‹ Louis XIII et RichelieuChapitre 114 sur 137 · APRÈS LA MORT DE RICUKLIEU · texte numérisé non relu

APRÈS LA MORT DE RICUKLIEU

main sans qu'on le sût, chargea le duc d' Angoulème d'instruire le roi de son arrivée. Louis XIII répondit : « Qu^elle s'en retourne bien vite au lieu d'où elle vient. » Puis il fait défendre à la reine de la recevoir, et le soir, dans le cercle de la cour, il dit que si un homme disgracié avait eu une semblable audace, il l'aurait fait arrêter et enfermer à la Bastille*. Au même moment, le duc de Beaufort, qui s'était empressé aussi de rentrer en France, était exilé à Anet; on envoyait sur toutes les côtes de France l'ordre de ne laisser aborder aucun des réfugiés venant d'Angleterre, et l'évèque de Toulon, conseiller d'État, ayant dans le conseil blâmé la condamnation de Cinq-Mars et de de Thou, recevait une lettre de cachet qui l'exilait dans son diocèse ^.

Plus tard, sans doute, quelques adoucissements seront admis en ce qui touche aux personnes dont on diminuera les peines sans faire cesser leur disgrâce. Les maréchaux de Yitry et de Bassompierre, ainsi que le comte de Gramail, sortiront de la Bastille à la condition d'aller jouir de leur liberté dans des lieux désignés '. L'approche de la mort fera un peu fléchir la sévérité du roi, et on atténuera ce qu'il y avait eu de trop rigoureux dans la politique de Richelieu. Mais le système demeurera le même, et le grand cardinal continuera après sa mort à partager le pouvoir avec Louis XIII. Sans hésitation, et dès le 8 décembre, le roi appelle au conseil Mazarin dont

• Lettre d'Henri Amauld du 14 décembre 1642.

• Lettres d'Henri Amauld, pauim. Le P. Griffet, t, III, p. 591.

• Le P. ariffet, t. III, >. 591.

4iâ LOUIS XIII APPELLE

Richelieu a, pendant plusieurs années, sollicité, exigé la promotion au cardinalat,* Mazarin qui, longtemps avant de venir demeurer en France, a été employé par Richelieu à l'étranger et nommé ambassadeur extraordinaire en Italie, Mazarin qui, depuis une année, n'a pas quitté le cabinet de Richelieu, lequel l'a initié aux moindres secrets de sa politique. Ta éclairé sur ses actes, sur ses mobiles, sur tous les ressorts du gouvernement, Mazarin depuis si longtemps entremetteur, agent secret, ambassadeur de Richelieu', son ami dévoué, son collaborateur pour le testament, le témoin de sa mort, Mazarin sa créature, son instrument le plus souple et le plus docile, son disciple le mieux instruit, le plus précieux et le plus habile. C'est parce que Richelieu a voulu que ce qui avait été commencé se poursuivit, qu'il a désigné en mpurantrhommede son choix*. G 'est parce que Louis XIII

* Voir, sur l'ancieiineté et Timportance des relations de Richelieu et de Mazarin, quatre excellents articles publiés par Cousin, dans le Journal de» Savants d'août, septembre, octobre et décembre 1864, tous le titre de JVoiivelles relations de Mazarin et de Richelieu pendant l'année 1630, d*apris des documents inédits . Ce sont ces articles qui ont formé plus tard le fond du livre de Cousin, lequel a pour titre la Jeunesse de Mazarin.

* Le 13 décembre 1642, Mazarin écrivait au prince Maurice de Savoi« : « .,• Oui, je le dis hautement, j'ai tout perdu ; je n'aurai pas grand'peine à le persuaaer ; elles sont trop connues les grandes obligations que j a vois à Son Eminence, qui, en mourant, a voulu encore me tesmoinier son affection en priant le roy de m'accorder une de ses meilleures abDa^et, et a représenté à Sa Majesté que, outre ma fidélité et le zélé que j'avois pour son service, je n'étois pas incapable de la servir. Aussi quand je croj^ois avoir la permission de m'en retourner k Rome, je reçus l'ordre de restw ici, et je fus appelé au Conseil ; mais, comme je ne suis pas assez fort pour porter an aussi grand fardeau, j'espère que Sa Majesté voudra bien m*employer ailleura.

e ne cesserai de l'en prier... h Beux jours après, le 15 décembre. Masario écrivait au prince Thomas de Savoie i « Vostre Altesse sait les obligations que j'avois au susdit cardinal, qui, en mourant, a voulu donner de nouvelles marques de Tamitié et de l'estime dont il m'honoroit, en suppliant le roj d'emplojer ma personne, et en ayant la bonté de lui assurer que je ne serois pas incapable de bien servir Sa Majesté. Aussi quand je pensois avoir permission de m'en retourner k Rome pour servir dans cette cour la couronne de France, Sa Majesté m'a ordonné de la servir ici ; mais j'ai lieu de

MAZARIN AU MINISTÈRE. il 3

a été le constant approbateur d'une politique dont il appréciait les avantages, qu'il a accepté des mains de Richelieu celui qui devait achever l'œuvre.

