AFFAIRES DIPLOMATIQUES
Des critiques m'ont aimablement reproché de ne point avoir dans mon précédent ouvrage *, décrit en un chapitre particulier, la situation de la Flandre à la fin de la domination espagnole. Mon travail mérite assurément bien des reproches, mais pas celui-là. Je ne nie point l'intérêt qu'il y aurait eu, à connaître exactement l'administration espagnole, ses organes, ses .procédés, ses résultats, avant que d'aborder l'administration française ; j'aimerais même que mes critiques exposassent, en un chapitre et autrement qu'avec des lieux communs, cette question ; pour moi, il m'aurait fallu un volume, qu'il n'y aurait eu aucune raison sérieuse de ne point faire précéder d'un autre sur le règne des Archiducs, en remontant ensuite et méthodiquement, jusqu'aux forestiers de Flandres2. J'écris un ouvrage ; on me demande une bibliothèque !
Quoiqu'il en soit, les circonstances m'ont fourni des documents fort curieux sur la situation des Pays-Bas espagnols, non pas, il est vrai, en 1667, mais en 1701. Ils ne satisferont donc pas pleinement mes critiques ; ils montrent néanmoins, avec beaucoup d'éloquence, comment le Roi Catholique gouvernait ses lointaines provinces, et ils permettent de curieuses comparaisons avec les méthodes politiques du Roi de France.
Ces documents sont la correspondance de M. le marquis de Puységur avec M. de Chamillart, contrôleur général des finances et secrétaire d'Etat à la guerre (corresp. qui va du 24 janvier 1701 au 5 juin 1702), — et avec M. le marquis de Torcy, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères (corresp.
1 . La Flandre Wallonne et les pays de l'Intendance de I.ill \ SOUS Louis XI Y.
2. Plusieurs personnes auraient aimé, aussi, un parallèle entre les institutions flamandes et celles des autres provinces françaises, .le leur réponds la même chose : c'eût été un rainas de lieux communs, ou bien un travail tout différent de celui que j'avais entrepris et nécessitant, lui aussi, plusieurs années de recherches.
qui va du 24 janvier 1701 au G avril 1702) 1. J'ai pu consulter aussi un important mémoire de M. de Carqueville sur les affaires des Pays-Bas.
§ 1 La cour du Roi Pétaud
Cette cour, c'était celle de Son Altesse Electorale Emmanuel, "duc de Bavière, à Bruxelles.
M. l'Electeur, — comme on disait, - — délaissait fort ses Etats et sa capitale bavaroise, Munich. Il avait accepté du défunt Roi d'Espagne, Charles II, son neveu, le gouvernement général des Pays-Bas espagnols et il tenait cour à Bruxelles.
Mais quelle Cour ! Le Roi Catholique avait bien accordé à M. l'Electeur 15.000 écus par mois de gages ; mais il avait omis de jamais les payer. Le gouverneur général avait dû, pour subsister, faire des emprunts fort onéreux et même donner toutes ses pierreries en gages à des Hollandais. Son trésorier, nommé Bombarde, était un homme plein d'expédients, mais ses négociations, notamment avec un joaillier de Paris, appelé Danet, n'avaient pu procurer de l'argent en quantité suffisante. M. le duc de Bavière, encore que créancier de S. M. Catholique pour plus de 9 millions, était un homme « qui n'avait pas le sol ». Ses créanciers lui couraient aux chausses et tous exigeaient de la réalité et des assignations sûres.
S'il n'avait pas d'argent, M. l'Electeur avait-il du moins quelqu'ombre d'autorité ? Pas davantage, et « son état n'était » point fort agréable pour un souverain comme lui ». Outre les disputes qu'il pouvait avoir avec la junte d'Espagne, il n'était pris au sérieux, aux Pays-Bas mêmes, par le moindre bourgeois ; les Etats et les villes ne se gênaient pas pour lui tenir tête, s'il se mêlait de leurs affaires. Et la noblesse, —
1 . Quelques-unes de ces lettres se trouvent aux Archives histor. de la Guerre. Les minutes, que j'ai utilisées, proviennent des papiers personnels de M. de Puységur, et m'ont été amicalement communiquées par sis descendants, les comtes Chr. de Lorgeril et Ch. de Péligonde. (Note de 191 1.)
