‹ Louis XI et Charles le TéméraireChapitre 10 sur 76 · I6 LOUIS XI · texte numérisé non relu

I6 LOUIS XI

les parties de son royaume, plus que ne le fit jamais, en si peu de temps, aucun roi de France, depuis Charlemagne."

Ce discours éloquent était très-propre à confirmer les princes dans leur mauvais vouloir. Il avait, disait-il, relevé

5 la royauté ; mais c'était là justement ce qu'ils lui reprochaient tout bas.

Il avait prouvé dans ce discours que le vrai coupable, celui qui appelait l'Anglais, était le duc de Bretagne. Nul n'alla à rencontre; seulement, le vieux Charles d'Orléans,

lo enhardi par son âge, hasarda quelque excuse en faveur du duc, son neveu. Le pauvre poëte n'était plus de ce monde, s'il en avait été jamais; cinquante ans auparavant, son corps avait été retiré de dessous les morts d'Azincourt; son bon sens y était resté. Louis XI ne lui répondit qu'un mot,

15 mais tel que le faible vieillard, frappé au cœur, en mourut quelques jours après.

Les autres, mieux appris, applaudirent tous le roi : *' On n'avoit jamais vu homme parler en françois mieux ni plus honnestement...Il n'y en avoit pas de dix l'un qui ne

20 plorast." Tous ces pleureurs avaient en poche leur traité contre lui. Ils lui jurèrent, par la voix du vieux René d'Anjou, qu'ils étaient à lui, corps et biens.

Cependant le duc de Bretagne, pour endormir encore le roi quelques moments, lui envoya une grande ambassade,

25 son favori en tête. Le roi caressa fort le favori, et il croyait l'avoir gagné, lorsqu'il apprit que cet honnête ambassadeur était parti, lui enlevant son frère, un mineur, un enfant.

Le petit prince, charmé d'être important, était entré de tout son cœur dans le rôle qu'on lui faisait jouer. Le roi

30 lui avait pourtant déjà donné le Berri, et promis mieux ; il venait d'ajouter à sa pension dix mille livres par an.

Des lettres, des manifestes coururent, sous le nom du jeune duc, oh il faisait entendre que son frère, dont il était

l'unique héritier, en voulait à sa vie. Il disait que le royaume, faute de bon gouvernement, de justice et police, allait se perdre, à moins que lui (ce garçon de dix-huit ans) n'y apportât remède. Il sommait ses vassaux de prendre les armes ^* pour faire des remonstrances." Il invitait les 5 princes et seigneurs à pourvoir (par Tépée) au soulagement du pauvre peuple, " au bien de la chose publique."

Le manifeste du duc de Berri est du 15 mars ; le 22, le Breton se déclare ennemi de tout ennemi du Bourguignon, '' sans en excepter monseigneur le roi." Dès le 12, le comte 10 de Charolais avait fini le règne des favoris de son père, saisi le pouvoir.

Ce Téméraire, ou ce Terrible, comme on l'appela d'abord, commença son violent règne par le procès et la mort d'un trésorier de son père, par une brusque demande aux états, 15 une demande du 24 avril pour payer en mai. Ordre à toute la noblesse de Bourgogne et des Pays-Bas d'être présente et sous bannières au 7 mai. — £t pourtant peu firent faute; on savait à quel homme on avait affaire. Il eut quatorze cents gens d'armes, huit mille archers, sans compter 20 tout un monde de coulevriniers, cranequiniers, les coutiliers, les gens du charroi, etc.

Il fallut du temps au duc de Bretagne pour faire entendre l'affaire aux têtes bretonnes ; il en fallut à Jean de Calabre pour ramasser ses hommes des quatre coins de la France. 25 Le duc de Bourbon trouva si peu de zèle dans sa noblesse qu'il put à peine bouger.

Louis XI avait vu parfaitement que la grosse et incohérente machine féodale ne jouerait pas d'ensemble; il crut qu'il aurait le temps de la briser, pièce à pièce. Il comptait 50 que, s'il arrêtait seulement deux mois le Bourguignon sur la Somme, le Breton sur la Loire, il pourrait accabler le duc de Bourbon, l'étouffer comme dans un cercle.

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Le duc de Bourbon croyait que le roi allait, selon la vieille routine de nos guerres, s'embourber devant Bourges, qu'il s'endormirait au siège, n'osant laisser derrière lui une telle place. Donc, le duc garnit Bourges. Mais le foi 5 passa à côté, poussa en Bourbonnais, emporta Saint-Amand. Le commandant de Saint-Amand s'enfuit à Montrond, et il y est pris en vingt-quatre heures. Montrond était une place réputée très-forte et qui devait arrêter. Avant qu'ils se remettent de leur surprise, le roi, en vingt-quatre heures

lo encore, prend Montluçon, malgré sa résistance ; il n'en traite pas moins la ville avec douceur, renvoie les troupes avec armes et bagages. Cette douceur tente et gagne Sancerre. Au bout d'un mois de guerre, au 13 mai, tout semble fini en Bourbonnais, en Auvergne, en Berri, moins

15 Bourges ; et tout était fini efifectivement, si le maréchal de Bourgogne n'était venu garder Moulins avec douze cents cavaliers.

Le roi attendait encore les Gascons, qui n'arrivaient pas. Il comptait sur eux. Dès le 15 mars, il avait écrit au comte

20 d'Armagnac, et le Gascon avait répondu vivement que les comtes d'Armagnac avaient toujours bien servi la couronne de France, que, certes, il ne dégénérerait pas ; seulement, il avait encore peu de gens et mal habillés ; il allait assembler ses états.

25 Louis XI avait fait beaucoup de bien à la Guyenne et aux Gascons. Il se fiait en eux, beaucoup trop. Dans son premier voyage du Midi, il n'avait voulu confier sa personne qu'à une garde gasconne. Il avait eu quinze ans pour compagnon et confident le bâtard d'Armagnac ; il lui avait

30 donné le Comminges, tant disputé entre Armagnac et Foix, de plus les deux grands gouvernements de Guyenne et de Dauphiné, nos frontières des Pyrénées et des Alpes. Il avait, dès son avènement, signé au comte d'Armagnac une

grâce de tous ses crimes, qui elle-même était un crime ; il avait, sans souci du droit ni de Dieu, accordé abolition complète à cet homme effroyable, condamné pour meurtre et pour faux. Et au bout d'un an, le brigand mettait les Anglais dans ses places, si le roi n'en eût pris les clefs. 5

Tout cela n'était rien en comparaison des folies qu'il avait faites pour les cadets d'Armagnac, se dépouillant pour leur faire une monstrueuse fortune, détachant du domaine en leur faveur ce qui avait été donné à la branche de Champagne-Navarre en dédommagement de tant de provinces : 10 le duché de Nemours. Sous le nom de Nemours, c'étaient des biens infinis autour de Paris et dans tout le nord.

Ce Nemours, cet ami du roi, tant attendu, arrive enfin. Il arrive, mais à distance. Il lui faut une sûreté, un saufconduit ; il envoie au camp royal, comme pour le demander, 15 mais en réalité pour s'entendre avec l'évêque de Bayeux. Celui-ci, qui était le prêtre le plus intrigant du royaume, était venu comme pour voir la guerre, il s'était fait soldat du roi pour le livrer. Le roi eût été mis sous la tutelle d'un conseil ainsi composé : deux évêques (dont l'évêque de 20 Bayeux), huit maîtres des requêtes et douze chevaliers.

Pour rêver un pareil traité, il fallait qu'ils se crussent vainqueurs, et le roi sans ressources. Tout le monde en effet le jugea perdu, lorsque, après la trahison de Nemours, on vit le comte d'Armagnac amener aux princes son armée 25 de six mille Gascons. Chose remarquable, celle du roi n'en fut point découragée. Il alla son chemin, prit Verneuil, le rasa, emporta Gannat en quatre heures, atteignit les princes à Riom et leur offrit bataille. Ils furent bien étonnés. Le duc de Bourbon alla se cacher dans Moulins. 30 Les Armagnacs s'en tirèrent, en jurant, comme d'habitude, en protestant de leur fidélité. Ils ménagèrent une trêve générale du Midi, jusqu'en août; tout devait alors s'arranger

à Paris. Jusque-là personne ne pouvait porter les armes contre le roL

Cette petite campagne, qui n'avait réussi que par miracle, devait bien donner à penser. Si le duc de Nemours avait

5 trahi, tous devaient trahir»

Le roi était dans les mains de deux hommes peu sûrs, du duc de Nevers et du comte du Maine. Il pouvait périr, avec tout son succès du Midi, si l'un n'arrêtait quelque temps les Bourguignons, Tautre les Bretons, si Tennemi^

10 opérant sa jonction, entrait avant lui dans Paris.

Le comte du Maine recula tout le long de la Loire devant le duc de Bretagne, en sorte que les Bretons qui servaient dans l'armée royale, voyant toujours en face la bannière bretonne, leurs parents et amis, leur seigneur

15 naturel, finirent par aller le rejoindre.

Le duc de Nevers ne défendit pas mieux la Somme. Il se souvint qu'après tout il était de la maison de Bourgogne, neveu de Philippe le Bon, cousin du comte de Charolais. Il crut sottement qu'il ferait sa paix à part.

20 Avant même que la campagne commençât, dès le 3 mai, il envoya prier pour lui.

Le comte de Charolais avançait avec sa grosse armée, sa formidable artillerie, mais sans trouver sur qui tirer. Les villes ouvraient sans peine, recevaient ses gens, en

25 petit nombre, il est vrai, et leur donnaient des vivres pour leur argent. Il ne prenait rien sans payer. Partout, sur son passage, il faisait crier qu'il venait pour le bien du royaume; qu'en sa qualité de lieutenant du duc de Berri, il abolissait les tailles, les gabelles; A Lagny, il ouvrit

30 les greniers à sel, brûla les registres des taxes. Ce fut le plus grand exploit de cette armée qui, le 5 juillet, occupa Saint-Denis.

