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L'AGRANDISSEMENT DE LILLE

I. Les négociations préliminaires. — Les desseins de M. de Vauban. — La vente des terrains expropriés. — Le Magistrat entre en scène.

— Nouvelles difficultés. — II. Les travaux de l'agrandissement.

— III. Suites et conséquences de I agrandissement -- La vente des terrains. — Les tènements de Saint-Pierre. — Le pavement des rues. — Les nouveaux bâtiments. — La nouvelle banlieue.

— 25 ans après.

J'étudierai successivement les négociations préliminaires ; les travaux même de l'agrandissement ; et enfin les suites et conséquences dudit agrandissement.

Les négociations préliminaires.1

L'agrandissement de Lille de 1670 offre un bon exemple de ce qu'était l'activité gouvernementale sous Louis XIV. de ses procédés de persuasion, de son initiative toujours hardie et le plus souvent opportune, de sa passion enfin pour le bien public. Il met en scène aussi, et avec mille circonstances curieuses,

1. Cette étude a paru dans la revue Les Marches de l'Est, n° du 25 avril 1913. — Sources : les papiers de Le Peletier.

les autorités municipales d'une grande ville ; le Magistrat s'agite et s'émeut devant nous ; ses gestes nous semblent bien archaïques et ses préoccupations nous sont lointaines ; mais à mieux regarder, nous découvrons combien ses résolutions et, parfois, ses résistances s'inspirent de sentiments ou d'appréhensions, qui sont au moins autant d'aujourd'hui que d'hier. Elles posent le problème des rapports du pouvoir central avec les différents pouvoirs régionaux, qui est peut-être le problème le plus considérable de toute l'administration moderne. Nous allons connaître quelle solution en donnait Louis XIV et quelle était, sur ce point, la pratique des hommes du Roi.

§1 Les desseins de M. de Vauban.

M. Michel Le Peletier était à peine arrivé à Lille, le 19 juin 1668, qu'il avait dû s'occuper des travaux de la citadelle ; il avait eu, dans cette occupation si nouvelle pour lui, quelques traverses, mais avait réussi à se tirer d'affaire le plus heureusement du monde ; la citadelle était maintenant achevée, à la réserve de quelques bâtiments accessoires et depuis le 20 décembre 1670, trois compagnies du régiment de Picardie y tenaient garnison. Mais M. Le Peletier allait avoir de nouveaux soucis ; le gouvernement du Roi avait en effet rompu avec les habitudes d'incurie du régime espagnol ; il voulait s'attacher, par tous les moyens, les peuples conquis et mener à bien les grands travaux publics, si nécessaires à la prospérité de ce pays d'affaires et dont on attendait depuis si longtemps la réalisation. L'agrandissement de la ville de Lille était particulièrement désirable ; car les villes, au xvne siècle, n'avaient pas seulement une importance militaire de premier oidre; quelques-unes, et Lille entr'autres, étaient aussi des centres manufacturiers considérables et qu'il fallait protéger contre la concurrence du plat pays ; la ville faisait, à elle seule, le quart des dépenses de la châtellenie ; l'agrandir et lui accorder certains octrois, c'était donc augmenter ses ressources et, partant, son activité com-

merciale ; c'était infuser, dans un corps un peu anémié par la mauvaise gestion du Roi Catholique, une vie nouvelle.

La question fut mise à l'étude dès les premiers temps de la conquête et en août 1668, M. de Louvois envoya à Lille M. le chevalier de Clerville, dans le but d'établir un projet « d'augmentation » ; mais le projet de M. de Clerville parut beaucoup trop considérable au ministre, qui voulait enfermer l'agrandissement projeté par six bastions. L'année suivante, à l'automne, c'est M. de Vauban qui vint sur la place ; pendant plusieurs semaines, il ne bougea pas de la basse-ville de Saint-Pierre ; il y fit plusieurs « desseins », dont les plans furent envoyés au ministre ; il travailla à mesurer exactement le terrain et à tracer les rues, afin de voir ce qu'il y aurait de place à bâtir et les « ménagements » qu'on y pourrait faire. « Il est certain, disait M. Le Pele- » tiei, qui suivait avec intérêt ces études, que, si l'on pouvait, » de quelque façon que ce fût, mettre cette basse ville en sûreté, » elle serait bientôt habitée et aussi peuplée qu'aucun autre » quartier de la ville, à cause de la commodité du rivage. » Le 20 novembre (1669), M. de Louvois reçut les plans et devis de M. de Vauban ; il y avait tant de sortes de « desseins » qu'il semblait impossible que le ministre n'en soit satisfait et qu'il n'y en ait quelqu'un qui ait son approbation. M. le Maréchal d'Humières, gouverneur de Lille, proposa des expédients, pour faire réussir le projet. «La chose me paraît d'une telle impor- » tance, avouait l'intendant, que je ne me hasarderai pas de » rien proposer, que je ne l'ai auparavant fort examiné et que » je ne voie de grandes apparences de succès. »

