CHAPITRE DEUXIEME
Naissance de Louis XIII. — Curieux journal de son médecin Héroard. — Première éducation du jeune prince. — Sa haioe instinclive k l'égard des Espagnols. — Répulsion que lui inspirent de bonne heure las mœurs licencienaea de la cour de son père. — Ses habitudes de réflexion et d'ohser-
la cour BDUs Henri IV. ~ Louis XIII réagit eontre les influences eiercées par la cour d'Henri IV. — Son caractère eal le point de départ de la
les maîtresses de son père. — Il aime profondément Henri IV et le préfère h Uarie de Médicis. — Douleur ressentie par le jeune roi à la mort de son père. — Uariage de Louis XIH. ~ Erreurs des historiens au sujet des rapports intimes de Louis XIII et d'Anne d'Autriche. —Lumières apportées sur cette question par le iouma] d'Héroard. — Causes de la mélancolie de Louis XIII.-" Son Isolement.— Sa robuste santé atteinte parla désastreuse médecine de l'époque. — Louis Xlit donne toute sa conHaaCe à Lucres. — Grandes qualités de celui-ci. — I! veut reprendre lapOllUque d'Henri tV àl'inlérieuretliri'xlérieur.— Sa mort prématurée,— Portrait de Louis Xni. PerséVérancB de ses sentiments et unité de vues dana les acns de sa
Le a septembre 1 601 , Marie de Médicis étant eu=' ceinte depuis bieutôt neuf moi») Henri IV mandait près de lui le sieur Jean Héroardj successivement attaché comme médecin ordinaire auprès de Charles IX, d'Henri IH et de lui-inèmo, et il lui disait, attestant ainsi sa ferme croyance d'avoir bientôt un héritier pour sa couronne : « Je vous ai choisi
20 JOURNAL b'hÉROARD.
pour vous mettre près de mon fils le Dauphin; servezle bien. » Six jours après naissait celui qui devait devenir si promptement Louis XIII, et, à partir des premières douleurs de Tenfantement, Héroard a tenu un « journal et registre particulier * » des moindres faits et gestes du prince, journal qu'il a poursuivi pendant vingt-sept années, et que seule a interrompu la mort de son auteur.
C'est grâce à ce témoin minutieux autant qu'exact, naïf mais fidèle, dont les observations quotidiennes sont parfois un peu puériles, mais toujours curieuses et sincères, que nous allons pouvoir donner un premier crayon du caractère de Louis XIII. C'est une bonne fortune d'avoir un tel guide qui suit jour par jour, heure par heure, le développement du caractère de son royal sujet d'étude, qui, ayant le culte, la superstition de la royauté, ne juge rien indigne de son attention, et, sans se préoccuper des contemporains qui ignorent son entreprise, ni de la postérité à laquelle il ne s'adresse pas, observe tout, note tout avec autant de scrupule et de soin que si les destinées du monde devaient dépendre de sa méticuleuse exactitude.
Dans ce miroir fidèle, plusieurs traits caractéristiques apparaissent tout d'abord, lesquels, distin-
» Jowmùl de Jean Héroard sttr Venfance et la jeunesse de Louis Xf/l. Manuscrits de la Bibliothpqiii* itAtioDale. Ce juiirnal, connu, dè.s k dix-septieiti^ Niécle, do Tallemant d**» Héuux et du P. Lolong, et employé de non jours par MM. Cimber et Danjou. Paulin Paris. Armand Hatichet et Ml.chelet (celui-ci à sa façon), a eu* publié, en 1868, par MM. Eud. Soulié et Éd. de Barthélémy, avec beaucoup d'inielli^'ouce et d'érudition. Bibliothèque nationale. Foods français de 40'^'^ à um.
EHFANCl! DE LOUIS XIII. 21 '
guant dès la plus tendre enfauce le jeune prince, resteront ineffaçables jusqu'à sa mort. On a dit de lui que « son enfance fut longue ' . » De toutes les ei> rcurs qui se sont répandues et trop fidèlement conservées au sujet de Louis XIII, il n'en est pas de plus gi'ossièrQ. En réalité, il est peu d'enfants d'une précocité comparable à celle de ce prince, qui, dès l'âge de six ans, fait aux personnes qui l'entourent des réponses d'une étonnante maturité. Rapportées dans leur naïveté charmante -par son médecin, qui indique aussi scrupuleusement ce qui est défavorable au Dauphin que ce qui est à son éloge, on ne saurait mettre en doute leur parfaite authenticité, et il serait à désirer qu'on pût avoir pour l'étude du caractère de tous les rois de France d'aussi précieux et d'aussi exacts éléments d'information. Quiconque a jugé Louis XIII sans étudier, à fond le journal d'Héroard ne peut prétendre à imposer son jugement. Les traits recueillis par le fidèle témoin sont en effet innombrables, tous caractéristiques, tous saisissants ; ils ne montrent pas seulement un prince dont le rang donne de l'intérêt au moindre de ses actes, ils offrent aussi le spectacle toujours curieux d'un enfant parvenu promptemeut à la maturité sous t'influence des événements tragiques dont it a été le témoin, vieilli de bonne heure par la nécessité profondément ressentie d'une observation incessante, remarquant tout avec discernement, conservant toujours les impressions reçues, même les plus insigni-
> Amédée Renée. Vie de Louis XIII. Biographie Didot.
