Commynes, I, p
qu'il était possible de dire d’un homme. Et le roi Louis riait bien fort, lui disant de parler plus haut, qu’il commençait à devenir un peu sourd, qu'il le répétât encore. L’autre ne se faisait pas prier et recommençait de bon cœur. Monseigneur de Contay, qui se tenait avec Commynes derrière le paravent,'était bien ébahi. Le roi Louis riait de plus belle et Monseigneur de Contay n'eut qu’une hâte, aller tout rapporter au duc de Bourgogne!. |
C'était ce que voulait le roi Louis.
Tous ces « marchés », on les mène en même temps. Les Anglais sont d'accord. Que le roi Édouard touche ses 72 000 écus, il retournera en Angleterre après avoir juré la paix. Le roi Louis pensionnera ses serviteurs privés, lord Hastings. Le chancelier aura 2 000 écus, M. de Howart, grand écuyer, Saint-Léger, Thomas de Montgomery le reste. D’autres se contenteront d’une somme au comptant, de la vaisselle. Mais le roi Louis, économe, si simple, a toujours pensé qu'il fallait payer largement*.
Qui fut surpris de ces nouvelles? Ce fut le duc de Bourgogne qui accourut d'une traite de Luxembourg, et qui n'avait plus que seize chevaux quand il arriva devant le roi d'Angleterre. |
Mais le roi Édouard ne se montre pas moins surpris et gèné de cette soudaine arrivée : il lui demande ce qui l'amène. Charles comprend qu'Édouard n’est pas de bonne humeur. Mais il insiste et dit qu'il a à lui parler, en public ou à part. Alors Charles demande au roi d'Angleterre s’il est vrai qu’il a fait la paix. Édouard répond qu'il a fait une trêve de neuf ans, qu'il ne tient qu'au duc de Bourgogne et au duc de Bretagne d'y être compris. Charles le Hardi s’emporte. Il commence à parler en anglais pour gagner plus sûrement le cœur du roi Édouard. Il allègue
__ r. Commynes, I, p. 306. — 2, Ibid., p. 305. — Voir les deux arrangements publiés par Rymer, V, pars III, p. 65-66.
l'honneur, les beaux faits des rois d'Angleterre qui étaient passés jadis en France. Il blâme cette trêve. Charles n'a pas cherché à faire passer les Anglais en France dans son propre intérêt, mais pour qu’ils recouvrassent ce qui leur appartenait. Jamais il ne signera la trêve. Le roi d'Angleterre prend très mal ces paroles. Il laisse Charles s'éloigner sans regret. Et le roi Édouard va se loger à une demi-lieue d'Amiens.
Le roi Louis est à la porte de la ville, l’attendant; et il voit les Anglais arriver de loin :.
À vrai dire, ils chevauchent en assez mauvais ordre. Ils n'en ont plus l’habitude. Et le roi Louis, qui pense à tout, fait envoyer au roi d'Angleterre trois cents tonneaux de vin, et du meilleur, un charroi presque aussi long que leur armée ?. On ne connaît pas mieux son monde.
Puisqu'il y a trêve, les Anglais entrent en armes et nombreux dans la ville, où ils se promènent sans respect pour le roi ni pour la discipline. Mais Louis a ordonné de faire dresser deux grandes tables à l'entrée de la porte d'Amiens. L'une est chargée de bonnes viandes salées, qui donnent l'envie de boire; l’autre, de vins : il n’est pas question d’eau. Et derrière les tables, il y a cinq ou six hommes de bonne maison, fort gros et gras, comme le seigneur de Craon, Jean d’Estouteville, seigneur de Bricquebec, Jacques de Beaumont, seigneur de Bressuire, le seigneur de Villiers. Et dès que les Anglais s’approchent de la porte, ils admirent les tables et les gentilshommes sommeliers. Des gens prennent gracieusement les cavaliers à la bride et l’on court une lance. Puis on les amène aux tables. Et partout où les Anglais
1. Commynes, I, p. 308. — Arch. de la ville d'Amiens BB. 12, fol, 21 : ordre de préparer du vin et du blé.
2. 25 août 1475. — Voir un récit de l’entrevue publié par Mile Dupont (Commynes, JT, p. 306-308).
