‹ Louis XIV en FlandresChapitre 6 sur 59 · LA CITADELLE DE LILLE · texte numérisé non relu

LA CITADELLE DE LILLE

I. Préparatifs et matériaux. — Les débuts de M. Le Peletier. — Les

carrières. — Les grès. — La brique. — Les voitures. — II. Les travaux. — Les fondations. — Le bon plaisir de M. de Vauban. — Les travaux d'hiver. — Un bon maçon : Simon Voilant. — Le service des fonds. — Les travaux à partir de 1670.

La ville de Lille avait été conquise au mois d'août 1667 et, dès le mois de novembre, M. de Vauban avait terminé tous les plans et devis de la citadelle. Le Roi lui avait accordé de beaux appointements et des gratifications et le grand ingénieur, pour témoigner sa reconnaissance, assura que S. M. serait contente de lui. En janvier 1668, il y avait sur le travail 400 hommes et, en mars, M. Charuel conclut un accord avec les baillis des Etats, pour faire travailler 1.400 paysans. La première pierre fut mise, le 17 juin, par le marquis d'Humières, qui était, dit Chavatte, « comme un ouvrier de machon et qui donna pour » boire à les ouvriers. »

A cette date, la situation matérielle et politique des pays conquis n'était pas trop bonne. La peste, qui malgré toutes

1 . Sources : Les papiers Le Peletier et Arch. Guerre, passim. — Les documents photographiques qui accompagnent cette étude sont inédits et c'est la première t'ois, à notre connaissance, que de pareils documents sont publiés.

les mesures avait redoublé d'intensité à cause de la chaleur, décimait le petit peuple et la garnison ; la mort du secrétaire du marquis d'Humières avait achevé d'angoisser le public et le maréchal-gouverneur avait dû quitter son hôtel et accepter l'hospitalité du procureur de ville, Bruno Bayart, rue du Palais1.

D'autre part, le bruit courait avec persistance que la châtellenie allait être restituée à l'Espagne et échangée contre quelqu'autre territoire. Aussi, les Etats et les autorités locales, persuadés que le conquérant s'en irait bientôt, faisaient-ils montre, en tous rencontres, de leur mauvais vouloir. Le Roi de France apparaissait à beaucoup comme un trouble-fêtes, prêt à secouer l'indolence de chacun et à gêner bien des habitudes. Rien n'attachait profondément les bourgeois ni les paysans au Roi d'Espagne ; mais les gens de ce pays font volontiers leurs affaires eux-mêmes et ils s'accommodaient bien d'un maître débonnaire, fort éloigné d'eux et dont l'autorité était à peu près illusoire. Le gouvernement de Louis XIV ne voyait pas les choses d'un même point de vue : il voulait d'abord, et avant tout, que sa conquête lui fût assurée et que l'ennemi ne pût la lui reprendre avec la même facilité, qu'il avait mise à s'en emparer. En outre, la place de Lille était, dans la pensée royale, un des avant-postes du royaume : son rôle devait être d'arrêter l'ennemi et d'assurer la frontière Nord, naturellement découverte ; c'était aussi de servir de point d'appui pour des conquêtes ultérieures et pour une marche en avant.

La décision et l'esprit de suite, dont fit preuve en cette affaire le Roi Très Chrétien, forment un saisissant contraste avec l'incurie espagnole. Le traité de paix n'est pas encore signé, les troupes victorieuses sont à peine entrées dans la ville, qu'on

1. En juillet 1668, M. Le Peletier écrivait : « Nous sommes accablés » de malades et nous tâchons de procurer des soulagements aux. soldats » avec toute l'économie possible». En octobre, à Tournay, il y avait encore plus de 400 maisons infectées ; le Père Léon travaillait à les parfumer ; mais le peuple le souffrait impatiemment et le menaçait de le lapider ; le gouverneur fut forcé de faire monter la cavalerie à cheval pour appuyer ce bon père ; la contagion avait chassé de la ville toutes les personnes de considération. — En novembre, la maladie se calmait à Lille et à Douay, mais était encore très forte à Tournay et à Armentières. N — En décembre, elle devint moins maligne et la plupart des soldats qu'on portait sur les prés en réchappaient.

