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V. La Flandre Wallonne, pièces justif. lxx

C'était une excellente école pour de futurs officiers ou ingénieurs ; ces jeunes gens avaient des maîtres d'armes, des maîtres de mathématiques 1 ; ils faisaient l'exercice, et de telle manière que M. Le Peletier fut surpris de leur adresse et de la justesse de leurs mouvements. Ils étaient bien vêtus, bien nourris, bien logés, bien soignés s'ils étaient malades et régulièrement visités par un médecin. Ils pouvaient rentrer chez eux, s'ils étaient réclamés par leur père ; mais n'avaient pas le droit de quitter leur compagnie sans permission ; s'ils le faisaient, ils n'étaient pas considérés comme déserteurs, mais leur nom était publié au prône de leur paroisse et affiché à la porte de leur église.

Les soldats.

Au mois de juillet 1668, M. Le Peletier trouvait les troupes si bien disciplinées, qu'il « admirait tous les jours leur modestie. » Il entendait dire par là, que le soldat obéissait à son officier et s'acquittait bien de ses devoirs militaires. Mais il ajoutait que le soldat et le cavalier changeaient d'air et de manière, quand ils se trouvaient chez le paysan, éloignés de leurs officiers. Il lui paraissait du reste que c'était là un mal inévitable et qu'on ne pourrait jamais venir à bout d'empêcher que le paysan ne nourrisse le cavalier. « Le dimanche et les fêtes, » après boire, ajoutait-il, les gens de ce pays-ci sont sujets à » jouer du couteau et je suis sûr que j'aurai souvent pratique » en matière criminelle. » Je rappelle, en effet, que c'est l'intendant qui était compétent pour juger, en appelant avec lui six gradués en droit, les soldats coupables de délits ou de crimes non militaires.

Une ordonnance royale défendit le port des couteaux pointus ; l'emportement des paysans était si grand, paraît-il, qu'en une

1. Le maître d'armes de la compagnie Mesgrigny, à Tournay, s'appelait Marcelle ; — celui de la compagnie Dufresne, à Cambray, s'appelait Despériers, et celui de la compagnie Montefranc, à Valenciennes, s'appelait Louet. — Ces maîtres d'armes, tout comme les maîtres de mathématiques, étaient payés 25 écus par mois.

seule année, il s'expédia dans les chancelleries du pays, 1.800 lettres de grâce, pour des homicides commis à coups de couteau dans la seule châtellenie de Lille. Il faut dire, en passant, que la domination française fut, à ce point de vue, singulièrement efficace et bienfaisante. Mais, dans les débuts, il y eut des chocs inévitables entre soldats et habitants, et je dois ajouter que les victimes ne furent pas toujours les habitants : par exemple, quelques Tournaisiens, en août 1668, maltraitèrent des soldats et blessèrent à mort un sergent ; M. Le Peletier fit arrêter les coupables ; mais le Magistrat s'en scandalisa et prétendit juger seul ses bourgeois ; l'affaire fut qualifiée de rébellion et renvoyée, comme cas réservé, au bailliage royal : « Je ne sois pas friand de semblables matières », disait l'intendant.

Les principaux délits, commis par des militaires, étaient des vols, et il suffit de parcourir la chronique de Chavatte pour être frappé du nombre de ces malheureux qui furent justiciés à Lille ; on les mettait sur un « houre » (estrade) ou sur un cheval de bois, on les battait de verges, ou bien, selon les cas, on leur coupait le nez, on les pendait ou on les arquebusait.

