‹ Louis XI. Tome second: Le roiChapitre 43 sur 289 · Leltres, Il, p. 71. fm nrLÀ · texte numérisé non relu

Leltres, Il, p. 71. fm nrLÀ

en Italie. Cependant le roi l'utilise. Et il a aussi près de lui Charles de Melun, descendant des Tancarville, bailli de Sens, soldat assez mou, chef d’ambassade, en rapport avec Charolais !: mais il eut le tort d’amasser des fiefs nombreux en Normandie et de suivre avec trop d'intérêt le procès d’Antoine de Chabannes qui saura lui reprendre sa terre, avec la vie.

Les hommes d'action du roi sont Jean de Montauban, Breton, l'amiral de France, qu’il enverra en ambassade en Bretagne, en Castille : c’est le fidèle qui l’a servi « en sa nécessité » et qui a sa confiance ?; Jean, bâtard d'Armagnac, dit de Lescun, maréchal de France, qui reçut en don le comté de Comminges “, et que le roi appelait le « maréchal de Comminges », lieutenant général du Dauphiné et de la Guyenne; Louis de Crussol, grand panetier, capitaine; le sénéchal du Limousin, Jean d’Estuer, seigneur de la Barde, qui est un ancien compagnon. Jean de Foix, captal de Buch, lieutenant de Cerdagne et de Roussillon. « Monseigneur le prince », qu'il a rallié demeure son grand agent dans le Midi, et le roi Louis l'aime“. Joachim Rouault, seigneur de Bois- Ménard, maréchal de France, qui sera gouverneur de Paris, est un beau soldat, en qui Louis a toujours confiance. Et Louis. a su séduire Pierre de Brézé, qu'il avait d'abord persécuté, le noble sénéchal de Normandie, qui connaît si bien l’Angleterre, brave, preux, loyal, chevaleresque et brillant causeur. Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu, gouverneur de Gascogne, « Monseigneur le gouverneur », veille sur les Anglais.

Telle est l’équipe. Le roi la domine. Mais n'oublions pas qu’il dominera Commynes, qui admira tant les ressources de son esprit. Et Commynes était un des hommes les plus intelligents de son époque.

Oui, le roi Louis est un chef. Mais on ne l’aime pas. Qui a jamais aimé un maître

1. Bibl. nat., ms. fr. 20490, fol. 58. — 2. Lettres, II, p. 95. — 3. Ibid., p. 34. 4. Lettres II, p. 38; III, 228. Cf. fr. 6969, fol. 226.

Le « bien public » est le sentiment qui avait inspiré le roi Louis depuis son sacre et lui avait dicté les actes dont nous venons de résumer l'esprit. C’est au nom du « bien public » cependant qu’une formidable coalition d'intérêts devait, au cours de l’année 1465, tenter d'arrêter le travail d’organisation et d'unité entrepris par le roi, chercher à détruire le monarque et son merveilleux labeur.

Ïl faut connaître les origines de cette ligue des mécontents, qui a été une ligue surtout bretonne et bourguignonne. Louis avait déçu profondément la maison d'Anjou qu'il n'avait pas soutenue jusqu’au bout; il avait été terrible pour la maison d'Orléans qu'il avait laissé écraser en Italie et calomnier en France. Charles d'Orléans est aux yeux du roi un vieux ridicule et Dunois un traître fieffé *. Louis peut bien scandaliser le clergé par ses propos féroces sur le pape*, après avoir renversé la vieille Église élective de France et forcé le clergé à déclarer ses biens *. Et quand il assied une taille ou établit la garde dans une ville, le guet, le roi a la prétention de comprendre tout le monde, le noble et le religieux. Louis,

1. Ceci a été admirablement mis en lumière par B. de Mandrot dans sa préface aux Amb, Mil., Il, et résulte de toute la correspondance des envoyés de Milan. 2, Ibid. — 3, Ord., XVI, p. 45.

