RECUEILLE ET MEURT
Le duc courut douze lieues jusqu'à Morges, sans dire un mot ; puis, il passa à Gex, oh le maître d'hôtel du duc de Savoie l'hébergea et le refit un peu. La duchesse vint, comme à Lausanne, avec ses enfants, et lui donna de bonnes
20 paroles. Lui, farouche et défiant, il lui demanda si elle voulait le suivre en Franche-Comté. Il n'y avait à cela nul prétexte. Les Savoyards, avant la bataille, avaient repris leurs places dans le pays de Vaud, et pouvaient les défendre, leur armée étant restée entière. La duchesse refusa douce-
25 ment ; puis le soir, étant partie de Gex, avec ses enfants, Olivier de La Marche l'enlève aux portes. Un seul des
enfants échappa, le seul qu'il importât de prendre : le petit duc... Ce guet-apens, aussi odieux qu'inutile, fut un malheur de plus pour celui qui Tavait tenté.
Il réunit à Salins les états de Franche-Comté. Il parla fièrement, avec son courage indomptable, de ses ressources 5 et de ses projets, du futur royaume de Bourgogne. Il allait former une armée de quarante mille hommes, taxer ses sujets au quart de leur avoir.... Les états en frémirent, ils lui représentèrent que le pays était ruiné; tout ce qu'ils pouvaient lui offrir, c'étaient trois mille hommes, et seulement 10 pour garder le pays.
" Eh bien ! s'écria le duc, il vous faudra bientôt donner à l'ennemi plus que vous ne refusez à votre prince. Je m'en irai en Flandre, j'y résiderai toujours. J'ai là des sujets plus fidèles." 15
Ce qu'il disait aux Comtois, il le disait aux Bourguignon?, aux Flamands, et n'obtenait pas davantage. Les états de Dijon ne craignirent pas de déclarer que c'était une guerre inutile, qu'il ne fallait pas fouler le peuple pour une querelle mal fondée, sans espoir de succès. La Flandre fut plus 20 dure. Elle répondit (selon la lettre du devoir féodal, mais la lettre était une insulte) que sHl était environné des Suisses et Allemands^ sans avoir assez d'hommes pour se dégager, il n'avait qu'à le leur faire dire, les Flamands iraient le chercher. 25
Quand ce mot lui parvint, il eut un accès de fureur. Il dit que ces rebelles le payeraient cher, que bientôt il irait jeter bas leurs murs et leurs portes. Puis, il sentit qu'il était seul, et il tomba dans un grand abattement Rejeté des Flamands aux Français, des Français aux 30 Flamands, que lui restait-il?... Quel était maintenant son peuple, son pays de confiance?... La Comté même envoya sous main au roi de France, pour traiter de la paix.... La
Flandre lui refusa sa fille 1 Après Granson, il avait écrit qu'on lui envoyât mademoiselle de Bourgogne, mais les Flamands ne jugèrent pas à propos de se dessaisir de Théritière de Flandre. Après tout, s'il l'eût eue, ob F eût -il déposée? 5 Ses sujets néanmoins n'avaient pas tout le tort Indépendamment de ce dur gouvernement qui les avait surmenés, excédés, pour d'autres causes encore, plus générales et plus durables, ils déclinaient, la vie baissait chez eux, leurs ressources n'étaient plus les mêmes. Le jeune empire
lo de la maison de Bourgogne se trouvait déjà vieux, sous son pompeux habit. Les arts qui enrichissent, avaient été longtemps concentrés dans les Pays-Bas, puis ils s'étaient répandus au dehors. Louvain, Gand, Ypres ne tissaient plus pour le monde : l'Angleterre imitait Liège et Dinant
15 ne battaient plus le fer, le cuivre, pour la France et l'Allemagne : les fugitifs y avaient désormais porté leur enclume. Bruges était florissante, mais la Bruges étrangère plutôt, la Hanse brugeoise, et non pas la vieille commune de Bruges ; celle-ci avait péri en 1436, et la commune de Gand un peu
20 après. Il était plus facile de détruire la vie communale que de susciter à sa place la vie nationale^ et le sentiment d'une grande patrie.
