‹ Louis XI. Tome premier: Le dauphinChapitre 16 sur 129 · L] TEA « , , ES · texte numérisé non relu

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PHOTO A. GIRAUDON

Messire Philippe de Commynes, seigneur d’Argenton — Historien (Recueil de portraits d'Arras)

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Jean de Roye, secrétaire du duc de Bourbon, Jean II, et concierge de son hôtel à Paris, a écrit sur le règne du roi Louis un journal parisien cité sous le nom de Chronique scandaleuse, que lui donna l'éditeur en 1611. Titre singulier ‘, car la chronique, publiée pour la première fois au temps de Louis XII, n’est ni scandaleuse ni médisante. Ce n’est que le journal d'un Parisien; un clerc des comptes, Jean Le Clerc, écrira une longue interpolation de ce document en l'honneur de la maison de Chabannes*.

De la même veine est le précieux Journal de Jean Maupoint, bachelier en théologie, qui s'arrête, lui, au mois de novembre 1469 *.

Si ces deux sources françaises sont de simples journaux, elles valent par la précision, la sincérité, les anecdotes qui couraient dans les milieux parisiens.

Il n'en est pas de même de l’histoire latine qu'écrivit Thomas Basin, évêque de Lisieux, et qui a été si longtemps citée sous le nom d’'Amelgard*. Un texte de déclamaleur venimeux, qui tente d'écrire du Suétone, et qui a beaucoup contribué à faire naître la légende du roi Louis.

1. Étienne Päsquier, dans sa lettre à M. de Thiard, a protesté le premier contre cette appellation : « En un mot, je trouve que c’estoit une histoire, en forme de papier journal, faicte d’une main peu industrieuse, mais diligente et non partiale, qui n’oublioit rien de ce qui estoit remarquable de son temps. Tellement qu'il n'y avoit que les mesdisans qui la puissent appeler mesdisante. » — Brantôme, toujours méridional, la qualifie de « sanglante ».

2. Voir l’excellente édition donnée par B. de Mandrot dans la Soc. de l'Histoire de France : Journal de Jean de Roye connu sous le nom de Chronique scandaleuse, 1460-1483. Paris 1894, 2 vol. in-8. — Cette interpolation est publiée au t. Il. p. 138-400, d’après le beau manuscrit, Clairambault 48r, où l’on voit Jean Le Clerc écrivant sa chronique (fol. 1). Elle contient de nombreuses lettres du roi à Antoine de Chabannez.

3. Publié par Fagniez dans les Mém. de la Soc. de l'Histoire de Paris, IV (1857).

&. Histoire des règnes de Charles VII et de Louis XI... rendue à son véritable auteur et publiée pour la première fois avec les autres ouvrages historiques du même écrivain, pour la Société de l'Histoire de France par J. Quicherat. — 4 vol. in-8. L’ histoire de Louis XI se lit aux t. II. et III ; L'Apologia, qui rapporte la vie de Basin et ses persécutions, au t. IIT; le t. IV comprend une collection de pièces sur les deux règnes.

Cette histoire du règne, exacte dans ses détails “,.a tous les caractères d’un pamphlet ; bien qu’écrite en partie du vivant de Louis XI, elle traduit l'esprit de réaction féodale qui se manifesta aussitôt après la mort du roi Louis, où l'on opposa la sagesse du père à l'arbitraire cruel du fils. L'œuvre a été revisée par l’auteur en 1487, corrigée de sa main. Ainsi, nous avons la fortune extraordinaire de suivre la pensée de Basin dans des surcharges où il continue de distiller sa haine*. |

Thomas Basin était un Normand, d'une famille de Caudebec, né en 1412, destiné à l’avocasserie, comme tout bon Normand digne de ce nom‘. Pendant la conquête an- glaise, il s'était réfugié à Rouen où les Basin vécurent avant de rentrer en 1420 à Caudebec. La vie de Thomas Basin fut amère, un vrai « pèlerinage », comme il dira, au milieu des envahisseurs. Basin résida, brillant et jeune maître ès arts, à Paris. Il étudia aussi à Louvain : il vit Londres et Ferrare, la Hongrie, Florence, avant d'obtenir un canonicat à la cathédrale de Rouen. Il fréquenta le Pogge et ses disciples ; ul s'enthousiasma pour le beau latin de Cicéron et de Salluste qu’il rêvait d’imiter. Il enseigna le droit canon à Caen, et vécut à Bayeux où il fut nommé chanoine, puis vicaire général de l'évêque. II entre alors dans la vie politique, parle pour le duc d'York et obtient le siège de Lisieux. Le voici évêque comte, celui qui fuyait les persécuteurs anglais dans son adolescence! Il est leur homme, sur le siège de Pierre Cauchon.