Le 10, les ducs de Berri et de Bretagne étaient en-

core à Vendôme. Le ii, le roi, qui revenait en toute hâte, n'avait atteint que Cléry. Il était à croire qu'avant Tarrivée des uns et des autres, le Bourguignon finirait tout, que le roi n'arriverait jamais à temps pour sauver Paris. S

Paris voulait-il être sauvé ? c'était douteux. Le roi lui avait refusé une exemption qu'il accordait aux villes de la Somme. Il eut beau écrire du Bourbonnais mille tendresses pour cette chère ville; il voulait, disait-il, confier la reine aux Parisiens; il aimait tant Paris, qu'il perdrait lo plus volontiers moitié du royaume. Paris fut peu touché. L'Université, pressée d'armer ses écoliers, s'en dispensa, maintint son privilège. Ce qu'on accorda libéralement, ce furent des processions, des sermons; on sortit la châsse de sainte Geneviève; le fameux docteur L'Olive prêcha, 15 recommanda de prier pour la reine, pour les fruits de la terre... Ce n'était que sermon de croisade.

Voilà les Bourguignons devant Paris. Comines, qui était avec eux, avoue avec une naïveté malicieuse la confiance, l'outrecuidance de cette jeune armée, qui n'avait 20 jamais vu la guerre, mais qui se sentait invincible sous le plus grand prince du monde. A peine à Saint-Denis, ils voulurent faire peur à la ville ; ils mirent en batterie deux serpentines, firent grand bruit, "un beau hurtibilis'^ Le lendemain, étonnés de voir que Paris n'envoyait pas les 25 clefs, ils imaginèrent une fallacieuse tentative. Quatre hérauts vinrent pacifiquement à la porte Saint-Denis, et demandèrent vivres et passage. "Monseigneur de Charolais n'était venu attaquer personne, ni prendre aucune ville du roi, mais pour aviser avec les princes au bien public et 30 pour qu'on lui livrât deux hommes." Pendant que les capitaines bourgeois, Poupaincourt et Lorfèvre, écoutent à la porte Saint-Denis, les Bourguignons attaquent à Saint-

Lazare. Grande alarme dans la ville. Cependant ils avaient trouvé à qui parler; le maréchal de Rouault, qui s'était jeté dans Paris, les repoussa rudement.

Cela les fit songer. Ils trouvèrent qu'ils étaient bien

5 loin de chez eux, qu'ils avaient laissé bien du pays derrière, bien des rivières, la Somme, l'Oise. M. de Charolais en avait fait assez; il avait tenu sa journée devant Paris, et personne n'avait osé sortir en bataille. S'il n'en faisait davantage, c'était la faute des Bretons, qui n'étaient

10 pas venus. Mais le roi venait, et au plus vite ; on le savait pour sûr, une grande dame l'avait écrit de sa main.

La retraite ne convenait pas aux intérêts du grand meneur, Saint-Pol, qui avait poussé à la guerre pour se faire connétable. Il n'avait pas conduit le comte de

15 Charolais jusqu'à Paris pour retourner si vite. Au défaut des Bretons qui n'arrivaient pas, il avait près du comte un homme pour dire qu'ils arrivaient, un Normand très-avisé, vice-chancelier du duc de Bretagne, qui, ayant des blancs seings de son maître, les remplissait pour lui et le faisait

20 parler ; chaque jour le duc venait demain, après-demain, il ne pouvait tarder.

Saint-Pol gagna, il obtint qu'on irait au-devant, qu'on passerait la Seine; aussi bien, cette dévorante armée ne pouvait rester là sans vivres. Il prit le pont de Saint-

25 Cloud.

Les Parisiens, effrayés de n'avoir plus la basse Seine, de ne pouvoir plus compter sur les arrivages d'en bas, se sentaient déjà "la faim aux dents." Ils trouvèrent bon, dès lors, qu'on reçût les hérauts, qu'on envoyât des gens honora-

30 blés à qui M. de Charolais déclarerait en confidence pourquoi il était venu. Longuement, lentement parlementaient les hérauts à la porte Saint-Honoré, sous mille prétextes; ils demandaient à acheter du papier, du parchemin, de

Fencre, puis du sucre, puis des drogues. Les gens du roi. furent obligés de faire fermer la porte.

Le roi, qui savait tout, se hâtait d'autant plus. Il écrivit le 14 qu'il arrivait le 16. Il accourait pour se jeter dans Paris, sentant qu'avec Paris, quoi qu'il arrivât, il serait 5 encore roi de France. Il aimait mieux ne pas combattre, s'il pouvait, mais à tout prix il voulait passer. Il prévoyait que les Bourguignons, plus forts que lui d'un tiers, se mettraient entre lui et la ville. Il avait mandé de Paris deux cents lances (mille ou douze cents cavaliers); son lieu- 10 tenant général, Charles de Melun, devait les lui envoyer avec le maréchal de Rouault. Les Bourguignons campaient fort éloignés les uns des autres; leur avant-garde était vers Paris, à deux lieues des autres corps. Si le roi les prenait d'un côté, Rouault de l'autre, ils étaient détruits ; 15 détruits ou non, le roi passait

Arrivé à Montlhéry le matin, il voit la route occupée par l'avant-garde bourguignonne, que le reste rejoint en toute hâte. Rouault ne parait pas. Le roi attend sur la hauteur, occupant la vieille tour, se couvrant d'une haie et d'un 20 fossé. Il attend deux heures, quatre heures (de six à dix), mais Rouault ne vient pas.

Le roi avait de meilleures troupes, plus aguerries. Mais il n'était nullement sûr des chefs. Le fossé seul faisait leur loyauté ; ils n'osaient le passer sous l'œil du roi. Mais une 25 fois passés, M. de Brézé, qui menait Tavant-garde, eût fort bien pu se trouver Bourguignon, auquel cas le comte du Maine, qui avait l'arrière-garde royale, fût peut-être tombé sur le roi. Que Paris se déclarât, qu'on vît venir seulement cent cavaliers de ce côté, tous étaient loyaux et 30 fidèles.

Le roi envoie à Paris en toute hâte ; il est en présence, il n'y a pas un moment à perdre. Charles de Melun ré- L. XL 2

pond froidement que le roi lui a confié Paris, qu'il en répond, qu'il ne peut dégarnir sa place. Les messagers, en désespoir de cause, s'adressent aux bourgeois, courent les rues, crient que le roi est en danger, qu'il faut aller au

5 secours. Chacun ferme sa porte et reste chez soi.

Les Bourguignons, rangés en bataille, avaient, comme le roi, des raisons pour attendre. Leurs amis, dans l'armée royale, ne se décidaient pas. Brézé, le comte du Maine restaient immobiles. Celui-ci reçut en vain un héraut de

lo Saint-Pol.

Les Bourguignons sentaient qu'à la longue cette grande ville, qu'ils avaient à dos, pourrait bien s'ébranler; ils résolurent de forcer la main à leurs amis, d'aller à eux, puisqu'ils n'osaient venir. Ils marchèrent sur Brézé, lequel,

1$ docile à cet appel, descendit en bataille, contre l'ordre du roi.

Le roi croyait pourtant avoir gagné Brézé, Il venait de lui rendre l'autorité en Normandie, de le faire de nouveau capitaine de Rouen, grand sénéchal, et plus grand que

2o jamais, ses jugements étant désormais sans appel. Il se l'était attaché de très-près, lui donnant une de ses sœurs, fille naturelle de Charles VII, pour son fils, avec une dot royale.

Un moment avant la bataille, il le fait venir, et lui

25 demande s'il est vrai qu'il a donné sa signature aux princes. Brézé, qui plaisantait toujours, répond en souriant: "Ils ont l'écrit : le corps vous restera," Il resta en effet ; il fut le premier homme tué.

Le mouvement donné, il fallait suivre; le roi chargea,

30 il renversa Saint-Pol, qui, trouvant un bois derrière lui, s'y enfonça, se réserva et attendit la fin. Le comte de Charolais, avec le gros de la bataille, ramena le roi vers la hauteur; puis, passant à côté, il chargea violemment, sans

s'arrêter, une aile du roi, tout à la débandade; le comte du Maine, au lieu de soutenir, avait emmené Tarrière* garde, huit cents hommes d'armes.

Le comte de Charolais alla, alla toujours, jusqu'à ce qu'il eût passé d'une demi-lieue Montlhéry et le roi ; deux 5 traits d'arc plus loin, il était pris. Et le retour ne fut pas sans danger; un piéton, serré de trop près, lui porta un coup dans l'estomac. Puis, voilà des hommes d'armes qui tombent sur lui, il reçoit un coup d'épée à la gorge. Il était reconnu, entouré, saisi, quand un de ses cavaliers, homme 10 lourd et sur un lourd cheval, donna tout au travers, et le dégagea. Il se trouva que ce libérateur était un Jean Cadet, fîls d'un médecin de Paris, qui s'était donné au comte ; il le fit chevalier sur la place.

La situation était bizarre. Le roi était sur Montlhéry, 15 n'ayant plus que sa garde, le comte dans la plaine, si mal accompagné, qu'il lui eût fallu fuir s'il était venu seulement cent hommes contre lui. Les deux princes étaient restés, les deux armées s'étaient enfuies.

Qui avait vaincu? on n'eût pu le dire. Les Bour-20 guignons, ralliés en petit nombre, serrés et clos de leurs charrois, voyaient à côté les feux ennemis, et croyaient le roi en force. Plutôt que de rester ainsi sans vivres, entre le roi et Paris, ils voulaient partir, brûler les bagages. Saint- Pol lui-même, qui avait tant poussé en avant, revenait à 25 cet avis. Ce fut une grande joie quand on sut que le roi avait délogé.

Le roi, fort alarmé de l'immobilité de Paris, et ne sachant plus même pour qui était la ville, n'eut garde de s'y mettre. Il alla attendre à Corbeil, s'informa. Si, dans ce 30 moment décisif, le comte de Charolais eût osé aborder Paris, il finissait la guerre selon toute apparence. Il aima mieux prouver que le champ lui restait; il en prit pos-

session, à la vieille manière féodale et chevaleresque, faisant sonner et crier aux carrefours du camp : " Que s'il estoit quelqu'un qui le requist de bataille, il estoit prest de le recepvoir." Il passa le temps à enterrer les morts ; il reçut,

5 en vainqueur clément, la supplique de ceux qui réclamaient le corps de M. de Brézé.

