Cf. La Flandre Wallonne sous Louis XIV, pp. 76 et' ss
l'indépendance qu'il avait pu quelque peu sacrifier la veille, puisqu'il savait devoir nécessairement sortir de charge à la fin de l'année ; aussi le régime d'autorité, qui remplaça celui de la mollesse espagnole, fut tout profitable à la liberté 1.
Revenons au 23 décembre 1669 : les députés du Magistrat sont à l'hôtel de l'Intendance; ils ont exposé à l'intendant la volonté de leur corps et M. Le Peletier leur répond que dans ces conditions, il traitera avec des personnes de plus facile convention ; il ajoute qu'il rompt toute négociation avec eux et qu'ils se repentiront, mais trop tard, de l'occasion qu'ils laissent échapper. A ce moment, les députés des Etats, qui viennent pour d'autres affaires, se présentent chez l'intendant : celui-ci voit l'occasion d'entamer une fausse négociation avec eux, pour donner un peu de chaleur aux autres. « Ils me dirent, » écrit-il au ministre, à la suite de cette démarche, qu'ils savaient » que le Magistrat avait dessein de démembrer leur juridiction, » pour augmenter la banlieue de la Ville, qu'ils ne recommandaient » leurs intérêts, touchant les dédommagements qu'ils auraient » à prétendre. Je leur dis que nous n'étions pas tellement enga-
1. Tout ceci est, bien entendu, une question de mesure et de nuances. Ainsi on ne saurait méconnaître que plusieurs grands bourgeois de la ville faisaient presque chaque année partie de la Loi, dans des fonctions diverses ; cela était nécessaire pour avoir dans l'assemblée communale quelques personnes très averties des affaires. Mais le fait d'ensemble reste vrai : guerre faite par le gouvernement royal aux patriciats urbains. — En 1669 et 1670, le rewart était messire François Petitpas, sieur de Warcoing ; c'était un personnage considéré dans la ville et le Magistrat, en raison des services par lui rendus, lui avait accordé l'exemption des impôts sur les vins et bières, qu'il voulait enclore dans sa cave ou envoyer chercher au pot en l'une des caves de la ville. Ce Petitpas ne me semble pas animé de sentiments très français, — bien que le Roi de France l'ait créé chevalier, en août 1669, « comme faisant présentement les fonctions de mayeur à notre entière satisfaction et à celle du public de la ville », — c'est lui qui, étant mayeur en 1683, injuria en plein conclave le subdélégué de l'intendant et se fit mettre en prison au réduit Saint-Sauveur. Il dut être, au moment de l'affaire de l'agrandissement un des principaux opposants. Et néanmoins — je signale ce fait comme très caractéristique, — ni le mauvais vouloir témoigné en 1670 ni même la grossièreté montrée en 1683 ne l'empêchèrent d'être nommé par les commissaires du Roi aux principales fonctions municipales : je le trouve voir-juré en 1672, rewart en 1673, mayeur en 1674, voir-juré en 1675 et 1676, rewart en 1677 et mayeur en 1678, mayeur encore en 1681 et 1682, voir-juré en 1683 et 1684, mayeur enfin en 1685.
» gés avec le Magistrat, que nous ne puissions entendre leurs » propositions, s'ils avaient dessein d'en faire. Ils me parurent » fort piqués au jeu, de sorte que je prévois que la fausse négo- » ciation deviendra la bonne, si le Magistrat est assez impru- » dent, pour ne pas se repentir, avant qu'elle ne se termine. » "Quelques jours après, les baillis firent leurs propositions: «ils » sont bien plus traitables, soupirait l'intendant, parce qu'ils » ne sont que quatre, entre lesquels nous en avons de capables » de gouverner les autres, tandis que le Magistrat est composé » de quarante têtes, entre lesquelles il y en a fort peu de raison- » nables, quelque soin que nous puissions de bien choisir. » Mais ces propositions n'avaient aucune chance d'être accueillies ; car il était bien plus avantageux pour le Roi, et pour deux raisons, de traiter avec la Ville qu'avec les Etats : 1° On ne pouvait accorder aux Etats la juridiction au fait des impôts, dans la nouvelle enceinte, sans causer une diminution notable aux fermes de la Ville, par la facilité des fraudes : « Cela causerait un grand dégoût, disait M. Le Peletier, à des gens que nous devons ménager ; » 2° En traitant avec les Etats, le Roi aurait supprimé tous les moyens, qu'il avait, de se procurer des secours extraordinaires, au lieu qu'en traitant avec la Ville, il avait encore une ressource, qui était de tirer de l'argent des Etats et de remployer aux deux bastions de la porte de Fives et de celle des Malades.