Ces papiers se trouvaient malheureusement en pays envahi et je n'en ai retrouvé qu'une infime partie. J'ai dû péniblement reconstituer sur des notes le présent chapitre (Note de 1920.)
déception suprême, — ne le considérait pas davantage : S. A. E. se montrait même fort mortifiée d'un incident, qui venait de se produise, à la fin de l'année 1700 ; les chevaliers de la Toison d'Or, dont il était le chef aux Pays-Bas, s'étaient assemblés sans son ordre, avaient assisté au service du feu Roi, à Bruxellesi et avaient laissé sortir M. l'Electeur sans le suivre. — affront auquel il avait été très sensible. Bref, « un lieutenant de Roi, » clans les places de France, était plus maître que le gouverneur » général des Pays-Bas ».
La situation, qui lui fut faite par l'avènement au trône d'Espagne du petit fds de Louis XIV, était singulièrement embarrassante. En cette année 1701, la guerre n'était pas encore déclarée ; mais ce n'était un mystère pour personne que le Roi d'Angleterre y était résolu, qu'il avait au Parlement de Londres une majorité pour sa politique et que, si, en Hollande, la nation désirait la paix, tous les hommes en place étaient au contraire, prêts à suivre l'inspiration anglaise. Louis XIV, lui, n'avait aucune envie de faire la guerre ; mais, au cas où il y serait forcé, il voulait la faire avec avantage. << Nous avons besoin d'une » bonne et vigoureuse campagne, écrivait M. de Torcy le » 26 avril 1702. Si elle est telle, le Roi est au-dessus de tout. » Sinon, et si la guerre dure, nous souffrirons beaucoup ». Hélas, la guerre dura dix ans et les souffrances furent considérables.
Mais, en 1701, et par une précaution nécessaire, Louis XIV fit occuper militairement les Pays-Bas, au nom de son petit-fils, et les mit en défense, particulièrement la province de Gueldres. Donc, si l'Electeur de Bavière entendait rester gouverneur des Pays-Bas, il se trouvait bien obligé de reconnaître le nouveau Roi d'Espagne et de se déclarer pour le Roi de France.
Mais alors, quelle allait être la position critique de ses Etats de Bavière ? L'Empereur ne cachait pas son intention d'entrer dans la coalition contre la France et l'F.spagne ; il avait même déféré à l'électeur de Brandebourg, pour se l'attacher, le titre de Roi de Prusse. Et ainsi, la Bavière se trouvait prise entre le marteau et l'enclume, entre l'Autriche et le nouveau royaume du Nord de l'Allemagne. Il est certain que le duc de Bavière, surtout en s'unissant aux cercles de Souabe et de Franconie, pouvait gêner beaucoup l'Empereur, en supposant au passage
de ses armées -vers le Rhin ; mais il est certain aussi qu'il y risquait tout simplement de perdre ses Etats.
Malgré ce danger, l'Electeur se déclara pour Philippe V, — et c'est-à-dire pour Louis XIV, — après bien des démarches, des discours et des promesses des uns et des autres. L'affaire fut amorcée par M. de Puységur, envoyé de Louis XIV auprès de S. A. E. et conclue par M. de Monasterol, envoyé de Bavière à Paris. Le duc de Bavière avait décliné les propositions, que, de la part de l'Empereur, lui avaient faites officieusement le ^comte Tarini, envoyé de Savoie et l'abbé Stéphany, envoyé de Hanovre ; il avait même prié ces diplomates de quitter la Cour de Bruxelles.
Qu'est-ce donc qui avait décidé l'Electeur ? C'est qu'il avait « de la haine pour la Maison d'Autriche et de l'ambition ». L'Empereur, qui s'appuyait sur les princes de l'Allemagne du Nord, avait cherché à l'abaisser en toute occasion ; récemment, il avait empêché les Etats de Hongrie d'appeler au trône la branche bavaroise après la branche autrichienne et avait, dans ce but, rendu héréditaire la couronne de Saint-Etienne dans la Maison d'Autriche. La Bavière n'avait donc qu'une politique possible : celle de s'appuyer sur la France.