au surplus, ne pouvait pas être populaire. Le peuple n’a jamais aimé un homme simple comme lui : il aime le panache. Lorsqu'on administre, il est impossible de plaire à tous. Une grosse entreprise, comme celle d’un royaume, <xige de l'argent. Il faut entretenir une armée. Au début du règne de Louis, on avait vu des émeutes à Reims contre les impôts. De même à Angers. La guerre avait laissé, comme toujours, la ruine après elle, dans le Bordelais, en Languedoc. Les États de Normandie avaient protesté, comme ceux du Languedoc, contre des répartitions trop lourdes. Il fallait beaucoup de temps pour relever le pays au lendemain de la victoire. Louis y besognait de tout son cœur, et il allait vite en besogne. On ne lui en sut aucun gré. Il n’était pas sympathique. Aucun administrateur ne l’est!. Iltravaillait à unir da nation dans un temps où cette unité s'était réalisée dans les apanages, dans les provinces qui sont déjà des États comme la Bourgogne. Un choc était inévitable, en parti-

culier avec la Bretagne.

C'est une fière province, et batailleuse. La Bretagne avait de grands intérêts commerciaux avec l’Angleterre. Le dur connétable de Richemont, qui avait consacré sa vie au service de la France, avait fait, comme duc de Bretagne, beaucoup de difficultés pour prêter l'hommage au père de Louis. François II, qui lui succède, est un jeune homme, ami du luxe et du plaisir, qui a ses États, une cour, une université, une armée. Îl est venu à Tours, au début du règne; et l’on avait vu se renouveler une scène analogue à celle de Richemont, à propos de l'hommage. Louis, qui est intelligent, l’a reçu

1. Voir la réponse que Louis donna au héraut du duc de Bourgogne, au mois de mai. Il a dù prendre des mesures éncrgiques pour défendre les droits de la couronne et administrer justice (Amb. Mil., III, p. 178). Les gens d'Amiens se plaignaient de I: taille mise pour le rachat des villes de la Somme et la fortification (Arch. com. BB. 10) : « Car il n'est marchandise nule sur quoy le roy ne prende ayde en ladite ville ». (24 décembre 1464.) La taille fut d'ailleurs diminuée de moitié.

dans la maison d’un bourgeois, Jean Hardouin. Il n’attache pas d'importance aux mots. Puisque François ne veut pas d’hommage lige, il « révérentera » son souverain qui s’en contentera. Mais le roi se montre irrité de l'alliance secrète qu'il connaît avec Charolais, du traité de paix avec les Anglais qui peut devenir une alliance de guerre’. À Redon, que Louis est allé visiter, il a voulu faire nommer un abbé de son choix, qui est le père de l’amiral du roi, Jean de Montauban. Il y a conflit entre le duc de Bretagne et le roi, à propos d’une question de principe. Il s'agit de l'hommage de l’évêque de Nantes, Amaury d'Acigné. François II exige l’hommage temporel de d'évêque. Amaury en a informé le roi. Son évêché est saisi et il doit se réfugier à Angers. Les États de Nantes soutiennent le duc, votent des subsides de guerre. Le duc de Bretagne passe ses troupes en revue, et il fait un nouveau traité d'alliance avec Charolais. |

Comme les deux jeunes aventureux s'entendent bien ensemble! Louis le comprend. Il parle de rabaisser les « deux cornes raides » de Bretagne et de Bourgogne. Au besoin, le roi s'’arrangerait avec les Anglais. Et il laisse comprendre qu'il mettra bien en servage « deux ou trois des plus grands de France* ». Car les grands de France lui paraissent alors plus dangereux que ses anciens ennemis, les Anglais, réduits à la possession de Calais. C’est une gugrre en perspeclive, mais une guerre en paroles. Le roi est bien pénétré de son droit dans la question de Ia « régale » de Nantes : le mot le dit assez. Il trouve exorbitantes les prétentions du duc qui donne ses chartes « par la grâce de Dieu », use de la couronne sur ses armes, reçoit des bulles

1. Procès-verbal du chancelier, du comte d'Eu, etc., envoyés vers Charolais (Lenglet du Fresnoy, Preuves, II, p. 417. Le 6 novembre 1464).

