T. IV
c'est un esprit solide, qui sait voir l'essentiel dans quelques documents diplomatiques et administratifs. Il nous dit : « Pour peindre ce règne, il nous faut plus profondément pénétrer dans les monuments et les faits : c’est dans deux mille cinq cents chartes signées de sa main, dans les rôles de ses hommes d'armes, dans les comptes communaut, dans ses lettres aux officiers intimes, à ses envoyés secrets, dans ses traités, si nombreux, qu'il faut chercher l'esprit de la législation de Louis XI, et par conséquent de son caractère. Un des beaux romans de Walter Scott a, sous ce rapport, fait un grand mal à l'hisloire séricuse, méditative; il nous a jeté, avec ses magiques couleurs, un Louis XI au milieu de ses gardes écossaises, vivant, se mouvant avec un je ne sais quoi de puissant et d'animé; et puis à côté viennent l'histoire et la chronique, toujours froides, près d’une peinture d’imagination romanesque. » |
Chose curieuse, Michelet, qui appartient, par l’époque où il a vécu, à l’âge de la poésie romantique, est un moderne. Les pages qu’il a consacrées, par exemple, à Louis XI et à sa lutte contre Charles le Téméraire, sont parmi les plus belles que cet amant passionné de la France ait écrites. Aucune trace chez lui de cette déclamation révolutionnaire qui commence à Voltaire et aboutit aux hommes de 1830. Michelet était encore l'homme des documents ; il en est nourri. Mais Michelet demeure l'esprit juvénile, allègre, le visionnaire qui tend à la vie et à la résurrection, qui sait coordonner les connaissances qu'il a du monde européen, qui situe, en un mot, son sujet dans le passé et le présent. Pas de place, chez lui, dans le portrait qu'il fera du roi, pour les oripeaux de théâtre; le bel instinct de Michelet a rejeté la légende de
Louis XI, bourreau de lui-même et des autres, qui vit entre son bourreau et son médecin. Louis XI est pour Michelet « le sage du quinzième siècle »; c’est l’ardent novateur, et pour tout dire, un révolutionnaire. Michelet va droit au cœur de son sujet : l’action antiféodale de Louis XI, la réaction féodale qui, douze années durant, le tint humilié, la fin de cette même réaction dans la ruine de l'ingrate maison de Bourgogne. Michelet écrira : « Le vrai vainqueur, c’est la fortune de la France. C’est la profonde légitimité de la France, puissance naturelle, œuvre lente et solide de la nature et de la sagesse contre la puissance tout artificielle de la maison de Bourgogne, improvisalion monstrueuse d'une agrégation de provinces, qui n'eurent ni l'unité de race ni l’unité d'idée. »
Le beau génie, si clair, si français, qui a donné sa fleur dans les figures de Jeanne d'Arc et du roi Louis, avant son incursion dans la politique! Le grand esprit impatient, qui brusque les choses, sans attendre les résultats du labeur patient que nous sommes venus, les uns et les autres, apporter ! Mais ce travail de fourmi laborieuse sera tout de même à la gloire du siècle qui vient de se terminer. On le verra consigné dans la liste des travaux des érudits que nous donnons à la suite de cette introduction, et dont une bonne part revient aux élèves de l'École des Chartes, à nos maîtres, à ceux qu'ont influencé leur enseignement, universitaires, érudits locaux, prêtres instruits, hommes de bonne foi et obscurs qui ont donné leur vie à la vérité, qui ont aidé à réformer le jugement arbitraire et fantaisiste que l’on portait autrefois sur le passé, sur ce qu’on ne comprenait plus, sur ce qui avait élé vivant, c'est-à-dire nécessaire. Admirables ouvriers dont les noms sont tout à fait inconnus du public; ou-
vriers de toutes les nations, car la science et l'amour de la vérilé ne connaissent pas de frontières. Travail d'abeilles, sans doule, mais travail fécond, puisqu'il ne tend rien moins qu’à la connaissance de l’homme, à dégager des problèmes permanents, à esquisser en commun cetle histoire de l'humanité qui devrait bien réconcilier les hommes, si jamais ils pouvaient être sages.