Paris resta immobile ; le roi y rentra, et fut encore roi. Tous revinrent à lui peu à peu, tous protestèrent de leur fidélité. Il reçut les excuses, ne fit mauvaise mine à per-

lo sonne, fit semblant de les croire. En arrivant, il alla souper tout d'abord chez son fidèle Charles de Melun, avec force bourgeois et bourgeoises. Il leur conta la bataille à sa manière, comment il avait attaqué le premier, gagné la journée. Les Parisiens, de leur côté, se félicitaient d'avoir

15 achevé la victoire. En effet, la bataille finie, ils étaient allés, pleins d'ardeur, tomber sur les fuyards, ramasser les bagages: "Chariots, bahus, malles, boistes." Le greffier chroniqueur dit que ce jour ils sortirent trente mille.

Le roi avait beau se dire vainqueur; on l'avait vu revenir

20 bien mal accompagné. Cela enhardit la haute bourgeoisie. Tous les honnîtes gens, serviteurs et valets des seigneurs, devinrent audacieux contre le roi. Ils l'obligèrent de garder pour lieutenant ce Charles de Melun qui l'avait laissé sans secours à Montlhéry. L'évêque, des conseillers, des gens

25 d'église vinrent le trouver aux Tournelles, et le prièrent tout doucement de laisser conduire désormais les affaires "par bon conseil." Ce conseil devait lui être donné par six bourgeois, six conseillers du parlement, six clercs de l'Université. Le roi accorda tout, se montra confiant, plus

30 même que les bourgeois ne voulaient, assurant qu'il allait les armer et prendre dix hommes par dizaine.

Ce fut son salut que pendant tout ce temps ses ennemis ne surent rien faire. Le comte deCharolais n'approcha

pas de Paris ; il était occupé à garder son champ de bataille, à sonner la victoire, à défier Tair. Les ducs de Berri et de Bretagne, jeunes princes de santé délicate, venaient à petites journées. La jonction se fit à Étampes. L'on attendit encore le duc de Calabre et les Lorrains, qui ne venaient 5 pas ; ce n'était pas leur faute ; suivis de près par les troupes du roi, ils avaient été obligés d'éviter la Champagne et de faire le tour par Auxerre.

Les voilà réunis, et leur union leur apprend une chose, la difficulté de rester ensemble. Il n'y avait pas moyen de 10 nourrir en même lieu cette immense cohue de cavalerie ; il fallut tout d'abord, pour ne pas s'affamer, qu'ils se tournassent le dos, et s'en allassent, comme Abraham et Lot, paître l'un à l'orient, l'autre à l'occident. Ils se répandirent dans la Brie, jusqu'à Provins, jusqu'à Sens et plus 15 loin.

L'opposition la plus dangereuse, et qui pouvait d'un moment à l'autre mettre les alliés aux prises, c'était celle des Bourguignons et des Bretons, des deux grands peuples et des deux grands princes. Les Bretons venaient tard, 20 après la bataille, et de mauvaise humeur. Leur vieille réputation souffrait de la jeune gloire des Bourguignons. Ceuxci avaient parfaitement oublié leur fuite à Montlhéry; ils triomphaient de bonne foi. Depuis que le comte de Charolais, resté seul dans la plaine, avait cru gagner la bataille, 25 on ne le reconnaissait point ; ce n'était plus un homme, ou, si c'en était un, c'était Nemrod, Nabuchodonosor. Il parlait à peine, ne riait plus, tout au plus, quand on lui disait que les jeunes ducs de Berri et de Bretagne portaient par délicatesse des cuirasses de soie qui simulaient le fer. Les 30 Bretons, peu plaisants, se demandaient entre eux s'ils ne feraient pas bien de tomber sur les Bourguignons, de s'en défaire, de ne pas partager dans ce grand butin du royaume j

car enfin, à qui le royaume, sinon à ceux qui amenaient avec eux le futur régent ou le futur roi ?

Et comme tel, le duc de Berri était suspect à tous ; pour tous ces confédérés, alliés et amis, il était déjà Tennemi

5 commua Le roi dont ils se défiaient, c'était déjà celui qui ne rétait pas encore, qui pouvait Têtre ; ils semblaient avoir oublié Louis XL Cela alla si loin, que, malgré Taversion mutuelle, le Bourguignon fit secrètement une ligue partielle avec le Breton (24 juillet), et lui paya comptant le secours

10 qu'il en pourrait tirer un jour contre le duc de BerrL C'està-dire que tout en le faisant, ils s'occupaient à le défaire. Cette folle imagination domina le comte de Charolais au point qu'il envoyait déjà demander secours aux Anglais contre ce roi possible.

15 Le vrai roi, pendant ce temps, se remettait et ressaisissait Paris. Il eut d'abord deux cents lances, puis quatre cents lances, puis le comte d'Eu, un prince du sang, qu'il mit à la place de Charles de Melun. Il dédommagea celui-ci magnifiquement, ne pouvant encore lui couper la tête.

20 II avait fait venir de Normandie des francs archers; mais la noblesse ne venait pas, contenue qu'elle était sans doute par les grands seigneurs et les évêques. Le roi prit le parti d'aller lui-même chercher les Normands (10 août) : résolution hardie; Paris branlait; mais justement, pour

25 assurer Paris, il fallait avoir un point 'd'appui ailleurs. Au reste, les ligués, égarés dans la Brie, dans la Champagne et jusqu'en Auxerrois, avaient bien l'air, avec leurs longs détours, de n'arriver jamais.

Ils se rapprochèrent néanmoins, plus tôt qu'on n'aurait

30 cru, avertis sans doute du départ du roi par leurs bons amis de Paris. Dès qu'ils furent à Lagny, les parlementaires et notables bourgeois ne manquèrent pas de tâter le nouveau lieutenant royal, le comte d'Eu, le priant d'envoyer aux

princes et de moyenner une bonne paix. A quoi il répondit que c'était son devoir, et que, le cas échéant, il n'enverrait pas, il irait lui-même.

Bientôt arrivent aux portes les hérauts du duc de Berri, avec quatre lettres aux bourgeois, à TUniversit^ à l'Église, 5 au parlement Les princes, venant pour aviser au bien du royaume, demandent que la ville leur envoie six notables. Elle en envoya douze le jour même : en tête l'évêque Guillaume Chartier, un pieux idiot

La pacifique députation, prêtres et bourgeois, fut admise 10 devant le duc de Berri, au château de Beauté-sur-Marne. Il les reçut assis, mais debout près de lui se tenait le farouche vainqueur de Montlhéry, armé de toutes pièces. Pour surcroît de terreur, le héros populaire des guerres anglaises, Dunois, tout vieux et goutteux qu'il était, traita 15 ces pauvres gens comme l'eût fait Suffolk ou Talbot II leur signifia que si la ville avait le malheur de ne pas recevoir les princes avant dimanche (on était au vendredi), ils protestaient contre elle de tout ce qui pouvait en advenir, mais que, lundi, sans faute, on donnerait un assaut général. 20

Cela rendit les bourgeois bien pensifs. Mais que devinrent-ils quand ils entendirent dans la rue le petit peuple qui courait, criait, cherchant, pour leur couper la gorge, ces traîtres députés qui voulaient mettre les pillards dans Paris ? ...Les députés, plus morts que vifs, se laissèrent renvoyer 25 aux princes, et parlèrent, non plus pour la ville, mais pour le comte d'Eu; l'évêque dit ces propres paroles: "Il ne plaît point aux gens du roi qui sont à Paris de rendre response qu'ils n'aient su quel est le plaisir du roL" Dunois répéta qu'alors il y aurait donc assaut le lendemain. ...Il n'y 30 eut rien du tout; ce furent tout au contraire les troupes royales qui sortirent, allèrent reconnaître l'ennemi, et ramenèrent soixante chevaux.

Il était temps que le roi arrivât. Le 28 août, il rentra avec toute une armée, douze mille hommes, soixante chariots de poudre et d'artillerie, sept cents muids de farine. Il connaissait Paris ; il eut soin que rien n'y manquât pendant 5 tout ce temps, ni pain, ni vin, aucune sorte de vivres. Les arrivages furent toujours abondants : deux cents charges de marée en une fois, jusqu'à des pâtés d'anguille qu'il fit venir de Mantes, et vendre à la criée du Châtelet.

C'étaient les assiégeants qui mouraient de faim. N'ayant

10 su, avec leur grand nombre, s'assurer la Seine d'en haut, ni même celle d'en bas, loin d'affamer Paris, ils ne pouvaient se nourrir. Les malheureux erraient, vendangeant en août les raisins verts. Il aurait fallu que les assiégés eussent la charité de les nourrir. Le comte du Maine envoya à son

15 neveu de Berri une charge de pommes, de choux et de raves. Lorsqu'il y eut trêve, le Parisien allait à Saint- Antoine vendre des vivres et rançonnait sans pitié l'assiégeant.

Le roi était résolu de laisser faire la faim et la division.

20 Mais avec ses deux mille cinq cents hommes d'armes et des milliers d'archers, il fallait bien qu'il eût l'air de vouloir combattre. Il alla à Sainte-Catherine prendre l'oriflamme des mains du cardinal abbé de Saint- Denis; il en reçut l'instruction d'usage en pareil cas, ouït la messe et resta

25 longtemps en prière. £n sortant, il remit la fameuse bannière, non au porte-étendard, mais à son aumônier, pour la bien serrer aux Toumelles.

La prière de Louis XI, selon toute apparence, c'était de pouvoir diviser ses ennemis, les gagner un à un et se

30 moquer de tous : " Ce qui est, dit Comines, une grande grâce que Dieu fait au prince qui le sçait faire." Les négociations, publiques et secrètes, allaient leur train ; sous mille prétextes on parlait et parlementait sans cesse entre Charen-

ton et Saînt- Antoine. On appela ce lieu le Marché ; là, en effet, on marchandait les hommes, on brocantait les serments, on tâtait les fidélités. Un jour, il en passait dix du côté du roi, le lendemain autant du côté des seigneurs. Le roi avait quelque raison de croire qu'au total il gagnerait à 5 ce négoce. Humble en paroles et en habits, donnant beaucoup, promettant davantage, achetant ou rachetant, sans marchander, ceux dont il avait besoin, "et ne les ayant en nulle haine pour les choses passées."

