III
Lutte de Louis XI et 2>e Charles le TémérairEi en France ET EN Angleterre. — Invasion anglaise. — Le roi tributaire DES Anglais. — 1469-1474.
2$ La fortune, acharnée contre la prudence, déterminée, ce semble, au triomphe des fous, avait fait tourner contre
Louis XI les mesures les mieux prises, Pavait mis au dernier degré d'humiliation, Pavait fait la risée de tous. Et elle ne le tenait pas quitte. Pour mieux boire la lie du calice, il fallait qu'humilié par un prince français, le duc de Bourgogne, il ne le fût pas moins par l'étranger et l'ennemi, 5 qu'il fût tributaire de l'Anglais.
Louis XI pour se relever, ne pouvait que deux choses, toutes deux difficiles ; il parvint à les faire.
L'une, c'était d'isoler son frère du duc de Bourgogne, de lui faire accepter une province éloignée, au lieu de la 10 Champagne qui touchait les États du duc. Son frère accepta la Guienne.
L'autre chose, c'était de détrôner en Angleterre cette maison d'York, unie étroitement au duc de Bourgogne, et de rétablir la maison de Lancastre. C'est ce qu'il fit, et 15 chose merveilleuse, par la main même de ce Warwick qui jadis avait chassé les Lancastre.
Voilà une œuvre politique, ce semble, bien construite et d'une habile main. Le roi regagne la partie?... Vous le croyez ? non, la fortune souffle. Elle lui tue son Warwick. 20 Elle ressuscite son ennemi, Edouard IV, l'ami du duc de Bourgogne. Une ligue universelle, non de la France féodale seulement, mais presque de l'Europe, Angleterre et Bourgogne, Aragon, Castille et Navarre, la maison d'Anjou et Sicile, tout arme contre lui. Il n'est pas jusqu'à sa sœur, 25 princesse de Savoie, qui ne travaille à l'accabler.
Toute la question semble être de savoir s'il périra par le nord ou le midi. Son frère en décidera. S'il se marie aux Pyrénées, il entraine tout le Midi, l'Espagne même contre Louis XI. S'il épouse la fille du duc de Bourgogne, 30 le roi, attaqué à la fois par la Guienne et par les Pays-Bas, par le gendre et par le beau-père, ne peut manquer de périr étoufifé. 4 — 2
Il ne s'agissait plus seulement d'humilier la France, mais de la de'truire et la démembrer. Le duc de Bourgogne ne s'en cachait pas ; " J'aime tant le royaume, disait-il, qu'au lieu d'un roi, j'en voudrais six." On disait à la cour
5 de Guienne: **Nous lui mettrons tant de lévriers à la queue qu'il ne saura oU fuir."
Dès longtemps, le roi avait pris le pape pour juge entre son frère et lui. Dans son danger, il obtint du saintsiége d'être à jamais, lui et ses successeurs, chanoines de
10 Notre-Dame de Cléry. Il ordonna des prières pour la paix, et voulut que désormais par toute la France, à midi sonnant, on se mît à genoux et l'on dît trois Ave (avril 1472).
Il comptait sur la sainte Vierge, mais aussi sur les
15 troupes qu'il faisait avancer, encore plus sur les secrètes pratiqués qu'il avait chez son frère. Maint officier de celui-ci refusait de lui faire serment.
Ce n'était pas la peine de s'engager envers un mourant Le duc de Guienne, toujours délicat et maladif, avait la
20 fièvre quarte depuis un mois, et ne pouvait guère aller loin. Il avait fort souffert des divisions de sa petite cour ; elle était déchirée par deux partis, une maîtresse poitevine, et un favori gascon. Ce dernier, Lescun, était ennemi de l'intervention anglaise, ainsi que l'archevêque de Bordeaux,
25 qui jadis en Bretagne avait fait mourir le prince Gilles, comme ami des Anglais. Un zélé serviteur de Lescun, l'abbé de Saint- Jean-d'Angely, le débarrassa (sans son consentement) de la maîtresse du duc, en l'empoisonnant On crut que, pour sa sûreté, ou pour servir le roi, il avait
30 empoisonné en même temps le duc de Guienne (1472).
Louis XI n'était pas incapable de ce crime, du reste fort commun alors. Il semble que le fratricide, écrit à cette époque dans la loi ottomane et prescrit par Mahomet II,
ait été d'un usage général au quinzième siècle parmi les princes chrétiens.