2: Ces propos ont été recueillis par Chastellain, IV, p. 494; V, p. 7. — Voir l’intéressant exposé que fait, au mois de novembre 1464, le chancelier d'Amiens défendant le roi, « doulx, begnin et miseriscors, qui amoit son peuple comme soymeismes », d’avoir chargé le bâtard de Rubempré d'enlever Charolais (Mile Dupont, Commynes, III, p. 206-210). Gf. le factum bourguignon, fr. 1278, fol, 217.

pontificales particulières, refuse l'hommage lige. François II, de son côté, fait répandre cette laide calomnie : pour abattre les grands du royaume, dont il est, Louis va acheter les Anglais et leur céder la Normandie et la Guyenne. Le roi s’en défend par des lettres. Il a chargé le comte du Maine d'arbitrer la querelle. Et François Il s’en est ouvert à ses États qui lui ont accordé l’aide militaire.

Aux États de Bretagne, Louis répond par les États de Tours!. I] y a convoqué tous les princes. Il veut les sonder, les gagner à sa cause, les empêcher du moins de faire cause commune avec le Breton (décembre 1464). On entend le chancelier Pierre de Morvillier exposer le litige de la régale de Nantes. | |

Louis a compris la gravité de la contestation. [Il paraît à la deuxième séance, et il parle avec tout son cœur et son intelligence. Il dit, habilement, l'amour qu’il devait porter aux seigneurs de son sang, à la chose publique; il expose la manière dont il a agi depuis son sacre envers le duc de Bretagne; il rapporte les paroles de François. Qui oublierait quelle a été sa misère jusqu'à ce qu'il parvienne à la couronne? Louis dit son labeur, sa volonté de conserver l'honneur, la chose publique. Le royaume était appauvri au décès de son père : lui ne supportera aucune diminution. Il sait la loyauté des grands et des petits, « chacun en son degré», dans ce royaume qu'il ne cesse de parcourir. Les grands l'ont reconnu et lui ont fait hommage. Ils sont les piliers qui soutiennent sa couronne. Le roi compte sur eux, sur tous ses sujets. Mais il résistera par la force aux entreprises qu’on voudrait faire contre lui. Il sait qu’il est tenu de les garder tous, petits et grands. Car il l’a promis et juré à son sacre. Ce royaume, Louis vient de l’agrandir du comté de Roussillon et de la Cerdagne. Il a racheté les villes de Picardie, bastions du royaume. Il avait tant travaillé, donné de sa per-

1, Dom Morice, Histoire de Bretagne, Preuves, II, p, 8g-92 ; Amb. Mil., II, p. 369.

sonne et du sien pour la chose publique et l'honneur de la couronne | Car il les aime et les aimera, ceux qui l’entourent. Louis a confiance dans leur loyauté. Il sera pour eux un bon roi et ils seront pour lui de bons parents. Il n’en veut même pas au duc de Bretagne. Il déplore seulement ce qu'il a écrit à son sujet. C’est un homme d'honneur, qui est très mal conseillé. Le roi n'entend pas le détruire, mais l’amener à la raison.

Et chacun pleure à ce beau discours. Les seigneurs se retirent pour délibérer : Sicile, Berry, Orléans, Bourbon, Nemours, Angoulême, Nevers, Saint-Pol, Tancarville, Penthièvre.

Le roi René parle en leur nom : « Vous êtes notre roi, notre souverain seigneur, et n’en avons point d'autre, et n’en reconnaissons point d'autre... Nous vous servirons envers et contre tous. » Et ils s’offraient de le suivre partout. Tous le jurent. Louis les remercie. Qu'ils aillent donc. individuellement faire leurs remontrances au duc de Bretagne.

Quelques-uns se rendront en Bretagne, comme Dunois. Ce fut pour se liguer avec François Il qui ne voulut rien entendre. Bourbon ira vers Charolais, mais pour s’accorder avec lui. Le mot d'ordre de François II, tous vont le reprendre: Louis gouverne mal, il faut le «réformer ». Et cinq cents ligueurs se retrouvent un soir, à Notre-Dame de Paris, portant l’aiguillette qui leur sert de signe de reconnaissance. Un beau jour, on apprend que Charles de France, le jeune frère de Louis, s'est sauvé en Bretagne’. C'est un jeune homme de dix-huit ans, généreux, faible, peu intelligent. Mais il est le frère du roi, et son héritier. Car Louis n’a pas d'enfant mâle. Charles sera le chef en nom du complot. Le voici maintenant qui se donne comme le protecteur du peuple; et il lance un programme de gouvernement com-

r. Ce sont les « terribles nouvelles » annoncées par l'Italien (4mb. Mil., II, 71).

