TROISIÈME PARTIE
Charles le Téméraire se détourne vers le Rhin. — Ses
PREMIERS REVERS. — LoUIS XI ACHÈTE L'ALLIANCE DES SUISSES.
Aux états de Bourgogne, tenus à Dijon en 1473, Charles le Téméraire, loin de la Flandre, parmi ses Bourguignons et pour ainsi dire en famille, avait révélé sa pensée : Le grand royaume de Bourgogne, 5 Dès rorigine de cette maison, Philippe le Hardi, son grand-père, avait essayé de faire croire "que le duché de Bourgogne n'était point un démembrement de la France^ mais un État indépendant/'
Charles, en 1473, dit nettement "que le royaume de
10 Bourgogne avait été usurpé par ceux de France, qui en
ont fait duché, chose regrettable à tous les sujets." Puis,
s'arrêtant, il ajouta seulement: '^J'ai là-dessus, en moi, des
choses qu'il n'appartient de savoir qu'à moi seul."
Nul doute que l'abaissement profond du roi et de Tem- 15 pereur (le triste Frédéric III), la dissolution apparente de la France et de l'Allemagne, ne l'aient encouragé à créer entre deux un grand État intermédiaire.
Dans tous les temps, le maître des Pays-Bas a désiré le Rhin. Portier du fleuve, obligé chaque année d'en subir,
d'en combattre les inondations, il a la prétention d'y mettre ses péages. Il n'aime pas tellement sa bière et son brouillard, qu'il ne reporte un regard envieux vers le soleil et les vins de Coblentz.
Trêves, Cologne et Mayence, ces grasses principautés $ ecclésiastiques, c'était l'objet naturel de la convoitise de Charles le Téméraire. Comme plus tard Gustave-Adolphe, il ne pouvait voir patiemment que les meilleurs pays du Rhin étaient des terres de prêtres. Il éprouvait peu de respect pour cette populace de villes libres, de petites sei- 10 gneuries qui hardiment s'appropriaient le fleuve, se mettaient en travers, et vendaient le passage. Il comptait bien qu'il faudrait tôt ou tard qu'il mît la main sur tout cela, et sa grande épée de justice.
Au delà et sur le haut Rhin, n'était-ce pas une honte 15 de voir les villes solliciter le patronage des vachers de la Suisse? Serfs révoltés des Autrichiens, ces gens de la montagne oubliaient qu'avant d'être à l'Autriche ils avaient été les sujets du royaume de Bourgogne.
De Dijon, de Mâcon, de Dole, par-dessus la pauvre 20 Comté et Tennuyeux mur du Jura, il découvrit les Alpes, les portes de la Lombardie, les neiges, illuminées de lumière
italienne Pourquoi tout cela n'était-il pas à lui?...
Le vrai royaume de Bourgogne, pris dans .ses anciennes limites, avait son trône aux Alpes, en dominait les pentes, 25 dispensait ou refusait à l'Europe les eaux fécondes, versant le Rhône à la Provence, à l'Allemagne le Rhin, le Pô à l'Italie.
Grande idée, et poétique I Était-il impossible de la réaliser ? L'empire n'était-il pas dissous ? Et tout ce Rhin, 30 du plus haut au plus bas, était-ce autre chose qu'une anarchie, une guerre permanente? Ses princes n'étaient-ils pas ruinés ? n'avaient-ils pas vendu ou engagé leurs domaines ?
L'archevêque de Cologne mourait de faim; ses chanoines l'avaient réduit à deux mille florins de rente.
Tous ces princes faméliques se pressaient à la cour du duc de Bourgogne, tendaient la main. Plusieurs en rece-
5 valent pension et devenaient ses domestiques ; d'autres, poursuivis pour dettes, n'avaient d'autres ressources que de lui engager leurs provinces, de lui vendre, s'il en voulait bien, leurs sujets à bon compte.
Philippe le Bon avait eu pour peu de chose le comté
10 de Namur, pour peu le Luxembourg ; son fils, sans grande
dépense, acquit la Gueldre par en bas, par en haut le land-
graviat d'Alsace et partie de la Forêt-Noire, ceci engagé
seulement, mais avec peu de chance de le retirer jamais.
Le Rhin semblait vouloir se vendre pièce à pièce. Et
15 d'autre part, le duc de Bourgogne, pour mille raisons de convenances, voulait acheter ou prendre. Il lui fallait la Gueldre pour envelopper Utrecht, atteindre la Frise. Il lui fallait la haute Alsace pour couvrir sa Franche-Comté ; il lui fallait Cologne comme entrepôt des Pays-Bas et comme
20 grand péage du Rhin. Il lui fallait la Lorraine pour passer du Luxembourg dans les Bourgognes, etc.
Le droit de convenance s'étant si fortement saisi de son esprit, l'équité, le vrai droit ne lui pesèrent plus rien. Dans un procès impie, entre le fils et le père, qui divisait la
25 Gueldre, il se fit nommer juge par le pape et l'empereur, et, comme tel, il se donna la Gueldre à lui-même. Il prit le comté et il prit l'héritier, le petit-fils du comte, un enfant de six ans.
Au nom du même droit, la succession de Lorraine venant
30 de s'ouvrir, il trouva naturel et simple d'enlever le jeune René, pour lui soustraire son héritage.
Il comptait sur l'empereur pour légitimer ses usurpations. Ce prince, bas et intéressé, eût livré l'empire
même pour assurer à son jeune fils Maximilien la main de mademoiselle de Bourgogne. Le duc Tamusait de cette espérance. Dans une entrevue qu'ils eurent à Trêves, il lui fit confirmer, pour 80,000 florins, son étrange jugement dans Taffaire de Gueldre. Il voulait encore que Tempereur, 5 en faveur du prochain mariage, l'investît de quatre autres fiefs d'empire, de quatre évêchés : Liège, Utrecht, Tournai et Cambrai. Cela fait, il fallait qu'il le nommât vicaire impérial, roi de Gaule-Belgique et de Bourgogne... .Le tout signé, scellé, il n'eût pas eu la fille. 10
Mais s'il avait manqué la royauté, il semblait ne pouvoir manquer le royaume. Dans les derniers mois de 1473, il fit deux pas, qui, avec celui de Gueldre, effrayèrent tout le monde. Il se fit nommer, par l'électeur de Cologne, avoué, défenseur et protecteur de l'électorat. Il se fit 15 donner, en Lorraine, quatre places fortes aux frontières, et de plus le libre passage, c'est-à-dire la faculté d'occuper tout quand il voudrait Les grands seigneurs qui formaient le conseil lui livrèrent ainsi le duché. Ils l'amenèrent à Nancy, et il fit une entrée^ à côté du jeune duc, qui ne 20 pouvait plus s'opposer à rien (15 décembre).
La Gueldre en août ; en novembre Cologne ; en décembre la Lorraine. Malgré l'hiver, au même mois, du poids de ce triple succès, il tomba sur l'Alsace.
Le 12 décembre, sa bannière redoutée apparut aux 25 défilés des Vosges. Il entrait, disait-on, pour faire grâce et justice, et il se fit conduire par celui même contre qui tout le monde demandait justice, par son gouverneur Hagenbach. Pour cette tournée seigneuriale, il n'amenait pas moins de cinq mille cavaliers, des étrangers, des Wallons, 30 qui n'entendaient rien à la langue du pays, impitoyables et comme sourds.