Quant à lui-même, je croirais volontiers que la pensée d'un véritable empire, d'un ordre général oh s'harmoniserait
25 ce chaos de provinces, cette pensée excusait à ses yeux les moyens injustes qu'un homme de noble nature, comme il était, eût pu se reprocher. Ces injustices de détail disparaissaient pour lui dans la justice totale de cet ordre futur. C'est peut-être pour cela qu'il ne se sentit pas
30 coupable, et ne recourut point au vrai remède que donne le sage Comines. Retourner à Dieu, reconnaître ses fautes.... Il n'eut point ce retour salutaire; il eut, ce semble, le malheur de se croire juste, et de donner le tort à Dieu.
Il avait trop voulu, des choses infinies.... Uinflni! qui ne Faime?... Jeune, il aima la mer, plus tard les Alpes.... Ces volontés immenses nous semblent folles, et les projets, sans nul doute, dépassaient les moyens. Cependant, en ce siècle, on avait vu de telles choses que les idées du possible 5 et de l'impossible s'étaient un peu brouillées. C'était le temps oU rinfant don Henri, cousin du Téméraire, pénétrait ce profond Midi, le monde de Tor, et chaque jour en rapportait des monstres. £t, sans aller si loin, sous nos yeux, les rêves les plus bizarres s'étaient trouvés réels ; les 10 révolutions inouïes des Roses, ces changements à vue, les royaumes gagnés, perdus d'un coup de dé, tout cela étendait le possible bien loin dans l'improbable.
Le malheureux eut le temps de rouler tout cela, deux mois durant qu'il resta près de Joux, dans un triste château 15 du Jura. Il formait un camp, et il n'y avait personne, à peine quelques recrues. Ce qui venait, et coup sur coup, c'étaient les mauvaises nouvelles ; tel allié avait tourné, tel serviteur désobéi ; une ville de Lorraine s'était rendue, et le lendemain une autre.... A tout cela, il ne disait rien; il ne 20 voyait personne, il restait enfermé. Il lui eût fait grand bien, dit Comines, de parler, "de monstrer sa douleur devant l'espécial amy." Quel ami? Le caractère de l'homme n'en comportait guère, et une telle position le comporte rarement ; on fait trop peur pour être aimé. 25
Il fût probablement devenu fol de chagrin (il y avait eu beaucoup de fols dans sa famille), si l'excès même du chagrin et de la colère ne l'avait relancé. Il lui revint de tous côtés qu'on agissait déjà comme s'il était mort. Le roi, qui jusque-là l'avait tant ménagé, fit enlever dans ses 30 terres, dans son château de Rouvre, la duchesse de Savoie. Il conseillait aux Suisses d'envahir la Bourgogne ; lui, il se chargeait de la Flandre. Il donnait de l'argent à René,
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qui peu à peu reprenait la Lorraine. Ce dernier point était celui que le duc avait le plus à cœur; la Lorraine était le lien de toutes ses provinces, le centre naturel de Tempire bourguignon ; il avait, dit-on, désigné Nancy pour capitale.
5 11 partit, dès qu'il eut une petite troupe, et il arriva encore trop tard (22 octobre), trois jours après que René eut repris Nancy. Repris, mais non approvisionné, en sorte qu'il y avait à parier qu'avant que René trouvât de l'argent, louât des Suisses, formât une armée, Nancy serait
10 réduite. Le légat du pape travaillait les Suisses pour le duc de Bourgogne, et balançait chez eux le crédit du roi de France.
Tout ce que René obtint d'abord, ce fut que les confédérés enverraient une ambassade au duc pour savoir ses
15 intentions. Ce n'était pas la peine d'envoyer, on savait bien son dernier mot d'avance : Rien sans la Lorraine et le landgraviat d'Alsace.
