CHAPITRE PREMIER
LA FRONTIEHE PROTECTIONNISTE
L'établissement des bureaux des traites
La guerre des tarifs. — Les marchands libre-échangistes. — L'arrêt du 12 septembre 1668. — Les idées de M. Colbert. — Les tempéraments nécessaires. — Quelques manufactures particulières
(la teinture, l'huile de colzat). — Les représailles (le sel, le charbon, le blé). — L'établissement définitif des bureaux (les francs navigueurs de Gand). - La guerre recommence (affaires de Deulémont et de Menin). La paix de Nimègue (les bas de Tournay, la bière de Menin). — Changement de situation.
Dès que M. Le Peletier fut à Lille, il voulut s'occuper des affaires commerciales de son département. Mais les bruits qui couraient de l'échange d'une partie des conquêtes du Roi, dans laquelle on comprenait la châtellenie de Lille, faisaient que les marchands s'éloignaient de lui ; « ces bruits refroidissaient » tellement le zèle de tous ceux qui paraissaient affectionnés » au service du Roi que l'on trouvait des difficultés et de la » contradiction dans les plus petites affaires ». Les Flamands appréhendaient en outre qu'on ne mît des impôts sur leurs marchandises et ils négligeaient de conférer avec l'intendant des moyens de maintenir le commerce.
La guerre des tarifs. — Voici quelle était la position du débat : les Espagnols, aussitôt la paix conclue, avaient inauguré une guerre de tarifs qui devait, dans leur esprit, incommoder énormément les gens des pays cédés ; ils avaient, si je puis dire, hérissé la nouvelle frontière de bureaux, qui devaient arrêter au passage les marchandises circulant d'un pays à l'autre et où l'on percevait des droits formidables ; ils avaient, dans le courant de juillet 1668, redoublé les impôts et triplé le nombre de leurs bureaux : ils en avaient même installé un à Warneton, village situé sur la Lys, entre Armentières et Comines et prétendaient faire pa\er les bateaux qui passaient, bien que la Lys, formant la ligne de frontière, fût aussi française qu'espagnole.
Cette campagne économique n'était pas maladroite et elle pouvait être autrement meurtrière, que la campagne militaire à peine terminée ; car elle fermait non seulement les Pays-Bas aux marchandises françaises, mais véritablement le monde entier, en leur interdisant l'accès des ports ou des routes qui y conduisaient. La situation était d'autant plus fâcheuse que les principales villes françaises ne pouvaient pas communiquer entre elles, sinon par les terres d'Espagne ; il n'y avait pas de route directe entre les villes de la Flandre maritime : Dunkerque, Bergues et Fumes d'une part et celles de la Flandre wallonne : Lille et Douay d'autre part, et il fallait indispensablement passer par Ypres, ville espagnole. De même, pour aller par eau de Tournay à Lille, il fallait descendre l'Escaut jusqu'à Gand, puis remonter la Lys et c'est-à-dire entrer en terres d'Espagne. . Les Espagnols tenaient d'autant plus à cette situation qu'ils comprenaient bien la conséquence qu'il y aurait eue à laisser le passage libre d'une ville cédée à l'autre : cela aurait emporté la communication de la mer par Dunkerque, ce qui eût été le salut de toutes les villes cédées et la ruine d'Ostende, de Gand et de Bruges ; c'est du reste ce qui arriva par la suite.
Au lendemain de la paix d'Aix-la-Chapelle, on peut donc dire que les pays cédés étaient parfaitement isolés du reste du monde et que les villes elles-mêmes n'y pouvaient communiquer entre elles. Si cette situation durait, c'était, et à brève échéance, la ruine totale du commerce : il y avait de quoi alarmer les marchands.
Les marchands libre-échangistes. — Que réclamaient ceux-ci ? La suppression de tous les droits et le rétablissement de la liberté des passages.
Comme on voit, cette condition exigeait l'agrément non du Roi de France, mais du Roi d'Espagne et M. Le Peletier s'était fait l'interprète des marchands, en priant M. de Louvois de négocier avec le M1S de Castel-Rodrigo, puis avec le connétable de Castille, qui l'avait remplacé au gouvernement général des Pays-Bas.
En attendant, il n'y avait qu'un moyen de faire pression sur eux : c'était de répondre à la guerre douanière par une autre guerre de même nature, mais plus âpre et plus impitoyable. Les terres des deux Couronnes étaient enchevêtrées l'une dans l'autre et il était donc fort possible au gouvernement français de gêner le commerce espagnol. C'est dans cette pensée, que M. Le Peletier proposa d'établir un impôt à Tournay sur les marchandises qui venaient de Gand et allaient à Valenciennes, toutes deux villes d'Espagne ; c'était là un passage nécessaire aux Espagnols, pour voiturer par eau leurs marchandises de Flandres et inversement : un marchand, nommé Wanackère, offrait 30.000 florins par an de cet impôt. Un autre bureau fut également établi à Oudenarde, parce que, là, passaient sur l'Escaut toutes les marchandises qui venaient de Hollande ; et l'on mit un troisième bureau à Mortagne, pour les marchandises allant à Mons ou en venant.
« Notre but, disait M. Le Peletier, doit être de faire lever » tous les bureaux qui ont été établis depuis la publication de » la paix ». Et il précise encore : « Le Roi ne fait point établir » les bureaux dans la pensée de tirer du profit, mais seulement » pour rendre la pareille aux Espagnols et pour obliger les » ministres des Pays-Bas à rétablir la liberté du commerce, » telle qu'elle était avant la guerre ». Telle était l'idée du Roi et celle de M. Le Peletier et elle était conforme au plus vif désir des marchands flamands, tous libre-échangistes.
Mais ce n'était pas tout à fait celle de M. Colbert, ainsi que nous le verrons par la suite et quand l'intendant lui exprimait ses vues sur ce sujet, il prenait soin d'ajouter : « N'appréhendez » pas que je fasse rien qui vous engage ni qui puisse vous com- » mettre ».
Le Magistrat et les marchands de Lille étaient venus, à plusieurs reprises, trouver l'intendant et lui avaient fait de vives remontrances sur l'établissement des bureaux. Ils lui représentèrent l'embarras où ils se trouvaient et l'appréhension qu'ils avaient de voir les ouvriers employés aux, manufactures se retirer à Gand ou à Bruges ou même à Leyde et ils insistaient fort à demander l'exemption des droits d'entrée sur les matières ou marchandises, qui se façonnaient ou se consommaient dans le pays. Ces bureaux étaient d'autant plus incommodes que les droits n!y étaient pas perçus selon un tarif réglé ; cela semblait du moins indiquer le caractère provisoire d'un pareil établissement, mais cette incertitude obligeait les marchands, qui ne savaient pas exactement quoi payer, à accompagner leurs marchandises jusqu'aux bureaux. Du reste, ils convenaient fort bien de la nécessité de les établir, pour tenir tête à l'Espagne.