‹ Louis XIV en FlandresChapitre 10 sur 59 · Sources : Les papiers Le Peletier · texte numérisé non relu

Sources : Les papiers Le Peletier

quera aussi que les travaux de la Citadelle de Lille furent exécutés, pour la meilleure part, en détail, au compte du Roi, alors que ceux de Menin le furent par des entrepreneurs généraux.

La conclusion du marché.

Nous allons voir paraître, en cette affaire, tous dominés par la grande figure du Roi lui-même, M. de Louvois, M. de Vauban, M. Michel Le Peletier et, dans une sphère un peu inférieure, Simon Voilant, le commissaire Rréant, le chevalier de Montgivrault, les ingénieurs et les entrepreneurs des travaux.

Les devis de M. de Vauban. — C'est d'abord M. de Vauban qui entre en scène. Le traité de paix a été signé à Nimègue, le 17 septembre 1678, et, dès les premiers jours d'octobre, le grand ingénieur est à Menin ; il étudie les moyens de fortifier la place ; le 23 dudit mois, il envoie à M. de Louvois les plans et profils de la fortification proposée, une instruction pour son exécution et un abrégé estimatif des ouvrages que l'on pourrait faire en 1679. Le ministre montra le dessin au Roi, qui s'en déclara fort satisfait et ajouta qu' « il était aussi beau qu'aucun » de ceux que Vauban avait faits jusques à présent. » S. M. témoigna de son intention de faire travailler aux travaux de Menin avec la dernière application et de fournir tout l'argent nécessaire pour cet effet.

M. de Louvois écrivit alors à M. de Vauban une de ces longues lettres, admirablement précises et documentées sur les hommes et sur les choses et qui restent l'honneur de son ministère. Sur le personnel, il pria d'abord M. de Vauban de s'adresser à M. Le Peletier pour tous les paiements, pour l'estimation et le dédommagement des héritages expropriés et pour veiller à la conduite d'un chacun. Il désigna le commissaire des guerres Bréant , pour faire sa résidence à Menin et y suppléer

1. «C'est un honnête homme, exact, fort appliqué, suivant bien » les affaires ; c'est dommage qu'il n'a point d'étude », disait de lui M. Le Peletier.

M. Le Peletier. Sur la proposition de M. de Vauban lui-même, il consentit à charger Voilant de la conduite de l'ouvrage, mais à condition qu'il ferait sa résidence à Menin et ne viendrait à Lille que très rarement ; il désigna, pour mettre sous lui, « Champenois ou Me Clément, car pour Chaumont, je n'ai pas » eu de bonne relation de sa conduite à Saint-Ghislain ». — En ce qui concerne les travaux, il lui recommanda, si besoin était, de faire faire des marchés pour chaque fourniture de matériaux : parpaings, briques, charbon, bois, de manière à ce que « ceux qui en auront la conduite ne soient point en état d'abuser » des deniers du Roi. » Quant au charbon, il lui dit de le faire venir non du Hainaut espagnol, mais d'Angleterre, par Dunkerque, « en le faisant remonter jusques à Saint-Omer et, après » trois lieues de voiture par terre, en le faisant descendre par » eau, le long de la Lys, jusqu'à Menin. » Le charbon d'Angleterre n'était en effet sujet à aucune avanie, tandis que les Espagnols mettaient toutes sortes de droits sur le leur et en interrompaient même la navigation.

La compagnie Baudouin. — Mais la question importante était de savoir comment l'on ferait ces ouvrages : par détail ou demi-détail ou par entreprise générale. M. de Vauban était partisan du détail, c'est-à-dire de faire des marchés particuliers pour chaque espèce de matériaux et pour la main-d'œuvre ; ce procédé présentait bien des inconvénients : les fraudes des divers fournisseurs et surtout toutes les dépenses imprévues. L'entreprise générale évitait toute surprise et tous faux-frais ; mais elle revenait ordinairement plus cher au Roi et son danger était l'incapacité ou l'insolvabilité des entrepreneurs.