On croyait le roi si peu rancunier, que les premiers qui 10 lui envoyèrent ambassade furent justement ceux dont il avait le plus à se plaindre, les Armagnacs. Eux-mêmes se plaignaient des princes qui, les tenant éloignés de Paris, montraient assez qu'ils voulaient se passer d'eux et leur faire petite part au butin. Après les Armagnacs vint le 15 comte de Saint-Pol, qui avait tout mis en mouvement, mais qui au fond ne voulait qu'une chose, l'épée de connétable ; il causa longuement avec le roi, et sans doute en tira parole. Jean de Calabre n'était peut-être pas loin de faire aussi son traité à part, comme lui conseillait son père, et de laisser là 20 les deux tyrans de la ligue, le Bourguignon et le Breton.

Le roi ne voulait nullement d'une bataille devant Paris. Il faisait la guerre de plus loin. Dès le mois de juin, il avait traité avec les Liégeois; le 26 août, il leur fit passer de l'argent, et le 30, ils défièrent le duc de Bourgogne à feu 25 et à sang. Le contrecoup fut senti à Paris; le 4, le 10 septembre, les princes demandèrent trêve, prolongation de trêve. On songea à la paix ; mais d'abord, ils demandaient des choses exorbitantes : pour le duc de Berri, la Normandie ou la Guienne, une Guienne arrondie à leur façon, l'ancien 30 royaume d'Aquitaine; le comte de Charolais voulait toute la Picardie.

Tout cela, sans doute, faisait croire aux habiles que les

princes et seigneurs prévaudraient sur le roi, qu'avec tout son esprit, toute sa vigueur, il n'en était pas moins un homme perdu. Le 21 septembre, un gentilhomme qui commandait à Pontoise écrit au maréchal de Rouault qu'il vient; d'ouvrir

5 sa place aux princes ; il le prie de l'excuser près du roi, il a fait la chose à regret.

Rouen, livré aux princes, entraîna Évreux, puis Caen; puis indirectement, ce qui tenait encore sur la Somme. Le comte de Nevers, qui jusque-là attendait, enfermé dans

lo Péronne, n'hésita plus ; il n'ouvrit pas les portes, mais il se fit escalader, surprendre, emmener prisonnier (7 octobre).

Le roi se hâta de traiter ; autrement Paris suivait Rouen. Le jour où le château de Rouen fut livré, la Bastille de Paris se trouva ouverte, des canons encloués. La Bastille

15 était dans les mains très-suspectes du père de Charles de Melun.

Qui agissait ici contre le roi? Personne et tout le monde. L'Église de Paris ne disait plus rien depuis l'étrange démarche qu'elle avait fait faire par son évêque.

20 Le parlement, le Châtelet ne parlaient pas non plus ; mais de temps à autre, tel ou tel, un conseiller, un notaire, un procureur, passaient aux princes. Sous les masses sombres et muettes du palais et de Notre-Dame, remuaient, frétillaient, chaque jour plus hardis, les enfants perdus, procu-

25 reurs, petits clercs tonsurés et non tonsurés, qui disaient haut ce que pensaient leurs maîtres ; tout cela parlait, rimait contre le roi. La Ménippée, le Lutrin, Voltaire même, sont, comme on sait, nés dans cette ombre humide et sale, tout près de la Sainte-Chapelle. Le roi avait là, dans Paris,

30 une armée pour tirer sur lui par derrière. Les chansons, les ballades satiriques couraient la ville ; on les envoyait même aux princes, comme encouragement, deux pièces entre autres, très-âcres, qu'on croirait écrites au temps de la lâgue.

Le roi avait fait pourtant de grandes caresses aux Parisiens. Quoique TUniversité eût refusé d'armer pour lui, il lui rendit ses privilèges. Il se fit frère et compagnon " de la grant'confrérie aux bourgeois de Paris." Il appela les quarteniers, cinquanteniers, et six notables par quartier, 5 à ouïr, avec le parlement et les grands corps, les conditions que proposaient les princes.

La ville n'en était pas moins mécontente, agitée. Ces Normands que le roi avait mis dans Paris, pourraient-ils bien jusqu'au bout contenir leurs mains normandes? On 10 craignait le pillage. Une nuit, les rues s'illuminent, partout des feux; les bourgeois s'arment et courent à leurs bannières. Qui a donné l'ordre, personne ne peut le dire. Le roi mande '* sire Jelian Luillier clerc de la viUe," lequel dit froidement et sans rien excuser, que tout cela se fait de 15 bonne intention. Le roi fait dire, de rue en rue, qu'on éteigne et qu'on aille se coucher; personne n'obéit, tout reste armé. Une batterie n'était pas improbable entre les bourgeois et les troupes. Déjà l'on avait attaqué le soir l'évêque Balue, le factotum du roi. 20

Il n'y avait pas un moment à perdre. Le roi demanda une entrevue, alla trouver le comte de Charolais et lui dit que la paix était faite : ** Les Normands veulent un duc ; eh bien 1 ils l'auront."

Céder la Normandie, c'était se ruiner. Cette province 25 payait à elle seule le tiers des impôts du royaume ; seule, elle était riche et de toute richesse, pâturage, labourage et commerce. La Normandie était comme la bonne vache nourricière qui allaitait tout alentour.

Le roi, du même trait de plume, livrait aux amis de 30 l'Anglais nos meilleurs marins, comme si, de sa main, il eût comblé, détruit Dieppe et Honfleur. L'ennemi débarquait dès lors à volonté, trouvait la Seine ouverte, " la grand'rue

qui mène à Paris." Il pouvait se promener de long et en large, par la Seine, par la côte, de Calais jusqu'à Nantes. Sur tout ce rivage, l'Anglais n'eût rencontré que des amis ou vassaux de l'Angleterre.

5 Le Bourguignon acquérait Boulogne et Guines pour toujours; les villes de Somme sous la condition d'un rachat lointain, improbable. Le duc de Bretagne, maître chez lui désormais, maître de ses évêques, comme de ses barons, devenait un petit roi, sous protection anglaise. Il deman-

10 dait, en outre, la Saintonge pour les Écossais, c'est-à-dire pour les Anglais qui dans ce moment gouvernaient l'Ecosse. Dans ce cas, la Rochelle, prise à dos, n'aurait pas tenu longtemps, la Guienne eût suivi, tout l'ouest.

Ce n'était pas seulement le royaume qui était au pillage;

15 c'était la royauté, les droits royaux. Le Normand eut les fruits des régales et la nomination aux offices, le Breton les régales et les monnaies. Le Lorrain ne rendit point hommage pour la marche de Champagne que le roi lui cédait.

20 Le roi faisait bonne mine, mais il était inquiet. Pendant qu'il donnait tant, on prenait encore. Beauvais, Péronne furent surpris pendant les négociations.

Oh les exigences s'arrêteraient-elles? on ne pouvait le dire. Chaque jour, on s'avisait d'un article oublié, on

25 l'ajoutait. Le comte de Charolais eut à peine conclu son traité pour Boulogne et la Somme, qu'il en exigea un pour la cession de trois prévôtés qui lui étaient indispensables, disait-il, pour assurer la possession d'Amiens. £t il ne s'en alla pas encore qu'il n'eût extorqué autre chose. Le 3

30 novembre, au moment oli le roi lui disait adieu à Villers-le- Bel, il lui fit signer un étrange traité de mariage, entre lui, Charolais, qui avait trente ans, et la fille aînée du roi qui en avait deux. Elle devait apporter en dot la Champagne,

avec tout ce qu'on peut y rattacher de près ou de loin, Langres et Sens, Laon et le Vermandoisl Pour consoler répoux d'attendre si longtemps sa future, le roi dès ce moment lui donnait le Ponthieu.

Les ligués, en partant, n'oubliaient que deux choses, les 5 deux principales, la grande question ecclésiastique et les états généraux.

De Pragmatique, plus un mot. Des princes devenant rois chez eux, pensaient, comme le roi l'avait pensé pour lui, qu'il valait mieux s'entendre avec le pape pour la 10 collation des bénéfices que de courir les chances des élections.

Les grands sacrifièrent sans difficulté les intérêts de la noblesse, ceux de la haute bourgeoisie, ceux des parlementaires, qui n'arrivaient guère que par les élections, à la 15 jouissance des biens d'église.

Point d'états généraux. Seulement trente-six notables, présidés par Dunois, doivent aviser au bien public, ouïr les remontrances, décider **les réparations." Leurs décisions sont souveraines, absolues, le roi les sanctionnera (pour la 20 forme) quinze jours, sans faute, après qu'elles auront été rendues; Ce règne des trente-six doit durer deux mois.

Voilà le roi bien lié. Pour plus de sûreté, il a des gardes : le Bourguignon à Amiens, le Gascon à Nemours, le Breton à Étampes, à Montfort-l'Amaury. Il était ainsi 25 serré dans Paris, et il avait à peine Paris, n'en tirant rien depuis l'abolition des taxes. Il ne pouvait guère donner ni vendre de charges ; le parlement désormais se recrutait luimême, présentant au roi les candidats parmi lesquels il devait choisir. 30

On ne voyait pas trop d'oh il allait tirer les monstrueuses pensions qu'il promettait aux grands. Il était dans la position d'un pauvre homme saisi, qui ne peut se

relever ni payer, ayant chez lui, pour vivre à discrétion, des huissiers, des garnisaires et mangeurs d'office.

Mais, tout abattu qu'il parût et décidément ruiné, les ligués prirent contre lui en partant une étrange précaution ; 5 ils lui firent écrire que désormais il ne pourrait les contraindre de venir le trouver, et que s'il allait les voir, il les préviendrait trois jours au moins d'avance. Cela fait, ils crurent pouvoir aller en repos se cantonner chez eux.

Auparavant, le comte de Charolais promena le roi, venu 10 sans garde, aimable et souriant, par devant les seigneurs et toute cette grande armée, de Charenton jusqu'à Vincennes, et il dit: "Messieurs, vous et moi, nous sommes au roi, mon souverain seigneur, pour le servir, toutes les fois que besoin sera."