Heureusement, René avait près des Suisses un puissant intercesseur, actif, irrésistible; je parle du roi. Après
20 Morat, les chefs des Suisses s'étaient fait envoyer comme ambassadeurs au Plessis-les-Tours ; ces braves y trouvèrent leur défaite; leur bon ami le roi, par flatterie, présents, amitié, confiance, les lia de si douces chaînes, qu'ils tirent ce qu'il voulait, lâchèrent leurs conquêtes de la Savoie,
25 laissèrent tout pour un peu d'argent. Les bandes, qui avaient fait cette belle guerre, se trouvaient renvoyées à l'ennui des montagnes, si elles ne prenaient parti pour René. Le roi offrait, en ce cas, de garantir leur solde. Guerre lointaine, il est vrai, service de louage; ils allaient
30 commencer leur triste histoire de mercenaires. Beaucoup - hésitaient encore avant d'entrer dans cette voie.
La chose pressait pourtant. Nancy souffrait beaucoup. René courait la Suisse, sollicitait, pressait et n'obtenait
d'autre réponse, sinon qu'au printemps on pourrait bien le secourir. Les doyens des métiers, bouchers, tanneurs, gens rudes, mais pleins de cœur (et grands amis du roi), faisaient honte à leurs villes de ne pas aider celui qui les avait si bien aidés à la grande bataille. Ils le montraient dans les 5 rues, ce pauvre jeune prince qui, comme un mendiant, errait, pleurait. Un ours apprivoisé, dont il était suivi, faisait rire, flattait à sa manière, courtisait Fours de Berne. On obtint que du moins, sans engager les cantons, il levât quelques hommes. C'était tout obtenir; dès que l'on eut 10 crié qu'il y avait à gagner quatre florins par mois, il s'en présenta tant qu'on fut obligé de leur donner les bannières des cantons; et il fallut borner le nombre de ceux qui partaient : tous seraient partis.
La difficulté était de faire cette grande route, en plein 15 hiver, avec dix mille Allemands, souvent ivres, qui n'obéissaient à personne. Tous les embarras qu'eut René, tout ce qu'il lui fallut de patience, d'argent, de flatterie pour les faire avancer, serait long à conter. Le duc de Bourgogne croyait, non sans vraisemblance, que Nancy ne pourrait 20 attendre un secours si lent. Les agents qu'il avait à Neufchâtel, pour négocier, l'assuraient que les Suisses ne partiraient jamais.
L'hiver, cette année-là, fut terrible, un hiver de Moscou. Le duc éprouva (en petit) les désastres de la fameuse retraite. 25 Quatre cents hommes gelèrent, dans la seule nuit de Noël ; beaucoup perdirent les pieds et les mains. Les chevaux crevaient; le peu qui restait était malade et languissant Et cependant, comment quitter le siège, lorsque d'un jour à l'autre tout pouvait finir ; lorsqu'un Gascon, échappé de 30 la place, annonçait que l'on avait mangé tous les chevaux, qu'on en était aux chiens et aux chats ?
La ville était au duc, s'il en gardait bien les entours, si
personne n*y pénétrait. Quelques gentilshommes étant parvenus à s'y jeter, il entra dans une grande colère, et en fit pendre un qu'on avait pris ; il soutenait (à l'Espagnol) que " dès qu'un prince a mis son siège devant une place,
5 quiconque passe ses lignes est digne de mort." Ce pauvre gentilhomme, tout près de la potence, déclara qu'il avait une grande chose à dire au duc, un secret qui touchait sa personne. Le duc chargea son factotum Campobasso de savoir ce qu'il voulait : il voulait justement lui révéler toutes
lo les trahisons de Campobasso. Celui-ci le fit dépêcher.