A la Cour, on préférait de beaucoup l'entreprise générale. On appréhendait notamment dans le détail que Voilant ne voulût point, comme c'était son inclinaison, employer de carrieurs étrangers et cela aurait considérablement retardé les ouvrages. Précisément une compagnie de gens du pays vint faire à M. Le Peletier des offres fort avantageuses ; il y avait le sieur Baudouin, greffier des Etats de Lille, homme d'affaires fort actif, grand manieur d'argent et que nous retrou-

verons plus tard à propos de la ferme des impôts ; il avait une assez jolie fortune, qu'on évaluait à plus de 200.000 fl. et passait pour très intelligent ; derrière lui étaient un sieur d'Allenne, qui avait traité deux fois de la coupe des bois de Nieppe et était fort riche, et le sieur Delvallée, fermier du tabellionnage dans le ressort du Conseil souverain de Tournay, homme de bon esprit et fort appliqué. Les propositions qu'ils faisaient, étaient même tellement avantageuses, que M. de Vauban jugeait qu'ils faisaient mal leur compte ; ils demandaient, en se chargeant de tous les matériaux, et de toutes les voitures, 39 florins (ou bien 48 livres 15 sols, monnaie de France), pour la toise cube de maçonnerie, et ils offraient comme sûreté, outre l'obligation de tous leurs biens, de se mettre en avance de 50.000 écus, c'est-à-dire de 150.000 fl., tant en matériaux qu'en ouvrages, avant que de toucher un sol des deniers du Roi. M. de Vauban avait bien jugé l'affaire ; car, deux jours après, ces gens vinrent trouver l'intendant, lui dirent qu'ils avaient compté la toise cube de 216 pieds de Lille, alors qu'ils auraient dû la compter de 216 pieds de France, ce qui équivalait à 280 pieds de Lille ; et ils offrirent d'entreprendre l'ouvrage à 48 florins ou 60 livres de la toise cube.

L'intention du Roi. — Le 20 novembre, le Roi fit connaître son intention ; il déclara qu'il n'était point de l'avis de M. de Vauban et qu'il préférait un entrepreneur solvable à toutes sortes de détails. Dès lors, M. Michel Le Peletier se mit en campagne, pour assurer au meilleur prix l'entreprise générale. Rien du reste ne pressait et il avait tout le temps de marchander : « il » n'y a point d'inconvénient à ne se point déterminer sitôt, » lui écrivait M. de Louvois, car la ratification d'Espagne ne » vient point. »

L'intendant essaya donc de porter la compagnie Baudouin à faire des prix plus raisonnables. Mais bien des gens tentaient de les détourner et de les dégoûter ; la plupart espéraient faire leurs affaires dans des marchés au détail ; d'autres, comme Simon Voilant, un des plus déterminés adversaires de l'entreprise générale, ne pourraient être sans injustice, je crois, mal

jugés1. En tous cas, M. Le Pelelier l'obligea, toutes affaires cessantes, à lui donner les devis nécessaires ; il les fit imprimer et publier et en envoya de tous côtés des exemplaires.

Les trois compagnies. — Trois compagnies firent des offres : 1° la compagnie Baudouin, qui était certainement la plus solide et qui réduisit ses prix à 55 1., au lieu de 60 de la toise de maçonnerie ; — 2° une compagnie de flamands, à la tête de laquelle se trouvait Jacob, entrepreneur d'ouvrages de terre, mais qui ne connaissait rien à la maçonnerie et à qui M. Le Peletier ne croyait ni cervelle ni entendement ; M. de Louvois décida que ce Jacob n'était point capable de conduire une entreprise aussi considérable et qu'il n'y avait pas lieu de s'arrêter à ses offres ; — 3° un maçon et un charpentier de Lille : Louis Faucille et Georges Delemotte, tous deux experts en leur art et qui avaient bâti quantité de maisons dans la ville et particulièrement dans la nouvelle enceinte, ils offraient d'entreprendre la maçonnerie à 20 sols la toise meilleur marché que tous les autres, c'est-à-dire à 54 1. ; malheureusement, ils n'offraient pas d'autre sûreté que celle de se mettre en avance de 100.000 florins tant en matériaux qu'en ouvrages : « Ces deux ouvriers, disait d'eux » l'intendant, sont bons chacun dans leur métier ; mais je ne » puis croire qu'ils aient assez de cervelle et d'entendement, » pour conduire une aussi grande entreprise que celle-là ; car » à peine savent-ils écrire ; je me suis même informé de leur » bien : le maçon (Faucille) n'en a point, et le charpentier » (Delemotte) n'a que quelques maisons dans la nouvelle » enceinte, sur lesquelles il ne trouverait pas assurément les » 100.000 florins d'avance, qu'il s'oblige de faire ni rien d'appro- » chant ; cela me fait juger qu'il faut qu'il y ait quelqu'un