Colmar n'eut que le temps de fermer ses portes. Bâle
armait, veillait; elle illuminait chaque nuit le pont du Rhin. Tout le pays était en prière. Mulhouse, contre qui il avait prononcé des paroles terribles, désespéra de son salut; les rues y étaient pleines de gens qui disaient
5 les prières des agonisants ; ils chantaient les litanies, ils pleuraient, les enfants aussi, sans savoir de quoi
Il faut dire ce qu'était ce terrible Hagenbach à qui le. duc avait confié le pays. D'abord il en était, il y avait eu mainte aventure peu honorable; tout ce qu'il y faisait,
10 juste ou injuste, semblait une revanche.
On contait qu'il avait commencé sa fortune d'une manière singulière. Quand le vieux duc devint chauve, et que beaucoup de gens se faisaient tondre pour lui faire plaisir, il y eut pourtant des récalcitrants qui tenaient à leur chevelure.
15 Hagenbach s'établit, ciseaux en main, aux portes de l'hôtel, et lorsqu'ils arrivaient, il les faisait tondre sans pitié.
Voilà l'homme qu'il fallait au duc, un homme prêt à tout, qui ne vît d'obstacle à rien ; — et non plus un Comines qui aurait montré à chaque instant le difficile et l'impossible.
20 Hagenbach, arrivant en Alsace, dans un pays mal réglé, plein de choses flottantes qu'il fallait peu à peu ordonner, trouva le vrai moyen de désespérer tout le monde ; ce fut de mettre partout et tout d'abord ce qu'il appelait Tordre, la règle et le droit.
25 La première chose qu'il fit, ce fut de rétablir la sûreté des routes, à force de pendre ; le voyageur ne risquait plus d'être volé, mais d'être pendu.
Il disputait aux nobles leur plus cher privilège, le droit de chasse. Il disputa aux petites gens leur vie, leurs ali-
30 ments, frappant le blé, le vin, la viande du mauvais denier; c'était le nom de cette taxe détestée. Thann refusa de payer, et elle paya de son sang ; quatre hommes y furent décapités.
Des Suisses, qui jusque-là étendaient peu à peu leur influence sur l'Alsace, qui avaient donné à Mulhouse droit de combourgeoisie, intercédaient souvent auprès d'Hagenbach et n'en tiraient que moquerie. Dès son arrivée dans le pays, il avait planté la bannière ducale sur une terre 5 qui dépendait de Berne, et Berne ayant porté plainte, le duc avait répondu : " Il m'importe guère que mon gouverneur soit agréable à mes gens ou à mes voisins : c'est assez qu'il me plaise, à moi ! " - De ce moment, les Suisses firent un traité avec Louis XI, et renoncèrent à l'alliance bour- 10 guignonne (13 août 1470) ; le duc rendit la terre usurpée.
Il n'y avait rien que d'ajourné ; on le sentait ; Hagenbach, se voyant si bien appuyé, laissait échapper des plaisanteries menaçantes. Il disait de Strasbourg : "Qu'ont-ils besoin de bourgmestre? ils en auront un de ma main, 15 non plus un tailleur, un cordonnier, mais un duc de Bourgogne." Il disait de Bâle : " Je voudrais l'avoir en trois jours!" et de Berne: "L'ours! nous allons bientôt en prendre la peau pour nous faire une fourrure."
Le 24 décembre, veille de Noël, le duc, conduit par 20 Hagenbach, arrive à Brisach, et tous les habitants, en grande crainte, vont au-devant en procession. Il se met en bataille sur la place et leur fait faire un serment, non plus comme le premier, qui réservait leurs privilèges, mais pur et simple, sans réserve. Il sort, escorté d'Hagenbach, qui bientôt 25 rentre avec un millier de Wallons ; ils se répandent, pillent, violent; les pauvres habitants obtiennent à grand'peine que le duc éloigne ces brigands de la ville; du reste, il approuve Hagenbach ; depuis qu'il avait manqué sa royauté à Trêves, il détestait les Allemands. " Tant mieux, dit-il 30 sur l'affaire de Brisach, Hagenbach a bien fait; ils le méritent ; il faut les tenir ferme."
Les Suisses obtinrent un délai pour Mulhouse. Mais le
duc dit à leurs envoyés que ce serait Hagenbach avec le maréchal de Bourgogne qui réglerait tout; qu'au reste, ils le suivissent à Dijon, et qu'il aviserait
Il partit, laissant Hagenbach maître, juge et vainqueur,
5 et qui semblait fou de joie et d'insolence : " Je suis pape, criait-il, je suis évêque, je suis empereur et roL"
Il se maria le 24 janvier, et prit pom: faire la noce cette ville même de Thann, ensanglantée récemment, ruinée. Ce mariage fut une occasion d'extorsions, puis de réjouis-
10 sances folles, d'étranges bacchanales.
Tant de choses faites impunément lui firent croire qu'il pouvait en tenter une, la plus grave de toutes, la sup»pression des corps de métiers, des bannières, autrement dit, la désorganisation et le désarmement des villes. Tout cela,
15 disait-il, en haine des monopoles. " Quelle belle chose que chacun puisse, sans entrave, travailler, commercer comme il veut!"
Faire un tel changement, dans un pays surtout qui n'appartenait pas au duc, qui était simplement engagé, et
20 toujours rachetable, c'était chose hasardeuse. Des villes
n'en attendirent pas l'exécution; elles rappelèrent leur
maître Sigismond ; l'évêque de Baie forma une vaste ligue
entre Sigismond, les villes du Rhin, les Suisses et la France.
Il y avait longtemps que le roi préparait tout ceci.
25 Depuis trente ans qu'il avait connu les Suisses à la rude afifaire de Saint-Jacques, il les aimait fort, les ménageait et les caressait. Il avait été leur voisin en Dauphiné; son principal agent, dans les affaires suisses, fut un homme qui était des deux pays à la fois, administrateur du diocèse de
30 Grenoble et prieur de Munster en Argovie, un prêtre actif, insinuant. Il ne se laissa nullement décourager par les anciens rapports des Suisses avec la maison de Bourgogne, qui en avait cinq cents à Montlhéry, Le chef de ces cinq
cents, le grand ami des Bourguignons à Berne, était un homme fort estimé et d'ancienne maison, le noble Bubenberg. Le roi lui suscita un adversaire à Berne même, dans le riche et brave Diesbach, de noblesse récente (c'étaient des marchands de toile). Au moment oU le duc ac- 5 cepta les terres d'Alsace et les querelles de toutes sortes qui y étaient attachées, le roi accueillit Diesbach comme envoyé de Berne (juillet 1469). Un an après, lorsque Hagenbach planta la bannière de Bourgogne sur terre bernoise, dans la première indignation du peuple, avant que 10 le duc eût fait réparation, on brusqua un traité entre le roi de France et les Suisses, dans lequel ils renonçaient expressément à l'alliance de Bourgogne (13 août 1470). L'année suivante, le roi intervint en Savoie pour défendre la duchesse sa sœur contre les princes savoyards, les comtes 15 de Bresse, de Romont et de Genève, amis et serviteurs du duc de Bourgogne ; mais il ne voulut rien faire qu'avec ses chers amis, les Suisses ; il régla tout, avec eux et de leur avis. C'était là une chose bien populaire et qui leur rendait le roi bien agréable, de les faire ainsi maîtres et sei- 20 gneurs dans cette fière Savoie, qui jusque-là les méprisait.