1. Ch. Samaran. Une page inédite de l'Histoire de Louis XI, par Thomas Basin, dans la Bibl. de l'Ecole des Chartes, 1924, p. 302-309.

2. C’est le très intéressant ms. de Gœættingue, Hist. 614, que n’a pas connu Quicherat, signalé par Léopold Delisle (Notices et Extraits des manuscrits, t. XXXIV, 2° partie, 1896).

3. Ce qui suit résume l'admirable mémoire de Quicherat, un de ses chefs-d'œuvre.

Mais, Le premier des prélats normands, Thomas Basin se rend aux troupes. françaises ; il conduit l'armée à la cathédrale et prête là serment de fidélité au roi Charles VII. Il se prononce pour la réhabilitation de Jeanne d'Arc. Basin est un esprit hardi, qui ne craint pas de censurer la pratique judiciaire du solennel et sonore tribunal, l’Échiquier de Rouen. Il fait fi des coutumes locales, préconise la justice muette du tribunal romain de la Rote. Il rêve d'unité. C’est un jeune ambitieux, un impatient, commé le dauphin Louis à qui il peut bien plaire en ces jours. Louis convoite la Normandie, car le Dauphiné lui semble un gouvernement éloigné et pauvre. . Il a député des émissaires secrets pour sonder les cœurs, et il voudrait bien que les États votassent une motion qui lui permît d'obtenir une lieutenance générale. La Nor- . mandie n'est-elle pas une annexe précieuse du royaume, que doit garder un homme sûr? Le dauphin n'est-il pas cet homme? Tel est l'esprit d'un mémoire que le dauphin a adressé à l’évêque de Lisieux, qu’il peut bien tenir pour un homme intelligent, capable de le comprendre, de le deviner. Louis lui a fait promettre un gros traitement, “entrevoir un avenir magnifique : Thomas Basin refuse, en Normand. C'est assez osé. Mais il a commis l’imprudence de ne pas garder le secret. Veut-il se faire payer sa confidence par le roi Charles VIT ? Basin lui a remis les lettres de son fils. Et ce sera désormais, entre eux, la haine inex- -piable, puisque le rebelle a dû prendre, grâce à lui, le chemin de l'exil. Thomas Basin sera désormais l'homme du roi Charles et des libertés de l'Église gallicane.

Charles VII vient de mourir. Le dauphin Louis est sacré. Basin se rend à Reims, prêt à subir sa peine sans se plain- : dre, et tout aussi disposé à élever la voix en faveur du

pays. Louis l’accueille en ami, l'invite aux cérémonies. La thèse de Basin est la sienne : c’est celle qu’il a exposée au duc de Bourgogne. Le royaume a été appauvri par son père : Louis veut se donner comme un sauveur, comme un réformateur. Le lendemain du sacre, Thomas Basin a pu exposer au monastère de Saint-Thierry la misère du peuple, les espérances que les honnêtes gens fondent sur le nouveau roi. Ce n’est pas mal trouvé. Louis, qui n'aime pas les harangues, trépigne de joie. Il accable de compliments l’orateur qui asi bien deviné sa pensée. Louis le caresse : que le donneur de conseils indique les remèdes au mal qu'il dénonce. Basin part pour Paris, où il écrira un mémoire, que nous ne possédons plus, sur ce grand objet. Mais nous pouvons bien deviner que les remèdes proposés étaient la réduction de l’armée et des pensions. Louis semble adopter les doctrines de M. de Lisieux. De bouche, il les fait siennes. Mais il continue à entretenir soigneusement ses compagnies, à acheter les consciences.

Basin, qui avait été l'homme de Charles VII, demeure le défenseur de la Pragmatique Sanction, c’est-à-dire de l'Église nationale élue. Le roi Louis a sacrifié cette constitution et il se rétracte trois ans plus tard. Il a fait parler à l’évêque de Lisieux qui a bien voulu résoudre la question au profit du roi. Et Basin écrira, dans sa consultation en français, que le roi n'était engagé qu'envers la personne de Pie IT et que, ce pontife mort, cela ne tirait plus à conséquence. Rapprochement entre les deux hommes qui fut de peu de durée. Car Louis XI devait garder à Basin une rancune mortelle quand il vit la Normandie ouverte aux armées de la Ligue du Bien public et que l’évêque livra sa ville aux Bretons. C’est Thomas Basin qui passa au doigt de Charles de France l'anneau d’or,

dans la cathédrale de Rouen, pour sceller le mariage du duc avec son duché. Thomas Basin venait de se perdre. Il dut prendre le chemin de l'exil à Liége, vivre à Louvain. Rappelé cependant à Orléans par le roi qui désirait l'empêcher d'être utile au duc de Bourgogne, il vit mettre sous séquestre ses biens, fut envoyé en disgrâce en Roussillon où il faillit mourir sans jamais parvenir à fléchir son persécuteur au Conseil. Nous le retrouverons dans la maison de Savoie. Charles de France s'étant réconcilié avec son frère, Basin se réfugia à Trèves, se rendit à Rome où il échangea sa dignité de Lisieux contre le titre d’archevêque de Césarée en Palestine. Il compose dès lors son Apologie et l'Histoire des règnes de Charles VII et de =. Louis XI. On pense dans quel esprit!