Parmi ces grands travailleurs, en ce qui concerne le règne du roi Louis, il faut donner une place éminente à Jules Quicherat, peu connu des non-spécialistes, et qui devrait être un homme illustre. Il faut rendre hommage au laborieux et modeste Vaesen, éditeur de la correspondance du roi; à Bernard de Mandrot, éditeur de Commynes, des dépêches des ambassadeurs milanais, explorateur des archives des cantons suisses: à P. M. Perret, à MM. J. Calmette, G. Périnelle, Charles Samaran, H. Stein, A. Gandilhon, érudits accomplis dont les publications ont fait époque, à tant d’archivistes et autres chercheurs qui ont dépouillé les documents locaux ou d'origine privée.
Ce travail des érudits n’a pas seulement porté sur la personne du roi; il nous a fait connaître son frère, ses serviteurs, l’activité d’un Bourré, d’un la Trémoille, d'un Doyat, d'un Du Bouchage, dans des monographies précieuses qui aident à connaître la physionomie du maitre. Le meilleur d'un travail de la nature de celui que nous avons entrepris leur est dû. Nous ne saurons jamais assez le reconnaître. |
*k * Comme il arrive, une foule de questions nouvelles ont été soulevées par ces érudits depuis cinquante ans, à propos du règne de Louis XI. Si, grâce à eux, la légende du
roi cruel a vécu, les nouveaux documents publiés n'ont pas été sans provoquer des commentaires assez contradicloires.
Allons-nous, à notre tour, reprendre toutes ces questions, discuter la valeur de tant de documents, les approfondir ou les compléter ? Devons-nous, à propos du règne du roi Louis, ouvrir tant de dossiers, exposer l'immense travail diplomatique du roi, décrire les institutions de son témps, développer son point de vue sur les rapports de l'Église et de l'État, reprendre la comparaison qui a déjà été faite, d'une manière qui nous paraît si tendancieuse, entre le père et le fils, aux Etats de 1484? Lequel des deux a été le renard, est-ce le père, comme le pensaient Voltaire et Anatole France ? Louis XI a-t-il agi en homme de mauvaise foi, dans sa politique envers la maison rivale de Bourgogne ? Fut-il le monarque astucieux, le joueur aux coups infaillibles, tel que des apologistes, très consciencieux et informés d'ailleurs, comme l'abbé Le Grand, Duclos ou Legeay nous le montrent? Ou bien s’est-il montré calculateur aux vues assez étroites, comme notre érudit confrère M. J. Calmette le laisse entendre, dans ses rapports avec la Catalogne? :
Nous ne donnerons pas — et qui pourrait donner ? — une réponse à toutes ces questions. Nous ne sommes pas placés pour le faire équitablement. Un homme qui est engagé dans uné action n'a jamais pu en prévoir toutes les conséquences. Le roi Louis fut un administrateur qui a eu souvent le très grand mérite de vivre au jour le jour, de s'instruire, de se corriger, de profiter de l'expérience, et aussi de chances singulières. La mort l’a comblé. Il a souvent, et très brusquement, changé toutes ses batteries. Un historien qui écrit aujourd'hui dans le silence du ca-
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binet, qui tient les pièces d'un dossier complet que n’a souvent pas eu celui qui agit, n'est plus équitable. Il nous paraît qu'il a été absolument impossible au roi Louis de prévoir qu’une certaine politique qu'il eut avec la Catalogne devait contribuer à rapprocher l’Aragon et la Castiile et à fonder l'empire de Charles-Quint. Il nous semble donc peu juste de dénoncer la politique qu'il eut avec la maison de Bourgogne comme ayant suscité l'hostile maison d'Autriche et, par là, provoqué des guerres qui ont désolé la France et l’Europe jusqu'au milieu du dix-septième siècle. Ce sont des concepts théoriques qui n'ont aucun rapport avec la réalité et la vie. C’est, à notre sentiment, engager l'histoire beaucoup trop avant dans la déclamation politique ou apologétique, où elle a beaucoup à perdre.