Le 28, M. Le Peletier reçut du ministre un « dessein » dont il écrivit que rien au monde n'était plus exact ni plus capable « de nous donner des vues pour faire réussir ce projet ». Il le communiqua à M. de Vauban, lequel avait à répondre aux quatre premiers articles, qui étaient particulièrement de son fait et sur lesquels on lui demandait quelques modifications. L'intendant fit également part du projet à M. le Maréchal d'Humières, car tous deux devaient maintenant, pour satisfaire le ministre et pour que les travaux pussent être entrepris au printemps, trouver de l'argent.

La vente des terrains expropriés.

La question était de traiter soit avec la Ville soit avec les Etats ; car il n'était pas d'usage, dans les pays d'Etats, que le Roi payât de ses deniers les dépenses relatives aax travaux publics. Or la Ville ni les Etats n'avaient, à cette époque, de finances bien prospères : « Ces deux, corps, dit M. de Souzy, » sont en état que, dans le cours ordinaire du commerce, ils ne » trouveraient pas crédit de 200.000 florins ; Lille et sa châtel- » lenie doivent 10 millions et plus. » Il est vrai que l'intendant s'empressait d'ajouter : « Cela n'empêche pas qu'on ne trouve » des ressources dans les occasions aussi importantes et pour » des affaires aussi utiles que celle-ci ; mais il faut un peu de » temps, pour disposer les choses, avant que d'entrer en négo- » dation. Car la précipitation serait capable de tout gâter. »

Avant que de faire aucune proposition au corps, l'intendant chercha à disposer les esprits des particuliers, qui avaient du crédit dans le Magistrat. Il vit les piincipaux d'entre eux et ils lui parurent, je pense, animés d'un assez bon esprit ; car il se déclara persuadé que, pour acquérir la juridiction et le droit de lever des impôts dans la nouvelle enceinte, le Magistrat donnerait une somme « approchante de celle que souhaitait M. de Louvois ».

Mais, de toute manière, cette somme ne pouvait suffire. Où trouver le complément nécessaire, étant donné que le Roi n'était pas assez bien dans ses affaires, pour faire des avances ? La réponse était simple, mais l'application malaisée : il fallait vendre les terres comprises dans les nouvelles limites. Mais pour vendre ces terres, il fallait d'abord les acheter ; il y en avait de deux sortes ; d'abord, les héritages, appartenant au Chapitre Saint-Pierre, aux Dominicains et à d'autres communautés religieuses ; pour ces terrains, la difficulté était facilement résoluble ; car le Roi pouvait, sans qu'il lui en coûtât rien, dédommager ces communautés, en leur donnant des pensions sur les abbayes, qui viendraient à vaquer : c'était une pratique fort

courante à laquelle les abbayes elles-mêmes se soumettaient de bonne grâce. Mais il y avait, d'autre part, les fonds appartenant à des particuliers, gens moins traitables et qu'il fallait commencer par dédommager, si l'on voulait trouver « le débit » de la marchandise » ; c'était l'affaire d'environ 2.000 florins du bonnier, ce qui faisait environ 25 sols de la verge. Où trouver l'argent?

