SIGNATURE DE COLBERT
L'arrêt du 12 septembre 1668. — C'est alors que parut un arrêt du Conseil, du 12 septembre 1668. Le Roi y ordonnait la levée d'un droit fixe de 30 % sur toutes les marchandises entrant ou sortant des pays conquis.
Cet arrêt, qui était l'œuvre de M. Colbert, jeta le trouble dans cette province ; il n'y eut pas d'émeute, car les troupes étaient là en trop grand nombre ; mais ce fut une manière de deuil public. « La consternation non seulement des marchands, » mais des principaux de la ville et de la populace fut extrême ». Ce fut même à tel point, que M. le maréchal d'Humières, dans le but de calmer les esprits, alla voir l'intendant et lui conseilla d'attendre et de ne pas faire publier l'arrêt, sans en référer à
la Cour.
Quelques explications sont nécessaires, pour comprendre cette
consternation des peuples. L'on était bien persuadé, en Flandres, que l'établissement des bureaux n'était qu'un moyen fâcheux, mais nécessaire de résister au mauvais vouloir des ministres espagnols. Ceux-ci, en s'ingéniant à troubler le commerce, se rendaient parfaitement odieux non seulement aux sujets conquis, mais même à leurs sujets des Pays-Bas, et tellement que les peuples s'y plaignaient ouvertement de ce que Louis XIV n'avait pas achevé la conquête entière du pays. Le Roi de France protestait au contraire de son intention de soulager ses nouveaux sujets, de les favoriser et ceux-ci en doutaient si peu qu' « ils » goûtaient avec joie la différence du gouvernement ». Sur la question des bureaux, qui leur tenait le plus à cœur, ils faisaient des remontrances quotidiennes à l'intendant et ils l'avaient trouvé si bienveillant qu'ils pouvaient juger l'avoir persuadé ; ils avaient député à la Cour M. de Woerden et, pour toutes ces raisons, ils attendaient avec confiance, quand parut l'arrêt du 12 septembre.
Or, cet arrêt ouvrait bien la route de France aux marchands de ce pays, mais elle leur fermait, par un tarif quasi prohibitif, la route des Pays-Bas. Il est bien vrai qu'une partie des manufactures, celle qui passait en Allemagne, prenait, par la France, la route de Guise et des Ardennes ; mais c'était une faible partie et, pour toutes les autres marchandises, il y avait des difficultés insurmontables à utiliser, tout de suite, la nouvelle route française. Le fait, en cet automne 1668, de rompre entièrement le commerce avec les villes des Pays-Bas espagnols, devait causer la ruine totale des manufactures lilloises et tournaisiennes. Les mois de septembre et d'octobre étaient en effet ceux où l'on embarquait la plupart des marchandises pour les pays étrangers et il y avait des vaisseaux prêts à partir dans tous les ports d'Espagne ; ne pas les utiliser, c'était laisser les marchandises à l'abandon pendant tout l'hiver. D'autre part, les marchands de Lille et de Tournay tiraient de Hollande et de Flandres des provisions pour l'entretien de leurs manufactures, notamment des laines en grande quantité ; les en priver à cette époque de l'année, c'était arrêter net, pendant plusieurs mois au moins, leurs manufactures. Conséquence : les ouvriers, étant sans travail, s'en iraient à Gand et à Bruges, où les Espagnols s'effor-
çaient de les attirer par mille artifices. Enfin, dernière conséquence de la fermeture des passages : le sel, le beurre, les épices, la grosse viande, expédiés en grande partie de Flandres, enchériraient et le petit peuple en souffrirait considérablement.
Les idées de M. Colbert. — La colère des marchands tomba, fort injustement du reste, sur M. Le Peletier ; celui-ci était pourtant entré tout à fait dans leurs intérêts et, quand M. de Woerden alla solliciter à Paris, il le soutint tant qu'il put : « Je m'intéresse d'autant plus à cela, disait-il à M. Colbert, » que quelques personnes bien intentionnées ont voulu perw suader ici, que cet établissement était l'effet des mémoires » que j'ai dressés. Cependant, si vous avez pris la peine de les » lire, vous aurez reconnu que je n'ai point flatté la Cour et » que j'ai expliqué assez nettement que l'incommodité que » l'établissement des bureaux causerait aux Espagnols retom- » berait infailliblement sur les sujets du Roi ».
