‹ Louis VeuillotChapitre 8 sur 73 · I.OLIS NKl II.I.OT. :i · texte numérisé non relu

I.OLIS NKl II.I.OT. :i

de résister. Le provincial, le Père Hubillon, poussait résolument dans ce sens. Le l*ère de Havignan, invoquant son titre d'ancien magistrat, demandait et on lui réservait dans la lutte un rAle actif. Si la justice venait et posait les scellés, il les briserait alin d'être traduit personnellement devant les tribunaux. Les feuilles religieuses de province et les groupes locaux formés en divers endroits demandaient également la résistance. Un comité de jurisconsultes que présidait M. de Vatimesnil et dont Berryer était l'un des appuis, avait tracé la marche à suivre. Les agents de l'administration ou de la justice trouveraient partout porte close, (3n ne céderait qu'à la force, etc.

Guizot et Martin (du Nord), convaincus que Rome donnerait des conseils pacifiques, ne s'inquiétaient guère de ces projets. Louis-Philippe, moins confiant, ou plus pressé d'en finir, cherchait à peser sur le Saint-Siège, en répétant au nonce, M^"^ Fornari, les mêmes propos que Rossi tenait au cardinal Lambruschini. « Savez-vous, lui « disait-il. ce qui arrivera si vous continuez de laisser <' marcher et de marcher vous-même dans la voie où l'on (( est? Vous vous rappelez Saint-Germain-l'Auxerrois (1), « l'archevêché saccagé, l'église fermée pendant plusieurs « années. Vous reverrez cela pour plus d'un archevêché « et d'une église. Il y a, me dit-on, un archevêque qui a « annoncé qu'il recevrait les Jésuites dans son palais si (( l'on fermait leur maison. C'est par celui-là que recom- « menccra l'émeute. J'en serai désolé, ce sera un grand « mal et un grand malheur pour moi et pour mon gou- « vernement. Mais, ne vous y trompez pas, je ne risquerai « pas ma couronne pour les Jésuites, elle couvre de plus « grands intérêts que les leurs. Votre cour ne comprend « rien à ce pays-ci, ni au vrai moyen de servir la religion. »

Dans ces paroles inquiètes et chargées de menaces il

(1) Une insignifiante manifestation légitimistf y avait eu lieu en i's3l et de très graves dôsordros l'avaionl suivie.

:,( i.ni is vi;i ii.i.or.

y avait, selon l li.ibitiulo du loi, plus de luse que dn sincérité. Le ii»»nce le voyait très bien et on le vit aussi 5\ Rome, (irégoire XVI, quoique porté aux arran(?ements, quand la politique était en cause, rejioussa l'appel qui lui était fait et répéta tranquillement à Uossi qu il devait s'arranger avec le général des Jésiiiti'S et pctuvait voir le cardinal Lambruschini, secrétaire d'État. Ce n'était pas de quoi décourager l'envoyé du gouvernement français. Il réduisit ses demandes et pressa le cardinal Lanïhruscliini de faire comprendre au Révérend Père Rootlian (juelintéiètde sonttrdrc luicommandaitde les accepter(1 ).

Tandis que ces choses se passaient à itome, les hommes du mouvement religieux en France étaient dans une anxiété profonde, irritée, enliévrée; ils arrivaient à se persuader que tout serait perdu si la moindre concession était faite. On voulait une lutte qui eût du retentissement; on aspirait, comme moyen de salut, à la persécution. C'est le moment, je crois, où le parti catholique fut le plus surexcité. Des nouvelles contradictoires ne cessaient de courir. Un jour, d'après « les informations les plus sûres ». les Jésuites faiblissaient et, tout de suite, ils étaient honnis ; le lendemain, d'après d'autres informations venant « des meilleures sources », ils repoussaient toute idée d'accommodement et on les glorifiait. 11 faut ajouter que ces nouvelles variées et les commentaires quelles soulevaient, n'épargnaient pas toujours le Pape. On était prompt, très prompt à le soupçonner d'écouter avec trop de complaisance les gouvernements.