se met à l'ouvrage et avec un entrain, une ardeur, une continuité de vues que ce récit va faire connaître. Ce chapitre est un préambule nécessaire à tous les antres ; car c'est à l'abri de ses murailles et tranquillisé par sa fortification, que le Roi va pouvoir organiser sa conquête, se faire connaître et aimer de ses nouveaux sujets.

Préparatifs et matériaux.

Les débuts de M. Le Peletier. — M. Michel Le Peletier arriva à Lille le 20 juin 1668, venant en droiture de Saint-Germain, où il avait pris les instructions de M. de Louvois. Le ministre lui avait dit qu'il faisait état de visiter les Flandres en automne et qu'il espérait bien trouver fort avancés les travaux de la citadelle de Lille. L'intendant, actif et ambitieux, comprit que le meilleur moyen de faire sa cour, c'était de satisfaire son ministre. Et il s'y employa aussitôt ; quatre jours après son arrivée, il était entré dans le détail de tous les marchés et il se promettait de devenir « le premier hasteur et le plus assidu. » Pour toutes les affaires en cours, il prit la leçon de M. Charuel, son prédécesseur, qui resta quelque temps encore à Courtray, en qualité d'intendant de police et de finances, mais non de justice. M. Charuel avait conclu un traité avec les Etats de Lille pour la voiture des matériaux de la citadelle ; mais la pratique de ce traité n'allait pas sans difficulté, d'autant que le mls d'Humières ne se faisait aucun scrupule de retenir à la citadelle plus de 300 chevaux, dits d'artillerie ; il causait ainsi, en cette saison avancée, un retardement très préjudiciable au travail des champs et chagrinait beaucoup MM. les baillis des Etats.

— « Je vais donner, écrivait M. Le Peletier, la meilleure » partie de mon temps à la citadelle et je pense que l'applica- » tion que j'apporterai au détail, fera que le Roi sera servi à » meilleur marché. » Il eut néanmoins, pour ses débuts, quelques traverses. D'abord les soldats du régiment Dauphin, qui travaillaient aux fondations, se plaignaient qu'ils gagnaient trop

peu sur le pied de 24 sols la toise et eu exigeaient 30 de leurs capitaines : ils menaçaient de se mettre en grève : le mot n'existait pas, mais bien la chose et ces soldats de métier n'étaient pas toujours très disciplinés : on dut leur accorder le prix qu'ils demandaient.

D'autre part, les ouvrages, sous la conduite de M. Deshoulières, n'allaient qu'avec la plus grande lenteur, parce qu'on trouva des sables bouillants, qu'on ne put ni épuiser ni retenir par des étais ; cela mit les entrepreneurs au désespoir. « Si l'on » avait connu la nature du terrain, dit M. de Souzy, et qu'on » eût pris des mesures sur ce pied-là, on' aurait épargné une » partie de la peine et des frais que cause la difficulté des îon- » dations et la place n'en aurait pas été moins forte. » Tout le monde attendait avec impatience M. de Vauban, pour trouver les remèdes à cet inconvénient; il arriva le 9 juillet; mais, pressé de retourner à Ath, où il dirigeait d'importants ouvrages de fortification, il repartit le jour même, — d'autant que, pour comble de malheur, des pluies continuelles avaient fait cesser les travaux. Ce mois de juillet 1668 fut déplorable et l'on convenait n'avoir jamais vu si mauvais temps en cette saison; les foins nageaient sur les prairies.