Il y a eu, chez le roi Louis, plusieurs êtres : l'adolescent fébrile, pressé d'agir, — le jeune roi qui a pris en tout le contre-pied de ce qu'a fait son père, poursuivra et destituera ses conseillers. L'esprit de haine, de réaction, l'anime d’abord. Ainsi il détruira la Pragmatique qui tendait à constituer une église nationale. Rien n'est simple avec Louis. Il est l’homme des voies détournées. Il agira au moyen de ses agents secrets, excellant à diviser, à brouiller ses ennemis avec leurs vassaux, les communaulés d'habitants avec leur seigneur; il divise pour régner. Il crée en France la diplomatie, qui est une arme nouvelle, son arme à lui. Mais il n’est pas non plus tellement prudent qu'on l’a dit. Il s’est jeté dans la gueule du loup à Péronne. Il a été surpris par la formidable Ligue du Bien public. Or, il a agi, toujours agi; il s’est tiré viclorieusement des plus mauvais pas. Une foi révolulionnaire le soutenait. C'était l'idée de l’ordre, de l'unité de
la nation, de la chose publique. Le roi s’est appuyé sur les communautés d'habitants, sur les villes et les bourgeois. Il n'était que le suzerain de ses vassaux, et il a voulu devenir le maître du domaine. Louis est un légiste sur le trône qui ramène tout à l’idée monarchiste. Son histoire n'est pas celle de batailles, bien qu’il fût brave. Il veut mettre à bas la féodalité dont l'expression monsirueuse a été la Bourgogne. Et c’est pour cela que le duché de Bourgogne devait disparaître, comme fief. Louis XI a donc détruit. Il fut lui-même comme un de ses faucheurs. Il a fauché son connétable, Saint-Pol, son maréchal, Rouault, son pair, Nemours. Cela par des procès.
Mais Louis XI a beaucoup construit aussi. Il veut être obéi, et il faut que les gens, assouplis à sa discipline, obéissent, marchent à son rythme surprenant. Le roi est aux écoutes. La poste et les courriers qu’il a créés galopent sur les routes. Par là il contrôle les relations extérieures *. Il achète les domaines et les gens. C'est toujours temps gagné et profit. Sa passion, c’est le pouvoir et l'organisation. Aucun roi de France n'a fait autant de lois depuis Charlemagne. Son point d'appui, il l’a trouvé dans la bourgeoisie, le bien public; il agit par le développement des affaires, de l’industrie, des mines. Le roi a découvert dans l'administration du pays les cellules vitales : ce sont les mairies. Un peu partout il les organisera sur un modèle type *. Les communautés d'habitants pourront élire leur maire, leurs échevins qui seront anoblis. Les habitants auront leurs magistrats. Les impositions que le
1. Isambert, Recueil général des anciennes lois françaises, IX, 487. Cette importante création remonte au 19 juin 1464.
2. Voir la série considérable de ces créations dans les Ordonnances, et aussi le travail excellent de H. Sée, Louis XI et les villes, 189r. Toutefois, l’auteur voit trop dans la mairie un moyen de gouvernement personnel. Les mairies étaient instamment demandées par les communautés d’habi-
tants.
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roi accorde permettront de réparer les portes, les remparts. Les habitants se réuniront sur la place publique convoqués par les officiers municipaut. Ces derniers pourront mettre des impôts annuels au profit de la cité. lever des droits sur le vin et le sel. Les villes seront nettoyées, les cheminées ramonées : deux dangers de moins, le feu ct l'épidémie. On verra dans chaque ville les corporations marchandes sous leurs bannières à l’image des saints, avec leurs usages stricts qui proclament la probité de la fabrication. Dans les grands centres, comme à Paris, elles seront groupées et prêteront serment spécial d'obéissance et de fidélité. Le roi devient le chef des métiers. Même ordre, même discipline, terrible et prévoyante, pour les gens d'armes. Plus de maraudes. Des cantonnemments fixés, des revues; payement de tout à l'habitant. La chasse est réglementée pour le noble : lu chasse sera éminemment privilège royal, puisque la chasse est la conséquence de la propriété. Cela ne veut pas dire que Louis passera ses journées à la chasse; il n'en a guère le temps, et il se contentera de regarder ses chiens, de laisser courre des lièvres à ses lévriers. Mais Louis empêchera tant d'autres de chasser, nobles et mananis ! Ce n’est pas qu’une brimade pour la noblesse, c'est sans doute une satisfaction pour le paysan. D'autres mesures sont capitales : la vénalité des charges de justice et surtout la stabilité des offices. Ainsi se crée la classe bourgeoise des officiers royaux, que l’on peut voir un peu partout remplacer la noblesse, qui s'enrichira, achètera des terres, des châteaux qu'elle fortifiera, avec l'agrément du roi.