Aussi, dans le moment critique oîi le duc fit à l'Alsace sa terrible visite, en décembre 1473, Diesbach courut à Paris, et le 2 janvier il écrivit (sous la dictée du roi sans doute) un traité admirable pour Louis XI, qui lui permet- 25 tait de lancer les Suisses à volonté, et de les faire combattre en se retirant lui-même. Les cantons lui vendaient six mille hommes, au prix honnête de quatre florins et demi par mois ; de plus, vingt mille florins par an, tenus tout prêts à Lyon ; st le roi ne pouvait les secourir^ il était quitte pour 30 ajouter vingt mille florins par trimestre. Sommes minimes, en vérité, désintéressement incroyable. Il était trop visible qu'il y avait, au profit des meneurs, des articles secrets. L. XI. 5
Diesbach était à Paris, et Thomme du roi, le prêtre de Grenoble, était en Suisse ; il courait les cantons, la bourse à la main. Un grand mouvement se déclare contre le duc de Bourgogne. Voilà les villes du Rhin qui se liguent et 5 donnent la main aux villes suisses. Voilà les Suisses qui reçoivent et mènent en triomphe leur ennemi, TAutrichien Sigismond; ils jurent à Féternel adversaire de la Suisse étemelle amitié. Les villes se cotisent, on fait en un moment les quatre-vingt mille florins convenus pour racheter
lo l'Alsace; le 3 avril, Sigismond dénonce au duc de Bourgogne que l'argent est à Bâle, qu'il ait à lui restituer son pays.
Dans ce flot qui montait si vite, un homme devait périr, Hagenbach ; et il augmentait à plaisir la fureur du peuple.
15 On contait de lui des choses efiroyables ; il aurait dit : "Vivant, je ferai mon plaisir; mort, que le diable prenne tout, âme et corps, à la bonne heure ! "
Le II avril, il donne ordre aux gens de Brisach de sortir pour travailler aux fossés; aucun n'osait sortir, crai-
20 gnant de laisser à la merci des gens du gouverneur sa femme et ses enfants. Les soldats allemands, qui depuis longtemps n'étaient pas payés, se mettent du côté des habitants. On saisit Hagenbach. Sigismond arrivait, et déjà il était à Bâle. Un tribunal se forme; les villes du
25 Rhin, Bâle même et Berne, toutes envoient pour juger Hagenbach, De la prison au tribunal, les fers l'empêchant de marcher, on le tira dans une brouette, parmi des cris terribles: "Judas 1 Judas 1" On le fit dégrader par un héraut impérial, et le soir même (9 mai), aux flambeaux, on
30 lui coupa la tête. Sa mort valut mieux que sa vie. Il souriait aux outrages, ne dénonça personne à la torture, et mourut chrétiennement. Cependant, la tête qu'on montre à Colmar (si c'est bien celle d'Hagenbach), cette tête
rousse, hideuse, les dents serrées, exprime l'obstination désespérée et la damnation.
Le duc vengea son gouverneur en ravageant l'Alsace, mais il ne la recou\Ta point II ne réussit pas mieux à prendre Montbelliard, et il indigna tout le monde par le 5 moyen qu'il employa. Il fît saisir à sa cour même le jeune comte Henri ; on le mena devant sa ville ; on le mit à genoux sur un coussin noir, et l'on fit dire aux gens qui étaient dans la place, qu'on allait couper la tête à leur maître, s'ils ne se rendaient. Cette cruelle comédie ne servit à rien. 10
Le duc avait besoin de se relever par quelque grand coup, une guerre heureuse ; il en trouvait l'occasion dans l'affaire de Cologne, tout près de chez lui, à l'entrée des Pays-Bas, une guerre à coup sûr, il lui semblait, parce qu'il était là à portée de ses ressources. Malgré la perte de 15 l'Alsace, il était rassuré par une trêve que le roi venait de conclure avec lui (i®* mars). Il l'était par les nouvelles pacifiques qui lui venaient de Suisse. Le comte de Romont, Jacques de Savoie, avait réussi à rendre force au parti bourguignon. Les ambassadeurs de Bourgogne et de Savoie 20 avaient excusé Hagenbach, rappelant aux Suisses que jamais ils n'avaient mieux vendu en Alsace leurs bœufs et leurs fromages, faisant entendre enfin que si le roi payait, le duc pouvait payer encore mieux.
Il reçut ces nouvelles en mai, à Luxembourg. En même 25 temps, il tirait parole d'Edouard pour sa descente en France. Les conditions qu'il faisait à l'Anglais sont telles qu*il y a apparence que le traité n'était pas sérieux. Il lui donnait tout le royaume de France, et lui, duc de Bourgogne, il se contentait de Nevers, de la Champagne et des villes de la 30 Somme. Il signa le traité, le 25 juillet, et le 30, il s'établit dans son camp, près de Cologne, devant la petite ville de Neuss, qu'il assiégeait depuis le 19.
L'archevêque de Cologne, Robert de Bavière, en guerre avec son noble chapitre, avait, comme on a vu, décliné le jugement de Tempereur, et s*était nommé pour avoué et défenseur le duc de Bourgogne. Celui-ci, envoyant à
5 Cologne ordre d'obéir, n'y gagna qu'un outrage : la sommation déchirée, le héraut insulté, les armes de Bourgogne jetées dans la boue. Les chanoines, tous seigneurs ou chevaliers du pays, élurent évêque un des leurs, Hermann de Hesse, frère du Landgrave.
lo Cet Hermann, appelé plus tard Hermann le pacifique, n'en fut pas moins le défenseur de l'Allemagne contre le duc de Bourgogne. Il se jeta dans Neuss, le tint là tout un an, de juillet en juillet. Là se brisa cette grande puissance, mêlée de tant d'États, ce monstre qui faisait peur à
15 l'Europe. Les Suisses eurent la gloire d'achever.
L'acharnement extraordinaire que le duc montra contre Neuss, ne tint pas seulement à l'importance de ce poste avancé de Cologne, mais sans doute aussi au regret, à la colère d'avoir fait à cette petite ville des offres exagérées,
20 déloyales même et malhonnêtes, et d'avoir eu la honte du refus. Pour la séduire, il avait été, lui, défenseur de l'électeur et de l'électorat, jusqu'à offrir à Neuss de l'en aflfranchir, de la rendre indépendante de Cologne, en sorte qu'elle devint ville libre, immédiate, impériale. Refusé, il s'aheurta
25 à sa vengeance, il y oublia tout, y consuma d'immenses ressources, et s'y épuisa. Tout le monde, dès qu'on le vit cloué là, s'enhardit contre lui. Il s'y établit le 30 juillet, et dès le 15 août, le jeune René traita avec Louis XL Le bruit courait que René était déshérité de son grand-
30 père, le roi René qui aurait promis la Provence au duc de Bourgogne. Louis XI prit ce prétexte pour saisir l'Anjou sur le vieux René.