Aussi s'occupa-t-on de trouver une entente avec le Magistrat ; l'intendant proposa des tempéraments. Pour le fief de la Motte- Madame, on finit par se mettre d'accord ; le Magistrat acheta le droit de justice pour 20.000 florins *. Pour le pavé, on proposa au Magistrat d'en faire la moitié, tandis que le Roi chargerait ceux qui achèteraient les fonds de faire l'autre moitié ; cette proposition fut rejetée ; alors M. de Louvois proposa de se charger du pavement, qui devait coûter plus de 100.000 francs, moyennant le paiement d'une somme de 20.000 ; le Magistrat se réunit en conclave, le 14 janvier 1670 et rejeta
1 . Néanmoins les habitants du fief conservèrent quelques privilèges : ainsi les marchands et ouvriers, qui y habitaient, pouvaient exercer leur trafic et métier sans être soumis au régime des métiers urbains et notamment sans avoir besoin de se faire recevoir à la maîtrise.
encore cette proposition. Tant d'obstination décourageait M. Le Peletier : « M. le Maréchal et moi, avouait-il, nous ne » nous faisons pas fort de gouverner un corps de quarante têtes. » Nous les choisissons à la vérité ; mais il y a si peu de bons » sujets en cette ville que les meilleurs ne sont ni raisonnables » ni dociles. » Le Roi avait en effet permis à ces commissaires de promettre au Magistrat, s'ils le jugeaient à propos, qu'il serait continué. Mais M. Le Peletier répondait tout mélancoliquement : « Le moyen que vous nous proposez de leur faire » espérer de les continuer dans la Magistrature nous réussirait » mal ; car tout ce qu'il y a d'honnêtes gens, donnerait plutôt » de l'argent pour en sortir, que pour être continués. » Bref, le Roi dut capituler sur la question du pavé ; on convint d'insérer seulement dans le traité que le Magistrat n'en serait pas chargé, sans dire qui le serait.
Nouvelles difficultés.
Le 15 janvier, le Maréchal et l'intendant négocièrent tout l'après-dînée et prirent rendez-vous pour le lendemain matin, à huit heures. Le Maréchal était tellement persuadé que le traité serait enfin conclu et arrêté, que, devant se rendre à Paris, il avait envoyé devant son carrosse à Seclin, où l'intendant devait le mener à cheval. Mais ces messieurs argumentèrent inutilement jusqu'à midi et le Maréchal ne put partir. Le Magistrat avait fait naître deux nouvelles difficultés, sur lesquelles il tenait ferme avec une opiniâtreté inconcevable. Il n'était plus question de la Motte-Madame ni du pavé des rues. Voici sur quoi portaient les nouvelles difficultés. •
La première concernait les termes du paiement des 200.000 florins. Ceux-ci devaient, au gré du Ministre, être payables en quatre termes, de trois mois en trois mois, et par avance, à compter du 1er mars 1670. Le Magistrat voulait payer la somme en trois termes : le premier, lorsque les fondements des nouvelles fortifications seraient commencés ; le second, lorsque les ouvrages seraient au-dessus des grès ; le troisième, lorsqu'ils
seraient élevés au cordon. « J'ai eu beau leur représenter qu'il » était de leur intérêt que ces ouvrages se fissent diligemment, » que l'intention du Roi était de proportionner le travail aux » fonds, qu'ils donneraient, et dont ils pourraient examiner » l'emploi toutes fois et quantes fois qu'il leur plairait ; que le » Roi faisant travailler à tant d'autres ouvragés à la fois, il n'y » avait pas d'apparence qu'il pût avancer les fonds pour la for- » tification de la nouvelle enceinte ; qu'il fallait dès à présent » faire des provisions de charbon et faire préparer des terres » pour la brique et qu'enfin, il leur était plus aisé de fournir » 50.000 florins au premier mars, que d'en trouver près de 70 « entre ci et quinze jours, parce qu'aux termes de leur propo- » sition, étant obligés de fournir un tiers sitôt que les fondements » seraient commencés, on leur ferait assurément payer, sitôt » que la première pierre serait posée ». MM. du Magistrat se montrèrent mal persuadés par tant d'arguments ; ils répondirent qu'ils n'avaient aucun crédit, qu'ils ne possédaient pas le premier sol de la somme promise, et qu'en outre ils n'avaient aucune confiance clans la nécessité du projet.