Enfin, — troisième traverse, — l'intendant eut une affaire avec le sieur Delacroix, ingénieur qui dirigeait les pionniers et le service des transports de matériaux ; il lui fit quelques observations en public et l'ingénieur s'en plaignit avec amertume à M. de Louvois. Celui-ci manda alors à M. Le Peletier qu' « il » devait continuer à prendre connaissance des ouvrages de la » citadelle et à se conduire en ce point, selon qu'il lui avait expli- » que avant son départ », — « mais j'estime, ajoutait-il, que, » pour ne point mortifier M. Delacroix, vous devez ne lui deman- » der, que quand vous serez seuls ensemble, ce que vous dési- » rerez savoir de lui. » L'intendant avait 28 ans, de l'ambition et de la souplesse ; il était ami et parent même d'un ministre, que la volonté royale rendait quasi tout puissant. Il comprit que, pour réussir dans ce pays, si récemment annexé et dans des ouvrages d'un genre aussi nouveau pour lui, il devait faire montre d'habileté, bien plus que d'autorité. N'était-il pas du service du Roi, comme de son intérêt particulier, d'être per-

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suasif et courtois, plutôt qu'entier dans ses résolutions et vif dans ses propos ? Son rôle était d'apaiser les conflits possibles, d'exciter le zèle d'un chacun, d'être entre tous un agent de liaison et de conciliation, et il ne devait faire usage de son pouvoir de commandement qu'à l'extrémité et avec l'approbation préalable de M. de Louvois. C'est l'attitude que prit l'intendant dans la présente affaire et c'est par cette intelligence des faits que bien des difficultés de personnes, des retardements ou d'inutiles dépenses furent évités. Dans l'affaire de la citadelle de Lille, M. Le Peletier n'eut pas peut-être le rôle le plus considérable en apparence ; mais il en fut, au vrai, la cheville ouvrière.

Les carrières. — M. Le Peletier avait dit : « Si l'on ne manque » pas d'ouvriers, je ferai en sorte que l'on ne manque pas de » matériaux. » Il tint parole et comme les premiers matériaux nécessaires étaient de grands blocs de pierre blanche, assez grossièrement taillés, appelés parpaings, c'est de ce côté qu'il porta son effort. En août 1668, on voiturait jusqu'à 2.000 parpaings par jour, que l'on tirait des carrières de Lezennes ; M. le maréchal d'Humières y allait souvent, pour voir si les ouvriers faisaient leur devoir ; mais ces carrières étaient éloignées de la citadelle de plus de deux lieues. On en chercha et on en trouva d'autres, qui étaient de moitié plus proches : elles étaient situées au faubourg des Malades et à Esquermes ; le chevalier de Montgivrault et Voilant les visitèrent et convinrent qu'on en tirerait de très belle et très bonne pierre. M. de Louvois, qui suivait de près la question, écrivit à ce sujet : « Si ce » que vous croyez de la proximité des carrières peut réussir, » ce sera un très grand avantage. Je vous prie de me mander, » si votre projet aura réussi, s'il y aurait moyen pendant cet » hiver de fouiller des pierres, proche le haut ou le bas de la » Deûle ; vous pourrez sans difficulté continuer l'amas des » matériaux pendant tout l'hiver, ce qui serait une épargne » pour la châtellenie et qui produirait un grand avancement » pour la citadelle. » A quoi M. Le Peletier s'empressa de répondre : « Je vais faire chercher partout des carieurs, afin » que nous puissions continuer le travail, lorsque les voitures » cesseront. »