On crut un beau jour que Rome allait implicitement encourager, sinon commander la résistance, (irégoire XVI, tout en renvovant Rossi au cardinal secrétaire d'État et

(1) L'abbé Clu-ruol, corrospondant de l'Univers, qui se renseignait au Vatican et près du gém-ral des Jésuites, écrivait à Louis Veuillot : • Jamais M. Rossi n'a parlé avec lo général, ce (jui a été convenu l'a été entre Rossi et le cardinal Lambruschini parlant au nom du Père Roothan. ••

LOUIS VKLII.LOT. Ko

au général <les Jésuites, avait soumis à la congrégation cardinalice, dite des affaires ecclésiastiques extraordinaires, la demande du gouvernement français. Il y eut examen, discussion, et la Congrégation, qui comptait douze cardinaux, répondit à runanimité (|ue le Saint- Siège ne devait concourir en aucune manière à la suppression des .lésuites en France. Cette répcmse, ou mieux, cette décision fut acceptée du Saint-Père. V Univers, informé de ce premier résultat, le crut définitif, l'annonça dans son numéro du 2 juillet et se pressa d'ajouter que « dès ce moment la mission de M. Rossi était terminée ». La nouvelle était vraie, mais la conclusion que lui donnait le journal était fausse, et la joie dont elle avait rempli les catholiques fut de courte durée. Trois jours plus tard, la Presse annonçait le succès de Rossi et le Messager, feuille officieuse du soir, publiait la note suivante :

« Le gouvernement du roi a reçu des nouvelles de Rome. La négociation dont il avait chargé M. Rossi a atteint son but. La congrégation des Jésuites cessera d'exister en France et va se disperser d'elle-même; ses maisons seront fermées et ses noviciats dissous. »

Cette note, qui forçait les choses, fut prise à la lettre. Quel abattement chez les uns, quelle colère chez les autres, quelle déception chez tous!... Je prends dans les papiers de Louis Veuillot deux pages qu'il écrivit pour luimême le soir de ce mauvais jour :

« .o juillet 1845.

« La Presse annonça la première ce matin le succès de la mission de Rossi. Mon frère et Taconet coururent chez les Pères, qui leur dirent n'avoir rien reçu. A deux heures, du Lac, l'abbé liiron, Taconet et mon frère étaient réunis dans ma chambre. L'abbé Hiron avait vu M^' Fornari au sujet d'un article de V Ami de la Religion (Ij. Désolé de

(1; Artii;le favorable aux concessions.

o6 I.OllS Ml II, LOI

l'inconvenanc •' de 1 al)bé Veyssière et alarmé des bruits qui couraiont. le nonce s'indif^^nait de n'avoir rien reçu et d'rtre si peu écouté à IIoiim'. II troiiihlait (jue la rause ne fût abandonnée dans un intérêt politique ; il admirait la ferveur et la foi des chrétiens (jui venaient de toutes parts le consulter.

« Comme il n'y avait lieii de positif et que d'ailleurs nous étions sûrs de l'avis de la congrégation des a Ha ires ecclésiastiques extraordinaires, nous nous livrions à l'espérance, lorsque mon frère, qui était sorti sur un coup <le sonnette pour avertir qu'on ne nous dérangeAt point, rentra tout pâle, une lettre à la main, et nous dit : Tout est fini; la Presses, raison. Il tenait le billet que venait de m'écrire le P. de Ravignan pour me confirmer la note de la Presse. Du Lac le lut à haute voix, chacun le voulut voir, et nous fûmes consternés. L'abbé Ilironse promenait à grands pas dans ma chambre, du Lac et mon frère avaient des larmes dans les yeux; Taconet cherchait quelque prétexte d'espérance qu'il détruisait lui-même aussitôt; pour moi, il me semblait qu'on me révélait tous les malheurs de l'avenir. Après avoir mesuré les conséquences de cet acte, l'abbé Hiron courut chez le nonce; je me rendis avec Taconet chez les Jésuites. Du Lac resta avec mon frère pour répondre à YA?7îi de la Religion.

>« Je trouvai le P. Guidée et le P. .Maillard, provincial de Lyon, qui causaient avec M. de Montalembert. La nouvelle leur avait été apportée par M. de Barthélémy, qui la tenait de M. Guizot et de M. Decazes. Montalembert venait de l'apprendre. — C'est, dit-il, la seconde édition de la destruction de l'Ordre: ces coups-là ébranlent la confiance. Le P. de Ravignan, qui entra bientôt, essaya de le calmer et dit qu'il faudrait obéir, mais cela ne faisait question pour personne, seulement on songeait aux conséquences en Suisse, en Belgique et dans le monde entier. Que ce soit Rossi qui ait obtenu cela! disait le P. de Ravignan. Du reste, ces trois Pères étaient calmes et pleins de courage.