22 HAINE DU DAUPHin
fiantes, et devenu bien vite homme par une suite d'efforts personnels, par une force de volonté et de réflexion qui intéresseraient même s'il ne s'agissait pas du souverain absolu d'un grand pays.
Un sentiment que la nature même semble avoir inspiré à ce prince, et qu'on croirait qu'il a sucé avec le lait de sa nourrice, est la haine de l'Espagnol, Avant même, en effet, qu'il eût pu apprendre de son gouverneur combien l'Espagne avait été fatale à la France, mise par elle à deux doigts de sa perte, il abhorrait instinctivement tout ce qui touchait de près ou de loin à cette ennemie nationale et traditionnelle. Cette répulsion est d'autant plus significative qu'allant à l'encontro d'un projet généralement accepté autour du Dauphin, elle ne dut pas être encouragée par son entourage. Bien qu'on ait reproché plus tard, et à tort, à Marie de Médicis d'avoir eu la première la pensée d'unir son fils à Anne d'Autriche, il est certain que, dès 1603, non-seulement Henri lY, mais tous les seigneurs de la cour s'entretenaient du mariage espagnol. Nés à huit jours d'intervalle, l'infante et le Dauphin avaient été on quelque sorte fiancés dès leur naissance dans l'opinion générale. Mais, tandis que, chez Anne d'Autriche, un goût très-vif pour la France et pour son jeune fiancé était d'accord avec les obligations de la politique; tandis que, de bonne heure, elle indiquait sa prédilection en choisissant des vêtements de coupe française et en portant des pendants d oreille ayant la forme de fleurs de lis ; tandis qu ello
A l'ÉGARD DES ESPAGNOLS. 33
maDifestait ses sentiments de la façon la plus claire, soit dans des conOdences intimes, soit dans des ré~ ceptions solennelles d'ambassadeurs, le Dauphin était dans des dispositions toutes contraires.
Uo jour, M. de Ventelet lui ayant demandé s'il aime les Espagnols, il pépoad avec énergie : " Non, — Pourquoi, monsieur? — Parce qu'ils sont les ennemis de papa. — Monsieur, aimez-voua bien l'infante? — Non. — Pourquoi, monsieur? — Pour l'amoiir qu'elle est Espagnole, je n'en veux point', » Peu de jours auparavant, Henri IV ayant dit au Dauphin, avec cette liberté de langage qui est un des caractères distinctifs de l'époque, et grâce à laquelle l'exact Héroard, qui la reproduit, égale souvent dans ses récits les fantaisies les plus gauloises de Rabelais : » Mon iits, je veux que vous fassiez un petit enfant à l'infante. — Oh! oh! non, papa, répond le prince. — Je veux que vous lui fassiez un petit Dauphin comme vous. — Non pas, s'il vous plaît, papa, » dit-il en mettant sa main au chapeau et en faisant la révérence. Une autre fois, son aumônier lui faisant réciter les commandements de Dieu , quand il fut à dire : " Tu no Lufras [njiul, •> il s'écrin : « Neu les Espagnols? Oh! oli! je Uicrai lew Espagnols, qui sont ennemis do papa. Je les épuuetcrai bien. » Et comme l'aumôuierlui fait remarquer qu'ils sont chrétiens, il répond : n Mais ils sont ennemis de papa'I » Le IS mai 1607, la princesse d'Ontngc
lui disant : « Monsieur, qui aimez-vous mieux qui soit votre beau-frère, ou le prince d'Espagne, ou le prince de Galles? — Le prince de Galles. — Et vous, épouserez-vous Finfante? — J'en veux point. » Et Héroard lui ayant dit : « Mais elle vous fera roi d'Espagne. — Non, non,* répliqua l'enfant, je veux point être Espagnol » Plus tard, un gentilhomme annonçant devant lui la mort d'un sieur d'Albigny : « Était-il Espagnol? demanda le Dauphin. — Non, monsieur, lui fut-il répondu, mais il était avec M. de Savoie. — Il était donc Espagnol, dit quelqu'un, puisqu'il était en Savoie, car M. de Savoie est Espagnol. — Ah! que j'en suis bien aise, puisqu'il était Espagnol I dit le Dauphin « avec exaltation, » ajoute Héroard, ah! que je suis bien aise qu'il est mort, puisqu'il était Espagnol M »
Ce n'est pas sans motifs que nous avons commencé par indiquer ce premier trait de caractère que nous pourrions confirmer par bien d'autres anecdotes, n est en effet essentiel ; il est un de ceux qui nous aideront le mieux à expliquer bientôt les véritables sentiments de Louis XIII à l'égard do Richelieu. Objectera-t-on que ce sont là des boutades d'enfant auxquelles on ne saurait attacher aucune importance? Il n'en est rien. Nul n'a été de bonne heure plus réfléchi, plus sagacc, plus judicieusement observateur que Louis XIII. Il parlait peu, riait moins encore, mais écoutait tout. Là où ses pages trouvaient souvent l'occasion d'une grande joie, lui de-
I Journal d'Néroard. Journée du 7 février 160H.
meurait sérieux et grave, se complaisant à rattacher les causes aux effets, gravant tout en traits profonds dans une mémoire fidèle, ne laissant rien échapper de ce que d'autres plus légers apercevaient à peine, et entassant ainsi dans son esprit des moyens de répondre, à plusieurs années d'intervalle, et toujours avec à-propos, à des questions parfois fort embarrassantes. De ce discernement judicieux, de cette rare et précoce aptitude à voir juste, les preuves abondent et nous n'avons qu'à choisir.