Charles le Téméraire. — Nouvelle humiliation du roi à

Péronne et à Liège. — 1466-1468.

15 Un beau portrait de Jean de Bruges, vraiment saisissant, formidable, donne une forte impression de l'adversaire de Louis XI. Figure bilieuse et colérique, teint trouble dont les nuances douteuses indiquent le mélange de races, la discorde d'éléments, d'idées, de passions qui fut en cet homme tragique.

20 Son chroniqueur complète le portrait: "Fort de bras, fort d'échiné, de bonnes fortes jambes, de longues mains, un rude jouteur à jeter tout homme par terre, la peau et le poil bruns, la chevelure épaisse, houssiieJ*

Sur ce sombre visage, on lisait la menaçante devise qui

25 effraya tout le monde à son avènement : " Je l'ai empris.^^ Il allait entreprendre, avec quel succès. Dieu le savait Une comète qui parut donnait fort à penser: "J'entrai en

imagination, dit Chastellain, le grand chroniqueur, je m'attends à tout... La fin fera le jugement."

Vainqueur de Liège à son avènement, mais forcé par une grande révolte des Gantois de confirmer leurs privilèges, il entra à Bruxelles plein d'orgueil, de colère, de ressenti- 5 ment. Une foule inquiète attendait son retour, solliciteurs, ^ suppliants, envoyés de tous pays. Il y avait, entre autres, de pauvres gens de Tournai, qui étaient là à genoux, pour excuser je ne sais quelle plaisanterie des enfants de la ville ; le duc ne parlait de rien moins que de les marquer au 10 front d'un fer rouge, aux armes de Bourgogne.

Pour don de joyeux avènement^ ses États eurent de lui la demande inouïe, non de l'aide ordinaire, mais d'un énorme impôt, régulier, annuel, qu'on devait payer seize années. Le total était monstrueux et la bonne moitié 15 retombait sur la Flandre. "Il n'y eut personne qui ne fût perplex durement et frappé au front d'ouïr nommer cette horrible somme de deniers à prendre sur le peuple."

Les Flamands qui, du vivant de son père, espéraient fort en lui, qui le voyaient parler leur langue et vivre à 20 la flamande, qui le croyaient d'ailleurs un prince chevalier, nourri de vieux romans et des histoires des preux, furent tout surpris de trouver en lui un autre homme, homme d'affaires, d'argent et de calcul. " Il prit le mors aux dents, veilla et étudia en ses finances." Il visita le trésor de son père, 25 mais pour le bien fermer. En tout, un ordre austère. La joyeuse maison du bon duc devint comme un couvent ; plus de grande table commune oh les officiers et seigneurs mangeaient avec le maître. Il les divisa et parqua en tables différentes, d'oh, le repas fini, on les faisait défiler 30 devant le prince qui notait les absents ; l'absent perdait les gages du jour.

Nul homme plus exact, plus laborieux. Il était le matin

au conseil, et il y était le soir, "se travaillant soy et ses gens, outrageusement." Ses gens, ceux du moins qu'il employait le plus, c'étaient des gens de langue française et de droit romain, des hommes de loi bourguignons ou com-

5 tois. Le règne des Comtois, commencé par Raulin sous Philippe le Bon, continué par Carondelet et autres sous Charles le Téméraire, éclate dans l'histoire par la tyrannie des Granvelle, qui ne contribua pas peu à décider la révolution des Pays-Bas sous Philippe IL Leurs traditions

10 d'impérialisme romain, des procédures secrètes, se révélèrent du jour oîi Raulin, sur un simple billet de son maître, fit étouffer l'un des premiers barons entre deux matelas.

Un hasard très-heureux a conservé dans les registres d'Ypres le monument peut-être le plus important du règne

15 de Charles le Téméraire. C'est un très-long discours improvisé par lui, discours violent, éloquent, original, oh sa haine contre ce qu'il appelle la malice des Flamands est merveilleusement exprimée, aussi bien que la jalousie des Flamands contre les Bourguignons proprement dits,

20 discorde intérieure de cet empire hétérogène.

Les Flamands, dans leurs remontrances avaient respectueusement relevé une grave différence entre les paroles du prince et celles de son chancelier. Le chancelier avait dit que l'argent serait levé sur tous les pays (ce qui eût compris

25 les Bourgognes), et le duc: levé sur les Pays-Bas, Il répondit durement qu'il n'y avait pas d'équivoque, qu'il s'agissait des Pays-Bas, "et non de mon pays de Bourgogne; il n'a point d'argent, il sent la France; mais il a de bonnes gens d'armes et les meilleures que j'aie. En tout ceci, vous ne

30 faites rien que par subtilité et malice. Grosses et dures têtes flamandes, croyez-vous donc qu'il n'y ait personne de sages que vous?... Prenez garde; fai moitié de France et moitié de Fortugal,,,.]^ saurai bien y pourvoir.... Pour rien

au monde, je ne romprai mon ordonnance, entendez-vous bien, maître Sersanders (c'était le principal député de Gand)? Et quels sont ceux qui le demandent? Est-ce Hollande? Est-ce Brabant?.. Vous seuls, grosses têtes flamandes!... Les autres, qui sont bien aussi privilégiés, des bien grands seigneurs, comme mon cousin de Saint-Pol, me laissent user de leurs sujets, et vous voulez m'ôter les miens, sous prétexte de privilèges, dont vous ri avez ^t^/.... Dures têtes flamandes que vous êtes, vous avez toujours méprisé ou haï vos princes. S'ils étaient faibles, vous les méprisiez; s'ils 10 étaient puissants, vous les haïssiez: eh bien! j'aime mieux être haï.... Il y en a, je le sais bien, qui voudraient me voir en bataille avec cinq ou six mille hommes, pour y être défait, tué, mis en morceaux.... J'y mettrai ordre, soyez-en sûrs; vous ne pourrez rien entreprendre sur votre seigneur. 15 J'en serais fâché pour vous; ce serait l'histoire du pot de verre et du pot de fer 1"

L'argent n'en fut pas moins levé fort lentement. Il fut demandé en mai, la levée d'hommes ne put se faire qu'en octobre; était-elle achevée en décembre? Nous voyons qu'à 20 cette époque le duc, excédé des plaintes et des diflicultés, écrit aux États assemblés des Pays-Bas qu'il aimerait mieux quitter tout, renoncer à toute seigneurie.

On a remarqué cette grave parole, qu'il était moitik de France^ moitié de Portugal, C'était dire aux Flamands 25 qu'ils avaient un maître étranger.

En cette même année, il se proclama étranger à la France même, et cela dans une solennelle audience oh les ambassadeurs de France venaient lui offrir réparation pour les pirateries de Warwick, ami de Louis XL La scène fut 30 étrange; elle eôraya, indigna ses plus dévoués serviteurs.

Il s'était fait faire, pour ce jour, un dais et un trône, plus haut qu'on en vit jamais pour personne, roi ou L. XL 3

empereur; un dais d'or, un ciel d'or, et tout le reste, en descendant de degré en degré, couvert de velours noir. Sur ces degrés, dans un ordre sévère, à leurs places marquées, la maison et Tétat, princes et barons, chevaliers et

5 écuyers, prélats, chancellerie. Les ambassadeurs, menés à leurs bancs, se mirent à genoux. Lui, pour les faire lever, sans parler, sans mettre la main au chapeau, ^4es niqua de la tête." L'affaire à peine exposée, il dit avec emportement que les offres de réparation n'étaient ni valables, ni rai-

losonnables, ni recevables...."Eh! monseigneur: dit humblement l'homme de Louis XI, daignez écrire vous-même ce que vous voulez; le roi signera tout — ^Je vous dis que ni lui, ni vous, vous ne pouvez réparer. — Quoi ! dit l'autre sur un ton lamentable, on fait bien la paix d'un royaume

15 perdu et de cinq cent mille hommes tués, et l'on ne pourrait expier ce petit méfait?... Monseigneur, le roi et vous, au-dessus de vous deux, vous avez un juge.".. .À cette morale hypocrite, le duc fut hors de lui: ^^Nous autres Portugais, s'écria-t-il, nous avons pour coutume, que si ceux

20 que nous croyons amis, se font amis de nos ennemis, nous les envoyons aux cent mille diables d'enfer ! "

Là-dessus, grand silence.... Flamands, Wallons, Français, tous furent blessés au cœur. On sentit l'étranger.... Il n'avait dit que trop vrai ; il n'avait rien du pays, rien de son

25 père; le bizarre mélange anglo-portugais, qu'il tenait du

côté maternel, apparaissait en lui de plus en plus; sur le

sombre fond anglais, qui toujours devenait plus sombre,

perçait à chaque instant par éclairs la violence du midi

Discordant d'origine, d'idées et de principes, il n'expri-

30 malt que trop la discorde incurable de son hétérogène empire. Nous avons caractérisé ailleurs cette Babel sous Philippe le Bon. Mais il y eut cette différence entre le père et le fils, que le premier, Français de naturel, se

trouva l'être encore politiquement, et par ses acquisitions de * pays français, et par Tascendant de ses favoris français.

Le ûls ne fut ni Français ni Flamand; loin de s'harmoniser dans un sens ou dans Fautre, il compliqua de plus en plus sa complication naturelle d'éléments inconciliables qu'il 5 ne put accorder jamais.

Personne n'éprouvait pourtant davantage le besoin de l'ordre et de Tunité. Dès son avènement, il essaya de régulariser ses finances, en instituant un payeur général. En 1473, il entreprit de centraliser la justice, en dépit de 10 toutes les réclamations, et fonda une cour suprême d'appel à Malines, sur le modèle du parlement de Paris ; là, devaient être aussi réunies ses diverses chambres des comptes. La même année, il promulgua une grande ordonnance militaire, qui résumait toutes les précédentes, imposait les mêmes 15 règles aux troupes diverses dont se composaient ses armées.