Le duc reçut devant Neuss, en novembre, le solennel
défi des Suisses qui entraient en Franche-Comté, et presque aussitôt il apprit qu'ils y avaient gagné sur les siens une sanglante bataille à Héricourt (13 novembre).
Son échec de Beauvais lui avait laissé une estime médiocre de ses sujets. Il avait fait venir deux mille Anglais, et 5 pour faire une guerre plus savante, il avait engagé en Lombardie des soldats italiens. Eux seuls s'entendaient aux travaux des sièges, et leur bravoure semblait incontestable depuis que les Suisses avaient reçu à FArbedo une si rude leçon du Piémontais Carmagnola. 10
Venise avait ordinairement à son service les plus habiles condottieri, Carmagnola autrefois, et alors le sage Coglione. Mais, quelque offre que pût faire le duc de Bourgogne, il ne put attirer à son service ce grand tacticien. Venise eût craint de déplaire à Louis XI, si elle eût prêté son général. 15 Coglione, dont la prudence était proverbiale, répondit qu'il était le serviteur du duc, et le servirait volontiers, "mais en Italie." Ce dernier mot était significatif; les Italiens croyaient voir, un jour ou l'autre, le conquérant au delà des Alpes. 20
Dans la route d'aventures où entrait le duc de Bourgogne, se mettant à violer les églises du Rhin, sans souci du pape ni de l'empereur, il ne lui fallait pas des hommes si prudents, qui auraient gardé leur jugement et se seraient donnés avec mesure, mais de vrais mercenaires, des aven- 25 turiers qui, vendus une fois, allassent, les yeux fermés, au mot du maître, par le possible et l'impossible. Tel lui parut le capitaine napolitain Campobasso, homme fort suspect, fort dangereux, qui se vantait d'être banni pour sa fidélité héroïque au parti d'Anjou. 30
Le duc de Bourgogne n'avait pas une armée devant Neuss, mais bien quatre armées, qui se connaissaient peu, et ne s'aimaient pas, une de Lombards, une d'Anglais, une
de Français, une enfin d'Allemands; parmi ceux-ci servait une bande, nullement allemande, des malheureux Liégeois, obligés de combattre pour le destructeur de Liège.
Le siège commença par une formidable procession que 5 le duc fit faire autour de la ville ; six mille superbes cavaliers défilèrent, armés (homme et cheval) de toutes pièces ; nulle armée moderne ne peut donner idée d'un tel spectacle. Chacune de ces armures d'acier, ouvragées, dorées, damasquinées, battues à grands frais à Milan, étonne, effraye
lo encore dans nos musées, œuvres d'art patient, et la plus splendide parure que l'homme ait portée jamais, à la fois galante et terrible.
Terrible en plaine. Mais siu: la montagne de Neuss, dans ce fort petit nid, les durs fantassins de la Hesse ne
t5 firent que rire de cette cavalerie. La bière ne manquait pas, ni le vin, ni le blé ; le brave chanoine Hermann leur avait amassé des vivres ; soir et matin, il faisait jouer de' la flûte sur toutes les tours.
Cependant Cologne et son chapitre, les princes du Rhin
20 qui regardaient ces grands évêchés comme les apanages des cadets de leur famille, se remuèrent extraordinairement, implorant à la fois l'Empire et la France. Le 31 décembre, ils conclurent, au nom de l'Empire, une ligue avec Louis XI ; pour les encourager à se mettre en campagne, il leur faisait
25 croire qu'il allait les joindre avec trente mille hommes.
Le duc n'en restait pas moins devant Neuss, pendant ce long hiver du Rhin, s'étant bâti là une maison, un foyer, comme pour y demeurer à jamais, jour et nuit armé, et dormant sur une chaise. Il y rongeait son cœur. Il avait
30 demandé une levée en masse aux Flamands, qui n'avaient
pas bougé. L'hiver n'était pas fini, qu'il vit son Luxembourg
envahi par une nuée d'Allemands. Louis XI, ayant repris
^rpignan aux Aragonais, le 10 mars, se trouvait libre d'agir
au Nord ; il envahit la Picardie. Le duc reçut tout à la fois ces nouvelles, et le défi du jeune René (9 mai). Dans sa fureur d'être défié d'un si petit ennemi, il apprit, pour combler la mesure, que sa forteresse de Pierrefort venait de se rendre ; hors de lui-même, il ordonna que les lâches, 5 qui l'avaient rendue, fussent écartelés.
Les Anglais, depuis un an, allaient arriver et n'arrivaient pas. Ils avaient pris le traité au sérieux, et ce mot : Conquête de France, Ils avaient préparé un immense armement, emprunté de l'argent à Florence, acheté l'amitié de l'Ecosse, 10 fait une ligue avec la Sicile. Chose nouvelle, les Anglais furent lents, et les Allemands prompts. La grande armée de l'empire se trouva, malgré les retards calculés de l'empereur, assemblée dès le commencement de mai sur le Rhin, pour la défense de la sainte ville de Cologne, pour le salut de 15 Neuss.
La brave petite ville avait encore tout son courage en mars, après un si long siège, tellement qu'au carnaval les assiégés firent un tournoi. Cependant, les vivres venaient à fin, la famine arrivait. On fit une procession en Thonneur 20 de la Vierge ; dans la procession, une balle tombe, on la ramasse, on lit : " Ne crains pas, Neuss, tu seras sauvée.'' Ils regardèrent du haut des murs, et bientôt ils n'eurent plus qu'à remercier Dieu.... Déjà branlaient à l'horizon les bannières sans nombre de l'empire. 25
Le vaillant margrave de Brandebourg, qui avait le commandement de l'armée, montra beaucoup de prudence. Il trouva un moyen de renvoyer le Téméraire sans blesser son orgueiL II lui proposa de remettre la chose à rarbitrage du légat du pape qu'il amenait avec lui. Le duc ne pouvait 30 guère refuser ; le roi avançait toujours, il était dans TAitois. Le légat entra dans Neuss le 9 juin, avec les conseillers impériaux et bourguignons. Le 17, l'empereur traita pour lui
seul, à l'exclusion des Suisses, des villes du Rhin et de Sigismond même. Il sacrifia tout à l'espoir du mariage. Il fut convenu que le duc et Fempereur s'éloigneraient en même temps, le duc, le 26, Tempereur, le 27.
5 De toute façon, le duc n'eût pu rester. Les Anglais, qui l'appelaient depuis un mois et qui voyaient passer la saison, s'étaient lassés d'attendre, et venaient de descendre à Calais.
