PREMIERE PARTIE
Louis XL — Sa Révolution. — 1462-1464.
Uaci'e important du règne de Louis XI, la tentative de réforme qui marqua son avènement, ne se trouve au complet dans aucun des recueils officiels, encore moins dans les chroniqueurs, qui en ont indiqué à peine quelques traits.
C'est une œuvre de patience de recueillir de toutes parts, 5 d'exhumer et de rapprocher les débris de ce grand squelette. £xista-t-il comme corps, comme ensemble et système dans la tête de Louis XI ? Je l'ignore. Il est toutefois visible que les parties éparses concordent entre elles. Ces réformes, couvées longtemps par lui, essayées mêrne en certains points 10 avant son avènement, dans son petit royaume du Dauphiné, sont tout autrement sérieuses et profondes que les caprices purement arbitraires, éphémères, d'un tyran.
Deux solennels essais de révolution avaient été déjà tentés en France : la grande révolution politique des états généraux de 1357, sous Etienne Marcel ; la grande réforme administrative de 141 3 entreprise par la ville de Paris et le
5 parti cabochien. La troisième révolution est celle que tenta Louis XI dans les années 1462, 1463.
La première fut faite, au nom de la France, réunie en états généraux. La seconde le fut, sous Tautorité et Tinfluence d'une ville, de la grande cité, qui est la tête et le
10 cœur du royaume. La troisième se fit par l'arbitraire violent, brusque et rapide, d'un roi maudit de tous, isolé, sans amis, sauf quelques tyrans italiens.
Cette réforme, que nous ne voulons pas comparer entièrement aux deux premières, va cependant plus loin sous
15 un rapport Elle n'est pas dirigée seulement contre la noblesse, mais contre l'Église et contre la bourgeoisie même, qui avait fait et manqué deux fois, sa révolution.
Elle n'est pas un acte unique, un code. Elle se compose d'une foule d'ordonnances détachées, mais non décousues.
20 Arrêtée brusquement par la ligue universelle de la noblesse et de l'Église, elle fut étouffée, et le roi fut forcé d'y renoncer.
Quels furent les précédents de cet esprit audacieux qui dans un court espace de deux années entreprit de changer la
25 France, de la brasser de fond en comble ?
Louis XI ne ressemblait ni à son père, Charles VII, dont il n'eut nullement la modération, ni au débonnaire Charles VI, ni au sage et patient Charles V. Il tenait de sa mère et de sa grand'mère, c'est-à-dire qu'il était surtout Lorrain, Ara-
3ogonais; il en avait l'esprit de ruse, mais avec infiniment d'impatience et de précipitation ; il embrassait trop, voulait trop; il avait quelque chose de ses futurs cousins, les Guises.
Esprit vif et sec, prosaïque, il haïssait et méprisait les radotages • chevaleresques de la maison de Bourgogne. Il n'admirait rien en ce monde que la sagesse de Venise^ et l'habile t3n:an de Milan, Francesco Sforza. Ces Italiens avaient pourtant une chose opposée à son caractère : ils 5 étaient patients.
Louis XI n'eut pas d'enfance ; il naquit Louis XI, reproduisant identiquement une vieille femme rusée, sa grand'mère, Yolande (de Bar et d'Aragon). Né dans les affaires mêmes, très-spirituel et très-instruit, à quatorze ans il faisait 10 déjà là guerre, menait les armées ; c'était un roi tout prêt. Mais Charles YII n'avait hâte de mourir* Son fils attendit très-longtemps. Personne n'arriva au trône avec plus d'expérience acquise. Il connaissait les grands et leur haine de la royauté, ayant été lui-même leur chef (leur instru- 15 ment plutôt) dans leurs révoltes contre Charles VIL II connaissait les provinces, les villes, les nobles, le peuple; il avait essayé comme Dauphin, dans son Dauphiné, ce qu'il voulait faire un jour comme roi, dans le royaume. Il en connaissait surtout l'ennemi, le capital ennemi, la maison 20 de Bourgogne. Réfugié dans les États de cette maison, il en avait vu de près le fort et le faible. Charles VII avait dit très-bien :
" Le duc de Bourgogne nourrit chez lui un renard qui mangera ses poules." 25
Si parfaitement préparé, retardé si longtemps, il arriva enfin au trône, en 1461, avec un appétit terrible d'agir, de faire et de régner. Amené à Paris par le bon vieux duc de Bourgogne, parmi les fêtes données aux Bourguignons, le nouveau roi se fit connaître. Le contraste fit peur. Il ne 30 prit nulle part à la joie publique. Aux joutes de la rue Saint-Antoine il ne parut point, laissa briller les Bourguignons, le fils du duc de Bourgogne, toute la haute seigneurie L. XL I
flamande et wallone. Puis, parut un rude homme d'armes que le roi payait tout exprès» ^' sauvagement housse et couvert, homme et cheval, de peaux de chevreuil, armé de bois," mais fièrement monté, lequel '^vint riflant parmi les jou- 5 teurs...et ne dura rien devant luL" Le roi regardait, caché, à une fenêtre, derrière certaines dames de Paris.