La seconde difficulté, la plus délicate, était d'ordre juridique : c'était un incident dont le Magistrat n'avait point parlé dans tout le cours du traité et qu'il venait de faire naître ; ce point était d'une grande discussion et M. Le Peletier pensait qu'il faudrait bien du discours, pour en rendre compte au ministre, Voici l'abrégé qu'il en composa 1 :
Vous sçavez, Mgr, que par le traitté, nous attribuons toute police, jurisdiction et droits de lever les imposts sur tout ce qui sera compris dans l'estendue de la nouvelle enceinte, qui est en partie composée des terres du Chapitre de St-Pierre et sur le fief de la Motte Madame. Les Estats prétendent que ce district est de son ancien patrimoine et que de toute ancienneté, le droit d'y lever les imposts leur a appartenu. Cependant en l'année 1653, le Magistrat obtint sentence provisionnelle, par laquelle le droit de lever les imposts sur la terre de St-Pierre et sur le fief de la Motte Madame luy estait attribué, à condition de tenir compte du provenu de ces imposts.
Vous voyez bien, Monseigneur, que par le traitté que nous faisons,
1 . J'ai déjà publié ce document dans la Flandre Wallonne sous Louis XIV. Pièce justif. XX.
T l)i: LILLE 1670
vous décidez le fond de ce procez pour l'avenir, en faveur du Magistrat, bien que le droit des Estats fut asseurément bien fondé.
Le Magistrat juge bien que les Estats ne manqueront pas de faire juger le procez, afin de se faire tenir compte par la ville ce qu'elle a receu du provenu de ces imposts depuis l'année 53, que l'on prétend monter à cinquante mille écus ; en effet les Estats comptent là-dessus, somme sur un fonds certain, qui pourra leur servir un jour, soit pour l'acquisition du pays de Lalceu, soit pour acquitter une partie des charges de l'Estat.
Le Magistrat de sa part prétend avoir employé la meilleure partie de ces deniers à payer des rentes communes entre l'Estat et la Ville, et voudroit, en cas qu'il fust condamné par la décision du procez à restituer qu'il auroit receu, faire compensation des arrérages de rentes, qu'il prétend avoir payez à l'acquit des Estats. Mais comme la prétention des Estats est liquide et que celle du Magistrat ne l'est pas, que d'ailleurs la compensation n'a point de lieu, suivant les coustumes du pays, ces Mrs non contents qu'on leur cède par le traitté au préjudice des Estats le droit de percevoir les imposts à l'avenir, voudroient bien encore trouver un expédient, pour ne point tenir compte de ce qu'ils ont receu par le passé.
Pour cela ils veulent stipuler le traitté qu'en cas qu'ils fussent condamnez à restituer, le Roy fera admettre par son authorité la compensation avec ce qu'ils prétendent avoir payé à l'acquit des Estats, qu'ils feroient monter à une somme peut-estre équivalente à ce qu'ils seroient obligez de restituer.