Nous avons vu qu'il profita bien peu de ce débarque-
10 ment sollicité par lui-même depuis tant d'années. Son cœur et son esprit étaient ailleurs, sur le Rhin, en Lorraine. Il rêvait de faire de Nancy la capitale du nouvel empiré, dont les Pays-Bas, dont l'avare, l'indocile, l'orgueilleuse Flandre ne seraient plus qu'un accessoire. Il ne s'arrêta
15 qu'un moment à Bruges, pour lancer aux Flamands un foudroyant discours, les effrayer et en tirer de nouvelles ressources. S'il est resté si longtemps à ce siège, jusqu'à ce que l'empereur, l'empire, le roi de France, se soient mis en mouvement, les Flamands en sont cause, qui l'ont
20 laissé là, pour périr....'' Ah ! quand je me rappelle les belles paroles qu'ils disent à toute entrée de leur seigneur, qu'ils sont de bons^ loyaux^ obéissants sujets, je trouve que ces paroles ne sont que fumées d'alchimie. Quelle obéissance y a-t-il à désobéir? quelle loyauté d'abandonner son
25 prince ? quelle bonté filiale, en ceux qui plutôt machinent sa mort... De telles machinations, répondez, n'est-ce pas crime de lèse-majesté ? et à quel degré ? au plus haut, en la personne même du prince. Et quelle punition y faut-il? la confiscation? non, ce n'est pas assez... la mort... non dé-
30 capités, mais écartelés !
" Pour qui votre prince travaille-t-il ? est-ce pour lui, ou pour vous, pour votre défense? Vous dormez, il veille; vous vous tenez chauds, il a froid ; vous restez chez vous,
pendant qu'il est au vent, à la pluie ; il jeûne, et vous, dans vos maisons, vous mangez, buvez, et vous vous tenez bien aises !...
" Vous ne vous souciez pas d'être gouvernés comme des enfants sous un père ; eh bien, fils déshérités pour ingrafi- 5 iude^ vous ne serez plus que des sujets sous un maître.... Je suis et je serai maître, à la barbe de ceux à qui il en déplaît Dieu m'a donné la puissance.... Dieu, et non pas mes sujets. Lisez là-dessus la Bible, aux Livres des Rois...
" Si pourtant vous faisiez encore votre devoir, comme 10 bons sujets y sont tenus, si vous me donniez courage pour oublier et pardonner, vous y gagneriez davantage.... J*ai bien encore le cœur et le vouloir de vous remettre au degré où vous étiez devant moi : Qui bien aime, tard oublie.
" Donc, ne procédons pas encore, pour cette fois, aux 15 punitions.... Je veux dire seulement pourquoi je vous ai mandés." Et alors se tournant vers les prélats : " Obéissez désormais diligemment et sans mauvaise excuse, ou votre temporel sera confisqué." — Puis, aux nobles : " Obéissez, ou vous perdez vos têtes et vos fiefs." Enfin, aux députés du 20 dernier ordre, d'un ton plein de haine : " Et vous, mangeurs des bonnes villes^ si vous n'obéissiez aussi à mes ordres, à toute lettre que mon chancelier vous expédiera, vous perdriez, avec tous vos privilèges, les biens et la vie."
Ce mot mangeurs des bonnes villes était justement l'injure 25 que le petit peuple adressait aux gros bourgeois qui faisaient les affaires publiques. Que le prince la leur adressât, c'était chose nouvelle, menaçante ; il semblait, par ce mot seul, prêt à déchaîner sur eux les vengeances de la populace, et déjà leur passer la corde au cou. 30
Ce fut un divorce. Le maître et le peuple se séparèrent pour ne se revoir jamais. La Flandre haïssait alors autant qu'elle avait aimé. Elle attendait, souhaitait la ruine de cet
homme funeste. Les gros bourgeois croyaient avoir tout à craindre de luL II avait frappé les pauvres en mettant un impôt sur les grains. Il avait tenté d'imposer le clergé; dans ses embarras de Neuss, il lui demanda un décime, et 5 réclama de toutes les églises, de toutes les communautés, les droits d'amortissements non payés par TÉglise, depuis soixante ans ; ces droits éludés, refusés, étaient levés de force par les agents du fisc. Des prêtres commencèrent à répandre dans le peuple qu'il était maudit de Dieu.
lo Reviendrait-il jamais aux Pays-Bas? tout disait le contraire. Le trésor, qui du temps du bon duc, avait toujours reposé à Bruges, il l'emportait, le faisait voyager avec lui ; des diamants d'un prix inestimable et faciles à soustraire, des châsses, des reliquaires, des saints d'or et toutes sortes de
15 richesses pesantes, tout cela, chargé sur des chariots, roulait de Neuss à Nancy, et de Nancy en Suisse. Sa fille restait encore en Flandre, mais il écrivit aux Flamands de la lui envoyer.
La Suisse, par laquelle il allait commencer, n'était qu'un
20 passage pour lui ; les Suisses étaient bons soldats, et tant mieux ; il les battrait d'abord, puis les payerait, les emmènerait. La Savoie et la Provence étaient ouvertes; le bonhomme René l'appelait. Le petit duc de Savoie et sa mère lui étaient acquis, livrés d'avance par Jacques de Savoie,
25 oncle de l'enfant, qui était maréchal de Bourgogne. Maître de ce côté-ci des Alpes, il descendait aisément l'autre pente. Une fois là, il avait beau jeu, dans l'état misérable de dissolution 011 se trouvait F Italie. Il en avait tous les ambassadeurs. Le fils du roi de Naples de la maison d'Aragon,
30 Tun de ses gendres en espérance, ne le quittait pas. D'autre part, il avait recueilli les serviteurs italiens de la maison d'Anjou. Le duc de Milan, qui voyait le pape, Naples et Venise, déjà gagnés, s'effrayait d'être seul, et il envoya en
ET CHARLES LE TÉMÉRAIRE. IIL 8l
hâte au duc, pour lui demander alliance... Donc, rien ne Tarrêtait j il suivait la route d'Annibal, et, comme lui, préludait par la petite guerre des Alpes; au delà, plus heureux, il n^avait pas les Romains à combattre, et Tltalie Tinvitait ellemême.
Charles le Téméraire vaincu par les Suisses A Granson
ET À Morat. — 1476.
Lorsque le duc de Bourgogne, engagé au siège de Neuss, reçut le défi des Suisses, il resta un moment muet de fureur ; enfin, il laissa échapper ces mots : " O Berne ! Berne ! "
Qui encourageait tous ses ennemis, les plus faibles, Sigismond, René, de simples villes, comme Mulhouse ou 10 Colmar? nul autre que les Suisses. Ils couraient à leur aise la Franche-Comté, brûlaient des villes, mangeaient tout le pays; ils buvaient à leur aise dans Pontarlier. Ils avaient mis la main sur Vaud et Neufchâtel, sans distinguer ce qui était Savoie ou fief de Bourgogne. 15
Le duc avait hâte de les châtier. Il y allait, en plein hiver. Une seule chose pouvait le ralentir, le ramener peut-être au nord, c'est qu'il n'était pas encore mis en possession de la dépouille de Saint-Pol. Le roi lui ôta ce souci; il lui livra Saint-Quentin (24 janvier 1476), en sorte 20 que rien ne le retardant, à l'aveugle et les yeux baissés, il s'en alla heurter la Suisse. Pour ne rien perdre du spectacle, Louis XI vint s'établir à Lyon (février).