Ces raisons étaient si fortes, qu'elles déterminèrent, comme j'ai dit, M. Le Peletier à surseoir l'exécution de l'arrêt. « Vous » me ferez la justice de croire, expliquait-il, que ce n'est pas » par manque de zèle pour le service du Roi ni de soumission » à vos ordres. J'ai été touché de la consternation des peuples » et j'ai cru devoir me rendre aux avis d'une personne d'autorité, » telle que M. le maréchal d'Humières ». Mais M. Colbert ne fut pas satisfait du tout : « Il ne faut suspendre les ordres » du Roi qu'à toute extrémité, répondit-il, et ainsi il aurait été » plus de la bienséance de faire publier et exécuter cet arrêt, » vu que S. M. doit être en tous rencontres ponctuellement » obéie. A quoi, j'ajouterai que, sur les remontrances des Magis- » trats des villes cédées, S. M. aurait promptement pourvu à » ce qui aurait pu regarder la manutention (sic) de leur com- » merce » 1, Le caractère de M. Colbert et celui de sa politique tiennent peut-être tout entiers dans ces quelques lignes. Il
1. M. Le Peletier répondit à cette réprimande: « J'agirai dorénavant » en de pareilles occasions par mon propre mouvement, qui me portera » toujours à exécuter très ponctuellement les ordres du Roi et les vôtres » (29 sept. 68).
paraissait avoir une manière absolue d'envisager les choses et de les plier à l'idée, qu'il s'en faisait, sans trop se préoccuper des conséquences : cela fut bien visible, en Flandres, sur la question des monnaies, où la prudence et l'adresse ne furent pas toujours, il faut bien le dire, de son côté. Mais ce n'était là, peut-être, qu'un procédé de gouvernement; il marquait ainsi sa volonté d'aller directement, même brutalement, à un but, après avoir tout pesé, tout étudié, tout escompté. Il savait bien que ses réformes feraient parfois crier ; il ne s'en émouvait pas et se contentait de faire, chemin faisant, quelques concessions, s'il les jugeait indispensables. Telle était, je crois bien, sa tactique et la manière, dont il donnait ses ordres, en facilitait extrêmement l'exécution, s'il faut en croire M. Le Peletier, « tellement ses instructions étaient précises et méthodiques ».
Les tempéraments nécessaires. — Dans la présente affaire, et pour apaiser les crieries, M. Colbert fit rendre un nouvel arrêt du Conseil, en date du 24 septembre 1668, lequel apporta un tempérament au premier ; il fixa les droits à percevoir non plus à 30 %, mais au double de ceux que percevait l'Espagne sur les mêmes marchandises. C'était là un remède bien illusoire : les marchandises qu'on tirait des villes d'Espagne étaient extrêmement chargées de droits et au contraire toutes celles qui y étaient envoyées étaient très peu chargées ; la vérité, c'est qu'il aurait fallu prendre le contre-pied des tarifs d'Espagne et non pas les imiter en les aggravant. Un tarif particulier et modéré était donc nécessaire : il fallut attendre jusqu'au 3 février 1669, pour en avoir un, cependant que le commerce demeurait quasi interrompu.
La question n'avait été suivie que d'assez loin par M. de Louvois, puisqu'elle n'était pas de son département. Mais il était tout à fait de l'avis de M. Le Peletier et il était persuadé que, seules, payaient des droits les marchandises qui, allant d'une ville d'Espagne à une autre ville d'Espagne, traversaient les pays cédés : c'était bien là l'idée première du gouvernement français ; mais ce n'avait pas été celle de M. Colbert. En tous cas, le 8 octobre, celui-ci envoya à Lille son homme de confiance,
Berryer 1, secrétaire ordinaire du Conseil des finances, qui y resta jusqu'au 30 ; l'intendant eut ordre « de n'agir que par » ses conseils et de profiter de ses lumières » ; le plus clair de ce voyage, c'est qu'on permit à certaines marchandises d'entrer d'Espagne dans les pays cédés ou d'en sortir librement, sans payer aucuns droits, comme étant nécessaires à la subsistance desdits pays. Ceci prouve bien que, dans la présente affaire, c'est M. Le Peletier et les marchands qui avaient raison et le ministre qui avait tort : Berryer dut le lui dire. Mais M. Colbert ne renonçait pas à son idée, loin de là ; car M. Berryer, en son nom, établit des commis dans les bureaux et rédigea une commission pour un commis général, ayant la direction de tous les autres. On peut donc dire que, dès cette époque, M. Colbert avait décidé que l'installation des bureaux serait permanente et définitive.