Nous avons repondu à cela que c'estait une condition nouvelle, dont il n'avoit jamais esté parlé dans le traitté ; que c'estait bien assez que le Roy ostast aux Estats une partie assez considérable de leur district et qu'il les privast pour l'avenir d'un droit dans lequel ils estoient bien fondez, suivant toutes les apparences ; que pour le passé, ils pouroient se pourvoir au conel de Tournay, y alléguer les moyens de s'exempter du payement et instruire l'instance sur la compensation par eux prétendue, que le Roy de sa part leur y feroit rendre bonne et briefve justice.
Comme nous avons veu que le Magistrat insistait fort sur ce point et que nous avons jugé qu'il seroit effectivement bien rude pour luy de se voir condamné à payer comptant 50m escus, peut-estre dans le mesme temps qu'ils nous devroient fournir 200.000 florins, suivant le traitté, j'ay proposé cet expédient.
Qu'en cas qu'il perdist le procez dont il s'agit, et qu'il fust condamné à restituer, le Roy lui accorderoit une surséance d'un an, pendant lequel il pouroit poursuivre et faire juger la compensation qu'il prétend ; cet expédient me paroissoit assez raisonnable ; néanmoins ces Mrs ne l'ont pas gousté, disant qu'il seroit aisé aux Estats de tirer l'affaire en longueur pendant un an et de rendre par ce moyen
la surséance inutile. J'ay respondu qu'en cas qu'ils pussent justifier que les Estats, par des délais et des fuites affectées, esloignassent le jugement de l'instance de compensation, le Roy prorogeroit le terme de la surséance. Ce tempérament ne les satisfoit pas encore.
Toute l'affaire fut remise en question sur ces deux points ; trois fois le Magistrat s'assembla, pour en délibérer, sur l'ordre de l'intendant et trois fois les députés du corps vinrent dire au représentant de S. M. qu'ils maintenaient toute leur prétention. « Je trouve ce corps si déraisonnable et si mal conduit, déclara M. Le Peletier à bout d'arguments, que je n'en espère rien ». Le Magistrat se mit alors à affecter de la fermeté, dans le désir avoué qu'il avait, de rompre le traité ; la plupart disaient qu'ils s'étaient engagés trop légèrement et prétendaient que cet agrandissement serait plus préjudiciable qu'utile à la Ville, étant certain que le bon marché des maisons de la nouvelle enceinte ferait diminuer les loyers de celles de l'ancienne ville et par conséquent les vingtièmes, qui se levaient à la proportion des loyers.
L'intendant fit venir chez lui quelques particuliers du Magistrat, qu'il jugea les plus intelligents : « ce sont d'honnêtes gens, » disait-il, qui vont au bien sans cabaler et qui se trouvent » quelque fois emportés par des cabales contraires. » Mais ces démarches eurent peu d'effet. M. de Louvois lui-même proposa des tempéraments et des expédients ; rien ne put satisfaire ni même ébranler le Magistrat : « Je vous le mande avec dépît », écrivait M. Le Peletier, et il ajoutait: «Voilà l'inconvénient » qu'il y a, d'avoir affaiie à un corps composé de 40 têtes, sur- » tout dans un pays où l'on aurait peine à trouver six personnes » raisonnables. » Les quarante têtes se contentaient de répondre « qu'elles aimaient mieux que d'autres ruinassent la Ville » qu'elles. »
M. Le Peletier sonda encore l'esprit de quelques particuliers et demeura persuadé que la plus grande opposition venait de ceux qui avaient des maisons dans la ville et qui prévoyaient que les loyers diminueraient par le moyen de l'agrandissement. Ce quej'intendant aurait dû ajouter, c'est que, les loyers diminuant, les impôts directs, donc une partie considérable des
— li) —
ressources communales, auraient diminué à proportion. En tous cas, le sieur Bayart, qui était procureur de Ville et le plus clairvoyant, le plus accrédité des officiers permanents, dit en propres termes à l'intendant, « qu'il ne voyait que de la bêtise » et de la malice dans la conduite du Magistrat. »
L'intendant appela à son aide les deux autres commissaires au renouvellement, qui étaient MM. d'Aiincourt et de Carnin et tous trois se mirent à agir en particulier sur les membres de l'assemblée municipale. Cependant, celle-ci avait envoyé des députés à M. de Louvois, qui leur avait parlé fortement et avait opéré un de ces « lavages de tête », auxquels il excellait. Aussi les députés étaient-ils revenus à Lille assez penauds, et, le 4 Mars, M. Le Peletier pouvait enfin écrire : « La négociation a réussi. » Empressons-nous d'ajouter que c'était au prix d'une capitulation ministérielle : sur le différend avec les Etats, la proposition de la Ville était acceptée ; sur les termes des paiements, il leur fut accordé un délai de quinze mois, les paiements devant être effectués de mois en mois, à partir du 1er mai 1670.