LOUIS Vi'rii.i.(,iT. :;t

« Tout à coup, nous voyons entrer rabl)é lliron qui nous dit : Ce n'est pas vrai, et il nous montre une lettre qu'il vient de recevoir de Rome, dans laquelle l'abbé Chéruel, qui nous a toujours très bien renseignés, lui affirme que Rossi a échoué, qu'il n'a reçu ni réponse officieuse, ni avis officieux conforme à ses désirs. Cette lettre nous ramène encore à l'espérance, et, quoique persuadés qu'il y a quelque chose, nous partons contents, après avoir arrêté ce qu'il faudrait dire dans VUnive?'s.

« Notre illusion fut de courte durée; le soir, à neuf heures, arriva le Message)^ contenant la déclaration officielle de la dissolution de la Compagnie. Il y avait là M. d'Alzon, vicaire général de Nimes, du Lac, l'abbé Hiron, Taconel, Barrier, mon frère, H. de Riancey, Ourliac et moi. Le pauvre Ourliac ne comprenait pas grand'chose à notre tristesse et faisait fort malheureusement de tristes plaisanteries. Riancey nous impatientait en soutenant que cela ne pouvait pas être. Je me retirai pour faire un bout d'article et nous nous désolâmes à loisir, bien déterminés cependant à ne pas abandonner le combat qui va désormais peser d'une manière si accablante sur nous. J'avais d'abord fait deux mots, n'exprimant que notre tristesse et notre soumission. Du Lac pensa qu'il fallait se montrer moins abattu et je me rangeai à son avis. L'abbé d'Alzon me fit ajouter le souvenir des ordonnances de 1828; du Lac écrivit lui-même, suivant mon conseil, un petit mot sur ï Ami de la Religion, et je satisfis un peu ma colère en répondant à une odieuse attaque de la Gazette. L'abbé Hiron était parti le cœur navré. Voilà comment nous passâmes de l'inquiétude à l'espoir et de l'espoir à la plus amère tristesse dans celte triste journée. »

Montalembert avait rédigé, pour V Univers, une note que mon frère écarta, la trouvant trop sèche et de nature à provoquer des questions embarrassantes. Voici ce qu'il dit dans le numéro suivant :

•is i.(H is \i;i ii.i.tvr.

« Des lettres de Komc, en datedu 2!> juin, sont arrivées hier!> Paris. M. Kossi n'a obtenu de Sa Sainteté qu'im refus positif. Il s'est alors adressé au K. V. Général des Jésuites; et \i\, il parait ({u'un pur amour de la paix lui a fait ol)tenir, probablement sous toutes réserves, des concessions dont nous ne connaissons pas l'étendue.

V Telle est la vérité, La note publiée par le Messager a pu, grAce à l'anibi.uuïté de la rédaction, faire croire des choses quelle ne dit pas. Le but de la mission de M. Hossi a été atteint en ce sens que les Jésuites français peuvent, sur l'ordre de leur général, renoncer à l'usage d'une partie de leurs droits de citoyens, ne pas plaider, se disperser nièuie, il n'importe. Mais le ministère semblait annoncer une intervention du Saint-Siège; tout le monde y a été trompé, et nous l'avons cru nous-mêmes. Or, le Saint-Siège a refusé d'intervenir en aucune manière; il n'a donné ni ordre ni conseil; il a complètement abandonné la cause au jugement du R. P. Général. »

Suivaient quelques lignes en l'honneur des Jésuites, toujours obéissants et confiants en l'avenir.

C'était la vérité telle que nous la connaissions alors; mais n'y avait-il pas des dessous?

Le mot de Univers sur le dénouement dont se félicitaient Louis-Philippe et ses ministres déplut au cardinalministre sans plaire au R. P. Roothan. Le correspondant de \ Univers, après avoir pris langue à la Secrétairerie d'État et au Gesîi, en informa Louis Veuillot et lui dit : I- Voici toute la pensée de Rome : céder à l'orage, gagner du temps et pour cela faire le moins de bruit possible... Dans cette situation, je vous recommande instamment de peser toutes vos paroles à l'endroit de Rome, en un mot d'observer votre langage plus que jamais... Soutenez que le Général a l'initiative de tout ce qui sera fait, vous ne serez pas démenti, mais sachez pour vous diriger que, cependant, il n'a pas été tout à fait libre... Le provincial,

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