Ces exemples étaient nécessaires et l'on n'était pas, alors, plus insensible que nous ne le sommes aujourd'hui. M. Le Peletier aurait voulu pouvoir se montrer plus clément ; c'est lui qui, ayant jugé trois soldats convaincus d'avoir volé la nuit deux douzaines de chemises, des draps et des nappes, dans une maison proche de leur caserne et condamnés à être pendus, écrivait : « J'aurais bien souhaité, qu'on eût pu faire quelque » différence entre eux et se contenter d'en pendre un pour » l'exemple. Mais tous les trois s'étaient trouvés saisis du linge » volé et avaient avoué leur crime avec une égale naïveté. » 1

i. Une aventure semblable arriva à Courtray, en février 1669, où des soldats du régiment d'Harcourt étaient accusés d'avoir volé des fusils dans les magasins de la citadelle. « Le plus coupable a été condamné à être » pendu et il a enveloppé dans sa condamnation deux tambours, qui » n'avaient point été accusés et qui, étant obligés par leurs officiers de » servir de témoins, ont parlé si ingénument contre eux-mêmes, qu'ils » se sont avoués complices du vol, de sorte que, quelque bonne intention » que nous eussions de les épargner, nous n'avons pu nous dispenser » de les condamner d'assister à l'exécution et d'être fouettés, flétris et » bannis. »

Un autre jour, l'intendant se plaignait d'avoir dû faire « une » justice bien sévère, mais aussi fort nécessaire. On commen- » çait à voler, la nuit, dans les rues de Lille, comme autrefois » dans Paris, et un bourgeois avait été dépouillé jusques à la » chemise par quatre cavaliers liégeois de la compagnie de « Berlost. » Trois de ces cavaliers furent pris et trouvés saisis de la dépouille du bourgeois : deux, furent pendus et le troisième, à cause de certaines circonstances du procès, fut seulement condamné à trois ans de galères.

« La désertion a et la justice, s'écriait M, Le Peletier, détrui- » ront enfin les troupes du Roi en ce pays-ci ! » La licence était telle dans le régiment des Vaisseaux, alors en garnison à Douay, que, toutes les nuits, il y avait des maisons enfoncées ou pillées : les archives du Parlement fournissent là-dessus, d'amples détails 2. On citait même le cas de ces soldats déguisés, qui entrèrent dans une maison, ou il y avait une jeune fille pestiférée, à laquelle ils prirent jusqu'aux, draps de son lit et quelques anneaux qu'elle avait aux doigts ! Quand on prenait les coupables, on les pendait ; mais ces exemples n'arrêtaient pas le mal ; en septembre 1668, on pendit à Lille deux cavaliers, condamnés pour vol et, le lendemain, d'autres soldats volèrent dans la boutique d'un marchand, plus de 2.000 francs de marchandises ! « Je suis rebuté de matières criminelles », avouait l'intendant.

1. A Armentières notamment, les compagnies du régiment du Roi, qui y restèrent jusqu'en 1670, étaient fort travaillées de la désertion ; les soldats partaient en troupes de dix ou douze, en emportant leurs armes et allaient s'embaucher dans l'armée d'Espagne. Des officiers et des sergents se mirent en campagne, pour arrêter les déserteurs ; mais, ayant voulu en arrêter quelques-uns, le lieutenant Mondevert fut tué. — Pour arrêter ce mal, M. le maréchal d'Humières fit repasser en deçà de la Lys tous les soldats, qu'on avait logés au delà ; il fit garder les ponts, mit toutes les nuits en campagne de petits partis de cavalerie et promit 50 écus de récompense pour chaque déserteur qui serait ramené.

2. Arch. Nord. Fonds du Parlement. Not. n° 17793. — Le 7 octobre 1668, un bourgeois de Douay, Philippes Lefebvre, sort de sa maison à 5 heures du matin, pour aller entendre la première messe ; deux soldats le saisissent dans la rue, l'un brandissant un poignard et l'autre une épée ; ils lui enlèvent son manteau et s'enfuient. — Un autre, Paul Wagon, bourgeois boutonnier à Douay, est sur la porte de sa maison, à 9 heures du soir ; trois soldats passent ; l'un d'eux lui donne de grands coups de poing sur l'œil et les autres le dévalisent.