Que Mazarin ait ensuite incliné vers la modération, qu'il se soit efforcé de regagner dans la suite tant

croire qae mon insuffisance aura bientôt déterminé Sa Majesté à m' accorder la faveur qu'elle me refuse à présent... » La même affirmation se retrouve dans une lettre à Oxenstiern, datée du 8 janvier 1643. « Monsieur, dit Mazarin, le roy ayant voulu rendre à feu Monsieur le cardinal cette dernière preuve de l'estime qu'il faisoit de ses conseils que de se servir de moy en la conduite de ses affaires, j'ai creu estre obligé d*en donner part à Vostre Excellence, comme à une personne qui tient le ran^ que vous tenez au

Ëouvemement d'une couronne si liée d'mtéréts et d'amitié avec la France...» e même jour, Mazarin écrivant à M. de Saint-Romain, résident de France à Hambourg, lui disait : « ... Je me porterai avec un zèle particulier à l'accomplissement des desseins de Sa Majesté, tant à cause des grands bienfaits dont le lui suis redevable, que pour tascber de ne démentir point le jugement favorable que ât M. le cardinal de ma personne lorsqu'il pria le roi de se servir de moy dans la conduite de ses affaires... » Le 9 janvier, le cardinal écrivait au prince d'Orange : « ... I^a perte de ce grand homme qui m'estant commune avec tous les bons François a fait sur moi une impression particulière, m'avoit fait résoudre de me retirer à Rome pour m'esloigner des objets dont la vue m'en pourroit continuellement rafraischir le desplaisir ; mais le roy, par le conseil de Son Eminence, m'ayant commandé de demeurer auprès de luy pour le servir dans ses affaires, j'ai cru d'estre obligé d'en donner part à vostre Altesse... » A ces lettres, qui ont un certain caractère diplomatique pouvant diminuer la valeur de l' affirmation de Mazacin, il convient d'ajouter ce que le nouveau ministre écrivait à son frère, Michel Mazarin, le 23 décembre 1642. Aucun intérêt politique ne pouvait porter Mazarin à tromper, son frère sur la question qui nous occupe : « Sa Majesté, écrivait Mazarin, poussée par sa bonté et par le cas qu'elle a toigours fait des conseils de ce grand cardinal, ne me croit

Sas incapable de la servir ; car il a nlu à Son Eminence, dans sa maladie, e donner les assurances les plus advantageuses de ma suffisance et de luy représenter que si elle m'empioyoit je la servirois fidèlement et advantaiçeusement... » (On trouvera toutes ces lettres dans le recueil publié par M. Chéruel, Lettre» du eardintU Mazarin pendant son ministère^ 1. 1, pp. 2, 4. 40, 42, 43 et 17.) Au témoignage du principal intéressé, nous aurions voulu joindre les afArmations des contemporains, mais seul Montglat relate le conseil donné à Louis XIII par Richelieu de se servir de Mazarin ; les autres auteurs de mémoires sont muets sur ce point. {Mémoire» de Monglat, p. 134, col. 1.)

Il nous est impossible d'ajouter à toutes ces preuves de notre affirmation une lettre que Richelieu aurait écrite à Mazarin pour le chaîner de çpntinuer l'œuvre que sa mort allait interrompre. M. Avenei, à la fin de son septième volume, a exposé toutes les raisons matérielles qui lui ont fait repousser cette lettre comme l'œuvre de Richelieu ; nous partageons absolument son opinion sur ce point. Jusqu'à ce que nous ayons vu l'original de cette lettre, dont on n'a pu jusqu'alors trouver qu'une copie, nous ne croirons pas qu'elle ait été écrite par Richelieu, malgré 1 avis contraire de M. Chéruel. (V. Papier» de BiehelieUy t. VII, p. 915, et le texte de la prétendue lettre de Richelieu dans l'Introduction des Lettre» du cardinal Mazarin, p. XIX.)