Le 12 mars, le Magistrat fit porter le traité à l'Intendance. « Il est assez mal conçu, écrivait M. Le Peletier en l'envoyant » au ministre ; mais ils ne veulent pas changer le moindre mot » et j'ai cru qu'il valait mieux vous l'envoyer sous cette forme, » que de le laisser plus longtemps entre leurs mains. Je leur » avais réformé le préambule, pour le mettre en termes un » peu moins wallons ; mais ils m'ont prié de n'y rien changer. » Une certaine défiance persistait dans l'Assemblée contre l'intendant ; ils aimèrent mieux traiter directement avec le ministre et envoyèrent à cet effet leurs députés à Saint-Germain. Le traité ne fut définitivement conclu que le 23 avril.
Cette affaire, heureusement terminée après tant d'incidents, a mis en jeu toutes les forces vfves de l'administration ; elle a fait naître un conflit entre le pouvoir gouvernemental et le pouvoir municipal, de la manière la plus caractéristique du monde. Nous voyons le Magistrat inspiré d'une politique locale un peu étroite, mais prudente et guidé par des considérations un peu immédiates, mais légitimes ; cette politique municipale, qui n'est pas de grande envergure, mais se montre craintive et
soucieuse des réalités, n'est-elle pas le plus efficace des freins, pour arrêter des entreprises trop hardies et n'est-ce pas elle, qui permettra de faire aboutir un projet le plus économiquement possible ? Le rôle du pouvoir central est tout autre, en cette affaire, et exactement contraire : c'est lui qui prend les Initiatives ; c'est lui qui se montre audacieux et entreprenant ; il entraîne, il force presque l'adhésion du Magistrat ; il est novateur et progressiste ; et pour légitimer son action, il se réclame, non plus des intérêts particuliers, mais de l'intérêt général ; il y puise le droit de résister à l'opinion publique, à celle même de ceux qui sont le plus directement intéressés dans l'affaire. Telle est l'action propre des deux pouvoirs. Mais ce qui est le plus remarquable, c'est que le conflit, dont j'ai fait l'exposé tout à l'heure, n'est que purement apparent ; il n'est pas en profondeur ; il n'est pas fondamental. Ce qui est vraiment à retenir, c'est que les deux pouvoirs traitent d'égal à égal, de puissance à puissance. Le ministre peut bien incriminer l'intelligence ou la bonne volonté de ces bourgeois, qui se mettent au travers de ces projets ; pas un instant, il ne songe à leur en dénier le droit. Il déplore de les voir si têtus et il le leur dit sans aménité ; mais, en fin de compte, c'est lui qui doit en venir où ils veulent, c'est lui qui doit accepter leurs propositions. Il tombe enfin d'accord avec eux, en discutant, en concédant, mais non pas en commandant. Les deux pouvoirs sortent de cette lutte, qui a duré près de cinq mois, sans qu'aucun des deux soit diminué, sans qu'aucune de leurs prérogatives essentielles ait été atteinte. Leur chicane aboutit à un résultat excellent, que n'aurait sans doute pas donné une collaboration plus amicale. Réagissant selon leurs lois particulières, mais s'équilibrant l'un l'autre, tous deux ont concouru au bien général.
Les travaux de l'agrandissement.