Ce besoin d'unité, d'harmonie motivait sans doute à ses yeux la conquête des pays enclavés dans les siens, ou qui semblaient devoir s'y ramener par une attraction naturelle. Il avait hérité de bien des choses, mais qui toutes sem- 20 blaient incomplètes. Ne fallait-il pas essayer d'arrondir, de lier tant de provinces qui, par occasions diverses, étaient échues à la maison de Bourgogne? Cela ne se pouvait qu'en prenant sur le Rhin les provinces intermédiaires qui relieraient entre eux les trois membres dispersés de cet em- 25 pire, je veux dire la Bourgogne, les Pays-Bas flamands, enfin le nord de Hollande et de Frise.

Pour se lancer dans ces belles conquêtes, s'étendre vers le Rhin, vers l'Empire, il fallait d'abord en finir avec le roi de France. La chose semblait peu difficile. Le pauvre 30 homme était bien malade, faible, sans alHé. Sa plus grande ressource, pendant longtemps, avait été à Liège; les brusques mouvements de cette ville, produits à volonté par les agents

de Louis XI, avaient à chaque instant inquiété, retenu, rappelé en arrière le duc de Bourgogne. Mais Liège était vaincue; Dinant, les villes de Meuse étaient ou détruites ou domptées. Le duc avait de plus doublé ses forces par une 5 intime alliance avec Edouard IV et la maison d'York, maison nouvelle qui, pour faire oublier celle de Lancastre, avait besoin de faire la guerre en France. Le duc avait épousé la sœur d'Edouard, et il lui offrait douze places fortes sur le continent, s'il voulait passer le détroit.

lo Un nouveau Bien public se préparait plus terrible que l'autre, L'Anglais en eût été. La longue, l'exécrable guerre de cent années, qui fit presque un désert de notre infortunée patrie, allait recommencer encore. Le roi, heureusement, avait une copie des offres des ligués. Contre leur appel aux

iS Anglais, il s'avisa d'un expédient qu'ils n'avaient pas prévu; il appela la France.

Il convoqua les états généraux, leur lut tout. Ils en eurent horreur. Tous offrirent leurs biens et leurs vies. Le roi reprit la Normandie et mit le pied sur la Bretagne.

20 Le désespoir de Liège qui allait reprendre les armes, pouvait paralyser le duc de Bourgogne et le décider à traiter. Le roi, quoique assez fort en ce moment, et débarrassé des Bretons, offrait au duc de lui payer les frais de la campagne. Tout le monde s'en étonnait; on ne voyait pas l'Anglais

25 derrière les Bourguignons, ni la flotte d'Edouard IV, tout prête à Portsmouth, qui n'attendait qu'un signe pour porter une armée en France.

Le roi était dans sa perplexité, allant, venant le long de la Somme, devant le duc de Bourgogne, se mourant d'impa-

30 tience, se prenant du retard à ceux qui négociaient pour lui. Il s'en défiait, non sans cause ; tels d'entre eux opinaient mal de sa fortune, et songeaient plutôt à traiter pour leur compte.

Ce qui rendait espoir au roi, c'est qu'on lui assurait que le duc était dans une furieuse colère contre les Bretons, qui ne l'avaient point secondé. Cette colère contre un ami pouvait le disposer à écouter un ennemi Seulement pour qu'il en fût ainsi, il ne fallait pas d'intermédiaire : il fallait se voir 5 et s'entendre. Tout est difficile entre ceux qu'on envoie, qui hésitent, qui sont responsables ; entre gens qui font euxmêmes leurs affaires, souvent tout s'aplanit d'un mot. Il semblait d'ailleurs que si l'un des deux pouvait y gagner, c'était le roi, tout autrement fin que l'autre, et qui, renouve- 10 lant l'ancienne familiarité de jeunesse, pouvait le faire causer, peut-être en le poussant un peu, violent comme il l'était, en tirer justement les choses qu'il voulait le moins dire.

Quant au péril que quelques-uns voyaient dans l'entrevue, le roi n'en faisait que rire. Il se rappelait qu'au temps 15 du Bien public, le comte de Charolais, causant et marchant avec lui entre Paris et Charenton, n'avait pas craint parfois de s'aventurer loin de ses gens ; il s'était si bien oublié ufi jour, qu'il se trouva au dedans des barrières.

Tout porte à croire que le duc ne méditait point un 20 guet-apens. Selon Comines, il se souciait peu de voir le roi; d'autres disent qu'il le désirait fort. Je croirais aisément tous les deux, il ne savait peut-être pas lui-même s'il voulait ou ne voulait pas; c'est ce qu'on éprouve dans les commencements obscurs des grandes tentations. 25

Quoi qu'il en soit, le roi ne se confia pas à la légère ; il fit accepter au duc la moitié de la somme offerte, et ne partit qu'en voyant l'accord négocié déjà en voie d'exécution. Il recevait, pour l'aller et le retour, les paroles les plus rassurantes. Rien de plus explicite que les termes de 30 la lettre et du sauf-conduit que lui envoya le duc de Bourgogne. La lettre porte: "Vous pourrez sûrement venir, aller et retourner..." Et le sauf-conduit: "Vous y pouvez

venir, demeurer et séjourner, et vous en retourner sûrement aux lieux de Chauny et de Noyon, à vostre bon plaisir, toutes les fois qu'il vous plaira, sans qu'aucun empeschement soit doné ^vqms, pour quelque cas qui soit, ou puisse advenirJ* 5 (8 octobre 1468.) Ce dernier mot rendait toute chicane impossible, quand même on eût pu craindre quelque chose d'un prince qui se piquait d'être un preux des vieux temps, qui chevauchait fièrement sur la parole donnée, se vantant de la tenir mieux que ne voulaient ses ennemis. Tout le

10 monde savait que c'était là son faible par où on le prenait

Au bien public, quand il effectua sa menace avant le bout

de l'an, le roi, pour le flatter, lui dit : " Mon frère, je vois

bien que vous êtes gentilhomme et de la maison de France."

Donc, comme gentilhomme et chez un gentilhomme, le

15 roi arriva seul ou à peu près. Reçu avec respect par son hôte, il l'embrassa longuement par deux fois, et il entra avec lui dans Péronne, lui tenant, en vieux camarade, la main sur l'épaule. Ce laisser aller diminua fort, quand il sut qu'au moment même entraient par l'autre porte ses plus dange-

20 reux ennemis, le prince de Savoie, Philippe de Bresse, qu'il avait tenu trois ans en prison, dont il venait de marier la sœur malgré lui, et le maréchal de Bourgogne, sire de Neufchâtel, à qui le roi avait donné, puis retiré Épinal, deux hommes très-ardents, très-influents près du duc, et qui lui

25 amenaient des troupes.

Le pis, c'est qu'ils avaient avec eux des gens singulièrement intéressés à la perte du roi, et fort capables de tenter un coup; l'un était un certain Poncet de la Rivière, à qui le roi donna sa maison à mener à Montlhéry, et qui, avec

30 Brézé, lui brusqua la bataille pour perdre tout. L'autre, Du Lau, sire de Châteauneuf, ami de jeunesse du roi en Dauphiné et dans l'exil, avait eu tous ses secrets et les vendait; il avait essayé de le vendre lui-même et de le faire prendre,

mais c'était le roi qui l'avait pris. Cette année même, se doutant bien qu'on le ferait échapper, Louis XI avait, de sa main, dessiné pour lui une cage de fer. Du Lau, averti et fort effrayé, trouva moyen de s'enfuir ; il en coûta la vie à tous ceux qui l'avaient gardé, et par contrecoup à Charles 5 de Melun, dont le roi fit expédier le procès, de peur de pareille aventure.

Ce Du Lau, ce prisonnier échappé qui avait manqué la cage de si près, le voilà qui revient hardiment de lui-même, par-devant le roi, avec Poncet, avec d'Urfé, tous se disant 10 serviteurs et sujets du frère du roi, tous fort intéressés à ce que ce frère succède au plus vite.

Le roi eut peur. Que le duc eût laissé venir ces gens, qu'il reçût ces traîtres tout à côté de lui, c'était chose sinistre, et qui sentait le pont de Montereau. Il crut qu'il 15 y avait peu de sûreté à rester dans la ville ; il demanda à s'établir au château, sombre et vieux fort, moins château que prison; mais enfin, c'était le château du duc même, sa maison, son foyer, il devenait d'autant plus responsable de tout ce qui arriverait. 20

Le roi fut ainsi mis en prison sur sa demande; il ne restait plus qu'à fermer la porte. Qu'il manquât de bons amis pour y pousser le duc, on ne peut le supposer. Ces arrivants qui trouvaient la chose en si bon train, qui voyaient leur vengeance à portée, leur ennemi sous leur main, qui, 25 à travers les murs, sentaient son sang..., croira- t-on qu'ils aient été si parfaits chrétiens que de parler pour lui?... Nul doute qu'ils n'aient fait des eflforts désespérés pour profiter d'une telle occasion, que, tournant autour du duc de toutes les manières, ils ne lui aient fait honte de ses scrupules, 30 qu'ils n'aient dit que ce serait pour en rire à jamais, si la proie venant d'elle-même au chasseur, il n'en voulait pas... N'était-ce pas un miracle d'ailleurs, un signe de Dieu, que

cette venîmeuse bête se fût livrée ainsi ? Lâchez-la, avec quoi croyez-vous la tenir? quel serment, quel traité possible? quelle autre sûreté qu'un cul de basse-fosse I

A quoi le duc, ému, tremblant de vouloir et ne vouloir

5 pas, mais maître de lui pourtant et faisant bonne contenance, aura noblement répondu : Que tout cela n'y faisait rien, que sans doute Thomme était digne de tout châtiment, mais qu'une exécution ne lui allait pas, à lui, duc de Bourgogne. La Toison qu'il portait était jusqu'ici nette,

lo grâce à Dieu. Ayant promis, signé, pour deux royaumes de France, il ne ferait rien à rencontre. La veille encore il avait reçu l'argent du roi. Garder Thomme pour garder l'argent? était-ce leur conseil?.... Il fallait être bien osé pour lui parler ainsi !

15 Tel fut le débat, et plus violent encore; la plus simple connaissance de la nature humaine porterait à le croire, quand même tout ce qui suit ne le mettrait pas hors de doute.