Ce Napolitain, qui ne servait que pour de l'argent, et qui depuis longtemps n'était pas payé, cherchait un maître à qui il pût vendre le sien. Il s'était offert au duc de Bretagne, dont il prétendait être un peu parent; puis au
15 roi; il se faisait fort de lui tuer le duc de Bourgogne; le roi en avertit le duc, qui n'en crut rien. Campobasso enfin qui, autrefois, avait servi en Italie les ducs de Lorraine, et qui, au défaut d'argent, avait reçu d'eux une place, celle de Commerci, laissa le duc et passa au jeune René, sur la
20 promesse que Commerci lui serait rendu (i*' janvier 1477).
René, avec ce qu'il avait ramassé de Lorrains, de
Français, avait près de vingt mille hommes, et il savait par
Campobasso que le duc n'en avait que quatre mille en état
de combattre. Les Bourguignons entre eux décidèrent
25 qu'il fallait l'avertir de ce petit nombre. Personne n'osait lui parler. Il était presque toujours enfermé dans sa tente, lisant, ou faisant semblant de lire. M. de Chimai, qui se dévoua et se fit ouvrir, le trouva couché tout vêtu sur un lit, et n'en tira qu'une parole : " S'il le faut, je combattrai tout
30 seul." Le roi de Portugal, qui vint le voir, était parti sans obtenir davantage.
On lui parlait comme à un vivant, mais il était mort.... "^a Comté négociait sans lui, la Flandre gardait sa fille en
Otage ; la Hollande, sur le bruit de sa mort, qui se répandit, chassa ses reœveurs. Le terme fatal était arrivé. Ce qui lui restait de mieux à faire, s'il ne voulait pas aller demander pardon à ses sujets, c'était de se faire tuer à Fassaut, ou d'essayer si la petite bande, très-éprouvée, qui lui restait, ne 5 pourrait passer sur le corps à toutes les troupes que René amenait. Il avait de l'artillerie, et René n'en avait pas (ou fort peu). Il avait peu d'hommes, mais c'étaient vraiment les siens, des seigneiurs et des gentilshommes pleins d'honneur, d'anciens serviteurs, très-résignés à périr avec lui la
Le samedi soir, il tenta un dernier assaut, que les affamés de Nancy repoussèrent, forts qu'ils étaient d'espoir, et de voir déjà sur les tours de Saint-Nicolas les joyeux signaux de la délivrance. Le lendemain, par une grosse neige, le duc quitta son camp en silence, et s'en alla au-devant, 15 comptant fermer la route avec son artillerie. Il n'avait pas lui-même beaucoup d'espérance; comme il mettait son casque, le cimier tomba de lui-même: ^'Hoc est signum Dei," dit-il. Et il monta sur son grand cheval noir.
Les Bourguignons trouvèrent d'abord un ruisseau grossi 20 par les neiges fondantes ; il fallut y entrer, puis tout gelés se mettre en ligne, à attendre les Suisses. Ceux-ci, gais et garnis de chaude soupe, largement arrosée de vin, arrivaient de Saint-Nicolas. Peu avant la rencontre, '^un Suisse passa prestement une étole," leur montra une hostie, et leur dit 25 que, quoi qu'il arrivât, ils étaient tous sauvés. Ces masses étaient tellement nombreuses, épaisses, que tout en faisant front aux Bourguignons, et les occupant tout entiers, il fut aisé de détacher derrière un corps pour tourner leur flanc, comme à Morat, et pour s'emparer des hauteurs qui les 30 dominaient Un des vainqueurs avoue lui-même que les canons du duc eurent à peine le temps de tirer un coup. Se voyant pris en flanc, les piétons lâchèrent pied. Il n'y
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avait pas à songer à les retenir. Ils entendaient là-haut le cor mugissant d*Underwald, Taigre cornet d'Uri. Leur cœur en fut glacé : "car, à Morat, Pavoient entendu."
