‹ Louis XIV en FlandresChapitre 13 sur 59 · Arch. Lille. Reg. aux résol., 12, fol · texte numérisé non relu

Arch. Lille. Reg. aux résol., 12, fol

d'avertir le Roi, mais il lui dit crûment que ni les gouverneurs ni qui que ce soit de leurs gens ne devaient prendre paît dans les affaires de l'Hôtel de Ville, ni se mêler d'aucune affaire de finances. Il le menaça même de prendre quelque fâcheuse résolution contre lui et ajouta : « Je suis encore obligé d'ajouter » à cette lettre que vous ne devez pas désirer que les Magis- » trats fassent aucune dépense sous prétexte de jardin ou » d'accommodement de votre maison, sans un ordre exprès » de S. M. »

M. de Louvois crut peut-être à l'efficacité de son avertissement. Il dut se détromper ; car, trois ans après, en juillet 1682, le Roi lui-même eut connaissance de ce qui se passait à Valenciennes. Le secrétaire du gouverneur n'avait jamais cessé son manège ; il avait part dans toutes les fermes et dans tous les marchés de la ville ; il tirait des pensions des fermiers du domaine et de l'argent de toutes les charges vacantes, qui étaient à la disposition du Magistrat ; et même il eut plusieurs fois l'insolence de menacer ceux qui ne voulaient pas se conformer à ce qu'il désirait. M. de Louvois fit arrêter et emprisonner ce Collin ; mais il ne pouvait être dupe et ne pas apercevoir, derrière ce pauvre diable, le lieutenant-général de Magalotti. Il ajouta donc : « Si vous aviez quelque part » à ce que le sieur Collin a fait, vous devriez absolument chan- » ger de conduite et éviter des résolutions fâcheuses contre » vous, que S. M. aurait peut-être prises dès à présent, si le » souvenir de vos anciens services ne l'avait retenu. »

M. d'Artagnan. — Il me faut, maintenant, dire quelques mots de M. d'Artagnan 1, personnage plus illustre dans la légende que dans l'histoire, mais qui, en somme, n'est pas tellement différent dans l'une et dans l'autre. S. M. avait envoyé à Lille le capitaine-lieutenant de ses grands mousquetaires, pour y commander pendant la campagne, en l'absence de M. le Maréchal d'Humières, et à partir du 1er mai 1672. Cet officier, qui avait le grade de maréchal de camp, n'était pas

1. M. Samaran, qui a consacré un volume à d'Artagnan, est très sobre de détails sur le séjour à Lille de son héros.

malheureux : il touchait 1.000 livres par mois, en qualité de gouverneur intérimaire dé Lille, plus 900 livres en qualité de capitaine-lieutenant des mousquetaires, plus 6.000 livres de pension annuelle, que le Roi lui avait accordée sur ses menus plaisirs et qu'il eut la permission de toucher intégralement en six mois. Donc, pendant le temps qu'il fut à Lille, de mai à novembre 1672, M. d'Artagnan reçut de M. Le Peletier une somme de 17.400 livres.

Pendant son séjour à Lille, qu'il accepta du reste d'assez mauvaise grâce, aimant bien mieux la guerre, l'officier pressa le Magistrat de faire construire les nouvelles casernes, de faire des réparations ou des améliorations aux remparts et aux corps de garde. Mais la journée se passait presque toute entière dans des besognes assez monotones : il mettait en marche les compagnies de la garnison, faisait des rondes, prenait des mesures contre les courses des partis hollandais, au-delà de la Lys. Il eut, peu après son arrivée, une émotion assez forte : le bureau des traites de Deulémont, village sis sur la Lys, à deux lieues de Lille, fut pillé dans la nuit du 26 au 27 mai ; le contrôleur fut tué et un garde enlevé ; on n'emporta point d'argent, car il ne s'en trouva point. M. d'Artagnan monta à cheval, courut à Deulémont, s'informa, mit des hommes en campagne et finit par apprendre qu'un parti hollandais de 25 hommes, venu de l'Ecluse (au nord de Bruges) avait fait le coup. Il disposa des postes avancés, pour éviter d'aussi désagréables surprises.

M. d'Artagnan assista, à Lille, aux curieuses expériences d'un capitaine suisse, le sieur de Grosjean : celui-ci avait inventé des grenades, qui crevaient sans y appliquer le feu, à l'instant qu'elles tombaient à terre, de sorte qu'il était impossible de les rejeter. Le gouverneur trouva cette invention si nouvelle et si utile, qu'il se promit de demander pareilles grenades pour ses mousquetaires.

C'est lui qui, le jour de la Toussaint 1672, assista au renouvellement de la Loi de Lille, en qualité de premier commissaire du Roi. « Il s'attacha à donner ses suffrages aux personnes » qu'il jugea les plus capables et les mieux intentionnées, par » les témoignages qui lui furent rendus ; le public en parut » très satisfait. »

M. d'Artagnan était d'humeur belliqueuse et il eut notamment quelques difficultés avec le major de la Citadelle, M. de la Vercantière 1. Mais il y avait une espèce de gens, qu'il ne pouvait absolument pas supporter : c'étaient les ingénieurs et, le 2 août, il témoigna d'une manière très piquante au chevalier de Montgivrault, ingénieur en chef à Lille, qu'il avait du chagrin contre lui. On avait décidé d'élever des batardeaux, à la Porte d'Eau 2, qui fermait la Basse-Deûle à sa sortie de la Ville ; c'était à peu près le seul ouvrage qui restait à faire, pour terminer la fortification de la nouvelle enceinte ; et pour ce faire, on fit en sorte de tenir les eaux de la rivière basses pendant un mois. M. d'Artagnan se plaignit que la chose fût faite sans sa participation ; il alla trouver l'intendant, qui lui fit mille excuses et honnêtetés ; il le pria de se souvenir qu'il lui en avait parlé le mercredi et que le travail ne s'était exécuté que le lundi ensuivant ; il alla même jusqu'à prendre la faute sur lui, s'il y en avait une, et M. d'Artagnan se montra très satisfait de cette entrevue ; il fit paraître qu'il n'avait rien sur le cœur contre M. Le Peletier. Je dois ajouter que l'ingénieur Montgivrault, qui se donnait des airs importants, fut beaucoup moins courtois et acheva d'exaspérer le gouverneur, en passant devant lui, certain jour, sans le saluer. M. d'Artagnan écrivit alors au ministre et l'avertit, de façon à ce qu'on ne crût pas qu'il agissait avec emportement, qu'il se verrait dans l'obligation de « casser la tête » à Montgivrault ! M. de Louvois s'en mêla et l'on tâcha de porter l'irascible mousquetaire à quelque tempérament ; mais « il était très entier et ferme dans » ses résolutions » et son aigreur ne put être dissipée. Il fallut que le ministre réglât l'affaire, en ordonnant à Montgivrault de saluer du chapeau M. d'Artagnan, qui était tout ce qu'il lui devait indispensablement et en l'engageant, au surplus, « à aller son chemin dans l'emploi qu'il avait aux fortifications » de Lille. »

L'année suivante, M. d'Artagnan devait, à la tête de ses mousquetaires, guerroyer en Hollande, participer à la con-

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