On ouvrit six carrières, pour lequel travail on employa quelques ouvriers du village de Templemars et surtout ceux des soldats du régiment du Roi, qui se disaient carieurs et tailleurs de pierres ; ce régiment, dont M. Martinet était lieutenantcolonel, tenait en effet garnison à Lille. Mais les soldats étaient des ignorants et l'on attendait avec impatience une vingtaine de carieurs professionnels, que M. de Louvois promettait d'envoyer de Paris ; le 14 août, il en arriva 21 ; ils étaient payés un écu par jour. Ce tarif était ruineux et les Parisiens refusaient absolument de travailler à la tâche. Aussi, le 4 octobre, arriva-t-il 33 maîtres carieurs, qui venaient du côté d' Abbeville, des terres du maréchal d'Humières et qui consentaient à travailler au cent. La plupart des ouvriers parisiens furent congédiés ; car non seulement ils voulaient travailler à la journée, mais encore ils se plaignaient de ce qu'on leur avait donné des logements dans le faubourg, alors qu'ils auraient voulu loger dans de bons cabarets de la ville. Quand ils se virent remplacés, ils eurent la malice, avant de partir, d'encombrer toutes leurs carrières, de sorte qu'on eut quasi autant de peine à les remettre en état, qu'on en avait eu à ouvrir des nouvelles. On voit que le « sabotage » n'est pas une invention récente !

A la même époque, il y eut quelques difficultés : les carrières d'Esquermes, qui n'étaient qu'à un quart de lieue de la citadelle, étaient pleines d'eau et inutilisables ; on dut mettre les carieurs à Lezennes. Mais là, régnait la peste ; le 2 novembre, l'ingénieur Bouillant y gagna la maladie et en mourut deux jours après.

On prenait aussi des parpaings aux masures et aux murs de clôtures dans les villages de la châtellenie, en payant aux propriétaires le prix qu'on aurait payé aux carieurs ; ce travail se faisait par les soins d'un aide-major, nommé Delabarre, qui, en septembre 1668, découvrit une grande censé ruinée par le feu, dans laquelle il ne restait que les quatre murailles et qui appartenait à M. l'évêque de Tournay ; le maréchal alla visiter les lieux et décida d'y prendre une certaine quantité de parpaings, moyennant indemnité 1. — «Les matériaux que nous

1. Cette censé était située à Wazemmes, village aujourd'hui englobé dans la ville de Lille, sur l'emplacement actuel du Marché aux chevaux.

» avons volés de tous côtés, disait M. Le Peletier, nous ont si » bien mis en fonds, que l'on peut augmenter le nombre des » ouvriers, sans appréhender qu'ils en manquent. »

Le 26 février 1669, il arriva 40 carielirs des environs de Doullens : «Je leur donnerai jusques à 3 sols du cent de parpaings » de plus qu'aux ouvriers du pays, outre la chandelle et les » outils que nous leur fournissons. » Mais on manqua encore de bras et M. de Louvois écrivit à M. Barrillon, intendant à Amiens, aux gouverneurs de Doullens, Béthune, Hesdin et Bapaume d'envoyer à Lille tous les ouvriers qu'ils pourraient trouver. C'est un sieur Loiset qui ramenait à Lille les ouvriers.

Le 20 mars, il arrive encore 24 carieurs picards ; mais, parmi ceux-ci, il y en avait 9, qui prétendaient n'être pas du métier et disaient que le bailli de leur village les avait faits passer pour tels par haine et par animosité ; c'étaient des carieurs malgré eux. Néanmoins on ne laissa pas de les mettre en besogne, pour voir ce qu'ils savaient faire ; il arriva ce qui devait arriver : un grand nombre désertèrent ; les exempts de la maréchaussée de Picardie arrêtèrent quelques déserteurs; M. Barillon les réexpédia à Lille, où ils reçurent publiquement le fouet, sans autre forme de procès ; mais il y eut, malgré cet exemple, un déchet considérable et, le 21 avril, il ne restait plus que 10 carieurs picards. D'autre part, le 19 avril, le régiment du Boi, qui fournissait aux carrières 200 travailleurs, quitta la ville, pour aller camper aux environs de Saint-Germain ; il laissa sur la place 150 hommes et les autres carieurs furent pris dans les régiments d'Auvergne et de Turenne et dans plusieurs compagnies du régiment de Furstemberg, qui pour lors arrivèrent à Lille.