La cavalerie toute seule, devant cette masse de vingt
5 mille hommes, était imperceptible sur la plaine de neige. La neige était glissante, les cavaliers tombaient. "En ce moment, dit le témoin, qui était à la poursuite, nous ne vîmes plus que des chevaux sans maîtres, toutes sortes d'eflfets abandonnés." La meilleure partie des fuyards alla
10 jusqu'au pont de Bussière. Campobasso, qui s'en était douté, avait barré le pont et les attendait. Toute la chasse rabattait pour lui ; ses camarades, qu'il venait de quitter, lui passaient par les mains ; il les reconnaissait et réservait ceux qui pouvaient payer rançon.
15 Ceux de Nancy, qui voyaient tout du haut des murs, furent si éperdus de joie, qu'ils sortirent sans précaution; il y en eut de tués par leurs amis les Suisses, qui frappaient sans entendre. Une grande partie de la déroute fut entraînée par la pente du terrain au confluent de deux
20 ruisseaux, près d'un étang glacé. La glace, moins épaisse sur ces eaux courantes, ne portait pas les cavaliers. Là vint s'achever la triste fortune de la maison de Bourgogne. Le duc y trébucha, et il était suivi par des gens que Campobasso avaient laissés tout exprès. D'autres croient
25 qu'un boulanger de Nancy lui porta le premier coup à la
tête, qu'un homme d'armes, qui était sourd, n'entendit pas
que c'était le duc de Bourgogne, et le tua à coups de pique.
Cela eut lieu le dimanche (5 janvier 1477), ^^ le lundi
soir, on ne savait pas encore s'il était mort ou en vie. Le
30 chroniqueur de René avoue naïvement que son maître avait grand'peur de le voir revenir. Au soir, Campobasso, qui peut-être en savait plus que personne, amena au duc un page romain, de la maison Colonna, qui disait avoir vu
ET CHARLES LE TÉMÉRAIRE. IIL lOI
toijiber son maître. "Ledict paige bien accompaigné, s'en allirent.... Commencèrent à chercher tous les morts; estoient tous nuds et engellez, à peine les pouvoit-on cognoistre. Le paige, véant de çà et de là, bien trouvoit de puissantes gens, et de grands, et de petits, blancs comme neige. Tous 5 les retournoit... Hélas 1 dict-il, voicy mon bon seigneur...."
"Quand le duc René ouyt que trouvé estoit, bien joyeux en fut, nonobstant qu'il eût mieux voulu que en ses pays eût demeuré, et que jamais la guerre n'eût contre luy commencé.... Et dit: Apportez-le bien honnestement 10 Dedans de beaux linges mis, fut porté en la maison de Georges Marqueiz, en une chambre derrière. Le dict duc, honnestement lavé, il estoit blanc comme neige, il estoit petit, fort bien membre ; sur une table bien enveloppé dedans des blancs draps, ung oreillié de soye, dessus sa 15 teste une estourgue rouge mis, les mains joinctes, la croix et Teau benoiste auprès de luy. Qui veoir le vouloit, on n'en destournoit nulles personnes; les uns prioient Dieu pour luy, et les autres non.... Trois jours et trois nuicts, là demeure." 20
Il avait été bien maltraité. Il avait une grande plaie à la tête, une blessure qui perçait les cuisses. Il n'était pas facile à reconnaître. En dégageant sa tête de la glace, la peau s'était enlevée. Les loups et les chiens avaient commencé à dévorer l'autre joue. Cependant ses gens, son 25 médecin, son valet de chambre et sa lavandière le reconnurent à sa blessure de Montlhéry, aux dents, aux ongles et à quelques signes cachés.