1 . « Je ne crois point que Voilant ait employé aucun artifice, pour détour- » ner ou dégoûter les entrepreneurs. Il a toujours témoigné trop de zèle » et de fidélité, pour le soupçonner de cela ; mais, comme il est persuadé, » aussi bien que M. de Vauban, qu'il serait plus avantageux au Roi de » faire faire ces travaux par ce qu'ils appellent demi-détail, il s'en est, » peut-être expliqué trop hautement et trop publiquement et cela peut » avoir donné lieu à ce que l'on vous a mandé. » Lp à Louvois, 4 déc. 1678.

« qui appuie cette compagnie et qui soit en état de fournir » les avances. J'ai pressé ces deux hommes de me déclarer » quels étaient leurs associés ; ils m'ont déclaré qu'ils n'en » ont point. Si cela est, je ne crois pas qu'il y ait de sûreté de » traiter avec eux. » — Enfin, un architecte parisien, nommé Convers, qui se trouvait à Lille, examina les devis et profils ; son dernier mot fut de 51 1. la toise ; mais il n'avait point de compagnie. 1

La règle de M. de LouvoiS. — Le ministre avait dit à l'intendant : « Faites imprimer des devis, envoyez-les en plusieurs » endroits et recevez des rabais en forme. » C'est ce qui fut fait. Mais l'adjudication ne devait pas nécessairement, et moyennant certaines garanties fixées à l'avance, rester au moins disant ; le ministre se réservait le droit de choisir entre les candidats et de varier les garanties ; il n'était pas lié et ne devait pas passer le marché au moins disant, s'il ne lui croyait pas la capacité nécessaire pour s'en bien acquitter ; c'était le régime de l'arbitraire, mais d'un arbitraire qui assurait la bonne exécution des ouvrages et économisait les deniers du Roi.

La seule compagnie possible restait, en définitive, la compagnie Baudouin ; mais l'intendant négociait avec son chef, pour obtenir des modérations de prix ; Baudouin avait réduit son prix à 54 1. ; il consentit ensuite que ce prix fût abaissé de 10 sols à la toise, c'est-à-dire fût fixé à 53 1. 10 sols, et l'intendant avouait : « Si les estimations de M. de Vauban sont justes, » il y aurait plutôt quasi sujet de craindre que ce ne fût trop » bon marché. » Malgré cette opinion, M. Le Peletier pressa encore ce pauvre Baudouin, qui se détermina à mettre la maçonnerie à 50 1. 10 sols : « Voilant, disait-il, non sans satisfaction,

1. M. de Louvois disait de lui : « C'est un homme qui n'a ni argent ni » bonne foi et avec lequel il ne faut pas songer de traiter. » Louvois à Lp., 20 déc. 1678. Il a pu vous parler de son bien et de celui de son cousin ; « mais il ne pourrait pas vous donner mille écus. » Id., 23 déc. — Il y eut bien encore un M. de la Tolade, qui fit des offres pour cette entreprise ; mais le ministre prescrivit à M. Le Peletier d'éviter le plus qu'il pourrait « qu'il ne s'intrigue en pareille affaire », ajoutant : « Il est inutile que je » vous explique les raisons pour lesquelles il n'est pas à propos qu'il s'en » mêle. »

» prétend que ce sont des gens que j'égorge et que je ruine de » gaieté de cœur. Nonobstant cet avis, j'ai dit que je n'étais » autorisé de vous à conclure qu'à 50 livres. » Après plusieurs allées et venues, Baudouin en vint là et se décida. Avouons que les intérêts de l'Etat n'étaient pas trop mal défendus....

L'excavation des terres. — Un marché particulier fut conclu pour l'excavation des terres, dans quoi étaient compris les fascines et le gazonnage ou placage nécessaire. Le moins disant fut d'abord un petit ouvrier de Douay, nommé Dubuisson, dont le commissaire des guerres Morice, en résidence dans cette place, rendait assez bon témoignage et qui mit les ouvrages à 55 sols la toise. Mais la préférence fut donnée, au même prix, à la compagnie Baudouin. Dans ce marché, ne fut pas compris le transport des terres destinées à remplir la morte Lys, parce qu'il n'y avait quasi qu'à renverser les terres d'un rideau voisin et que l'on espérait trouver pour cet ouvrage des entrepreneurs à très bon marché.

