LA VIE MILITAIRE
§ 1. Les grands chefs. — Le maréchal d'Humières. — M. de Magalotti.
— M. d'Artagnan. — § 2. Les officiers subalternes. — Les duels.
— Le jeu. — Les cadets. — § 3. Les soldats.
Ce chapitre n'eût point été jugé négligeable par les contemporains du grand Roi ; pour nous autres, il n'est plus qu'une piquante relation de mœurs disparues. A partir de 1668, des troupes de toutes sortes, françaises et mercenaires, vinrent s'établir dans les pays conquis. C'était assurément une des nécessités guerrières de l'époque ; car fortifier la frontière était bien, mais il fallait aussi mettre sur les fortifications des défenseurs. Ce fut aussi, il faut bien le dire, une précaution politique : le Roi entendait assurément conquérir le cœur de ses nouveaux sujets par des procédés sages et bienveillants ; mais il voulait s'éviter toute surprise désagréable et empêcher les mécontents ou les fidèles de l'Espagne — il y en avait un certain nombre — de susciter des mouvements populaires ; c'est dans cette seule pensée qu'on ferma et qu'on aménagea le réduit Saint-Sauveur, à Lille, et que l'on y mit un rempart capable de porter du canon, pour battre la ville, s'il était
• 1. Sources: Les papiers Le Peletier.
jamais nécessaire et particulièrement la paroisse Saint-Sauveur, la plus peuplée de petites gens. C'est dans un même but que l'on fit autour de tous les corps de garde des retranchements, munis de petites pièces de canon, toujours prêtes à tirer. Sous cette menace permanente, le bourgeois et l'artisan se tenaient tranquilles. Ce serait, sans doute, une lourde erreur d'y voir la cause de la francisation rapide de ce pays ; mais c'est une des raisons qui maintinrent chacun à sa place et qui permirent aux. représentants du Roi de parler au besoin haut et ferme.
Ces représentants, ainsi appuyés sur une armée de métier, abusèrent-ils de la situation ? Ce n'est pas le lieu d'étudier la question et je pense, du reste, que chaque page de mon ouvrage établit assez la négative. Mais cette armée elle-même, comment se comporta-t-elle à l'égard des bourgeois et des paysans ? Quels rapports eut-elle avec eux? Voilà ce que je vais tenter de définir.
§ 1 Les grands chefs.
Le maréchal d Humières — A tout seigneur, tout honneur. Nous rencontrons d'abord le marquis d'Humières, maréchal de France et gouverneur de Flandres, qui avait sa résidence à Lille. Il n'était pas seulement un chef militaire, mais sa fonction comportait certaines prérogatives, survivances de temps révolus. C'est lui qui nommait les juges de la gouvernance, du moins jusqu'en 1679, époque où S. M. estima plus convenable et plus sûr de les nommer elle-même. C'est lui qui expliquait en séance solennelle aux Etats de la province les intentions du Roi, — privilège du reste purement honorifique, puisque c'est l'intendant qui menait toutes les négociations. Il était l'un des quatre commissaires au renouvellement de la Loi de Lille et c'est même lui qui, le plus ordinairement et grâce à la déférence de ses collègues, désignait le rewart et le mayeur. Je n'hésite pas à dire que ces attributions variées étaient éminemment fâcheuses ; tant qu'on avait à faire à
un brouillon, tel que M. de Cezen, gouverneur de Cambray, ou à un avantageux, tel que M. de Montbron, successeur à Cambray de M. de Cezen, les choses allaient encore. Mais M. d'Humières n'était pas seulement l'un et l'autre ; c'était aussi un homme qui avait de grands besoins d'argent ; la vie à la Cour coûtait cher ; et si l'amitié du Roi et du ministre, dont il était honoré, lui rapportait pas mal de titres et de profits, elle lui occasionnait aussi beaucoup de dépenses. Aussi, M. le Maréchal avait-il sa clientèle et si quelque bourgeois postulait une charge quelconque, il savait trouver le chemin de son cœur et se procurer sa recommandation : c'était l'affaire de quelques pistoles.
Ce grand dignitaire usait de procédés qui, même de son temps, où l'on était indulgent pour ces sortes de peccadilles, et surtout venant de si haut, eussent été mal jugés chez le Roi, si on les y avait connus. J'en citerai deux. M. le Maréchal touchait pour ses appointements et pendant l'hiver, 4.000 fl. par mois, qui lui étaient payés à Lille : ce n'était pas mal, si l'on songe qu'il n'avait pas d'aides de camp en hiver et que le pouvoir de l'argent était, à cette époque, environ cinq fois plus fort qu'aujourd'hui. Il avait une compagnie de gardes, pour laquelle on lui fournissait du fourrage, mais qu'il devait payer sur les 4.000 fl. à lui mensuellement comptés, et M. de Louvois était bien persuadé que M. d'Humières entretenait sur ses appointements la compagnie de ses gardes 1. Or, on levait, dans la châtellenie de Lille, une taille dite du prévôt, et ainsi appelée parce qu'elle servait à entretenir un prévôt et six archers, chargés de veiller à la police des chemins : sur cette taille, M. d'Humières touchait bel et bien 5.000 florins, pour payer ses gardes et le nombre des archers dut être réduit à trois 1 — Dès son arrivée à Lille, le gouverneur se fit octroyer par la ville 20.000 florins par an (soit 25.000 livres, plus de la moitié de ses appointements) pour « ses garnitures, ses ameublements » et ses services ». Mais comme la somme était un peu forte