M. l'Electeur avait aussi une ambition, qui était d'obtenir le titre et les traitements royaux, — tout comme l'Electeur de Brandebourg venait d'obtenir le titre de Roi de Prusse. Il en avait une autre aussi, qui était d'acquérir, en toute souveraineté, les Pays-Bas catholiques, ou, du moins, la Flandre et le Hainaut : ces provinces lui avaient paru un morceau assez tentant, pour risquer de perdre à leur considération la Bavière elle-même. Il avait donc demandé la cession en souveraineté de ces pays, s'il venait à être dépossédé de ses Etats allemands ; et Louis XIV, après quelques diifi cultes, s'était engagé à cette cession éventuelle, au nom de son petit-fils. « On a été trop vite » à promettre les Pays-Bas en cas de dépossession, écrivait » M. de Torcy, le 2 avril 1702. Il aurait été bon d'être plus » mesuré. Mais il faut considérer que si la paix dépendait de la >> cession des Pays-Bas, il faudrait la faire à ce prix. »
Ainsi, si les circonstances l'avaient permis, nous aurions eu, au début du xvmule siècle, une manière de royaume de Belgique,
avant la lettre. Et la correspondance de M. de Torcy prouve, en tous cas, malgré l'opinion dominante jusqu'ici chez les historiens, que la France ne voulait pas la guerre et n'était légitimement préoccupée que de sa défense.
La correspondance du marquis de Torcy nous donne même, sur cette petite Cour bruxelloise, la note amusante. Il y avait là une dame, que M. de Bavière avait honorée de son amitié. Elle s'appelait Melle de Popiole et demeurait à Tournay. Le malheur voulut qu'elle fit un voyage à Bruxelles. M. l'Electeur la rencontra et en devint amoureux ; mais les habitudes qu'il noua avec elle, causèrent du scandale. Alors, il crut qu'en la mariant, les choses ne paraîtraient point tant, et il lui fit épouser un gentilhomme bavarois, M. d'Arcot, frère du commandant général de ses troupes. « Le mariage ne fut que dans les appa- » rences et ne fut point consommé. » Madame l'Electrice se montra, ainsi qu'il était naturel, jalouse de cette attache ; elle s'enferma dans ses appartements et déclara qu'elle ne verrait personne, tant que le scandale durerait. Quant à la dame, elle se fâchait chaque fois que M. l'Electeur honorait de ses visites « Madame sa femme ».
Le malheureux prince, qui aimait bien sa maîtresse et qui tenait d'autre part à en bien user avec son épouse, était très embarrassé et souhaitait fort de mettre fin au divorce qui était dans sa maison. Aussi, en ayant délibéré et s'étant aperçu peut-être qu'il n'aimait plus autant Mme la comtesse d'Arcot, il décida de mettre sa conscience en repos et de pacifier sa famille. En fin mars 1701, M. l'Electeur, ayant signé son traité d'alliance avec Louis XIV, se disposait précisément à retourner en Bavière, pour disposer ses troupes. Mme d'Arcot devait l'y joindre, en passant par Paris. Aussi, M. le duc de Bavière trouva-t-il expédient de s'en expliquer an Roi Très-Chrétien, qui devait en effet être assez au l'ail de ces sortes d'aventures. Il lui demanda secrètement de retenir la dame à Paris, et de lui l'aire une pension de K).O(K) livres ; il ajouta qu'il mettrait volontiers, pour cela, de l'argent sur 11 lôlel-de-Ville à fonds perdu ; mais il supplia son royal allié de ne point parler de
l'affaire aux ministres bavarois, non plus qu'à l'envoyé de Bavière, à Paris.