L'entreprise générale.

Les Clauses du marché. — M. Le Peletier considéra l'avantageux marché qu'il venait de conclure, comme une véritable victoire personnelle. Il en parla avec une satisfaction, un orgueil inimaginables : « Je crois que vous serez content, écrit-il à son » ministre. Tout le monde dit que les entrepreneurs s'y rui- » neront ; cependant, je vois qu'ils ne s'alarment point ; ils » disent qu'ils savent fort bien qu'ils ne feront pas un gain » considérable et que, dès lors, qu'ils ont pensé à cette entre- » prise, ils se sont résolus à n'en faire qu'un fort médiocre ; » ils prétendent ainsi mériter l'honneur de vôtre protection. »

M. de Louvois se déclara content ; mais il prescrivit à l'intendant de prendre bien ses précautions et de rédiger clairement les clauses du marché..., surtout • celles qui seraient avantageuses au Roi. Les entrepreneurs ne fournirent aucune caution, car S. M. préféra 50.000 écus d'avance sur les ouvrages et maté-

riaux. L'avance fut du reste réduite à 100.000 1., étant donné le prix modique des ouvrages, parce qu'il ne fut pas trouvé juste d'exiger des entrepreneurs une avance, dont ils porteraient les intérêts en pure perte pendant tout le temps de leur , entreprise.

Le commissaire Bréant reçut l'ordre de quitter Gand, où il se trouvait et vint à Menin, « pour donner une application « toute entière à l'exécution de cette fortification » et rendre compte journellement au ministre de tout ce qui s'y ferait. M. de Louvois, sans parler de M. Le Peletier, qui l'informait de tout ponctuellement, avait donc sur les lieux-mêmes un homme de confiance. Malgré cela, les choses n'allèrent pas tout droit et nous allons voir, de la manière la plus curieuse du monde, les ingénieurs faire des leurs.

Les ingénieurs. ■ — Dès le début du mois de février 1679, alors que les travaux n'étaient pas encore commencés et que les entrepreneurs s'étaient seulement occupés de faire des provisions de charbon, de briques, de grès et de parpaings, ils furent déjà desservis et décriés auprès du ministre, et M. Le Peletier lui-même eut sa part de calomnie : « Je ne puis voir sans » en être mortifié, disait-il, que dans les choses où je crois avoir » fait tout ce qui se pouvait faire de mieux et de plus avan- » tageux pour le service du Roi, je me trouve exposé à des » discours, que je ne vois point essuyer à ceux qui ne sont pas » assurément mieux intentionnés que moi. » On reprochait aux entrepreneurs d'augmenter d'un tiers la grosseur des briques, alors qu'ils les avaient seulement remises à la mesure portée par les anciens règlements, qui était plus grande non d'un tiers, mais d'un dixième au plus ; du reste les briques d'Ypres et de Toumay étaient beaucoup plus grandes, mais comme elles étaient bien cuites, leur épaisseur ne préjudiciait en rien à leur solidité.

Baudouin et ses acolytes, dont l'un d'eux était toujours à Menin, faisaient du reste diligence, sous la conduite de Voilant. Il tomba, en cet hiver, une prodigieuse quantité de neige ; puis il gela très fort ; aussi ne put-on commencer les travaux, c'est-à-dire l'excavation des terres, que le 27 février 1679. Un

mois après, les entrepreneurs, qui dépensaient 10.000 écus par semaine et avaient mis 1.200 hommes sur les ateliers, avaient déjà fait pour 107.000 1. d'avances et commençaient la maçonnerie. « Ils font si bien leur devoir, allait jusqu'à écrire l'inten- » dant, que, depuis que le Roi fait travailler en Flandres, jamais » travaux n'ont été menés avec tant de diligence», et le commissaire Bréant était du même avis. Malgré cela, M. de Louvois gardait ses méchantes impressions ; on sut bien vite pourquoi : un ingénieur lui donnait des avis mal fondés, « soit pour se faire » de fête, soit pour obliger les entrepreneurs à acheter ses bonnes » grâces ! » 1

La première pierre. — Le 13 avril, l'intendant se rendit à Menin, pour poser la première pierre, accompagné de M. de Montbron, lieutenant-général et adjoint au gouverneur de Flandres. Il fit, en guise de première pierre, graver une petite inscription sur une pièce de marbre : « il y aurait eu, expliquait-il, bien » de belles choses à dire là-dessus, mais le peu d'étendue de » la pierre ne le permit pas. » La cérémonie eut lieu par un très mauvais temps ; il pleuvait à torrents et le fond se trouva détestable, à l'endroit qu'on avait choisi, qui était l'entrée de la rivière du côté des Capucins ; on dut descendre à 12 pieds du fonds du fossé.