Le traité, signé par le Roi et contresigné par M. Le Tellier, est daté, ainsi que je l'ai dit, du 23 avril 1670. L'ordonnance de l'intendant qui le fit publier et afficher par le premier des archers des Gardes du Roi servant près de lui, est seulement du 2 décembre 1670 1. Voici, à titre documentaire, les termes du préambule que M. Le Peletier jugeait si fâcheusement « wallons » :
Le Magistrat de la ville de Lille, ayant entendu et considéré la proposition à lui faite par Mgr le Maréchal d'Humières, leur gouverneur et Messire Michel Le Peletier, sieur de Souzy, intendant, de justice, police et finances en Flandres, de la résolution prise par S. M. d'agrandir ladite ville de Lille pour la plus grande fortification, conservation à son service et meilleure défense contre ses ennemis ; et qu'il y allait de l'intérêt de ladite viHe et de ses sujets y demeurant, que cet agrandissement se fit en telle sorte et avec les précautions nécessaires, pour éviter qu'il n'en réussit aucun inconvénient et préjudice aux droits, privilèges, justice et police de ladite ville. Mais qu'aussi il était bien raisonnable, qu'en reconnaissance des grands biens et avantages qu'il en ressentirait, elle contribua une somme considérable, pour subvenir aux frais excessifs, que Sadite Majesté devra exposer pour la construction des remparts, fossés et autres ouvrages et fortifications à y faire, ensemble pour désintéresser les seigneurs, dont les héritages, qui entreront dans ledit agrandissement, sont tenus ; les propriétaires d'iceux et généralement tous ceux qui à ce sujet se trouveraient intéressés ; et de quoi S. M. se chargeait. Ledit Magistrat, pour témoigner le zèle qu'il a à son service et son désir en tout de seconder ses généreux desseins, a résolu d'offrir à Sadit Majesté, comme en tout respect il offre. . .(suit la somme offerte et les délais de paiement, que j'ai indiqués plus haut). Lequel offre il fait si avant, que le royal plaisir de S. M. soit, ainsi qu'il La supplie très humblement, et. vu qu'autrement il lui serait impossible d'y satisfaire, d'accorder à ladite ville, pour le plus grand bien de ses affaires, l'uniformité dos juridictions et impositions, et pour sa meilleure gouverne et police, les points et articles qui ci-après s'ensuivent... (suit le texte du traité, dont j'ai ci-devant résumé la teneur).
1. Ce traité a été publié, la même année, chez Nie. de Rache, à la Bible d'Or, à Lille.
Je ne sais si les termes de ce document peuvent être qualifiés de « wallons », mais ils étaient assurément d'un piètre français et dont se scandalisait bien justement M. Le Peletier, amateur de belles lettres non moins que fonctionnaire zélé.
Le 15 mars précédent, le Magistrat avait déjà mis en délibération, s'il convenait établir un receveur nouveau et particulier, pour lever les 200.000 florins accordés et délivrer à ce receveur les moyens, qu'on affecterait à ladite levée. Il fut résolu de ne pas établir de nouveau receveur, attendu que l'on ne trouvait « autres moyens à charger, que ceux étant donnés jà passé deux ans, à l'entremise du receveur du Retz, sur lesquels il avait jà levé en rentes pour 12.000 florins par an, aux cours desquels il s'était obligé et il fut ordonné que ledit du Retz aurait sur les mêmes moyens à lever prestement 50.000 florins en rentes héritières au denier seize et en viagères au denier huit, pour fournir au premier paiement desdits 200.000 florins et qu'à ces fins, seraient mises des affiches es lieux publics, pour notifier ladite levée. » C'est donc par voie d'emprunt que le Magistrat se procura l'argent nécessaire et cet emprunt fut géré par le sieur du Retz, petit argentier de la ville.