passaient dans la ville on ne leur réclamait rien. Amiens est décidément un pays de cocagnel
Il y avait dix tavernes approvisionnées où les bons compagnons anglais pouvaient boire et manger, demander tout ce qu'ils voulaient. Et la ripaille gratuite dura trois ou quatre jours. Louis n’a rien à craindre de ces Anglais qui s’enivrent, chantent et dorment parmi les pots!. Il fait apporter son dîner dans la maison des portiers et il les invite à sa propre table. Et c'est le roi d'Angleterre, quelque peu honteux du bruit et du désordre de ses gens, qui doit les faire sortir d'Amiens.
À trois lieues de la ville, on a choisi Picquigny, un fort châ- - teau, brûlé par le duc de Bourgogne, pour se rencontrer. La ville est à ses pieds et la rivière de Somme n’y est pas guéable. Le roi Édouard s'y rend en traversant la chaussée, parmi les marais, les roseaux et les hortillonnages. Le lieu est bien choisi; il n’est pas propice à une surprise. Car on pense toujours au pont de Montereau. Les charpentiers y édifient un large pont. Au milieu est un treillage, comme aux cages des lions, et à travers les barreaux on peut seulement passer un bras. Il y a un toit au-dessus pour mettre douze personnes à l'abri de la pluie. Sur la rivière, il n’y a qu’une barque qui peut passer deux hommes. Le 29 août, les deux rois s’y rencontrent.
Le roi Louis arrive le premier, avec ses huit cents hommes. On aperçoit sur l’autre rive de la Somme, assez rapide et sinueuse, toute l’armée anglaise rangée en bataille. Louis attend Édouard de l’autre côté du treillage avec Jean de Bourbon et le cardinal, son frère. Il a pris à son côté Commynes qu'il a fait habiller comme lui. On ne sait jamais ce qui peut vous arriver | Louis porte la barrette de velours noir sur sa tête avec une grande fleur de lys, des pierreries. Quand
1, Commynes, I, p. 312.
Édouard s'approche, Louis ôte sa barrette et plie le genou. Le roi d'Angleterre fait une grande révérence. Tous les deux s'embrassent à travers les barreaux de leur cage. Et Louis commence gracieusement : « Monsieur mon cousin, vous soyés le tres bien venu. Il n’y a homme au monde que je désirasse tant à veoir que vous, et loue fort Dieu de quoy nous sommes cy assemblez à cette bonne intention.» Édouard répond en assez bon français. Le chancelier d’Angleterre a la parole et développe une prophétie (les Anglais n'en sont jamais dépourvus), annonçant qu'à Picquigny une grande paix entre la France et l'Angleterre se devait faire. On déplie les lettres du traité. On apporte le missel sur lequel les deux rois posent une main et l’autre sur la sainte Croix. Ainsi ils jurent la paix de sept ans. Le roi de France s'engage à payer l'indemnité de guerre de 75 000 écus et une rente viagère de 50000. Le dauphin Charles devra épouser la princesse Elisabeth, fille aînée du roi d’'Angleterre®. Louis, tout joyeux, plaisante et rit. Il voit bien qu'Édouard est un fort bel homme, qui aime ses aises et les femmes : il l'invite à venir à Paris où il pourrait bien s'amuser. Il ya tant de rusées Parisiennes qui lui donneraient le goût d'y revenir ! Le visage d'Édouard s’illumine ; et le cardinal aussi est un bon compagnon. Puis Louis reprend son sérieux el son autorité. Il demande qu'on le laisse seul avec Édouard : mais il retient Commynes que le roi d'Angleterre connaît l'ayant vu autrefois à Calais. Alors, en secret, on aplanit les difficultés de demain. On règle la question de ce fou de