Il arrivait bien souvent que des soldats se prenaient de querelle, mettaient la main à l'épée et tuaient sur place l'un de leurs camarades. On considérait alors qu'il s'agissait d'un duel et, quand il arrivait l'un de ces « accidents », les survivants étaient pendus par les pieds, leurs corps traînés sur une claie « comme des bêtes », puis jetés à la voirie. Une affaire de cette sorte fit beaucoup de bruit à Lille, en juillet 1679 ; un chevau-léger de la Reine avait tué l'un de ses camarades à coups d'épée ; un autre avait tiré un coup de pistolet à un autre soldat, l'avait manqué, mais avait tué net un charpentier qui passait dans la rue ; enfin, un chevau-léger de Monsieur avait menacé son hôtesse et percé d'un coup de pistolet la jambe d'un cavalier. Le procès fut jugé dans la salle de la gouvernance, sous la présidence de l'intendant : le premier fut condamné à mort, le second absous en considération d'un doute qui subsistait sur sa culpabilité, et le troisième condamné à cinq ans de galères1. L'exécution se faisait pour l'ordinaire, après-midi, à l'heure de la garde. Le jour venu, le condamné à mort fut conduit au supplice par le prévôt de campagne 2 et ses archers ; mais, en chemin, plusieurs chevauxlégers chargèrent les archers et le bourreau ; le condamné put s'enfuir et se réfugia chez les Récollets. Le major de la place monta aussitôt à cheval et fit prendre les armes à la garde, qui était au poste de la Grand Place ; il dispersa les factieux et fit garder toutes les portes des Récollets. Puis il avertit

1 . A ce propos, M. Le Peletier donne sur le jugement quelques détails, qui montrent que ces jugements n'étaient pas du tout de pure forme, et que la précaution d'y appeler six gradués en droit n'était nullement illusoire. — L'accusé ne fut condamné qu'aux galères ; cependant, M. Le Peletier et son subdélégué Cambier, qu'il avait appelé au jugement, avaient voté la mort ; bien plus, l'intendant montra la « grièveté » du fait dans toutes ses circonstances, s'efforça de ramener les autres juges à son avis; un seul, conseiller à la gouvernance, se déjugea et opina pour la mort; mais les quatre autres tinrent ferme et le malheureux échappa ainsi à la peine capitale.

2. Ce prévôt de campagne, qu'il ne faut pas confondre avec le prévôt de la ville, devait veiller à la sûreté des chemins de la chàtellenie ; mais il avait sous ses ordres un nombre trop restreint d'archers, pour que sa police pût être efficace. — Ordinairement, les condamnés étaient conduits au lieu d'exécution non par lui, mais par le lieutenant de Roi ou le major de la garnison.

l'intendant. Celui-ci, accompagné du lieutenant de Roi, se rendit chez les bons Frères et leur fit entendre que « l'asile des » églises et des maisons religieuses n'était que pour les malheu- » reux et non pour les coupables, et qu'il y avait une grande » différence à faire entre un accusé et un condamné. » On 'chercha le malheureux et on le trouva enfermé dans le Chapitre ; il fut repris, ramené à la prison, puis exécuté devant toute la cavalerie sous les armes. Mais on avait eu bien de la peine à retrouver l'exécuteur qui, ayant été fort maltraité, était allé se cacher.

Les mœurs de ces soldats n'étaient guère recommandables et le bonhomme Chavatte nous renseigne dans son langage simple ; un jour, c'est un nommé Joli Cœur, qui est pendu pour avoir voulu forcer une femme en présence de son mari ; une autre fois, deux soldats sont battus de verges, « parce » qu'ils voulaient avoir une jeune fille, qui était avec son amant, » pour en faire leur bon plaisir. » J'en passe...., et non certes, des meilleures.

En cette matière, comme en tant d'autres, il faut constater le bienfait de la domination française. De sages précautions furent prises : la prohibition de certaines armes, la fermeture de nombreux cabarets à vins, etc. On obligea les officiers à veiller plus régulièrement sur leurs hommes ; on bâtit partout des casernes, pour éviter le contact avec l'habitant. On réprima impitoyablement, mais toujours justement, les fautes. Enfin, le soldat, s'il n'en devint pas l'idole, cessa d'être la terreur du paysan ou du bourgeois ; des mœurs plus douces et plus décentes finirent par s'établir.

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