‹ Louis XIII et RichelieuChapitre 4 sur 137 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

obstacle, ont vainement tenté de soulever ce poids accablant, et ont patriotiquemeat souffert de ce que, ayant le génie, ils n'eussent pas le pouvoir dans sa plénitude, ou de ce que le génie ne fût pas à celui qui avait la puissance !

Qui racontera ces luttes de l'homme supérieur par ses hautes vues, mais inférieur par la place subalterne qu'il occupe ; d'un esprit assez grand pour assurer le succès, mais réduit à se faire pardonner son génie par un maître jalous ; contraint de défendre pied à pied ses idées, ses projets, ses conceptions non pas seulement contre ses ennemis, mais contre son propre chef, et ayant à remporter sur celui-ci ses plus difficiles victoires? Qui décrira ces angoisses, ces souSrancos nécessairementdissimulées et demeurant le plus souvent mystérieuses parce qu'il importe de ménager une ombrageuse vanité, et qu'eu montrant à tous le bras qui veut agir, on l'aurait bien vite réduit à l'impuissance? Ce n'est pas la lutte ouverte, au gfand jour, et dans laquelle un recueille les applaudissements des spectateurs comme un encouragement précieux. Ce sont de souterraines et incessantes manœuvres dont le mystère est la condition absolue de succès, et qui ne peuvent réussir qu'au cas où celui qui les dirige se dissimulera complète^ ment. Se sachant d'autant plus menacé, s'il manque de prudence, qu'il approche davantage du but, et contraint de s'avouer qu'à mesure qu'il monte il accroît la gravité d'une chute toujours imminente ; se demandant chaque jour si le hioment du triomphe de ses

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projets ne sera pas celui de sa propre caUstrophe, et, avec de telles perspectives, ne pouvant puiser des forces qu'en lui-même; redoutant comme le plus grand des périls la reconnaissance compromettante de ses contemporains, et ne pouvant même pas compter sur la justice très-incertaine de la postérité, il poursuit néanmoins son œuvre parce qu'elle lui parait bonne. Sublimes et admirables ouvriers du devoir, dont beaucoup resteront toujours ignorés, souvent laissés par l'histoire dans le rôle en apparence secondaire auquel ils se sont volontairement condamnés, qu'ils reçoivent ici un sincère hommage qui s'adresse aux obscurs comme aux plus illustres, aux petits comme aux grands, à ceux que la postérité a injustement maintenus dans l'oubli, comme à ceux, plus heureux, qu'elle a remis à leur véritable place I

Richelieu doit-il être rangé parmi les hommes d'État qui ont eu plus encore à lutter contre un maître ombrageux et désaffectionné que contre leurs adversaires? Pour le plus grand politique qu'ait eu la France, faut-il ajouter à la gloire de tant d'admirables choses accomplies le difficile mérite de les avoir arrachées une à une au consentement d'un roi jaloux, chagrin, défiant, presque hostile?

Beaucoup Tout cru, et on Taffirme encore de nos jours. Que nous consultions les mémoires des contemporains, ou que nous ayons recours aux historiens de Richelieu les plus anciens comme les plus récents, nous trouvons l'expression d'une pensée' à

OPINION DBS CONTEMPORAINS.

peu près semblable, nous découvrons une préoccupation presque unique. Partout, toujours, les écrivains, se répétant les uns les autres, ont fait de Louis XIII un souverain reconnaissant le génie de son ministre, mais l'enviant, le jalousant, ressentant pour lui moins l'admiration que la crainte, et, dans tons les cas, ne lui ayant jamais voué la moindre afl'ection.

Madame de Motteville, dont le témoignage pourrait être suspecté à cause des liens étroits qui l'attachaient à Anne d'Autriche, si elle n'avait pas l'équité de rendre un éclatant hommage à Richelieu, est la première qui ait affirmé l'aversion qu'aurait ressentie Louis XIII envers le cardinal. « Jaloux, dit-elle, de la grandeur de son mmislre, quoique ce ne fût que de la part qu'il lui donnait de la sienne, il commença de le haïr dès qu'il vit l'extrême autorité qu'il avait dans son royaume, et, ne pouvant vivre heureux sans lui, ni avec lui, il ne put jamais l'être... La puissance du cardinal augmentait toujours par la nécessité que le roi avait de ses conseils. Il se faisait adorer de toute la France et obéir de son roi même, faisant de son maître son esclave, et de cet illustre esclave un des plus grands monarques du monde'. »

La Rochefoucauld* montre Louis XIII « voulant être gouverné et portant quelquefois impatiemment

■ Mémoira Je madanie de Mollecitle, collBCtion Michaud et Poujoulitt, î" ï«ri«, l. X, p. 32, 1" col.

• Mimoira it la RochefOvcmbl, collactlon Uichaud, 3* série, t.V, p. 381.

6 ÉNUHÉRATION

de l'être, » et plus loin il dit que « le roi, qui haïssait Richelieu^ n'osait cesser de suivre ses volontés ^ » Le marquis de Montglat montre, il est vrai, après la mort du cardinal, Louis XIII « envoyant visiter de sa part la duchesse d* Aiguillon et les maréchaux de Brézé et de laMeilleraye (tous les trois parents de Richelieu), leur mandant qu'il ne les abandonnerait jamais et qu'il se souviendrait des importants services que le défunt lui avait rendus. Mais, ajoute Montglat, il en était fort aise^ et fut ravi (Ten être défait*. » Brienne se sert à peu près des mêmes termes. « Le cardinal, dit-il, ne fut regretté que de très-peu de personnes. Le roi fut tout ravi den être défait *. » Omer Talon va plus loin. A l'en croire, Louis XIII était « jaloux de l'autorité de Richelieu et plein de soupçons, à ce point que, dans l'événement, le maître et le valet se sont fait mourir tun l'autre à force de s'inquiéter et de se donner de la peine \ » Le cardinal de Retz se contente de dire que « le roi eut une joie incroyable de la mort de Richelieu, bien qu'il ait voulu conserver les apparences '. » Mais Montrésor, rivalisant sur ce point d'invention passionnée avec Omer Talon, affirme « que toutes les marques d'indignation qui avaient été entretenues par les défiances que le maître et le valet avaient l'un de l'autre altérèrent tellement leur santé qu'ils ont tous deux perdu la

• Mémoire» de la Hoehefoueauld, p. 390, col. 1.

• Mémoirei de M<mglat, collection Michaud, 3« série, t. V, p. 134, col. t, s Mémoire» de Brieime, collection Micbatid, 3« ««rie, t. IIl; p. 75, col. 2. « Mémoire» d'Orner Tatom, collection Michaud, 3* série, t. VI, p. 4, col. S.

• Mémoire» du cardinal de Ret», ooUection Michaad, 3« série, u 1. p. 35. col. t.

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