On avait d'abord pensé que la Ville pourrait acheter en bloc tous ces terrains et les revendre ensuite pour son propre compte ; mais on ne put longtemps se flatter de cette espérance ; car la caisse municipale était vide et le profit, qu'elle devait tirer de l'agrandissement, « ne s'en recevrait que peu à peu » et ne serait sensible que dix ans au moins après. Fallait-il s'adresser aux baillis des Etats J : hélas, ils n'étaient pas mieux dans leurs affaires et absolument hors d'état de traiter de ces places ; en outre, on n'aurait pu les rendre maîtres de celles-ci qu'en ruinant entièrement la ville ; car ils n'auraient pu tirer profit de cet agrandissement, qu'en affranchissant les habitants d'une partie des impôts qui se levaient dans la ville et alors les fermes de celle-ci se seraient ruinées, par la facilité qu'il y aurait eu de frauder.

Donc, ni la Ville ni l'Etat 2 ne pouvaient acheter les dites terres. Serait-il possible de trouver, comme acquéreurs, des marchands, pour une si grande étendue de place à bâtir ? M. Le Peletier voyait peu d'apparence qu'il se pût former une « compagnie » dans Lille, pour acheter toutes ces places, qui étaient estimées de moitié trop haut. « Plût à Dieu, s'écriait-il, » que nous trouvions des marchands à 10 florins la verge ; il » y en a 50.000 et plus ; cela fait 500.000 livres au moins, et » cette somme, jointe à ce qu'on tirerait de la ville, suffirait » pour le dédommagement des fonds et pour la fortification. » Mais l'intendant avait peu de confiance dans cet expédient ; il

1. Pour le mécanisme des Etats et les fonctions des baillis, dont je ne puis reprendre ici l'étude, voir la Flandre Wallonne sous Louis XIV, pp. 86 et ss.

2. C'est ainsi que l'intendant appelait assez improprement la réunion des baillis, qui représentaient à eux quatre le plat pays et formaient seulement l'un des quatre membres des Etats de la province.

considérait cfue les seuls gens riches de la ville étaient des marchands et que ceux-ci ne voulaient pas « altérer le fonds de leur commerce » ; et puis, ils étaient accoutumés à un gain prompt et celui' qu'ils auraient pu faire, en achetant des places, ne pouvait pas l'être. « Il est certain qu'elles se vendront avec » le temps, que le prix en augmentera d'année en année et que » celles qui demeureront les dernières à vendre dans les grandes • » lues seront vendues 30 florins la verge et peut-être plus. Mais » il faut 20 ans pour en venir là, et les gens de ce pays-ci n'ont » pas assez d'esprit, pour préparer de bonnes affaires de si loin. » Il est permis de croire que ce n'est pas le manque d'esprit des marchands lillois qui les empêchait de faire de bonnes affaires, mais le manque de capitaux, car, ainsi que le constatait l'intendant lui-même, « tel entretient mille ouvriers et fait sortir par » an pour 200.000 livres de marchandises qui, de son chef, n'a » pas 10.000 francs valant ».

Quoiqu'il en soit, à défaut de « capitalistes » lillois, on se mit à en chercher d'autres. M. Le Peletier pensa que le plus court et le plus sûr était d'engager les gens d'affaires, de concert avec M. Colbert, à prendre sinon toutes les places, du moins pour 100.000 écus d'entre elles : « nous tacherions à ne leur pas donner » les meilleures et devant que vous eussiez employé cette somme » et ce que vous tirerez de la ville, nous pourrions encore débiter » une partie du reste de notre marchandise. » L'intendant et le gouverneur « sondèrent » même un de ces « gens d'affaires », nommé Derieu, qui se trouvait à Lille ; il parut d'abord disposé à entrer dans la combinaison ; puis il se montra refroidi et retira son épingle du jeu.

En fin de compte on ne trouva aucun acquéreur pour le tout et l'on fut bien obligé de s'en tenir à l'expédient suivant : tirer une certaine somme de la Ville et une autre des Etats, à qui on joindrait, à titre de récompense, le petit pays de Lalleu ; commencer, avec cet argent, à fermer l'enceinte, depuis la citadelle jusqu'à la rivière et, pendant ce temps chercher le débit des places.

Le Magistrat entre en scène.