Rien ne trouvera grâce à ses yeux. Le roi est un tyran qui ne sait ni convaincre ni gouverner les hommes. C'est un monstre de vices; pas un atome de bien dans sa perversilé. Le dauphin avait été un criminel: : le roi fut exécrable. Physiquement, Louis est sans noblesse, avec un visage vulgaire, des jambes longues et maigres. Celui qui ne le connaîtrait pas le prendrait pour un bouffon ou un ivrogne. Le pamphlétaire laisse même entendre que Louis était lépreux. Il parle en grasseyant. Louis n'a rien d'un roi, aucun goût pour la dignité. Il s'habille comme un pauvre ; ses chemises sont de toile grossière. À l'entrée d'Abbeville, personne ne pul reconnaître en lui le souverain. Louis se cache dans les rues de traverse. C'est un bavard et un causeur ennuyeux. Ses paroles et ses actions sont extravagantes. Il répond avant même qu'on lui parle, sans écouter. Son ironie n'est que rudesse. Il s'exprime mal et sa loquacité ne connaît pas de bornes. Il parle tou-

1. Voir surtout 1. VII, ch. 1x, x, xt, XI, x, x1v, XV, Xvi (Quicherat, III, p. 165-200).

jours. On rit de lui, derrière son dos. C'est un grotesque paralytique. Sa fourberie est infinie. Louis est un homme sans scrupules, un déséquilibré qui collectionne les chiens perdus. Îl n’a aucun courage proprement dit et n'a jamais su se servir de ses armées. Quel chasseur, celui qui fait “chasser les rats par ses chiens dans sa chambre pendant ses maladies! Ainsi Domitien tuait les mouches. Froidement licencieux, Louis n’a jamais aimé. Sa cruauté était insensée. Il a formé le projet d’assassiner Charles le Téméraire. Il a fait empoisonner son frère. Il réduisit ses sujets à la misère. Il réserve la noyade et la torture aux innocents. IL emprisonne sans forme de procès. IL a chassé les religieux de leurs diocèses et les força à déclarer leurs revenus. Des sommes énormes ont été levées sur le peuple pour faire des fondations, pour la rémission de ses péchés. Louis buvait comme un obscène bouffon. De Marius à Néron, aucun tyran ne peut lui être comparé. Il n'a autour de lui que des hommes perdus de vices et des domesdiques. Pendant sa dernière maladie il a fait fréter deux navires pour rechercher au cap Vert un remède *

Tel est l'esprit du pamphlet anonyme que rédigea Basin sous le nom d'Histoire de Louis XI. Jacques Meyer, historien dévoué à la maison d'Autriche, l’a recueilli pour la première fois dans ses Annales de Flandre. On l’a cité sous le nom d'Amelgard *. Et comme Basin affirmait être inspiré par « l'amour de la liberté », alors qu'il parlait au nom de ses désillusions, de ses rancunes personnelles, de l’anarchique principe féodal, ce doctrinaire éloquent a

1. Ch. Samaran, Une page inédite de l’histoire de Louis XI par Thomas Basin, dans la Bibl. de l'Ecole des Chartes, 1924, p. 302-309. — S'agit-il du sang des tortues ?

2. Nom qui se rencontre dans l’annotalion du ms. de Gœættingue. Suivant M. Ch. Samaran, cette note ne semble pas de la main de Basin; à : fin de 1483, il n’avait d'ailleurs pas à se cacher.

dongtemps passé pour un libre esprit de cet âge. Il aimait certes sa province; il souffrit de l'exil, de n'être pas employé, d'avoir perdu ses bénéfices. Mais Basin ne fut qu'un vigoureux pamphlétaire, un érudit dialecticien. Il part d'un détail exact, mais les conclusions qu'il en tire sont le plus souvent tendancieuses. | Telle est la source, si suspecte, où les écrivains ont puisé pour retracer le règne et faire le portrait du roi Louis. La vie de Basin le récuse, si ses malheurs méritent notre pitié. Il est mort évêque d'Utrecht, le 3 décembre 1491.

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