De son côté, l'intendant ne restait pas inactif. M. de Louvois avait d'abord proposé, en manière d'expédient et pour réduire les frais, de ne fortifier la nouvelle enceinte que par des ouvrages de terre et de laisser une berme, pour faire le « revestissement », quand il se trouverait des fonds. Mais M. Le Peletier lui représenta que cela détruirait le projet, car, dans de pareilles conditions, pas un bourgeois ne. voudrait acheter un pouce de fonds ; et il citait comme preuve l'expérience de la basse ville Notre- Dame, qui était restée toute vide . Le ministre objecta que les bourgeois mettaient néanmoins un grand empressement à bâtir dans les faubourgs, qui étaient tout ouverts ; mais on lui répondit que ces bourgeois-là bâtissaient sur leurs fonds et même sur les fondements de leurs maisons, qui avaient été démolies pendant le siège et se servaient de leurs vieux matériaux, pour élever quelques petites aubettes sur des caves, dont
1. Les ouvrages de terre, qui l'entouraient, furent du reste rasés en 1672.
les voûtes n'avaient point été rompues ; ces bâtiments servaient à faire des cabarets et il ne s'agissait donc nullement d'acheter des fonds, pour bâtir tout à neuf. Ces cabarets devinrent, du reste, en quelques années, si nombreux, que chaque porte de la ville eut bientôt son faubourg ; les jours de fête et les dimanches, les Lillois s'en allaient y boire et, en 1690, M. de Louvois écrivit à M. de Bagnols que le Roi avait bien sujet de se plaindre de lui, d'avoir souffert que l'on ait bâti ces maisons dans le voisinage de la ville ; car, en cas de siège, elles eussent fourni des abris aux assiégeants ; un certain nombre furent alors démolies 1.
M. de Louvois se rendit aux bonnes raisons, qu'on lui donnait, et, dès le mois de décembre 1669, il envoya à Lille un entrepreneur de Philippeville, qui demandait 33 fl. pour la loise de maçonnerie et 6 fl. pour les excavations et transports des terres. M. de Mesgrigny, gouverneur de la citadelle de Tournay et ingénieur du Roi, qui avait une connaissance très particutière du détail des ouvrages, examina le marché et crut qu'il était suffisant d'offrir 30 fl. pour la maçonnerie et 4 fl. pour les ouvrages de terre. L'entrepreneur se rendit à Paris, aimant mieux traiter directement avec le ministre.
Les travaux commencèrent au mois de juin 1670, par l'excavation du fossé de la nouvelle enceinte, qui devait servir de canal pour voiturer les matériaux ; l'intendant avait fait marché, au prix de 17.000 1. (monnaie de France), pour les 6.000 scaphes de terres à enlever. Le 28 juillet, l'eau fut amenée dans le canal et l'on se mit à voiturer les parpaings nécessaires, pour élever jusqu'à hauteur des grès ; l'on en lit une grande provision sur les bermes et l'on avait en outre 25 millions de briques et beaucoup de charbon. Le 10 septembre, l'on com-
1. Arch. Guerre, vol. 948, fol. 11. — Au faubourg de la Barre, le cabaret le plus considérable, situé sur le glacis, appartenait à Simon Voilant. Au faubourg Notre-Dame, le cabaret à l'enseigne du Beau Jardin appartenait à M. de La Riandrie, qui l'avait fait bâtir à côté du grand jardin qu'il possédait au faubourg ; il y avait aussi le cabaret de la Bonne Cuisine, dont le propriétaire était Alexandre Fleurquin ; les cabarets de Saint-Eloy, du Porteur au Sac, de Saint-Antoine. — A part ces cabarets, il n'y avait guère dans le faubourg que des blanchiries et des jardins. (Arch. Lille ;ilV. gén., C. 18.)
mença à ouvrir les fondations. M. de Vauban avait été d'avis de ne pas chercher d'entrepreneurs pour ces ouvrages et crut que le Roi trouverait son compte, à employer des maçons, qui n'entreprendraient que la main-d'œuvre et à qui les matériaux seraient fournis pour un certain prix.