Il fut reconnu aussi par Olivier de La Marche et plusieurs autres des principaux prisonniers. " Le duc René 30 les mena voir le duc de Bourgogne, entra le premier, et la tête desfula {découvrit),,, .K genoux se mirent: Hélas 1 dirent, voilà nostre bon maître et seigneur.... Le duc fit crier
par toute la ville de Nancy que tous chefs d'hostels chaspun eussent un cierge en la main, et à Saint-Georges fit préparer tout à Tenviron des draps noirs, manda les trois abbés... et tous les prebstres des deux lieues à Tentour. Trois
5 haultes messes chantirent." René, en grand manteau de deuil, avec tous ses capitaines de Lorraine et de Suisse, vint lui jeter Feau bénite, et lui ayant pris la main droite, par-dessous le poêle, il dit bonnement : " Hé dea ! beau cousin, vos âmes ait Dieu ! Vous nous avez fait moult maux
lo et douleurs."
Il n'était pas facile de persuader au peuple que celui dont on avait tant parlé, était bien vraiment mort. Il était caché, disait-on, il était tenu enfermé ; il s'était fait moine ; des pèlerins l'avaient vu, en Allemagne, à Rome, à Jéru-
15 salem; il devait reparaître tôt ou tard, comme le roi Arthur ou Frédéric Barberousse ; on était sûr qu'il reviendrait. Il se trouvait des marchands qui vendaient à crédit, pour être payés au double, alors que reviendrait ce grand duc de Bourgogne.
20 On assure que le gentilhomme qui avait eu le malheur de le tuer sans le connaître, ne s'en consola jamais, et qu'il mourut de chagrin. S'il fut ainsi regretté de l'ennemi, combien plus de ses serviteurs, de ceux qui avaient connu sa noble nature, avant que le vertige lui vînt et le perdît !
25 Lorsque le chapitre de la Toison d'or se réunit la première fois à Saint-Sauveur de Bruges, et que les chevaliers, réduits à cinq, dans cette grande église, virent sur un coussin de velours noir le collier du duc qui tenait sa place, ils fondirent en larmes, lisant sur son écusson, après la liste de
30 ses titres, " ce douloureux mot : Trespassé,^*
Le drame a fini à Nancy, la lutte est terminée. L'épopée politique, la trame de patience et de ruse peut se filer
encore. Nous n'avons point ici à la suivre, et nous ne dirons que deux mots.
Louis XI, maltraité toute sa vie par le sort, comme dauphin, comme roi, humilié à Saint- Maur, à Péronne, à Pecquigny, " autant et plus que roy depuis mille ans,'' se 5 vit un matin relevé, et la fortune forcée de rendre hommage à ses calculs.
Il montra un ferme bon sens dans son bonheur. Tout en poursuivant le mariage, peu probable, de son fils et de la fille du duc de Bourgogne, il n'en crut ni Comines, ni 10 d'autres conseillers ; sans perdre de temps, il se garnit les mains, saisit la Bourgogne et la Picardie, ces deux portes du royaume. Tout le monde blâma cette revendication si légitime. On eut pitié de l'orpheline, on plaignit la jeune fille. Mais ne fallait-il pas aussi avoir pitié de la vieille 15 France, battue cinquante ans par sa fille, la parricide maison de Bourgogne?
Sous Louis XI, le royaume, jusque-là tout ouvert, acquit ses barrières indispensables, sa ceinture de Picardie, Bourgogne, Provence et Roussillon, Maine et Anjou. 20 Il se ferma pour la première fois, et la paix perpétuelle (immense bienfait !) fut assurée pour les provinces du centre.
La forte monarchie de Charles VIII, Louis XII, et François I*^ est fondée sans retour, fondée si solidement 25 que là résurrection du discordant empire de Charles le Téméraire dans l'empire tout autrement vaste, plus monstrueux encore, de Charles-Quint, ne pourra l'ébranler.
Ces résultats ne furent pas dus entièrement à la politique. La nature, la fortune, un affaissement universel 30 des races régnantes à la fin du quinzième siècle, tout travailla pour Louis XI. Vieux de bien près de soixante ans, déjà malade et pâle, il se trouva, par l'affaiblissement de