où il est licite de soutenir l'une ou l'autre opinion, d'imprimer au nom des hommes distingués la plus lég-ère llétrissure... » C'est le vrai moyen d'attirer la bienveillance du lecteur et de bien servir la cause du Siège Apostolique. Il terminait ainsi :
<( Quoique les divisions et les ressentiments qui se sont fait jour paraissent avoir atteint un certain degré de gravité et soient maintenant un obstacle à votre journal religieux, je ne parviendrai jamais à me persuader que cela puisse être durable. Loin de là, j'.ii la confiance que ceux qui, pour le moment, vous sont contraires, seront bientôt unanimes à louer le talent et le zèle avec lesquels vous ne cessez de soutenir la religion et le Siège apostolique...
« Dominique Fioramonti,
« Secrétaire de N. S.-P. le Pape pour les lettres latines. •■
Les amis et les rédacteurs de V Univers ne pouvaient rien désirer de plus.
Voici dans quelles conditions cette pièce avait été rédigée :
« Rome, 10 mars.
« Je viens de voir Fioramonti. Il m'a attendri véritablement en me contant les peines qu'il avait prises pour faire sa lettre, et le cœur que le Saint-Père y a mis. Le bon
556 i.oi is m:i ii.i.or.
Pape l'a rait rcvonir jusqu'à trois fois, corrigeant, le forçant d'ajouter. Kioraiiionti tenait I»on dans sa (lolitiqiic pour couvrir le Pape; lui, voulait se montrer, tout «mi convenant «pi'il ne fallait pas du premier coup achever l'arrliovèijuo. Il disait : « Mais le p.iuvrc Veiiillot no sera pas content. » On a fait veillri' récii\ain pourcjue l'expédition piU être prèle au dépait du courrier. « Au moins, a dit le Pape, n'oid)liez pas desii^nep avec votre titre de secrétaire. Knfin, il a lui-même envoyé à la nonciature de l*aris le brouillon parce ([ue Fioramoiiti n'aurait pas eu le temps de faire faire la copie. Pour notre compteparticulier, nous n'avons qu'à nous réjouir. Le Pa[)e nous aime et ne nous al)andonnera pas, et cela sera public. Ici (m le sait bien, et tout le monde le sait, .le le vois aux mines. Quelquesunes sont consternées. Les Borghèse, dévoués aux Dupanloup, daubent Paris, et se récrient sursa maladresse, après avoir exalte son courage. »
La lettre de .M*-'' Fioramonti et rencyclifjue «jui la suivit sont les [)reuves ofliciellcs et solennelles des sentiments de Pie l\ pour Louis Veuillot et VCnicrrs. Elles suffisent. Cependant il y en eut d'autres qu'il est bon d'indiquer. Dans la Vie de M*^' de Salinis, dont il était aloi's vicaire général, M. l'abbé de Ladoue, mort évéque de Nevers, a raconté en témoin divers incidents de cette atlaire. Son récit remplit une dizaine de pages, .l'en extrais quelques lignes :
« On sut (l'abord, à n'en pouvoir douter, que le Souverain Pontife avait été profondément contristé ,de l'Ordonnance de M'' Sibour et de la circulaire de M^'' Guibert). » « J/s ne savent pas, disait-il à un de ses intimes, « toute la « peine qu'ils jnont faite. J'aurais compris qu'on donnAt « un avertissement paternel aux rédacteurs de VCnivers, « mais condamner avec une sévérité inouïe un journal qui, « depuis vingt ans, défend la religion et le Saint-Siège « avec le plus admirable dévouement, tandis que l'on ne « trouve pas une parole de l)lAme pour des journaux irré-
i.oris vKni.i.oT. .is-;
« ligioiix, poiii'des livres clialj()li(|U('s 1 (l'est inconcevable, (i c'est inconcevable... Évidemnieut j'ai qiiel(|uc chose à u faire et je le ferai. » Le jeudi 3 mars, le Souverain Pon- « tifedit à Ar'' de Salinis : « .l'ai de petites et de g-randes K choses à faire. Je veux faire les unes et les autres. La « première petite chose, c'est un bref que j'adresserai à « M. Veuillot pour rengager à continuer son o-nvre;... la <( seconde petite chose, c'est une lettre que je vais faire « adresser à l'archevêque afin de l'engager à rapporter « son ordonnance. La troisième, c'estrappelqueM, Veuillot (( peut interjeter, .le nomme ces mesures petites parce que « je les compare k une mesure plusim})ortante à laquelle « je suis décidé : la publication dune encyclique. Iilllc est « prête ; j'y insérerai un passagesignificatif relativement à « l'afTaire qui nous occupe. »
Après avoir cité d'autres paroles du Pape également favorables à Louis Veuillot, M. de Ladoue ajoute : « Les ordinaux les plus influents paj'tageaient l'affliction du Souverain Pontife et désiraient comme lui que V Univers fût soutenu à cause des services cju'il avait déjà rendus et rendait encore tous les jours à la cause sacrée de l'Église. Des évêques appartenant aux diverses parties de la chrétienté qui se trouvaient en ce moment dans la Ville éternelle disaient très hautement que la suppression de \ Univers serait un malheur pour la religion. »
M"' de Salinis insista beaucoup près du Pape sur cette action générale de VUnive?'s, qui ne permettait pas, indiquait-il, de traiter cette feuille en simple publication diocésaine. Outre ce qu'il peut dire, il remit au Saint-Père, au nom de la province de Reims, une supplique solh'citant la prompte approbation d'un décret du récent concile d'Amiens sur les services des écrivains religieux et les facilités qu'il fallait leur laisser. La supplique reçut bon accueil et le décret fut approuvé (Ij.
(l) i'((.' de M'' cil' Salinis; p. .SlNj-iJln.