Mais on peut croire aussi, non moins fermement, que le

20 duc en serait resté là, malgré toute la véhémence du combat intérieur, sans pouvoir en sortir, si les intéressés n'eussent à point nommé trouvé une machine, qui, poussée vivement, démonta sa résolution.

Il n'ignorait certainement pas (au 10 octobre) que les

25 bannis étaient rentrés dans Liège le 8 septembre. Dès la fin d'août, Humbercourt retiré à Tongres avec l'évêque, les observait et en donnait avis. Le mouvement était accompagné, encouragé par des gens du roi. Le duc le savait avant l'entrevue de Péronne, et dit qu'il le savait.

30 II était facile à prévoir que les Liégeois tenteraient un coup de main sur Tongres pour ravoir leur évêque et l'enlever aux Bourguignons; Humbercourt le prévit. Le duc, en apprenant que la chose était arrivée, pouvait être

irrité, sans doute, mais pouvaît-îl être surpris ?...!! fallait donc, si Ton voulait que cette nouvelle eût grand effet sur lui, l'amplifier, l'orner tragiquement C'est ce que firent les ennemis du roi, ou, si l'on veut que le hasard ait été seul auteur de la fausse nouvelle, on avouera que le hasard les 5 servit à commandement

"Humbercourt est tué, l'évêque est tué, les chanoines sont tués." Voilà comme la nouvelle devait arriver, pour faire effet ; et telle, elle arriva.

Le duc entra dans une grande et terrible colère, — ^non 10 pour l'évêque, sans doute, qui périssait pour avoir joué double, — mais pour Humbercourt, pour l'outrage à la maison de Bourgogne, pour Taudace de cette canaille, pour la part surtout que pouvaient avoir à tout cela les envoyés du roi. 15

C'était un grand malheur, mais pour qui? pour le roi. Qu'un mouvement encouragé par lui eût abouti à l^ssassinat d'un évêque, d'un frère du duc de Bourbon, cela le mettait mal avec le pape qui, jusque-là, lui était favorable dans cette affaire de Liège : de plus, il risquait d'y perdre l'appui du 20 seul prince sur lequel il comptât, du duc de Bourbon, à qui il avait mis en main les plus importantes provinces du centre et du midi.... Le duc de Bourgogne, que risquait-il? que perdait-il en tout cela (sauf Humbercourt)? on ne peut le comprendre. 25

Ce qui pouvait nuire à ses affaires, ce n'était pas que les Liégeois eussent tué leur évêque, mais qu'ils l'eussent repris, rétabli dans Liège, qu'ils se fussent réconciliés avec lui, et que l'évêque lui-même, appuyé par le légat du pape, priât le duc de Bourgogne de ne plus se mêler d'une ville qui 30 relevait du pape et de l'Empire, mais nullement de lui.

Le fait est que l'évêque était bien portant, Humbercourt aussi (relâché sur parole). La bande qui ramena de

Tongres à Liège Tévêque et le légat, tua plusieurs chanoines qui avaient trahi Liège ; mais pour Tévêque, ils lui témoignèrent le plus grand respect, tellement que quelques-uns des leurs ayant hasardé un mot contre lui, ils les pendirent

5 eux-mêmes à Tinstant L'évêque, fort effrayé et de ces violences et de ces respects, accepta Tespèce de triomphe qu'on lui fit à sa rentrée dans Liège- "Enfants, dit-il, nous nous sommes fait la guerre ; je vois que j'étais mal informé; eh bien! suivons de meilleurs conseils... C'est moi qui

10 désormais serai votre capitaine. Fiez-vous en moi, je me fie

en vous."

Revenons à Péronne, et répétons encore que le mouvement des Liégeois sur Tongres, si probable et si naturel» ne devait guère surprendre le duc; que la mort de Tévêque,

t5 après sa conduite équivoque, cette mort, mauvaise au roi (donc bonne au duc), ne put lui faire mener grand deuil, ni faire tout ce grand bruit De croire que le roi, qui n'y gagnait rien et y perdait tant, eût provoqué la chose, lorsqu'il laissait au frère du mort tant de provinces en main, une

20 vengeance si facile, lorsqu'il venait se remettre lui-même à la merci du duc de Bourgogne, c'était croire le roi fou, ou l'être soi-même.

La distance au reste n'est pas immense entre Liège et Péronne. Le roi entra à Péronne, et les Liégeois à Tongres,

25 le même jour, dimanche 9 octobre. La fausse nouvelle parvint le 10 au duc; mais le 11, le 12, le 13, durent arriver avec des renseignements exacts, les Bourguignons que les Liégeois avaient trouvés dans Tongres et renvoyés exprès. C'est le 14 seulement qu'on fit signer au roi le traité par

30 lequel on lui faisait expier la mort de l'évêque qu'on savait vivant.

La colère du duc dans le premier moment, pour un événement qui rendait sa cause très-bonne, qui le fortifiait

et tuait le roi, cette colère bizarre fut-elle une comédie? je ne le crois pas. La passion a des ressources admirables pour se tromper, s'animer en toute bonne foi, lorsqu'elle y a profit II lui était utile d'être surpris, il le fut ; utile de se croire trahi, il le crut. Il fallait que sa colère fût extrême, 5 effroyable, aveugle, pour qu'il oubliât tout à fait le fatal petit mot du sauf-conduit : Quelque cas qui soit ou fuisse advenir. Effroyable en efifet fut cette colère, et comme elle eût été si le roi lui avait tué sa mère, sa femme et son enfant... Terribles les paroles, furieuses les menaces.... Les 10 portes du château se fermèrent sur le roi, et il eut dès lors tout loisir de songer, "se voyant enfermé rasibus d'une grosse tour, oli jadis un comte de Vermandois avoit fait mourir un roi de France."

Louis XI, qui connaissait l'histoire, savait parfaitement 15 qu'en général les rois prisonniers ne se gardent guère (il n'y a pas de tour assez forte); voulût-on garder, on n'en est pas toujours le maître, témoin Richard II à Pomfret ; son rival eût voulu le laisser vivre, qu'il ne l'aurait pu. Garder est difficile, lâcher est dangereux : '* Un si grand seigneur 20 pris, dit Comines, ne se délivre pas."

Louis XI ne s'abandonna point; il avait toujours de l'argent avec lui pour ses petites négociations; il donna quinze mille écus d'or à distribuer; mais on le croyait si bien perdu, et déjà on le craignait si peu que celui à qui il 25 donna, garda la meilleure part.

Une autre chose le servit davantage, c'est que les plus ardents à le perdre étaient des gens connus pour appartenir à son frère, et qui déjà "se disaient au duc de Normandie." Ceux qui étaient vraiment au duc de Bourgogne, son 30 chancelier de Goux, le chambellan Comines qui couchait dans sa chambre et qui l'observait dans cette tempête de trois jours, lui firent entendre probablement qu'il n'avait

pas grand intérêt à donner la couronne à ce frère qui, depuis longtemps, vivait en Bretagne. Risquer de faire un roi quasi breton, c'était un pauvre résultat pour le duc de Bourgogne; un autre aurait le gain, et lui, selon toute 5 apparence, une rude guerre. Car, si le roi était sous def, son armée n'y était pas, ni son vieux chef d'écorcheurs, Dammartin.

Il y avait un meilleur parti. C'était de ne pas faire un roi, — d'en défaire un plutôt, de profiter sur celui-ci, tant

lo qu'on pouvait, de le diminuer et l'amoindrir, de le faire, dans l'estime de tous, si petit, si misérable et si nul, qu'en le tuant on l'eût moins tué.

Le duc, après de longs combats, s'arrêta à ce parti, et il se rendit au château: "Comme le duc arriva en sa présence,

15 la voix luy trembloit, tant il estoit esmeu et prest de se courroucer. Il fit humble contenance de corps, mais son geste et parole estoit aspre, demandant au roy s'il vouloit tenir le traicté de paix...." Le roi "ne put celer sa peur," et signa l'abandon de tout ce que les rois avaient jamais

20 disputé aux ducs. Puis, on lui fit promettre de donner à son frère, non plus la Normandie, mais la Brie, qui mettait le duc presque à Paris, et la Champagne, qui reliait tous les États du duc, lui donnant toute facilité d'aller et venir entre les Pays-Bas et la Bourgogne.

25 Cela promis, le duc lui dit encore: "Ne voulez-vous pas bien venir avec moi au Liège pour venger la trahison que les Liégois m'ont faite, à cause de vous? L'évêque est votre parent, étant de la maison de Bourbon." La présence du duc de Bourbon qui était là semblait appuyer

30 cette demande, qui d'ailleurs valait un ordre dans l'état oh se trouvait le roi.

Grande et terrible punition, et méritée, du jeu perfide que Louis XI avait fait de Liège, la montrant, pour faire

peur, l'agitant, la poussant, puis retirant la main.*.. Eh bien! cette main déloyale, prise en flagrant délit, il fallait qu'aujourd'hui le monde entier la vît égorger ceux qu'elle poussait, qu'elle déchirât ses propres fleurs de lis qu'arboraient les Liégeois, que Louis XI mît dans la boue le drapeau du 5 roi de France.... Après cela, maudit, abominable, infâme, on pouvait laisser aller l'homme, qu'il allât en France ou ailleurs.

Seulement, pour se charger de faire ces grands exemples, pour se constituer ainsi le ministre de la justice de Dieu, il' 10 ne faut pas voler le voleur au gibet... C'est justement ce qu'on tâcha de faire.

Le salut du roi tenait surtout à une chose, c'est qu'il n'était pas tout entier en prison. Prisonnier à Péronne, il était libre ailleurs en sa très-bonne armée, en son autre 15 lui-même, Dammartin. Son intérêt visible était que Dammartin n'agit point, mais qu'il restât en armes, et menaçant. Or, Dammartin reçut coup sur coup deux lettres du roi, qui lui commandaient tantôt de licencier, tantôt d'envoyer l'armée aux Pyrénées, c'est-à-dire de rassurer les Bour- 20 guignons, de leur laisser la frontière dégarnie, et libre pour entrer s'ils le voulaient, après leur course de Liège.