Le manifeste de Charles de France est daté de Nantes, le 11 mars (Commynes, éd. Lenglet du Fresnoy, II, p. 438).

portant la suppression de la plupart des taitles et donnant l'ordre aux collecteurs de l'impôt de suspendre leurs recettes. Les sommes dont ils sont trouvés dépositaires serviront au payement des troupes dont le duc de Bourbon va prendre le commandement. Jean II de Bourbon, allié à la maison de Bourgogne, est ce mécontent qui a rêvé de l'épée de connétable; il a derrière lui sa docile Auvergne.

La situation était grave. Un programme qui comporte la promesse de supprimer les impôts est toujours entendu. On juge de ta fureur de Louis quand on nomme Charles, son petit frère, le «x régent de France ». Il met ses bonnes villes au courant de la situation. Mais surtout Louis s'adresse au pays dans le manifeste? qu'il lance de Thouars,le 16 mars 1465. Le roi dénonce les conspirateurs et leurs mauvais desseins. Ils vont troubler son paisible royaume où circulaient les marchandises, où chacun vivait paisiblement en sa maison, gens d'Église, nobles, bourgeois, marchands, laboureurs et autres, où les étrangers même allaient Hibrement. Les conspirateurs ont séduit son jeune frère, qui ne se rend même pas compte de sa trahison. Ils lui ont fait croire qu'il voulait l’emprisonner et attenter à sa personne, ce à quoi il n'a jamais pensé. Et Louis qui croyait son frère satisfait, comme il l'avait déclaré de sa bouche! Sous couleur du bien de la chose publique, les rebelles adressent des formules d'adhésion à leur ligue par tout le royaume. Ainsi des séditieux vont porter la guerre au pays, diviser le royaume, ce qui ne prolitera qu'à nos anciens ennemis,les Anglais, qui pourraient alors descendre chez nous, y faire des dommages sans fin comme jadis, verser le sang chrétien. Louis veut prévenir les désordres, l’effusion du sang humain. Et préférant mansuétude à justice, à tous il adresse son pardon s'ils

1. J. Quicherat, Lettres, p. 196; Bibl. nat., ms. fr. 20490, fol. 3. 2. Ord., XVI, p. 307.

veulent bien abandonner, avant un mois, le parti de son frère. Car Louis entend agir miséricordieusement à l'exemple de Notre Sauveur Jésus-Christ « duquel tenons ce royaume et la couronne ».

Cet appel pathétique devait être entendu par les villes qui demeurèrent fidèles, en particulier celles de la frontière du nord. Louis, qui a protégé les villes, est payé de retour. René d’Anjou, lui aussi, restera fidèle?. Le roi lui a donné tout pouvoir de traiter avec les rebelles qui refusent de l'entendre. La guerre civile va cependant éclater. Les deux « cornes raides » de Bretagne et de Bourgogne se dresseront. Mais c’est bien Charolais qui est l'âme de la révolte®.

Rien n'avait, en effet, indisposé davantage les Bourguignons que le rachat des villes de la Somme. Ils avaient perdu non seulement leurs anciennes frontières, mais encore tant de bons sujets parmi lesquels ils recrutaient leurs soldats. Charolais accusait en particulier les Croyÿ d’avoir poussé Louis XI à racheter ces domaines et d’avoir trompé leur maître en lui faisant croire que le roi lui en abandonnerait l’usufruit. Les deux frères Croy dont on disait, avec le roi, qu'ils faisaient trois têtes en un sac, furent chassés, et leurs domaines confisqués. Peu de temps après, on vit venir à Lille le duc de Bourbon, allié de la maison de Bourgogne: il devait, au nom des princes de France, demander au duc l'autorisation de lever une armée sur ses terres pour corriger le mauvais ordre en la justice que Louis tenait dans son royaume. |

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