De ces deux forces brutales, violentes, qui devait l'emporter? Lequel, du sanglier du Nord ou de l'ours des 25 Alpes, jetterait l'autre à bas ? personne ne le devinait. Et personne non plus ne se souciait d'être du combat. Les
Suisses trouvèrent leurs amis de Souabe très-froids, à ce moment Leur grand ami, le roi, les avait abandonnés en septembre, payés en octobre pour faire la guerre, et il attendait.
5 Le duc semblait bien fort. Il venait de prendre la Lorraine. Son siège même de Neuss, où il avait un moment tenu seul devant tout Tempire, le rehaussait encore. Celui qui, sans tirer Tépée, obligeait le roi de France de céder Saint-Quentin, était un prince redoutable.
lo Et les Suisses aussi étaient formidables alors. La terreur de leur nom était si forte que, sans qu'ils bougeassent seulement, les petits venaient de toutes parts se mettre sous leur ombre. Tous les sujets d'évêques, d*abbés, les uns après les autres, s'affranchissaient, en se disant alliés des Suisses;
15 les villes libres, tout autour, subissaient peu à peu leur pesante amitié. Un bourgeois de Constance avait fait mauvaise mine en recevant une monnaie de Berne; de Berne et de Luceme, à l'instant, partent quatre mille hommes, et Constance paye deux mille florins pour expier
20 ce crime. — Ils frappaient fort, et loin ; pour le faire sentir à leurs amis de Strasbourg, et leur prouver qu'ils étaient tout prêts et à portée de les défendre, ils s'avisèrent, à une fête de l'arc que donnait cette ville, d'apporter un gâteau cuit en Suisse, et qui arriva, tiède encore, à Strasbourg.
25 L'élan des Suisses était très-grand alors, leur pente irrésistible vers le bon pays d'alentour. Il n'y avait pas de sûreté à se mettre devant, pas plus qu'il n'y en aurait à vouloir arrêter la Reuss au Pont du Diable. Empêcher cette rude jeunesse de laisser tous les ans ses glaces et ses
30 sapins, lui fermer les vignes du Rhin, de Vaud ou d'Italie, c'était chose périlleuse. Le jeune homme est bien âpre, quand, pour la première fois, il mord au fruit de vie.
Jeunes étaient ces Suisses, ignorant tout, ayant envie de
tout, gauches et malhabiles, et tout réussissait. Tout sert aux jeunes. Les factions, les rivalités intérieures, qui ruinent les vieux sages États, profitaient à ceux-ci. Les chevaliers des villes et les hommes des métiers faisaient partie des pêmes corporations et rivalisaient de bravoure ; le banneret 5 tué, la bannière se relevait aussi ferme dans la main d'un boucher, d'un tanneur. Les chefs des partis opposés n'étaient d'accord que sur une chose, aller en avant, les Diesbach pour entraîner, les Bubenberg pour s'excuser de l'amitié des Bourguignons et pour assurer leur honneur. 10
Le duc partit de Besançon le 8 février. C'était de bien bonne heure pour une guerre de Suisse. Il avait hâte, poussé par sa vengeance, poussé par les prières de ses grands officiers, dont plusieurs étaient seigneurs des pays romains que les Suisses occupaient; l'un était Jacques de Savoie, 15 comte de Romont et baron de Vaud; l'autre, Rodolphe, comte de Neufchâtel. Le second avait été, l'autre était encore maréchal de Bourgogne. Ennemis des Suisses, comme officiers du duc, ils avaient essayé quelque temps de rester avec eux en rapport de bon voisinage. Romont avait 20 déclaré qu'il ne voulait pour son pays de Vaud d'autre protecteur que ses amis de Berne, et n'en avait pas moins commandé les Bourguignons contre eux à Héricourt, Rodolphe de Neufchâtel, pour montrer plus de confiance encore, prit domicile dans la ville de Berne, ce qui n'empêchait pas que 25 son fils ne combattît les Suisses avec le duc de Bourgogne ; le père avait ménagé devant Neuss entre le duc et l'empereur ce traité, 011 le dernier abandonnait les Suisses et les laissait hors la protection de l'empire.
La duchesse de Savoie agissait à peu près de même ; 30 elle croyait amuser les confédérés avec de bonnes paroles, tandis qu'elle faisait sans cesse passer au duc des recrues de Lombardie; elle finit par aller les chercher, et se faire
recruteur elle-même pour le Bourguignon. Les Suisses, tout grossiers qu'ils semblaient, ne se laissèrent pas amuser aux paroles. Ils ne voulurent rien comprendre aux subtiles distinctions de droit féodal, au moyen desquelles ceux qui
5 les tuaient au service du Bourguignon se disaient encore leurs amis et prétendaient devoir être ménagés. Ils saisirent Neufchâtely Vaud, et tout ce qu'ils purent des fiefs de la Savoie.
L'armée que le duc amenait contre eux, très-fatiguée par
lo deux campagnes d'hiver, et qui retrouvait la neige en mars dans cette froide Suisse, n'avait pas grand élan, si l'on en juge par ce que le duc fît mettre à l'ordre :. que quiconque s'en irait, serait kcartelL Cette armée, un peu remontée en Franche-Comté, ne passait guère dix-huit mille hommes;
15 ajoutez huit mille Piémontais ou Savoyards qu'amena Jacques de Savoie. Le 18 février, le duc arriva devant Granson, qui, contre son attente, l'arrêta jusqu'au 28. Une vaillante garnison défendit la ville d'abord, puis le château, contre les assauts des Bourguignons. On y fit entrer alors un
20 homme qui leur dit qu'ils auraient la vie sauve. Ils se rendirent. Mais le duc n'avait pas autorisé l'homme; il en voulait à ces Suisses d'avoir retardé un prince comme lui, qui leur faisait l'honneur de les attaquer en personne.. Il laissa faire les gens du pays qui avaient plus d'une revanche
25 à prendre. Les Suisses furent noyés dans le lac, pendus aux créneaux.
L'armée des confédérés était à Neufchâtel. Grande fut leur colère, leur étonnement d'avoir perdu Granson, puis Vaumarcus qui se rendit sans combattre. Ils avancèrent
30 pour le reprendre. Le duc, qui occupait une forte position sur les hauteurs, la quitta et avança aussi pour trouver des vivres. Il descendit dans une plaine étroite, où il lui fallait s'allonger et marcher en colonnes.
Ceux du canton de Schwitz, qui étaient assez loin en avant, se rencontrèrent tout à coup en face des Bourguignons; ils appelèrent et furent bientôt rejoints par Berne, Soleure et Fribourg. Ces cantons, les seuls qui fussent encore arrivés sur le champ de bataille, durent porter seuls 5 le choa Ils se jetèrent à genoux, un moment, pour prier. Puis releva, les lances enfoncées en terre et la pointe en avant, ils furent immuables, invincibles.
Les Bourguignons se montrèrent peu habiles. Ils ne surent pas faire usage de leur artillerie ; les pièces étaient 10 pointées trop haut. La gendarmerie, selon le vieil usage, vint se jeter sur les lances, elle heurta, se brisa. Ses lances avaient dix pieds de longueur, celles des Suisses dix-huit Le duc lui-même vint bravement en tête de son infanterie contre celle des Suisses, tandis que le comte de Château- 15 guyon choquait les flancs avec sa cavalerie. Ce vaillant comte arriva par deux fois jusqu'à la bannière ennemie, la toucha, crut la prendre ; par deux fois il fut repoussé, tué enfin... Rien n'entama la masse impénétrable.