Dans les négociations que je viens d'exposer, j'ai parlé d'une somme, que devait payer le Magistrat et au sujet de laquelle M. Le Peletier avait pressenti les principaux membres de ce corps. Le 12 décembre 1669, Messieurs offrirent 160.000 florins, au lieu des 200.000, qu'on leur demandait. Mais l'intendant se montra fort tranquille, persuadé que c'était là « un premier mot et qu'ils viendraient vite à la somme demandée. Cette opinion parut justifiée ; car, le 17, la somme offerte fut portée à 180.000 florins et, le 21, le gouverneur et le maréchal s'étant rendus à l'Hôtel de Ville, les 200.000 florins furent accordés sans résistance. Il y avait quelques points de détail à régler : la question de la Motte-Madame, le pavement des rues de la nouvelle enceinte ; mais tout semblait devoir s'arranger rapidement.

La Motte-Madame était un fief situé sur l'emplacement actuel de l'église Notre-Dame de la Treille, et composé de quelques maisons, dont la principale était occupée par la veuve Van Nieukerke, d'un jardin occupé par les Dominicains et de la cour Gilson 1 ; ce fief était dans la mou\ance immédiate du fief royal de Phalempin et le Roi entendait y conserver la justice ordinaire ; S. M. ne prétendait abandonner au Magistrat la juridiction sur les habitants de ce fief qu'au fait des impôts et de la visite des ouvrages et ne lui donner des pouvoirs de police qu'en ces deux cas. Le Magistrat réclamait la justice complète.

Quant au pavement des rues, la question se posait de savoir qui en ferait la dépense, du Roi ou du Magistrat.

Deux jours après avoir accordé la somme demandée, MM. du Magistrat députèrent vers l'Intendant, pour l'informer qu'ils

1. C'est là que fut installé par la suite l'Hôtel des Monnaies : en 1685, dit la chronique de Chavatte, on fit à La Motte-Madame des maisons, pour faire une forge d'argent et battre monnaie ; et l'année suivante, le 5 janvier 1686, on y forgea pour la première fois de l'argent pour un marchand de Lille nommé Surmont.

avaient résolu dans leur conclave de ne se relâcher d'aucuns des points litigieux, et pour lui remettre un mémoire. M. Le Pelletier fut fort surpris de cette démarche et il est visible que, nouveau venu dans le pays, il s'étonna des pouvoirs considérables et de l'indépendance du Magistrat de Lille : son étonnement n'allait faire que croître. C'est peut-être le lieu de faire une remarque: j'ai analysé ailleurs1 la composition et le fonctionnement de l'assemblée municipale lilloise ; sans y revenir ici, je rappelle que ses membres étaient non pas élus au suffrage plus ou moins restreint (comme à Douai), mais choisis par les commissaires du souverain ; que d'autre part il n'existait à Lille, en dehors du Magistrat, aucune assemblée de bourgeois, comme celle qui fonctionnait à Valenciennes ; à Lille, le public n'avait apparemment aucune part du gouvernement de la ville, et il semble que les membres du Magistrat devaient représenter bien plutôt le souverain que l'opinion lilloise ; étant à sa discrétion, ils devaient être parfaitement dociles au Prince. Mais comme cela était peu vrai dans la réalité des faits et comme l'affaire de l'agrandissement de la Ville montre bien le contraire ! Aussi, en considérant les institutions lilloises et le mode de renouvellement de la Loi, oserai-je dire que l'indépendance du Magistrat exista, non pas à cause, mais malgré sa constitution et que, pour maintenir leur indépendance de langage et d'action en face de textes aussi rigoureux, il fallut aux bourgeois de cette ville une singulière force d'âme et véritablement le sens de la liberté. Il convient d'ajouter qu'une fois nommés, ils trouvaient dans les textes et dans la tradition toute la force nécessaire pour résister efficacement aux entreprises centralistes et pour défendre les intérêts communs. Et enfin, une observation dernière doit être faite : le gouvernement autoritaire de Louis XIV fit une guerre impitoyable aux aristocraties communales, aux puissantes coteries que le Roi catholique, faible ou indifîérend, avait laissé se constituer dans toutes les villes ; le Roi de France prit soin d'appeler chaque année dans le Magistrat des hommes nouveaux, de façon à ce que chacun y pût entrer à son tour ; tout individu recouvrait donc, le lendemain de sa nomination,

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