« Ce prince, disait là-dessus M. de Puységur, est effectivement » changé. Il a envie d'être homme de bien, et je le crois fort » homme d'honneur. »
M. l'Electeur de Bavière avait un frère, M. l'Electeur de Cologne, qui était si mal avec ses chapitres de Liège et de Cologne, qu'il lui suffisait de prendre un parti, pour qu'ils prissent le contraire. Néanmoins, étant donné la situation de ses Etats, son alliance importait beaucoup à Louis XIV. M. de Cologne n'avait pas encore reconnu Philippe V comme Roi d'Espagne, pour une raison très grave : c'est que l'Empereur lui écrivait en latin : « Sérénissime », et le Roi d'Espagne ne mettait qu' « Illustrissime » ; et, en français, c'était mieux encore : l'Empereur le traitait de « frère », le distinguant ainsi, lui prince, des autres ecclésiastiques, qui n'étaient que gentilshommes.
On agit donc diplomatiquement, pour gagner à la cause francoespagnole M. de Cologne et déjouer les ruses de M. de Castelan, l'envoyé de l'Empereur à Bruxelles, qui, bien qu'accrédité, ne savait pas s'il devait demeurer caché ou se montrer publiquement. Il avait du reste un émissaire secret, dans l'intimité de l'Electeur ; c'était un chanoine nommé Connisseck. Heureusement, Joseph Clément, — ainsi s'appelait M. l'Electeur, — avait un chancelier, en qui il avait toute confiance, le baron de Karg. et ce cligne homme n'était pas « insensible à la recon- » naissance. » Aussi, un traité fut-il conclu à très bon compte avec M. l'Electeur1.
C'est M. de Cologne qui, dépossédé de ses Etats, se réfugia à Lille, le 26 juillet 1704 ; il y fut reçu et harangué par les députés du Magistrat, en robes de cérémonie, au son des timbales, trompettes, tambours et hautbois, et fut conduit en carosse à l'hôtel du Gouvernement, les quatre Serments faisant la haie sur son passage. Ses officiers furent logés chez les }Trinci-
1. La France lui fournit 110.000 écus pour la levée de 4.000 h. de pied et de 1.000 chevaux et s'engagen à lui verser 25.000 écus par mois pour leur subsistance. En outre et pendant 10 ans, l'Electeur devait toucher 50.000 écus par an.
paux bourgeois de la ville, et lui-même tut traité en toute occasion avec une respectueuse déférence .
J'ai dit quel était le fantôme de souverain qui gouvernait à Bruxelles. Ceux qui p'artageaint sous lui le commandement, n'avaient pas plus d'autorité, — ce qui ne les empêchait pas de se jalouser entre eux. Le marquis de Bedmar, qui avait le titre de commandant général des troupes espagnoles, ne savait ce que c'était l'économie. « Si on le laissait faire, écrivait » M. de Puységur, quand les revenus du Roi d'Espagne seraient » de 12 millions, il trouverait le moyen de les dépenser, sans » que le Roi son maître en tirât grand avantage. Il n'est pas » en son pouvoir d'être économe. »
M. de Bedmar avait pour rival M. le comte de Monterey, chef du Conseil d'Espagne et qui servait sa nombreuse clientèle avec autant de dévouement, qu'il mettait d'ardeur à combattre ceux qui n'entraient pas dans ses intérêts.
M. le comte de Tirimon, trésorier général, ce qui était la même charge que celle de contrôleur général en France, était un incapable.
Il n'y avait, dans tous les Pays-Bas, qu'un seul homme vraiment capable et éclairé et ayant du crédit sur les peuples et sur les villes : c'était M. le comte de Bergheick 2. Mais il n'avait plus d'emploi depuis qu'il s'était démis de celui de trésorier général, et même, le comte de Monterey, qui ne pouvait pas le souffrir, lui avait fait retrancher la moitié d'une pension qu'il touchait.
« Il y a ici tant d'abus, s'écriait M. de Puységur, qu'il n'esl » possible d'y remédier qu'en changeant entièrement le gou- » vernement. »
S 2 Un pays en Léthargie
« Ce pays, disait M. de Puységur, est dans une Léthargie, » dont il faut l'aider à se tirer et dont il n'est pas capable lui- » même de sortir. »