Au mois de juillet, la fourniture des parpaings devint plus difficile encore ; les carieurs, qui étaient restés, partirent pour faire leur récolte et les soldats souffraient de l'air des carrières, qui était en cette saison très pernicieux ; M. de Vauban descendit lui-même dans les trous et dut convenir qu'il n'était quasi pas possible d'y durer .

1. A en croire Ciiavatte, les chaufourniers ou meneurs de blanches pierres d'Esquermes avaient des distractions charmantes. Un jour, ayant bu, ils prirent l'un des leurs, qui était ivre et ne savait ni le flamand ni le wallon ; ils le mirent dans un linceul, le portèrent tout chantants jusqu'à l'Arbonnoise et le jetèrent dans l'eau ; le malheureux s'y noya.

Les grès. — Il fallait aussi des grès, pour poser aux faces des bastions. On eut l'idée de les tirer de la contrescarpe de Béthune. Voilant y alla en septembre 1668 et fit des marchés très avantageux ; il y en avait de deux sortes : des boutis et des caris ; ceux-ci, plus ordinairement employés, étaient taillés et un peu plus chers que les autres ; mais, pour les deux espèces de grès, ce qui coûtait, c'était la voiture de Béthune à Lille ; on en aura une idée, quand j'aurai dit qu'un grès bouti valait 1 sol pris sur place et que la voiture revenait à plus de 7 sols. C'est le sieur de la Vennerie, qui allait à Béthune chercher ces matériaux et l'on envoya de Paris et de Fontainebleau des ouvriers briseurs de grès.

Le maréchal d'Humières proposa de faire démolir le château d'Erquinghem, propriété du comte d'Egmont, dont on aurait pu tirer des grès et des blocs de pierre. Ce château, sis sur les bords de la Lys, était à demi ruiné et inhabitable ; mais il fallait l'agrément du comte d'Egmont et l'on craignait que celui-ci, engagé au service du Roi d'Espagne et privé par Louis XIV du droit, qu'il exerçait en qualité de seigneur du lieu, de renouveler le Magistrat d'Armentières, ne fit des difficultés pour vendre des démolitions et aider ainsi à la construction de la citadelle. M. Le Peletier négocia donc secrètement et fit faire la proposition par un particulier, qui feignit de vouloir traiter pour son compte. Le bailli d'Armentières, qui était l'agent du comte d'Egmont, entra en pourparlers ; l'affaire fut débattue et Voilant trouva plus avantageux d'acheter le tout en gros, plutôt qu'en détail. Le marché fut conclu pour 3.000 florins, le 24 décembre 1668. Il était d'autant meilleur, que les grès pouvaient être amenés à Lille sans difficulté, par la Lys et la Deûle.

La brique. — Le 1er août 1668, qui était un lundi, on commença à mettre de la brique en œuvre ; mais on attendait, pour travailler à préparer les terres, que la saison ne permette plus de cuire. On employait deux sortes de briques : celles dites d'Armentières et celles du pays ; les premières étaient plus petites que les secondes, mais elles résistaient plus aux injures du temps ; aussi s'en servait-on pour faire les parements ; puis

BATIMENTS DU CORPS DE PLAl l

on trouva plus commode de faire toutes les briques de ce même moule, quitte à augmenter l'épaisseur de certains murs. M. de Louvois prescrivit à M. de Vauban de choisir tous les endroits, dont on aurait besoin, aux environs de la citadelle et à l'intendant de faire préparer les terres pendant l'hiver. M. de Vauban, étant de passage cà Lille le 20 octobre, marqua lui-même tous les lieux et l'intendant prit ses mesures, pour avoir, l'année prochaine, une quantité prodigieuse de briques. Il fit un marché pour le charbon nécessaire à la cuisson ; mais il eut quelques mécomptes ; car le charbon venait du Hainaut et le gouverneur de Condé, ville encore espagnole, faisait des difficultés pour le transit ; il voulait ériger les bateliers de ladite ville en francs navigueurs, — c'est-à-dire leur donner le monopole de naviguer sur l'Escaut et, pour cela, obligeait les autres bateliers à rompre charge, ce qui causait de graves retardements de la marchandise.