Ce qui est sûr, c'est que le mourant n'eut aucun soupçon de son frère; le jour même de sa mort, il le nomma son héritier, et lui demanda pardon des chagrins 5 qu'il lui avait causés. D'autre part, Louis XI ne répondit rien aux accusations qui s'élevèrent ; ce ne fut que dix-huit mois après qu'il déclara vouloir associer ses juges à ceux que le duc de Bretagne avait chargés de poursuivre l'affaire. Il n'y eut aucune procédure publique, le moine vécut en 10 prison plusieurs années, et fut trouvé mort dans sa tour après un orage. On supposa que le diable l'avait étranglé.
Quoi qu'il en soit de la mort du duc de Guienne, le duc de Bourgogne jura de le venger, et déclara au roi une guerre à feu et à sang. Toute sa fureur tomba sur la 15 pauvre ville de Nesle, oîi tout fut égorgé, sauf quelques-uns à qui par grâce on se contenta de couper le poing. Admirable moyen d'encourager les résistances. Les hommes de Beauvais se défendirent comme des lions. Les femmes s'en mêlèrent. Une jeune bourgeoise, Jeanne Laîné, se 20 souvint de Jeanne d'Arc; elle arracha un drapeau des mains des assiégeants. La ville fut bientôt secourue et le duc forcé de lever le siège. Son inquiète ambition le porta bientôt vers le Rhin. Il comptait s'y créer un établissement dans l'électorat de Cologne, pendant que les 25 Anglais préparaient lentement la grosse et lourde armée qu'ils voulaient transporter en France.
Un homme était plus intéressé encore que le duc à faire venir l'Anglais. C'était le connétable de Saint-PoL II avait vingt fois trahi le duc et le roi. Comblé par eux et 30 leur nuisant toujours, il se sentait perdu, s'il ne se créait dans Edouard un nouveau protecteur. Il lui faisait accroire, pour le décider à venir, qu'il n'avait qu'à paraître, qu'il lui
livrerait Saint-Quentin et les places qui dépendaient de lui
Les Anglais, pleins de confiance dans leur beau-frère le duc de Bourgogne, s'imaginaient le voir venir à la tête 5 d*une grande armée. Il arriva tout seul. Au moins, iespéraient-ils qu*il les hébergerait, les nourrirait en route. Mais point; sur leur chemin, il fermait ses places, les laissait coucher à la belle étoile. Seulement, il les encourageait en leur montrant de loin les bonnes villes
10 picardes, oli le connétable avait hâte de les recevoir. Arrivés devant Saint-Quentin, "ils s'attendaient qu'on sonnât les cloches et qu'on portât au-devant la croix et l'eau bénite." Ils furent reçus à coups de canon; il y eut deux ou trois hommes tués.
15 Néanmoins le roi avait sujet d'être fort inquiet II avait perdu l'alliance d'Ecosse, l'espoir de toute diversion. Tout ce que la prudence conseillait, il l'avait fait Trop faible pour tenir la mer contre les Anglais, les Flamands et les Bretons, il avait assuré la terre autant qu'il avait pu.
20 Dès le mois de mars, il garantit la solde, les privilèges, l'organisation des francs archers; il mit Paris sous les armes ; il garnit Dieppe et Eu. Jusqu'au dernier moment, il ignora si l'expédition aurait lieu, si la descente se ferait en Picardie, ou en Normandie. Il se tenait entre les deux
25 provinces. Tout ce qu'il savait, c'est que l'ennemi avait de fortes intelligences parmi les siens. Le duc de Bourbon, qu'il avait prié de le joindre, ne bougeait pas. Le duc de Nemours se tenait immobile. Il y avait à craindre bien des défections.
30 II jugea pourtant avec sagacité que les Anglais ayant si peu à se louer du duc de Bourgogne et du connétable, n'ayant été reçus nulle part encore et n'ayant en France que la place de leur camp, ils ne seraient pas si terribles.
ET CHARLES LE TÉMÉRAIRE. II. 6l
Cette France dévastée ne leur semblait guère désirable. Le roi avait fait un désert devant eux. D'autre part» Edouard avait fait tant de guerres, qu'il en avait assez ; il était déjà fatigué et lourd; il devenait gras. Gouverné comme il Tétait par sa femme et les parents de sa femme, 5 il y avait un point par oU Ton pouvait le prendre aisément, un mariage royal, qui eût tant flatté la reine! demander une de ses filles pour le petit dauphin. Quant aux grands seigneurs du parti opposé à la reine, on pouvait les avoir avec de l'argent. Restaient les vieux Anglais, les hommes 10 des communes qui avaient poussé à la guerre ; mais déjà ils étaient bien refroidis. ^'Le roi avoit amené dix ou douze hommes, tant de Londres que d'autres villes d'Angleterre, gros et gras, qui avoient tenu la main à ce passage et à lever cette puissante armée. Il les faisoit loger en bonnes 15 tentes; mais ce n'étoit point la vie qu'ils avoient accoutumée, ils en furent bientôt las ; ils avoient cru qu'une fois passés, ils auroient une bataille au bout de trois jours."