Les mêmes maçons, qui avaient fait les demi-lunes à la citadelle, entreprirent ces fondations à 500 fl. le coffre, ce qui faisait revenir la maçonnerie à 44 ou 45 patars de la verge et devait faire une dépense mensuelle de 12 à 15.000 florins. Comme les matériaux étaient « en quantité prodigieuse », provenant des provisions faites pour la citadelle, l'argent ne manquait pas. Le 20 septembre, l'intendant avait fait instance, à ce qu'il plût à MM. du Magistrat de faire payer 30.000 fl., « olres que non échus » et, six jours après, ces messieurs s'étaient exécutés de la meilleure grâce du monde. Au mois d'octobre, la Ville avait déjà versé 100.000 florins, sur lesquels on avait payé 25.000 fl. de charbon, 17.000 pour l'excavation du fossé et 40.000 pour les matériaux fournis par le Roi. Le 24 décembre, les fondations étaient achevées, malgré des pluies presque continuelles, depuis la Citadelle jusqu'à la censé du Metz.
Dans l'état des personnes, que M. de Louvois envoya à l'intendant, pour être employées aux fortifications de Lille, le ministre avait retranché le nommé Saint-Jean. « C'est le vrai moyen, » lui dit M. Le Peletier, de vous brouiller avec Madame la Maré- » chale d'Humières, qui vous l'avait recommandé. Quant à » moi, je m'en lave les mains. » On sait que l'intendant n'avait pas des relations trop bonnes avec Madame la Maréchale ; elles ne devinrent guère meilleures ; n'écrivait-il pas, quelques années plus tard, le 28 avril 1683, qu' « il n'avait pas changé de senti- » ment pour Mme la Maréchale et qu'il l'estimait toujours autant » que ses procédés le méritaient ? » Cela ne me surprend pas trop ; le gouverneur et sa femme n'intervenaient ordinairement dans les affaires de la province, que pour pourvoir leur clientèle ; et ce n'était pas toujours d'une manière désintéressée. M. Le Peletier résistait à es recommandations souvent peu justifiées ou informait le ministre, ce qui n'était pas le moyen de faire plaisir aux d'Humières.
Dans le même temps, Voilant et Montgivrault tracèrent les
rues de la nouvelle enceinte ; ils en firent sept : trois allant de l'ancienne ville à la campagne (la rue du Metz, la rue Neuve Saint-Pierre, devenue rue Saint-André et la rue Royale), et quatre autres perpendiculaires aux premières, allant de la Citadelle à la rivière (rue Française devenue rue Négrier, — rue d'Anjou. — rue Dauphin e, devenue rue de Jemmapes, — rue Princesse). Toutes avaient 40 pieds de large : « on donne » ainsi quelque chose à la beauté de la ville. »
On continua de travailler pendant l'hiver, autant que la saison le pouvait permettre. « J'aurai soin, écrivait M. de Lou- » vois, que le manque d'argent ne vous empêche pas de faire » voir au Roi les ouvrages les plus avancés, qu'il vous sera » possible. » S. M. devait en effet passer à Lille, au printemps. On augmenta le nombre de soldats, qui étaient déjà sur les travaux ; on y fit venir le régiment de la Ferté, qui était occupé à raser les fortifications d'Armentières et, pour avoir plus de travailleurs, on ne fit monter la garde qu'à neuf hommes par escouade des compagnies d'infanterie de la garnison. Au mois de novembre 1671, le principal était terminé.
Pendant l'année 1672, on put s'occuper de remettre en état les anciennes fortifications de la ville : le vieux bastion de La Madeleine, ceux de Saint-Sauveur et de la porte de Fives, les demi-lunes de la porte Notre-Dame et des Malades, les ponts des nouvelles portes de Saint-Pierre et de la Barre. On avait aussi planté des arbres sur les remparts et tous avaient fort bien repris.
Au vrai, c'était l'époque où M. de Vauban donnait tout son soin à la fortification de Lille. On avait, en cette même année 1672 remis en état le vieux bastion de La Madeleine, ceux de Saint- Sauveur et de la porte de Fives, ainsi que les demi-lunes des portes Notre-Dame et des Malades. En 1673, on aménagea le réduit Saint-Sauveur * et les différents corps de garde de la ville, et les années suivantes, on éleva des casernes, notamment le quartier de cavalerie de Saint-André. On édifia aussi, en 1674, ce charmant bijou qu'est la porte de Tournay ; on y avait mis le soleil royal et les armes de France ; mais M. de Vau-