. SIHlLITtiniC DE VUKS

d'intérêts blessés, tant d'ambitions et do vanités violemment froissées par Richelieu, qu'il ait voulu corriger la rudesse de son prédécesseur par des égards envers les personnes et ait trouvé ainsi l'exercice naturel de son habileté iusinaante et de sa merveilleuse souplesse, c'est incontestable. Quand un système a été porté à* ses derniers excès et que les ressorts du pouvoir ont été trop tendus, il est nécessaire d'user de tempérament et d'adoucir les moyens de gouverner. C'est ce que fit Mazarin. Mais s'il y eut un peu de détente, il se garda avec soin de toute réaction. Sa prudence fut extrême, son adresse prodigieuse. Ce que Retz a dit d'Anne d'Autriche, devenae régente de France, « qui ne donnait rien à force de ne rien refuser', » on peut l'appliquer à Mazarin, mais dans le sens véritable du mot. Il n'accorda rien à force de tout promettre. Il laissa entrevoir des concessions graduées, un prochain relâchement duis les rigueurs, une prompte transition conduisant sans secousses à un ordre de choses plus tranquille. Mais, au fond, il maintint absolument les actes de iojï prédécesseur et il poursuivit exactement la même politique. U se contenta de mettre 'beaucoup d'huile dans les rouages du gouvernement.

n faut tenir compte d'ailleurs de la différence des caractères de Richelieu et de Mazarin, et de la dis* proportion des obstacles qu'ils rencontrèrent devant eux.

Tandis que Richelieu ressentait profondément

• Mémoim àa cardinal ât Rtl:, p. W, col. Ii

ENTRE RICHELIEU ET MAZARIN. iTë

toute contradiction qu'il considérait comme une in-^ jure personnelle, ce qui le faisait implacable dans ses ressentiments, le scepticisme de Mazarîn le rendait indépendant de toute inclination comme de toute haine. Richelieu ne céda jamais, bien qu'il ait été souvent abattu par un vif découragement. Mazarin cédait sans honte quand il se voyait le plus faible, parce qu'il préyoyait sûrement une prompte et décisive revanche. Il cédait pour reprendre, il tombait pour se relever, il partait pour revenir. Il préféra tourner les obstacles que Richelieu brisait impitoya^ blement, et s'il ne se servit jamais de l'échafaud contre ses adversaires, mais bien de la Rastille, c'est qu'il n'était jamais assuré de ne pas avoir un jour en eux des alliés dévoués. Richelieu tua parce que ses adversaires étaient à ses yeux des ennemis éternels.

D'autre part, la lutte, qui s'annonçait prochaine pour Mazarin, était loin d'avoir le même caractère que celle dont Richelieu et Louis XIII venaient de sortir victorieux. Les anciens intérêts de l'aristocratie n'étaient plus aussi forts. La noblesse remuante, qui avait un moment paralysé les forces de la monarchie, avait été soumise au joug. Ni Retz ne pourra refaire la Ligue, ni Condé être un duc de Guise, ni le parlement se substituer à la royauté. On se donnera l'amusement d'une guerre civile, mais sans suite dans les idées, sans constance dans les projets, sans unité dans la conduite. Les liaisons seront aussi éphémèi^es et changeantes que l'humeur inconstante

Ai 6 MAZARIN.

et les intérêts mobiles qui les auront fait naître. A aucun moment de la Fronde il n^y aura contre la couronne une de ces résistances menaçantes qui feront regretter la main de fer de Richelieu. Une intrigue de ruelle fera prendre feu autant qu'une pensée d^ambition. Ce seront des caprices, des agitations^ des querelles commencées dans la rue avec Taide d'écoliers turbulents et finissant dans les salons sous rinfluence des femmes, où le pamphlet sera une arme plus sérieuse que l'émeute, où le sourire d'une belle duchesse armera et désarmera tour à tour le même bras, et où la victoire définitive appartiendra non au plus intrépide, mais au plus habile. Les hommes façonnent leur caractère au rôle que les circonstances leur imposent. Outre que celui qui comptait le temps pour son principal aUié^ était naturellement adroit et insinuant, il mit une incomparable souplesse à tourner ses aptitudes au mieux des intérêts qu'il avait à défendre. Son naturel l'y aida sans nul doute ; mais ses adversaires y contribuèrent aussi. C'eût été trop qu'un Richelieu pour les aimables et inconsistants héros de la Fronde. La dextérité du cardinal italien suffit pour avoir raison du vaniteux roi des halles, de la firivole duchesse de Longueville, de rinconsidéré coadjuteur, et de ce la Rochefoucauld qui devait finir par accepter une place dans le carrosse de Mazarin en lui disant en souriant : « Tout arrive en France. »

Si, d'ailleurs, Mazarin accommodera plus tard sa

* « Le temps et moi, » avait coutume de dire Mastrin.

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