Le fils du duc (depuis Charles le Téméraire) garda-t-il mémoire de ce mauvais tour? Il est difficile d'en douter. L'absence du roi devait étonner d'autant plus que le
10 tournoi se donnait à sa porte, contre les Tournelles, oh il résidait Apparemment le triste hôtel s'égayait peu de ces bruits de fêtes. Le roi y vivait seul et chichement II avait eu la bizarrerie de s'en tenir aux quelques serviteurs qu'il amenait de Brabant; il vivait là comme en exil Au fait, il
15 n'avait pas besoin d'établissement; sa vie devait être un voyage, une course par tout le royaume. A peine roi, il prit l'habit de pèlerin, la cape de gros drap gris, avec les housseaux de voyage, et il ne les ôta qu'à la mort Campé plus que logé dans ce vaste hôtel des Tournelles, s'agitant,
20 s'ingéniant de mille sortes; *' subtilisant jour et nuit nouvelles pensées," personne ne l'eût pris pour l'héritier dans la maison de ses pères. Il avait plutôt l'air d'une âme en peine qui à regret hantait le vieux logis : à regret, loin d'être un revenant, il semblait bien plutôt possédé du démon de l'avenir.
25 S'il sortait des Tournelles, c'était le soir, en hibou, dans sa triste cape grise. Son compère, compagnon et ami (il avait tm ami), était un certain Bische, qu'il avait mis jadis comme espion près de son père, Charles VII, et qu'alors il tenait près du comte de Charolais pour lui faire trahir aussi
30 son père, le duc de Bourgogne, pour faire consentir le vieux duc au rachat des places de la Somme.
Ces places, à vrai dire, étaient comme le mors et la bride par lesquels la maison de Bourgogne tenait celle de
France, De Përonne, qui est si près de Paris, jusqu'à Calais, qui alors était une ville anglaise, le Bourguignon pouvait à son plaisir amener l'ennemi ; il pouvait le mettre au cœur du royaume, recommencer ces guerres d'effroyable mémoire oh la France faillit périr. Les efforts désespérés 5 de Louis XI pour reprendre la Somme étaient ceux de l'esclave qui veut briser ses fers.
Son tort fut de ne pas poursuivre uniquement cet objet capital, de diviser ses forces et son attention, de vouloir agir à la fois partout, d'inquiéter en même temps tous ses 10 voisins, tous ses sujets, de former lui-même en quelque sorte la ligue universelle qui le fît reculer, et lui ût ajourner ^s meilleurs projets pour toujours.
"Une journée fut tenue dans Notre-Dame," dit Olivier de La Marche, **o\i furent envoyés les scellés de tous les 1$ seigneurs. Il y avait plus de cinq cents tant princes que chevaliers et dames et demoiselles, qui étaient de cette alliance."
Que les agents de la noblesse se soient réunis dans la cathédrale de Paris, dont le roi avait récemment méconnu 20 les franchises, cela en dit beaucoup. L'évêque et le chapitre ne peuvent guère avoir ignoré qu'une telle réunion eut lieu dans leur église. Louis XI venait de fermer son parlement aux évêques ; il devait peu s'étonner qu'ils ouvrissent leurs églises aux ligués. 25
Louis XI se perdit par deux choses hardies, qui, deux cents ans plus tard, étaient encore préqoces, et dont Colbert lui-même n'osa que la moitié : enquête sur le clergé, —