Les Anglais voyaient bien qu'un seul homme leur avait dit vrai sur le peu de secours qu'ils trouveraient dans leurs 20 amis d'ici: c'était le roi de France. Quand il reçut leur héraut, avant le passage, il lui avait donné un beau présent, trente aunes de velours et trois cents écus, en promettant mille, si les choses s'arrangeaient. Le héraut avait dit que, pour le moment, il n'y avait rien à faire, mais que, le roi 25 Edouard une fois passé en France, on pourrait s'adresser aux lords Howard et Stanley.
Ces deux lords, en effet, prirent l'occasion d'un prisonnier que l'on renvoyait, pour " se recommander à la bonne grâce du roi de France." Le roi, sans perdre temps, sans 30 ébruiter la chose par l'envoi d'un héraut, prit pour héraut "un varlet" qu'il avait remarqué pour l'avoir vu une fois, un garçon d'assez pauvre mine, mais qui avait du sens,
"et la parole douce et aimable." Il le fit endoctriner par Comines, mettre hors du camp sans bruit, de sorte qu'il ne mit la cotte de héraut que pour entrer au camp anglais. On l'y reçut fort bien. Des ambassadeurs furent 5 chargés de traiter de la paix, en tête lord Howard.
On eut peu de peine à s'entendre. Le projet de mariage facilita les choses ; le Dauphin devait épouser la fille d'Edouard, qui aurait un jour le revenu de la Gutenne^ et en attendant cinquante mille écus par année. Ce mot
10 de Guienne, si agréable aux oreilles anglaises, fut dit, mais non écrit dans le traité. Edouard recevait sur-le-champ pour ses frais une somme ronde de soixante-quinze mille écus, et encore cinquante mille pour rançon de Marguerite d'Anjou; grande douceur pour un roi qui n'osait rien
15 exiger des siens après ces guerres civiles. Tous ceux qui entouraient Edouard, les plus grands, les plus fiers des lords, tendirent la main, et reçurent pension. Louis XI était trop heureux d'en être quitte pour de l'argent. Il reçut les Anglais à Amiens, à table ouverte, les fit boire
2o pendant plusieurs jours, enfin se montra aussi gracieux et confiant que leur ami le duc de Bourgogne avait été sauvage.
Tout cela s'arrangea pendant une absence du duc de Bourgogne, qui laissa un moment le roi d'Angleterre pour
25 aller demander de l'argent et des troupes aux états de Hainaut. Il revint (19 août), mais trop tard, s'emporta fort, maltraita de paroles le roi d'Angleterre, lui disant (en anglais, pour être entendu) que ce n'était pas ainsi que ses prédécesseurs s'étaient conduits en France, qu'ils y avaient
30 fait de belles choses, et gagné de l'honneur.
"Est-ce pour moi, disait-il encore, que j'ai fait passer les Anglais? C'est pour eux, pour leur rendre ce qui leur appartient. Je prouverai que je n'ai que faire d'eux; je ne
veux point de trêve que trois mois après qu'ils auront repassé la mer." Plus d*un Anglais pensait comme lui, et restait sombre, malgré toutes les avances du roi et ses bons vins. Edouard, en réalité, avait ce qu'il voulait ; il avait fait trop peu pour l'Angleterre sans doute, mais beaucoup 5 pour la maison d'York. Il revenait disant qu'York, aussi bien que Lancastre, avait rendu la France tributaire.
Louis XI s'était tiré d'affaire à Amiens et Pecquîgny, comme à Conâans, comme à Péronne, ayant fini la guerre à bon marché; un peu d'argent, un peu de honte avait 10 arrangé tout II connaissait son siècle antichevaleresque s'il en fut. Tout le monde admira son habileté.
Dès la mort de son frère, une des plus froides têtes du temps, Philippe de Comines avait jugé qu'à la longue le roi pourrait bien gagner la partie. Chambellan du duc de 15 Bourgogne, ayant tout son bien chez lui, et lui-même étant assez avant dans sa confiance, il le quitta pourtant et passa au roi. Le duc se lançait alors dans de telles aventures, que nul homme sensé ne croyait qu'il les mît à fin. Il suffisait probablement d'attendre, de patienter, pour être 20 témoin de sa chute.
Ainsi en jugeait Louis XL Loin de le distraire de ses grands projets, il l'y confirma en le rassurant et concluant avec lui une trêve de neuf années.