INTRODUCTION Gr
Nous avons voulu dans ce livre esquisser la physionomie d’un homme au travail, dans sa fonction de roi qu’il n'a pas choisie, et dans un temps donné. Notre ambition sera de montrer comment cet administrateur, prodigieusement actif, évolue, s'instruit, se corrige, quelles sont ses idées directrices, comment il use des institutions et des ressources de son temps, comment il crée et détruit, en vertu de quels principes il réagit contre les puissances de son époque, religieuses ou féodales. Nous voulons faire voir cet homme dans le drame que constitue chaque vie, si simple soit-elle. Chez nous, aucune intention d’apologie de l'homme, de la fonction; nous laisserons les faits parler eux-mêmes; ils sont assez singuliers et surprenants. Suivant la parole du vieil annaliste latin, nous n'avons pas écrit pour prouver, mais pour raconter. Rien de plus fâcheux, d’ailleurs, que l'excès de sympathie dont nous sommes dupes pour un personnage qui a longtemps occupé notre imagination, et auquel nous avons donné notre labeur. L'histoire ne doit être que la recherche des faits et d’une vérité que nous ne devons jamais solliciter. La revue que nous venons de faire des annalistes et des historiens, des philosophes et des poètes qui se sont occupés du roi Louis, est là pour nous mettre en garde contre Les fantaisies de la passion ou de l’imagination.
Mais les révolutionnaires et les romantiques nous ont trop apitoyé sur les victimes de Louis XI. La chose est admirable; ils ont pris fait et cause pour les grands féodaux, des traîtres avérés, indéfendables, comme le connétable de Luxembourg, les deux d'Armagnac, pour Jacques de Nemours, pitoyable, certes, mais personnage si
falot et qui a reconnu du moins ses erreurs, « le povre Jacques * ». Qui a pris garde que Charles de Melun a surtout été victime d'une fortune trop rapide et de l'intérêt passionné qu'il prit au procès d'Antoine de Chabannes, qu’il fit incarcérer à la Bastille après s'être emparé d'une partie de ses biens? L'ancien écorcheur était un homme et un soldat d'une autre trempe que le descendant des comtes de Melun. Il eut facilement « sa peau » et le roi laissa faire; car il avait besoin du solide Antoine de Chabannes, et il se méfiait de « Charlot », son ancien compagnon, mêlé aux intrigues de Balue, entré en correspondance avec Charles de France, et prêt à trahir aux jours du Bien public : ainsi Chabannes aura sa tête et ses biens”. Et qui a eu un mouvement de pitié pour Doyat l’admirable, victime de la réaction de 1484, le beau serviteur, sacrifié à la vengeance du vieux duc de Bourbon, - Doyat battu au cul de la charrette, à qui on perce la langue d'un fer chaud? Mais il a la vie dure, le vieil aventurier, et dans son cœur l'amour de la France. Mutilé, il sert toujours ! Et c’est après avoir fait passer l'artillerie à l’armée d'Italie qu'il mourra, en 1495, au royaume de Naples *. Qui nous assure que le procès d'Olivier le Daim ne soit pas entièrement à reviser ? Il mourut bravement, fut enterré en terre sainte ; et c’est le duc d'Orléans qui hérita de ses biens“.
Le roi Louis, c'est pour nous un homme, et ce n'est qu'un homme dans sa fonction de roi. Il a, certes, la
1. Voir Chronique scandaleuse, IT, 368-369, et son procès à la Bibl. Sainte-Geneviève, Lf?, fol. 481.
2. Voir Anchier. — En 1471, Louis XI fit d’ailleurs restituer à ses enfants une partie de leurs biens. Il ne faut pas confondre, comme on le fait souvent, ce personnage avec son oncle, Charles de Melun, décapité en 1468 à Loches pour avoir laissé échapper d’Usson le sire du Lau.