Ce qui démentait cette lettre et lui ôtait crédit, c'est que le messager du roi qui l'apportait était gardé à vue par un homme du duc, de peur qu'il ne parlât. Le piège était 25 grossier ; Dammartin en fit honte au duc de Bourgogne, et dit que s'il ne renvoyait le roi, tout le royaume irait le chercher.

Le roi devait écrire tout ce qu'on voulait II était toujours en péril Son violent ennemi pouvait rencontrer 30 quelque obstacle qui l'irritât et lui fît déchirer le traité, comme il avait fait le sauf-conduit £n supposant même que le duc se tînt pour satisfait, il y avait là des gens qui

ne Tétaient guère, les serviteurs de son frère, qui n'avaient rien à attendre que d'un changement de règne. Le moindre prétexte leur eût suffi pour revenir à la charge auprès du duc, réveiller sa fureur, tirer de lui peut-être un mot violent

5 qu'ils auraient Êsiit semblant de prendre pour un ordre. Le roi qui ne meurt point, comme on sait, eût seulement changé de nom ; de Louis qu'il était, il fût devenu Charles.

Liège n'avait plus pour résister, ni murs, ni fossés, ni argent, ni canons, ni hommes d'armes. Il lui restait une

10 chose, les fleurs de lis, le nom du roi de France. Les bannis, en rentrant, criaient: "Vive le roi!..." Que le roi vînt combattre contre lui-même, contre ceux qui combattaient pour lui, cette nouvelle parut si étrange, si follement absurde, que d'abord on n'y voulait pas croire... Ou,

15 s'il fallait y croire, on croyait des choses plus absurdes encore, des imaginations insensées, par exemple, que le roi menait le duc à Aix-la-Chapelle, pour le faire empereur !

Ne sachant plus que croire, et comme fols de fureur, ils

20 sortirent quatre mille contre quarante mille Bourguignons. Battus, ils reçurent pourtant au faubourg l'avant-garde ennemie qui s'était hâtée, afin de piller seule, et qui ne gagna que des coups.

Une si grosse armée, deux si grands princes, pour forcer

25 une ville tout ouverte, déjà abandonnée, sans espoir de secours, c'était beaucoup et trop. Les Bourguignons, du moins, le jugeaient ainsi; ils se croyaient trop forts de moitié, et se gardaient négligemment.... Une nuit, voilà le camp forcé, on se bat aux maisons du duc et du roi;

30 personne d'armé, les archers jouaient aux dés ; à peine, chez le duc, y eut-il quelqu'un pour barrer la porte. Il s'arme, il descend, il trouve les uns qui crient : "Vive Bourgogne !" les autres: "Vive le roi," et "TuezI..." Pour qui était le

roi? on Tignorait encore.... Ses gens tiraient par les fenêtres, et tuaient plus de Bourguignons que de Liégeois.

Ce n'étaient pourtant que six cents hommes (d'autres disent trois cents) qui donnaient cette alerte. C'étaient des gens de Franchimont, rudes hommes des bois, bûcherons 5 ou charbonniers, comme ils sont tous ; ils étaient venus se jeter dans Liège, quand tout le monde s'en éloignait Peu habitués à s'enfermer, ils sortirent tous d'abord ; montagnards et lestes à grimper, ils grimpèrent la nuit aux rochers qui dominent Liège, et trouvèrent tout simple 10 d'entrer, eux trois cents, dans un camp de quarante mille hommes, pour s'en aller, à grands coups de piques, réveiller les deux princes.... Ils l'auraient fait certainement, si, au lieu de se taire, ils ne s'étaient mis, en vrais Liégeois, à crier, à faire "un grand hu!,,J* Ils tuèrent des valets, 15 manquèrent les princes, furent tués eux-mêmes, sans savoir qu'ils avaient fait, ces charbonniers d'Ardennes, plus que les Grecs aux Thermopyles.

Le duc, fort en colère d'un tel réveil, voulut donner l'assaut. Le roi préférait attendre encore ; mais le duc lui 20 dit que si l'assaut lui déplaisait, il pouvait aller à Namur. Cette permission de s'en aller au moment du danger, n'agréa point au roi ; il crut qu'on en tirerait avantage pour le mettre plus bas encore, pour dire qu'il avait saigné du nez.... Il mit son honneur à tremper dans cette barbare 25 exécution de Liège.

Il semblait tenir à faire croire qu'il n'était point forcé, qu'il était là pour son plaisir, par pure amitié pour le duc. A une première alarme, deux ou trois jours auparavant, le duc semblant embarrassé, le roi avait pourvu à tout, donné 30 des ordres. Les Bourguignons émerveillés ne savaient plus si c'était le roi ou le duc qui les menait à la ruine de Liège.

D aurait été le premier à l'assaut, si le duc ne l'eût

arrêté. Les Liégeois portant les armes de la France, lui^ roi de France, il prit, dit-on, il porta la croix de Bourgogne. On le vit sur la place de Liège, pour achever sa triste comédie, crier: "Vive Bourgogne!..," Haute trahison du 5 roi contre le roi.

Il n'y eut pas la moindre résistance. Les capitaines étaient partis le matin, laissant les innocents bourgeois en sentinelle. Ils veillaient depuis huit jours, ils n'en pouvaient plus. Ce jour-là, ils ne se figuraient pas qu'on les attaquât,

lo parce que c'était dimanche. Au matin, cependant, le duc fait tirer pour signal sa bombarde et deux serpentines, les trompettes sonnent, on fait les approches.... Personne, deux ou trois hommes au guet; les autres étaient allés dîner: "Dans chaque maison, dit Comines, nous trouvâmes la

15 nappe mise."

L'armée, entrée en même temps des deux bouts de la ville, marcha vers la place, s'y réunit, puis se divisa pour le pillage en quatre quartiers. Tout cela prit deux heures, et bien des gens eurent le temps de se sauver. Cependant le

20 duc, ayant conduit le roi au palais, se rendit à Saint- Lambert que les pillards voulaient forcer; ils l'écoutaient si peu, qu'il fut obligé de tirer l'épée, et il en tua un de sa main.

Vers midi, toute la ville était prise, en plein pillage. Le

25 roi dhiait au bruit de cette fête, en grande joie, et ne tarissant pas sur la vaillance de son bon frère; c'était merveille, et chose à rapporter au duc, comme il le louait de bon cœur !

Le duc vint le trouver, et lui dit : "Que ferons-nous de

30 Liège?" Dure question pour un autre, et oli tout cœur d'homme aurait hésité.... Louis XI répondit en riant, du ton des Cent nouvelles: "Mon père avait un grand arbre, près de son hôtel, oîi les corbeaux faisaient leur nid ; ces

corbeaux Tennuyant, il ût ôter les nids, une fois, deux fois ; au bout de Tan, les corbeaux recommençaient toujours. Mon père fit déraciner Tarbre, et depuis il en dormit mieux."

L'horreur, dans cette destruction d'un peuple, c'est que ce ne fut point un carnage d'assaut, une furie de vainqueurs, 5 mais une longue exécution qui dura des mois* Les gens qu'on trouvait dans les maisons étaient gardés, réservés: puis, par ordre et méthodiquement, jetés à la Meuse. Trois mois après, on noyait encore !

Même le premier jour, le peu qu'on tua (deux cents 10 personnes peut-être) fut tué à froid. Les pillards qui égorgèrent aux Mineurs vingt malheureux à genoux qui entendaient la messe, attendirent que le prêtre eût consacré et bu, pour lui arracher le calice.

La ville aussi fut brûlée en grand ordre. Le duc fit 15 commencer à la Saint-Hubert, anniversaire de la fondation de Liège. Un chevalier du voisinage fit cette besogne avec des gens du Limbourg. Ceux de Maëstricht et d'Huy, en ' bons voisins, vinrent aider, et se chargèrent de démolir les ponts. Pour la population, il était plus difficile de la 20 détruire ; elle avait fui en grande partie dans les montagnes. Le duc ne laissa à nul autre le plaisir de cette chasse. Il partit le jour des premiers incendies, et il vit en s'éloignant la flamme qui montait.... Il courut à Franchimont, brûlant les villages, fouillant les bois. Ces bois sans feuilles, l'hiver, 25 un froid terrible lui livrait sa proie. Le vin gelait, les hommes aussi ; tel y perdit un pied, un autre deux doigts de la main. Si les poursuivants soufifrirent à ce point, que penser des fugitifs, des femmes, des enfants?...

Le roi était parti un peu avant le duc, maïs sans se 30 montrer pressé, et seulement quatre ou cinq jours après qu'on eut pris Liège. D'abord, il l'avait tâté par ses amis ; puis il lui dit lui-même: "Si vous n'avez plus rien à faire, L. XL 4

s 6 LOUIS XI

j'ai envie d'aller à Paris faire pubKer notre appointement en parlement... Quand vous aurez besoin de moi, ne m'épargnez pas. L'été prochain, si vous voulez, j'irai vous voir en Bourgogne ; nous resterons un mois ensemble, nous

5 ferons bonne chère." Le duc consentit, "toujours murmurant un petit," lui fit encore lire le traité, lui demanda s'il y regrettait rien, disant qu'il était libre d'accepter, "et lui faisant quelque peu d'excuse de l'avoir mené là. Ainsi s'en alla le roi à son plaisir," heureux et étonné de s'en

10 aller sans doute, se tâtant et trouvant par miracle qu'il ne lui manquait rien, tout au plus son honneur peut-être.

Fut-il pourtant de tout point insensible ? je ne le crois pas; il tomba malade quelque temps après. C'est qu'il avait souffert à un endroit bien délicat, dans l'opinion qu'il

15 avait lui-même de son habileté. Avoir repris deux fois la Normandie si vite et si subtilement, pour s'en aller ensuite faire ce pas de jeune clerc!... Tant de simplesse, une telle foi naïve aux paroles données, il y avait de quoi rester humble à jamais.... Lui, Louis XI, lui, maître en faux

20 serments, pouvait-il bien s'y laisser prendre.... La farce de Péronne avait eu le dénoûment de celle de Patelin : l'habile des habiles, dupé par Agnelet 1... Tous en riaient, jeunes et vieux, les petits enfants, que dis-je? les oiseaux causeurs, geais, pies et sansonnets, ne causaient d'autre chose.

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