Quelques manufactures particulières. — Certaines manufactures pu certains négoces souffrirent plus que les autres. A Lille, il entrait ordinairement une grande quantité de soie non façonnée, dont une partie s'employait à diverses manufactures et dont l'autre s'y filait, s'y teignait et passait ensuite dans les pays étrangers. Les marchands demandaient donc liberté entière de faire entrer et sortir de la soie.
A Lille encore, la teinture entretenait une bonne partie du commerce et faisait subsister une infinité de familles. Elle s'était maintenue bien plus par le bon marché que par l'excellence des couleurs ; car les teintures de Hollande, en écarlate et particulièrement en noir, étaient d'une perfection connue. Or on teignait à Lille non pas seulement les étoffes, qui se fabriquaient dans la ville, mais même les laines et les soies de tous les Pays- Bas et notamment d'Anvers. Il était bien clair que, si toutes ces marchandises, venant pour être teintes, devaient payer des droits d'entrée, puis de sortie, le commerce de la teinture cesserait absolument à Lille ; et cela était si vrai que les principaux
1. Berryer arriva à Lille en même temps que Godefroy. Celui-ci, mené aussitôt à la Chambre des Comptes, fut surpris du grand nombre des papiers, qu'il y vit et qu'il ne s'attendait pas à trouver en aussi bon ordre.
teinturiers prenaient déjà des mesures, pour aller s'établir à Gand ou à Bruges.
A Tournay, il se faisait un assez grand trafic de sel, qui y abordait par l'Escaut ; le sel s'y blanchissait, mieux qu'en aucune autre ville des Pays-Bas, et de là, il se répandait partout. Or, le sel valait communément à Gand 3 flor. 12 pat. le sac ; le tarif d'Espagne avait fixé le droit de sortie à 3 flor. 15 pat., et, par conséquent, avec le tarif de M. Colbert, le droit aux bureaux de France devait être du double, soit de 7 fl. 1 /2. Tous ces droits réunis auraient augmenté la valeur du sel de 200 %. C'était, ici encore, ruiner ce commerce.
A Touniay encore, les marchands filetiers envoyaient leurs fils écrus à Gand, pour y être blanchis ; car on ne pouvait les blanchir aussi bien dans le pays, soit à cause de la qualité des eaux, soit à cause de l'industrie des ouvriers. Allait-on obliger ces marchands à payer des droits à la sortie, puis à la rentrée de ces fils ? Enfin, les bas d'estame, qui se débitaient à Touniay en quantité prodigieuse 1, étaient « lacés » ou tricotés par des paysans habitant sur les terres d'Espagne, à qui les marchands tournaisiens fournissaient la laine au poids ; s'il fallait payer à la sortie de cette laine et payer encore à l'entrée des bas, ce commerce, lui aussi, cesserait entièrement.
A Menin et à Comines, les brasseurs, qui faisaient la richesse de ces bourgs, débitaient de tout temps leurs bières à Ypres et même plus avant dans les Flandres ; mais les forcer à payer des droits de sortie pour les bières, qu'ils envoyaient en terres d'Espagne, c'était les ruiner, parce qu'alors les brasseurs flamands pourraient vendre les leurs à meilleur marché.
Enfin, il y avait la question du trafic du colzat, tant en grains qu'en huiles ; le colzat faisait un des plus considérables commerces de Lille et l'on n'aurait pu imposer l'huile, sans ruiner cette prodigieuse quantité de moulins, qui étaient autour de la ville 2.