A quatre ans, étant à table, et, dit Héroard, « ayant été quelque temps sans dire mot comme il était aucunes fois réservé et tout ainsi que s'il eût songé k de grandes affaires, » il s'écria tout à coup: « Mais c'est Thomas, » Voyant qu'il n'ajoutait mot, Héroard lui demande qui est ce Thomas. — C'est un homme de pierre, répondit-il, je l'ai vu à Poissy, dans une chapelle, rangé à un petit coin. — Or, fait observer Héroard, il y avait environ quatorze mois qu'allant à Poissy, il vit et entendit désigner une statue du nom de saint Thomas'. » — « Bonjour, mon maître, dit un serviteur entrant dans la chambre du Dauphin. — Qui est son maître? demande l'enfant à son aumûnier. — C'est le roi et vous. — Qui est le plus grand? — C'est le roi et vous après, réplique l'aumônier. — Non, c'est Dieu qui est le plus grand! » fait observer l'enfant « qui, de sa nature, n'aimait pas la flatterie, » ajoute Héroard'. — Un
jour que mademoiselle deVentelet lui apprenait une chanson, et, s'extasiant sur la facilité avec laquelle le Dauphin retenait tout, lui disait : « Monsieur, quel esprit vous avez! — ; J*ai, répondit-<il, mon esprit comme les joues de Robert, le singe de papa. Il fourre, il fourre tout dedans \ n — Une autre fois, comme on lui annonce la prochaine arrivée du fila du duc de Wurtemberg, il demande : « Est^il plus que moi?— Oui, monsieur, lui répondit M. de Souvré, son gouverneur, car il est plus âgé que vous. C'est un prince d'Allemagne. Madame de Monglat dit k son tour : — Monsieur, il est prince comme vous. » Le Dauphin, raconte Héroard, le Dauphin ayant songé, dit : « Je suis plus que lui en France et il est plus que moi en Allemagne ^ » Il n'avait pas en^ core sept ans. Voici une réponse d'un caractère moins grave et d'une malice bien piquante. Un de ses gentilshommes servants, M. de Vilaines, lui demanda à table s'il désirait boire du vin ou de la tisane. « Duquel que vous aimerez le mieux, » répondit le Dauphin. Et comme M. de Vilaines lui servit do la tisane, l'enfant ayant bu lui dit : « J'ai bu do celui que vous aimez le moins*. »
Mais voici une réponse qui est peut-être la plus caractéristique de toutes celles que nous avons enregistrées, et qui annonce le mieux dans l'enfant à poino Agé de dix années le prince que nous démon-
• Journal itHôroard. Journé<* du 25 mars 16<)8. « !tlem. Journée du IM juiU«;t 16iM.
> Idem, Juurn<^e du 19 juin lAiU.
trerona avoir été le plus ferme, le plus intelligent soutien de Richelieu. Sitôt après kdisgrâce de Sully, qui suivit de près la mort d'Henri IV, Louis IHU demandant k M. de Souvré pourquoi on avait retiré les finances au vieux ministre. « Je n'en sais pas les raisons, répondit le gouverneur. Mais la reine ne l'a pas fait sans beaucoup de sujet, comme elle fait toutes choses avec grande considération. En êtes-voua marri ? — Oui, » répondit le jeune roi '. Ce jour-là il s'en tient à ce mot. Plus tard, et devenu par l'ftge capable de résister aux volontés de samère, il imposera Richelieu et le défendra non-seulement contre elle, mais aussi contre Anne d'Autriche, contre Gaston, contre la noblesse tout entière.
Ce jugement droit et sain que nous venons de voit* se former de bonne heure et se révéler en maintes occasions, il faut d'autant plus en faire honneur h Louis XIII qu'il ne lui a pas été inspiré par des conseils ni par des exemples. Ce prince le doit à lui seul, à ce goût de la solitude, à ce don de l'obser^ vation, à cette faculté de se concentrer et comme de s'isoler en lui-même, qui l'ont toujours distingué. Loin de s'être façonné selon les tendances qui prévalaient autour de lui, il n'a cessé au contraire de réagir contre elles. Né avec le tempérament ardent et lascif de son père, il est parvenu d'abord k dompter, puis à transformer ce tempérament. Excité à suivre la licence des mœurs qui rendait alors la cour de France une des plus grossières de l'Europe, il com-
■ Joamal d-Béroaril. Joutdcb du 29 janvier 1611.