Le duc, pour l'ébranler et l'attirer plus bas dans la 20 plaine, ordonna à sa première ligne un mouvement rétrograde qui effraya la seconde... A ce moment, une lueur du soleil montrait à gauche toute une armée nouvelle: Uri, Underwald et Luceme, qui arrivaient enfin ; ils avaient suivi, à la file, un chemin de neige, d'oh cent cavaliers auraient 25 pu les précipiter. La trompe d' Underwald mugit dans la . vallée, avec les cornets sauvages de Luceme et d'Uri. Tous poussaient un cri de vengeance : " Gçanson I... Granson I..." Les Bourguignons de la seconde ligne qui reculaient déjà vers la troisième, virent avec épouvante ces bandes s'allon- 30 ger sur leur flanc Du camp même partit le cri sauve qui peut . . . Dès lors rien ne put les arrêter : le duc eut beau les saisir, les frapper de l'épée, ils s'enfuirent en tout sens. Il
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n'y eut jamais de déroute plus complète. " Les Ligues, dît le chroniqueur, avec une joie sauvage, les Ligues, comme grêle, se ruent dessus, dépeçant de çà et de là ces beaux galants ; tant et si bien sont déconfits en val de route ces
S pauvres Bourguignons, que semblent-ils fumée épandue par le vent de bise."
Dans cette plaine étroite, peu de gens avaient combattu. Il y avait eu panique et déroute plus que véritable défaite. Comines, qui, étant avec le roi, n'eût pas mieux demandé sans
10 doute que de croire la perte grande, dit qu'il ne périt que
sept hommes d'armes. Les Suisses disaient mille hommes.
Il avait perdu peu, perdu infiniment. Le prestige avait
disparu; ce n'était plus Charles h Terrible, Tout vaillant
qu'il était, il avait montré le dos... Sa grande épée d'hon-
15 neur était maintenant pendue à Fribourg ou à Berne. La fameuse tente d'audience en velours rouge, où les princes entraient en tremblant, elle avait été ouverte par les rustres avec peu de cérémonie. La chapelle, les saints de la maison de Bourgogne qu'il emportait avec lui dans leurs châsses et
20 leurs reliquaires, ils s'étaient laissé prendre ; ils étaient maintenant les saints de l'ennemi. Ses diamants célèbres, connus par leur nom dans toute la chrétienté, furent jetés d'abord comme morceaux de verre et traînaient sur la route. Le symbolique collier de la Toison, le sceau ducal, ce sceau
25 redouté qui scellait la vie ou la mort, tout cela manié, montré, sali, moqué! Un Suisse eut l'audace de prendre ce chapeau qui avait couvert la majesté de ce front terrible (contenu de si vastes rêves !) ; il l'essaya, il rit et le jeta par
terre. • • • 30 Ce qu'il avait perdu, il le sentait, et tout le monde le sentait... Le roi, qui jusque-là était assez négligé à Lyon, qui envoyait partout et partout était mal reçu, vit peu à peu le monde revenir. Le plus décidé était le duc de Milan,
qui offrait cent mille ducats comptant si le roi voulait tomber sur le duc, le poursuivre sans paix ni trêve. Le roi René, qui n'attendait qu'un envoyé du duc pour le mettre en possession de la Provence, vint s'excuser à Lyon : il était vieux ; son neveu, son héritier, malade. Louis XI, en les 5 voyant, jugea qu'ils n'iraient pas bien loin, et il leur fit une bonne pension viagère, moyennant quoi ils lui assuraient la Provence après eux. Il se faisait fort de leur survivre, quoique faible et déjà souffreteux. Mais enfin il venait de battre gaillardement le duc de Bourgogne par ses amis, les 10 Suisses. Il alla en rendre grâces à Notre-Dame du Puy.
La duchesse de Savoie, sa vraie sœur, joua double ; elle lui envoya un message à Lyon, et elle-même, elle alla trouver le duc de Bourgogne.
Il s'était établi chez elle à Lausanne, au point central 15 oh il pouvait réunir au plus tôt les troupes qui lui viendraient de la Savoie, de l'Italie et de la Franche-Comté. Ces troupes arrivaient lentement à son gré ; il se consumait d'impatience. Lui-même, il avait contribué à effrayer et à disperser ceux qui avaient fui, à les empêcher de revenir, en 20 les menaçant du dernier supplice* Dans son inaction^ forcée, la honte de Granson, la soif de la vengeance, l'impuissance sentie la première fois, et de trouver qu'il n'était qu'un homme !••• II étouffait; son cœur semblait près d'éclater. 25
Il était à Lausanne, non dans la ville, mais dans son camp, sur la hauteur qui regarde le lac et les Alpes. Seul et farouche, laissant sa barbe longue, il avait dit qu'il ne la couperait pas jusqu'à ce qu'il eût revu le visage des Suisses. A peine s'il laissait approcher son médecin, Angelo Cato, 30 qui pourtant lui mit des ventouses, lui fit boire un peu de vin pur (il était buveur d'eau); parvint même à le faire raser. La bonne duchesse de Savoie vint pour le consoler; L, XI. 6
elle fit venir de la soie chez elle pour le rhabiller; il était resté déchiré, en désordre, et tel que Granson Tavait fait... Elle ne s*en tint pas là; elle habillait les troupes; elle faisait faire des chapeaux, des ceintures. De Venise, de 5 Milan même (qui traitait contre lui), il lui venait de l'argent, toute sorte d'équipements. Du pape et de Bologne, il tira quatre mille Italiens. De ses États, arrivèrent six mille Wallons; de Flandre enfin et des Pays-Bas, deux mille chevaliers ou fieffés qui, avec leurs hommes, formaient une
lo belle cavalerie de cinq ou six mille hommes. Le prince de Tarente, qui était près du duc lorsqu'il fit la revue, en compta vingt-trois mille, sans parler des gens très-nombreux du charroi et de F artillerie. Ajoutez neuf mille hommes, et plus tard quatre mille encore, pour l'armée savoyarde du
15 comte de Romont. Le duc, se trouvant à la tête de ces grandes forces, reprit tout son orgueil, jusqu'à menacer le roi, pour les affaires du pape; ce n'était plus assez pour lui de combattre les Suisses.
Les efforts inouïs que le comte de Romont avait faits, et
20 fait faire, ruinant la Savoie pour le camp de Lausanne, pour écraser les confédérés, confirmaient le dire général qui courait, que le duc avait promis sa fille au jeune duc de Savoie, qu'un partage était fait d'avance des terres de Berne, et que déjà, dans son camp, il en avait conféré les fiefs.
25 Berne écrivait lettre sur lettre, les plus pressantes, aux villes d'Allemagne, au roi, aux cantons. Le roi, selon son usage, promit secours et n'envoya personne. Les confédérés des montagnes étaient justement à l'époque de l'année oli ils mènent les troupeaux dans les hauts pâturages. Ce n'était
30 pas chose facile de les faire descendre, de les réunir. Ils ne comprenaient pas bien que, pour défendre la Suisse, il fallût faire la guerre au pays de Vaud.
