Henry, op. cit., pp. 90 et suiv
Bientôt, les habitants de Perpignan préparent une nouvelle révolte : ils empêchent les Français d'entrer dans leur ville, mais reçoivent les Aragonais «en tel habillement et en tel nombre qu’ils veulent » ; ils refusent à Louis XI l'hommage qu'ils lui doivent". Le roi d'Aragon, pour endormir la défiance de Louis XI, lui envoie une ambassade, en janvier 1474. Mais ce dernier comprend la ruse : il sait que les ambassadeurs mènent des intrigues avec les ducs de Bretagne et de Bourgogne ; ces personnages, écrit-1l à du Lude, ne sont venus que pour l’endormir « jusqu’à ce qu'ils aient recueilli leurs blés pour ravitailler Perpignan et leurs places de Roussillon ». Il les amusera jusqu’en mai. Pendant ce temps, du Lude lèvera cent lances en Dauphiné pour une course, dont le seul but est de brûler, en toute hâte, les blés du Roussillon ; en Languedoc, on lèvera cent lances et 3,000 francs archers ; l’évêque d’Albi reçoit mission de faire expédier à Narbonne une grande quantité de vivres: « Vous serez assez de gens, déclare le roi, pour, au plaisir Dieu, brusler et faire le degast dans tout le pays, prendre les plus méchantes places, les abattre, brusler ou démolir. » Tous ces ordres sont fidèlement exécutés ?.
Puis, on fait le siège de Perpignan. Les officiers du roi imposent aux habitants une capitulation, que Louis XI considère comme humiliante pour son autorité: on a accordé aux bourgeois un complet pardon pour toutes les révoltes antérieures; on a confirmé tous les anciens privilèges. Le roi déclare qu'Yvon du Fou, qui a accepté ces clauses, n’est qu'un « malicieux traître » ; au début de 1475, il envoie du Bouchage comme « lieutenant général en Roussillon ». Il ne pardonne pas aux habitants de Perpignan de n’avoir point, du premier coup, accepté sa domination avec enthousiasme. S1 l’on est victorieux, que l’on expulse tous les ennemis
Bibl. Nat., francais n° 6981, fo 244.
ile 2. Henry, op. cit., pp. 112 et suiv,
des Français, que l’on dresse des listes de proscription ! Si l’on n’est pas encore en forces, écrit-il a du Bouchage, « endormez les habitans de paroles le mieulx que vous pourrez: et y faictes tous les appoinctemens que vous pourrez, vaille que vaille, pour les amuser jusqu'à l'hiver. » Il veut que la répression soit terrible; pour satisfaire sa haine, il ne recule devant aucune cruauté, si basse, si répugnante qu'elle soit : « Voyez, écrit-il encore à du Bouchage, si vous ne pourriez pas faire piller par le menu peuple les maisons de gens que vous chasserez, ou au moins d'Antoine Duvivier et d’aucuns, qui sont les plus traistres ; alors la commune ne consentirait jamais a laisser remectre le roi d'Aragon, et elle y ferait meilleur guet que vous. N’écoutez pas Boflile sur cela ; c’estoit la chose dont je vous avois chargé, et vous ne m'en faites pas de réponse.» Mais du Bouchage ne suit pas servilement les ordres du roi ; il se montre plus modéré et plus habile que son maïtre ; il écoute les sages conseils de Boflile de Juge : c’est ainsi qu'il prépare une conquête durable ?.
Le roi d'Aragon n’a encore abandonné aucune de ses prétentions : le 20 juin 1475, il remercie les Perpignanais de leur résistance et déclare qu'il les considère toujours comme ses sujets”. — Les commissaires royaux ne se décou-
4. Bibl. Nat., francais 2900, fo &. — Le roi désire que tout proscrit, qui, d'ici à vingt ans, essaiera de rentrer dans sa patrie, ait la tête tranchée,
2. Henry, loc. cit., et de Maxpror, Ymbert de Batarnay, pp. 62 ct suiv.
3. « Vos, dilecti et fideles nostri milites, burgenses, mercatores, vicini et habitatores ville Perpiniani. Quum eam villam Galli hostes nostri magna armatorum multitudine eum bombardis et machinis, que magnam partem murorum solo equaverant, obcessam tenerent, cum | parvo presidio, uti fideles subditi et viri fortes, cum maxima constantia et virlute illis diu resististis, et cum longac obsidionis mora famem et primum parce et duriter vitam toleravistis, et cum deditionis magna proemia vobis hostes offerrent, quamvis rebus maxime afflieli, ea sprevistis.. » (Archives des Pyrénces Orientales, B 298).
ragent pas : ils font droit à plusieurs requêtes des consuls, décident que le droit d’aubaine ne sera jamais mis en vigueur dans leur ville, permettent aux marchands de faire le commerce avec la Catalogne. Enfin, le 10 mars 1476, ils concluent avec les habitants un traité définitif : un pardon plein et entier est accordé aux bourgeois ; les privilèges, libertés et coutumes de la ville sont confirmés ; ni le roi, ni ses lieutenants n’imposeront à Perpignan aucune taille, aucune taxe extraordinaire ‘. — Louis XI finit par reconnaître que ses agents ont sagement agi; désormais, il use de clémence et ne ménage pas ses faveurs aux villes du Roussillon. Il remet les consuls en possession de tous leurs privilèges administratifs et judiciaires * ; en 1478, il rend à - Perpignan le droit de battre monnaie, qui lui avait été octroyé par le roi d'Aragon, en 1458. Collioure reçoit même des libertés plus sérieuses que celles dont elle jouissait sous la domination aragonaise *. — Grâce à cette politique, grâce surtout au tact du vice-roi, Boffile de Juge, les villes du Roussillon restent paisibles jusqu’à la fin du règne et ne songent plus à secouer le joug français.
Rien ne montre mieux que cet épisode combien la politique de Louis XI, d'ordinaire si subtile, prend parfois une allure cassante et brutale, et comme la passion peut égarer ce roi, en qui l’on voit souvent le type de l’homme réfléchi, maître de soi et des événements.
5 Arch. mun. de Perpignan, Livre Vert Mineur, fs 212 et suiv.
6 Zbid., fo 509. — Les consuls, de 1476 à 1483, promulguent un très grand nombre d'ordonnances (Arch. de Perpignan, Registre n° 75, passim).