CHAPITRE. PREMIER LOUIS XI ET L'INDUSTRIE URBAINE
I. Autorité des conseils de ville sur les corporations. — Il. Louis XI s'efforce de subordonner les métiers au pouvoir central. — III. Son action est bienfaisante :
il développe un certain nombre d’industries, comme les mines, la fabrication de la soie.
Si Louis XI restreint l'indépendance municipale, s’il exploite les villes, s’il escompte leur appui dans ses luttes contre les seigneurs, 1l sent aussi qu'il ne peut se montrer tout à fait ingrat : il veille aux intérêts économiques de la bourgeoisie: il développe sa prospérité industrielle et commerciale.
L'organisation de l'industrie semble n'avoir guère varié depuis le xirr° siècle. Nul n’a le droit de travailler s’il ne fait partie d’un corps de métier. Les corporations sont très étroites et très exclusives. On ne devient ouvrier qu'après avoir fait un long apprentissage ; l'ouvrier ne peut travailler que chez son patron; pour devenir patron à son tour, il
doit se faire agréer par les maitres du corps, accomplir un chef-d'œuvre et payer un droit d'entrée, fort coûteux. Les fils de maîtres possèdent d'énormes avantages, et le principe d’hérédité a dominé en cette institution comme dans toutes les autres, au moyen âge. En somme, le corps de métier est véritablement une personne morale; il dispose de son régime intérieur, il gère un budget, il revêt souvent la forme d’une association religieuse. D'ailleurs, les corporations jouent un rôle politique considérable : dans bien des villes, elles concourent au gouvernement municipal ou contribuent à l'élection des magistrats”.
ogime subsiste dans
son intégrité. Les corps de métiers se montrent toujours
A l’époque de Louis XI, l’ancien ré
aussi exclusifs. En 1481, les eswards des selliers d'Amiens refusent à un ouvrier, Lefranc, l'autorisation de faire un chef-d'œuvre ; les magistrats municipaux obligent ces personnages à rapporter leur décision; mais Îles eswards refusent successivement deux chefs-d'œuvre du même postulant, et déclarent qu'il faudra encore à Lefranc deux ans d'apprentissage avant de pouvoir se présenter de nouveau*. Pour tenir une forge à Amiens, 1l faut être bourgeois de la ville, présenter un chef-d'œuvre, payer une redevance à la confrérie’. — L'’hérédité reste toujours la règle : à Abbeville, chez les merciers, les droits de maïtrise ne sont que de 20 sols pour les fils de maîtres, tandis que, pour les autres, ils se montent à 60°. On se défie, comme au xim° siècle, des ouvriers qui viennent travailler du dehors°. — Les ou-
1. Il est vrai que les frais d'installation ne sont pas très considérables, et que, pour cette raison, un ouvrier peut bien plus facilement que de nos jours s'élever à la condition de patron.
2. Voy. G. Facniez, Etudes sur l’industrie et la classe industrielle à Paris au XIIIe et au XIVe siècles (33° fascicule de la Bibliothèque de l'Ecole des Hautes Etudes), Paris, 1877, p. 26 et suiv.
Aug. Trierry, Rec. de mon. inéd., t. II, p. 384 et suiv. Ibid., pp. 257-59.
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Ibid., p. 286.
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vriers où compagnons se trouvent dans une dépendance complète vis-à-vis des patrons ; rien ne le montre mieux que les statuts des barbiers de Toulouse: « Quand un valet, placé chez un maître, se permettra de plaider contre la corporation, aucun maître de Toulouse ne pourra lui donner de travail, sous peine de vingt sous d'amende‘. » Quant aux apprentis, ce sont de véritables esclaves?.
Il y a cependant, en ce qui concerne les corps de métiers, une tendance visible à la centralisation®. Les gardes jurés, chargés de la surveillance de chaque corporation, prennent une importance de plus en plus grande. À Abbeville, la corporation des maréchaux, ferrons et serruriers est représentée par des maieurs de bannières, qui, chaque année, élisent quatre gardes“. Chez les tonneliers de Soissons, trois « esgardeurs » doivent visiter une fois par semaine tous les ateliers*. À Montpellier, les maîtres jurés sont considérés comme des magistrats municipaux : on les intitule « consules particulares officiorum sive ministeriorum » : ils partagent avec les consuls sortants le droit d’élire les nouveaux consuls de la ville*.
En même temps, les conseils de ville acquièrent une autorité de plus en plus étendue sur les corporations. Le plus souvent, ils rédigent leurs statuts, ou, tout au moins, les soumettent à une sérieuse revision’. Même pour les
1. À. pu Bourc, Tableau de l’ancienne organisation du travail dans le midi de la France, Toulouse, 1885.