C'était pourtant sur la limite que la guerre allait com-
raencer. Berne jugea avec raison qu'on attaquerait d'abord Morat, qu'elle regardait comme son faubourg, sa garde avancée. Ceux qu'on y envoya pour défendre cette ville, n'étaient pas sans inquiétude, se souvenant de Granson, de sa garnison sans secQurs, pendue, noyée. Pour les bien 5 assurer qu'on ne les abandonnerait pas, on prit dans les familles où il y avait deux frères, un pour Morat, un pour l'armée de Berne. L'honnête et vaillant Bubenberg promit de défendre Morat, et l'on remit sans hésiter ce grand poste de confiance au chef du parti bourguignon. 10
Là cependant était le salut de la Suisse, tout dépendait de la résistance que ferait cette ville; il fallait donner le temps aux confédérés de s'assembler, tandis que leur ennemi était prêt II n'en profita guère. Parti le 27 mai de Lausanne, arrivé le 10 juin devant Morat, il l'entoura du 15 côté de la terre, lui laissant le lac libre, pour recevoir à volonté des vivres et des munitions. Il se croyait trop fort apparemment, et croyait emporter la ville. Des assauts répétés, dix jours durant, ne produisirent rien. Le pays était contre lui. Tout ami que le duc était du pape, et 20 menant le légat avec lui, la campagne avait horreur de ses Italiens, comme des gens infâmes et hérétiques. A Laupen, un curé menait bravement sa paroisse au combat
Morat tint bon, et les Suisses eurent le tempç de se rassembler. Les habits rouges d'Alsace arrivèrent, malgré 25 l'empereur; avec eux, le jeune René, duc sans duché, dont la vue seule rappelait toutes les injustices du Bourguignon. Ce jeune homme de vingt ans venait combattre, mais le petit duc de Gueldre ne pouvait venir, prisonnier qu'il était, ni le comte de Nevers, ni tant d'autres, dont la ruine avait 30 fait la grandeur de la maison de Bourgogne.
Si le roi n'aida pas directement la Suisse, il n'en travailla pas moins bien contre le duc, en montrant partout ce
beau jeune exilé; îl lui donna de l'argent, une escorte. René alla voir d'abord sa grand'mère, qui le rhabilla, l'équipa* Puis, avec cette escorte française, il traversa son pays^ sa pauvre Lorraine, oU tout le monde Faimait, et
5 personne pourtant n'osait se déclarer. A Saint-Nicolas, près Nancy^ il entendit la messe, dit la chronique : La messe ouïe, passa près de lui la femme du vieux Walleter, et, sans faire semblant' de rien, elle lui donna une bourse, oh il y avait plus de quatre cents florins; il baissa la tête, en la
lo remerciant.
Ce jeune homme, innocent, malheureux, abandonné de ses deux protecteurs naturels, le roi et l'empereur, et qui venait de combattre avec les Suisses, apparut au moment même de la bataille comme une vivante image de la justice
15 persécutée et de la bonne cause. Les bandes de Zurich rejoignirent en même temps.
La veille au soir, pendant que tout le monde à Berne était dans les églises à prier Dieu pour la bataille, ceux de Zurich passèrent Toute la ville fut illuminée, on dressa
20 des tables pour eux, on leur fit fête. Mais ils étaient trop pressés, ils avaient peur d'arriver tard ; on les embrassa, en leur souhaitant bonne chance... Beau moment et irréparable, de fraternité si sincère! et que la Suisse n'a retrouvé jamais 1
25 Ils partirent à dix heures, chantant leurs chants de guerre, marchèrent toute la nuit, malgré la pluie, et arrivèrent de bien bonne heure. Tous entendirent matines. Puis on fit nombre de chevaliers, nobles ou bourgeois, n'importe. Le bon jeune René, qui n'était pas fier, voulut
30 en être aussi. Il n'y eut plus qu'à marcher au combat. Plusieurs, par impatience (ou par dévotion?), ne prirent ni pain ni vin, et jeûnèrent dans ce jour sacré (22 juin 1476). Le duc, averti la veille, ne voulut jamais croire que
ET CHARLES LE TÉMÉRAIRK IIL 9I
Tannée des Suisses fût en état de Tattaquer. Il y avait à peu près même nombre, environ trente-quatre mille hommes, de chaque côté. Mais les Suisses étaient réunis, et le duc commit Tinsigne faute de rester divisé, de laisser loin de lui, à la porte opposée de Morat, les neuf mille Savoyards du 5 comte de Romont Son artillerie fut mal placée, et sa belle cavalerie servit peu, parce qu'il ne voulut jamais changer de position pour lui donner carrière. 11 mettait son honneur à ne daigner bouger, à ne pas démarrer d'un pied, à ne jamais lâcher son siège.... La bataille était perdue d'avance. Le 10 médecin astrologue, Angelo Cato, avertit le soir même le prince de Tarente qu'il ferait sagement de prendre congé. Dès le passage du duc à Dijon, il avait plu du sang, et Angelo avait prédit, écrit en Italie la déroute de Granson. Celle de Morat était plus facile à prévoir. 15
Au matin, par une grande pluie, le duc met son monde sous les armes ; puis, à la longue, les arcs se mouillant et la poudre, ils finissent par rentrer. Les Suisses prirent ce moment. De l'autre versant des montagnes boisées, qui les cachaient, ils montent; au sommet, ils font leur prière. 20 Le soleil reparaît, leur découvre le lac, la plaine, l'ennemi. Ils descendent à grands pas, en criant : Granson ! Granson ! ...Ils fondent sur le retranchement. Ils le touchaient déjà, que le duc refusait encore de croire qu'ils eussent l'audace de l'attaquer. 25
Une artillerie nombreuse couvrait le camp, mais mal servie et lente, comme elle était partout alors. La cavalerie bourguignonne sortit, ébranla l'autre ; René eut un cheval tué ; les fantassins vinrent en aide, les immuables lances. Cependant un vieux capitaine suisse qui avait fait les 30 guerres des Turcs avec Huniade, tourne la batterie, s'en empare, la dirige contre les Bourguignons. D'autre part, Bubenberg, sortant de Morat, occupe par cette sortie le
corps du bâtard de Bourgogne. Le duc, n'ayant ni le bâtard ni le comte de Romont, n'avait guère que vingt mille hommes contre plus de trente mille. L'arrière-garde des Suisses, qui n'avait pas donné, passa derrière les Bour-
5 guignons pour leur couper la retraite. Ils se trouvèrent ainsi pris de deux côtés, pris du troisième encore par la garnison de Morat. Le quatrième était le lac... Au milieu, il y eut résistance, et terrible; la garde se fit tuer, l'hôtel du duc tuer, et les Anglais tuer. Tout le reste de l'armée,
lo foule confuse, éperdue, était peu à peu poussée vers le lac, ...Les cavaliers enfonçaient dans la fange, les gens à pied se noyaient, ou donnaient aux Suisses le plaisir cruel de les tirer, comme à la cible. Nulle pitié; ils tuèrent jusqu'à huit ou dix mille hommes, dont les ossements entassés
15 formèrent pendant trois siècles un hideux monument.