‹ Louis XI et Charles le TéméraireChapitre 8 sur 76 · ENQUÊTE SUR LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

ENQUÊTE SUR LA NOBLESSE

i^ Il ordonna aux gens d'église de donner sous un an 50 dklaration des biens d église. £t le chroniqueur bourguignon ajoute qu'il voulait exiger un cadastre minutieux de ces biens, en forçant le clergé de "^xoùxîvit les preuves d'acquisition,

lO LOUIS XI

2**. Il envoya dans les provinces des commissaires pour faire recherche de la noblesse. Le résultat eût été de soumettre les faux nobles aux taxes roturières, et d'exiger des vrais nobles, des seigneurs, divers droits féodaux, que

5 depuis longtemps ils oubliaient de payer.

Sa conduite à Tégard du pape avait été inconséquente. Trouvant d'abord les élections ecclésiastiques sous la main des seigneurs, qui donnaient tous les biens d'église à leurs créatures, il supprima les élections, essaya de faire les

lo nominations en s'entendant avec le pape. Puis, mécontent du pape, qui tirait tout à lui, il tourna violemment, chassa les collecteurs romains, soumit au parlement les causes relatives aux biens d'église, appliqua aux besoins de TÉtat maints revenus ecclésiastiques.

15 Les parlements, les universités, ces vieux auxiliaires de nos rois contre Rome, n'en furent pas pour cela ménagés davantage. Il rogna les ongles aux parlements de Paris et de Toulouse, créa, à leurs dépens, d'autres cours de justice à Grenoble, à Bordeaux; plus tard, à Perpignan, Dijon,

20 Aix, Rennes.

A côté de l'aristocratie judiciaire, une autre, financière, existait dans les villes. Les èlus^ comme on appelait les bourgeois élus pour répartir l'impôt, étaient depuis longtemps toujours les mêmes et de mêmes familles. La rude

25 affaire des taxes se ménageait entre eux avec une indulgence mutuelle. Tout retombait d'aplomb sur le pauvre, tout sur celui qui ne pouvait payer. Louis XI déclara tous les élus destitués; à l'avenir, ils devaient être responsables devant la chambre des comptes.

30 Ainsi tous les abus, jusque-là respectés, anciens et vénérables, se trouvèrent un matin rudement dérangés par cet étrange roi qui ne respectait rien.

Les vieilles guerres privées du moyen âge, interdites par

saint Louis, avaient recommencé dans l'anarchie des cent dernières années. Voilà que Louis XI veut les défendre de nouveau. Mais la paix qu'il impose à tous à main armée leur paraît une guerre. Les batailleurs du Dauphiné ne lui pardonnèrent pas d'interdire leâ batailles. La même 5 défense souleva le Roussillon; Perpignan déclara vouloir garder ses bons usages, la franchise de Tépée, la liberté du couteau, surtout cette belle justice qui donnait pour épices au noble juge le tiers de l'objet disputé.

Les compagnies, les confréries, non nobles, ne lui furent 10 guère plus amies que les nobles. Pourquoi, au lieu d'avoir recours à celles de Dieppe ou de la Rochelle, se mêlait-il de construire des vaisseaux, d'avoir une marine ? Pourquoi, dans sa malignité pour l'Université de Paris^ en fondait-il une autre à Bourges, qui arrêtait comme au passage tous 15 les écoliers du Midi ? Pourquoi faisait-il venir des ouvriers étrangers dans le royaume, des marchands de tous pays à ses nouvelles foires de Lyon, supprimant pour les Hollan* dais et les Flamands le droit d'aubaine, qui jusque-là les empêchait de s'établir en France ? 20

On lui avait reproché en Dauphiné la foule des nobles qu'il avait tirés de la basoche, de la gabelle, de la charrue peut-être, ces nobles du Dauphin^ ayant pour fief la rouillarde au côté. Que dut-on penser, quand on le vit dès son premier voyage décrasser tout un peuple de rustres, qui, 25 comme consuls des bourgades, des moindres bastilles du Midi, venaient le haranguer ; lorsqu'il jeta la noblesse aux marchands, ''à tous ceulx qui voudroient marchander au royaulme"? Toulouse, la vieille Rome gasconne, se crut prise d'assaut, quand elle vit des soudards entrer de par le 30 roi dans ses honorables corporations, des maréchaux ferrants, des cordonniers, monter au Capitole !

Anoblir les manants, c'était désanoblir les nobles. Et il

osa encore davantage. Sous prétexte de réglementer la chasse, il allait toucher la seigneurie même en son point le plus délicat, gêner le noble en sa plus chère liberté, celle de vexer le paysan.

5 Les chroniqueurs hostiles assurent qu'il entreprit de défendre la chasse par tout le royaume. Ce qui est sûr, c'est qu'il l'empêcha par tous les moyens dans l'Ile-de- France, faisant brûler les filets, les épieux, détruire toutes les armes de chasse.

lo On lit dans les comptes de Louis XI les articles suivants: "Un écu à une pauvre femme dont les lévriers du roi ont étranglé la brebis ; autant à une femme dont un chien du roi a tué une oie ; à une autre, dont les chiens et lévriers ont tué le chat. Autant à un pauvre homme dont

ï5 les archers ont gâté le blé en traversant son champ."

Ces charités malicieuses, qui faisaient un grand contraste avec les outrages infinis, les ravages et les désordres des chasses féodales, durent exaspérer les seigneurs.

On répandit partout, à tort ou à raison, que pour un

20 lièvre pris contre ses ordres, il avait fait couper les oreilles à un gentilhomme.

Le seul mot, plus de chasse^ les forêts interdites, c'était un épouvantail à faire sortir de chez lui le plus paresseux hobereau; il se voyait attaqué dans sa royauté sauvage,

25 dans son plus cher caprice, chassé lui-même sur sa terre, déjà forcé au gîte.... Quoi, même aux dernières marches, aux landes de Bretagne ou d'Ardennes, partout le roi, toujours le roi 1 Partout, à côté du château, un bailli qui vous force à descendre, à répondre aux clabauderies d'en

30 bas, qui poussera au besoin vos hommes à parler contre vous... jusqu'à ce que, de guerre lasse, vous ayez tué chiens et faucons, renvoyé vos vieux serviteurs !

Dès lors, ni cor ni cris, toujours même silence, sauf la

grenouille du fossé qui coasse après vous... Toute la joie du luanoir, tout le sel de la vie, c'était la chasse ; au matin, le réveil du cor ; le jour, la coursé au bois et la fatigue ; au soir, le retour, le triomphe, quand le vainqueur siégeait à la longue table avec sa bande joyeuse. Cette table oU le 5 chasseur posait la tête superbement ramée, la hure énorme, oU il refaisait son courage avec la chair des nobles bêtes, tuées à son péril, qu'y servir désormais? Qu'il fasse donc pénitence, le triste seigneur, qu'il descende aux viandes roturières, ou mange la chair blanche avec les femmes, et 10 vive de basse-cour...

Qui s'y fût résigné se serait senti déchu de noblesse. Quiconque portait l'épée, devait tirer l'épée.

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