Les voitures. — J'ai dit comment l'on s'était procuré les principaux matériaux : parpaings, grès, briques. Il me faut expliquer comment on les transportait aux endroits convenables.

Il y avait d'abord la voie de terre, autrement dit les chariots. M. Charnel avait fait un traité avec les Etats et avec la ville, qui devaient fournir un certain nombre de chariots, environ 300 ; ils devaient aussi payer la subsistance des chevaux dits d'artillerie, qui travaillaient à la citadelle et M. de Louvois estimait que chaque cheval devait avoir au moins 20 livres de foin et un boisseau d'avoine par jour, outre la paille. Les baillis des Etats trouvaient ces voitures et ces fourrages très onéreux et ne faisaient montre d'aucune bonne volonté : « La manière » dont en usent les officiers de la châtellenie, écrivait le ministre » le 16 juillet, est si extraordinaire, qu'il pourrait bien arriver » que le Roi les soulageât des soins qu'ils en prennent, en con- » férant leurs charges à des gens plus affectionnés à son ser-

» vice J'attends leur député, pour lui bien laver la tête et le

» renvoyer sans parler au Roi. » C'est le sieur de Laborie, aide- • major, qui prenait soin des voitures ; de tous les subalternes employés à la citadelle, il était considéré comme le plus appliqué : il gagnait 100 livres par mois.

M. Le Peletier convenait qu'il serait plus avantageux aux Etats et plus utile au service du Roi de traiter avec un entrepreneur ; car, à moins que d'avoir un hasteur à chaque chariot, on ne pouvait empêcher les charretiers, payés à la journée, de s'arrêter en chemin ; d'autre part, les chevaux dépérissaient infailliblement, quelque fût leur ration de fourrage. Les baillis faisaient faire les voitures par les chariots du pays et l'excavation par les paysans en forme de corvée. Mais : 1° le paysan ne venait ou n'amenait son chariot, que forcé de contraintes ; 2° on ne pouvait empêcher que les communautés ne traitassent avec des particuliers, pour fournir des chariots ou des hommes à leur décharge ; et l'abus était si grand, qu'on voyait des villages payer jusqu'à 100 sols ou 6 florins la voiture du cent de parpaings, au lieu de 50 à quoi l'Etat l'avait réglée. « Avec l'éco- » nomie que nous pratiquons, disait l'intendant, le Roi ferait » plus avec 60.000 fl., que l'Etat ne pourrait faire avec 100.000. » Aussi désirait-il faire accepter aux Etats, en substitution à leur traité, l'offre d'un entrepreneur de traiter à 4 livres par jour et par chariot, — ou mieux encore, au cent de parpaings.

Le traité fait par M. Charuel avec les Etats finissait au dernier mai 1669 et celui fait avec la ville au dernier août. MM. des Etats firent, en janvier 1669, une proposition pour se rédimer du traité : ils offraient de payer 60.000 florins. M. Le Peletier fit le calcul suivant : il restait encore à faire une dépense d'environ 40.000 fl. pour l'excavation des terres ; puis, en comptant toutes les voitures de bois, de fer, de plomb, de tuiles qui seraient nécessaires, ainsi que les 40.000 verges de maçonnerie, il fallait compter 90.000 fl. pour frais de voiture. Soit : 40.000 + 90.000 = 130.000 fl. Mais comme le Roi avait promis de contribuer à la dépense des voitures, on pouvait estimer que les Etats avaient à payer encore environ 95.000 florins. Après quelques marchandages, les Etats ofîiirent 80.000 fl. ainsi que le paiement du canal et de la chaussée conduisant des carrières à la citadelle 1. et le traité fut conclu le 5 février.

Pour la voiture des briques, on jugea qu'il serait fort aisé de faire des petits canaux depuis les fours jusqu'à la citadelle ;

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