Quant à Voilant, il était à Menin depuis le début des travaux et n'était revenu à Lille que le 2 avril, pour faire ses Pâques à sa paroisse. Malheureusement sa santé n'était pas très bonne et il exprima le désir de revenir encore à Lille, pour consulter son médecin ; M. Le Peletier le pria de rester sur les lieux et lui offrit de lui envoyer sur place ledit médecin ; mais Voilant se soignait d'assez près ; il fut pris d'inquiétude, s'empressa d'accourir à Lille et ne voulut pas en repartir pendant plus d'une semaine. Il avait du reste des difficultés avec Champenois, un ingénieur placé sous ses ordres, et comme tous deux étaient aussi «épineux» l'un que l'autre, il y avait peu d'apparence de les concilier.

1. Le ministre avait envoyé à Menin un ingénieur, nommé Barbier, pour dresser un plan exact de la place et des environs. Mais Barbier y mettait peu d'application et «se mettait dès le matin hors d'état de pou- « voir travailler le reste du jour. »

L'incident La Bonnière. — Cependant, les ingénieurs continuaient à faire souffrir aux entrepreneurs toutes sortes de traverses, de vexations et de mauvais traitements. Deux incidents sont bien significatifs qui eurent leur répercussion jusque dans le cabinet du ministre, car celui-ci permettait qu'on lui rompît la tête de ces sortes de bagatelles. Le premier arriva au mois de mai ; il y avait dix ateliers de maçonnerie sur pied, quand, un beau matin, il ne s'en trouva plus que cinq ; un grand nombre de maçons avaient déserté, parce que des ingénieurs les avaient battus. M. Le Peletier, qui savait à quel point la Cour désirait hâter les travaux, en fut fort chagriné ; il fit une enquête et on lui nomma l'ingénieur La Bonnière, comme celui qui avait le plus maltraité les ouvriers. Il le manda chez lui, le jour même de la Pentecôte et lui fit une verte réprimande : « Ce n'est point à coups de bâton, s'écria-t-il, que le » Roi se veut faire servir ! » Il ajouta que, si des ouvriers manquaient à leur devoir, M. Bréant était sur les lieux et' les ferait mettre en prison. La Bonnière protesta qu'il était innocent ; l'intendant continua de s'enquérir et apprit qu'un autre ingénieur, nommé Baudy, extrêmement violent et emporté, avait dit cent impertinences sur les travaux et avait brutalisé des ouvriers. Il remanda devant lui La Bonnière et le chargea de dire à tous les ingénieurs et inspecteurs, ses collègues, qu'il leur défendait de maltraiter les ouvriers et d'ajouter qu'ils pouvaient, au besoin, les faire châtier de prison par M. Bréant. Le pauvre La Bonnière exécuta ce qui lui était ordonné ; quatre jours après, des démarches ayant été faites à la Cour par les autres ingénieurs, c'est La Bonnière qui fut frappé et c'est M. Le Peletier lui-même qui reçut l'ordre de le révoquer. Il en fut très mortifié : « Il n'a fait qu'exécuter ce que je lui » ai ordonné, eut-il le courage d'écrire. Jugez s'il mérite d'être » châtié pour cela. Je le révoquerai suivant l'ordre que vous » m'en donnez et, comme je ne suis pas curieux de m'accréditer » parmi les ingénieurs, je leur déclarerai volontiers que c'est » pour s'être acquitté de l'ordre que je lui avais donné. » M. de Louvois ne détestait pas ce rude langage et les choses restèrent en l'état.

L'incident Perrault. — Un nouvel incident naquit, dans le courant du mois d'août. L'ingénieur Perrault se mit fort en colère, — ce qui, paraît-il, lui arrivait assez ordinairement, — contre l'un des principaux commis des entrepreneurs, nommé Laforest ; et, non content de s'être emporté, il alla se plaindre que Laforest l'avait traité de fripon. Malgré ses dénégations, le commis fut mis en prison ; il y resta six semaines. Pourtant, il valait bien, de toutes manières, son accusateur, ayant servi dix ans très fidèlement dans les travaux de Lille. Pour comble de magnanimité, Perrault lui fit dire insolemment qu'il était en prison par son ordre et qu'il n'en sortirait que par son ordre. « Il serait à souhaiter que des gens à qui vous voulez donner » de l'autorité, eussent l'esprit un peu plus réglé ! » Ainsi s'exprimait amèrement M. Le Peletier et il ajoutait : « Si pareille » chose était arrivée partout ailleurs, je saurais fort bien ce » que j'avais à faire ; mais les choses sont à Menin sur un pied » tout différent et les ingénieurs l'ont pris d'un ton si haut » que, lorsque j'y vais, je me tiens trop heureux qu'ils ne me » battent pas moi-même. Vous y mettrez tel ordre qu'il vous » plaira ; mais, si vous voyiez une information que les entre- » preneurs ont fait faire des niches qu'on leur fait ou si vous » entendiez tous les contes qu'on en fait sur la frontière, je

» suis sûr que vous ne vous tiendriez pas d'en rire Pour

» moi, je prends Ja chose plus sérieusement par un certain » esprit d'équité, dont je ne puis pas me défaire, ou, si vous » voulez, par simplicité, je vous avoue que je souffre cela fort » impatiemment. »

L'arrivée du renard. — M. de Louvois ne trouva rien de mieux, pour rectifier tout ce mal et empêcher le retour de ces incidents, d'envoyer à Menin, avec ordre de prendre la direction des travaux assumée jusque là par Voilant, le chevalier de Montgivrault. C'était à ce même ingénieur, dont l'insolence, quelques années auparavant, l'avait si fort fâché, que M. d'Artagnan voulait « casser la tête ». — « Vous vous » êtes confessé au renard ! » s'écriait M. Le Peletier. Et, de fait, tous les ingénieurs préposés à Menin, faisaient gloire de dépendre de Montgivrault et ne juraient que par lui. Mont-

givra ult, parlons net, abusait de la confiance que le ministre avait en lui. — «La répugnance que j'ai à rendre de mauvais » offices, écrivait M. de Souzy, me faisait garder le silence, dans » l'espérance que la prudence et l'équité de M. de Vauban » rectifieraient toutes choses. »

Mais voyant ce qui se passait, il dit tout ce qu'il savait. C'est Montgivrault, qui mettait dans l'esprit de M. de Vauban qu'il fallait faire les travaux de Menin au compte du Roi, par détail ou demi-détail, et cela, dans l'espérance d'en avoir la direction. Il fit même tout ce qu'il put, pour empêcher les entrepreneurs généraux de traiter ; il alla jusqu'à se servir, pour cela, de la prieure de l'Hôpital Comtesse, par laquelle il fit menacer Baudouin de perdre plus de 300.000 francs, s'il entreprenait les ouvrages contre son gré, à lui Montgivrault, et contre celui de M. de Vauban. Il eut même l'imprudence de dire à M. Le Peletier en personne, en présence du gouverneur de Courtray, M. de Pertuis, que M. de Vauban était fort irrité contre lui, à cause du marché qu'il avait conclu. Enfin, dans le marché particulier conclu pour les terres, il avait partie liée avec Jacob, de qui il devait toucher un gros pot de vin et ne pardonna pas à M. Le Peletier d'avoir préféré Baudouin à son protégé Jacob.

Quant aux entrepreneurs, ils déclarèrent tout net qu'ils préféraient abandonner le marché ; ils y étaient, disaient-ils, ruinés et abîmés et ils offraient même d'abandonner l'avance de 130.000 1., qu'ils avaient faite. Il fallut que M. de Louvois les menaçât de les mettre en prison, de saisir leurs biens et de donner leur marché à leur folle enchère. Ils furent donc bien obligés de s'exécuter et de terminer les travaux l'année suivante 1.

Cette affaire a fait voir, en leur naturel, plusieurs personnages considérables du temps ; elle a révélé l'étonnante mentalité de ces ingénieurs et montré que, malgré tout, le Roi fut bien servi et à bon marché.

1. On mit un état-major à Menin, à qui le Magistrat dut fournir l'ustensile. Le premier lieutenant de Roi fut M. Descrochets.

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