CHAPITRE XIV
L'affaire des urbanistes fut, avec la sécularisation d'Esnay, une de celles qui occupèrent le plus de place dans les négociations diplomatiques de cette époque.
La congrégation des urbanistes de Sainle-Claire appartenait à Tordre de Saint-François et comptait en France un grand nombre d'abbayes et de prieurés. Comme les intrigues jouaient d'ordinaire un grand rôle dans les élections des abbesses et comme elles tournaient de plus en plus au profit de Rome, grâce à l'extension et à Tac-' tivité de la cabale ultramontaine, Louis XIV voulut y mettre fin en nommant lui-même les supérieures, d'après un droit qu'il revendiquait. Rome naturellement s'y opposa. De là un conflit très vif.
Le 13 novembre 1676, Pomponne écrivit de Saint-Germain au duc d'Estrées : « Le roi ayant jugé que la nomination des maisons de filles religieuses de Sainte- Claire, ou autrement urbanistes, lui appartenait, et les ayant conférées en titre d'abbayes au lieu qu'elles étaient ci-devant électives et triennales, Sa Majesté m'a commandé de vous écrire de cette affaire. 11 se pourra faire qu'il se forme des difficultés à Rome sur l'obtention des bulles, et que les cordeliers qui avaient auparavant la direction de ces maisons y forment quelques difficultés; mais Sa
Majesté désire que vous travailliez à les surmonter, et elle ne cloute pas que vous n'y réussissiez 1.»
C'est ainsi que Louis XIV nomma la dame de Savignac prieure au monastère de Pugct en Quercy, et la dame Charlolte-Glaire de Rotondis de Biscaras (religieuse professe de Saint-Pierre de Reims, ordre de Saint-Benoît) abbesse de Saint-Jean-Baptiste du Montcel, congrégation des urbanistes dans le diocèse de Beauvais. Foucault raconta ainsi, en 1677, la prise de possession du monastère de Pugetparladamede Savignac : « J'ai été commis pour la mettre en possession, et y ayant envoyé le sieur de la Boissière, président, en l'élection deCahors, pour exécuter cet ordre, il a été obligé de faire faire ouverture des portes et a eu de la peine à se garantir de la fureur de plusieurs fdles qui lui ont jeté du sable et de la chaux dans les yeux, et qui l'ont chassé à coups de pierres et de bâton. Ces violences, précédés par celles qu'elles faisaient journellement à la dame de Savignac, leur ont été inspirées par deux cordeliers qui gouvernaient celte maison, sujette à la juridiction des cordeliers. J'ai fait informer de ces violences et mandé à la cour qu'il était à propos de transférer dans d'autres couvents quatre religieuses, chefs du parti contraire à Tabbesse, et qui entretiennent les autres dans la révolte aux ordres du roi. Cet ordre m'a été depuis envoyé, et les deux cordeliers ont été envoyés dans le couvent de leur ordre à Auch. Ayant reconnu l'extrême aversion et même le mépris que toutes les religieuses de Puget avaient pour la dame de Savignac, j'ai proposé à M. de Chateauneuf de la tirer de cette maison, et d'y envoyer une autre supérieure du même ordre et dont elles connaissent le mérite. J'ai proposé la dame de Camas, religieuse aux Sainte-Claire de
1. Correspondance de Rome, t. CCXLVIII, p. 50-51. — Parmi les papiers de 1681 se trouve un mémoire sur les- commencements de cette négociation; plusieurs dépêches y sont citées jusqu'à celle du 11 août 1679 inclusivement, t. CCLXXl, p. 211-217.
Cahors, fille du doyen des trésoriers de France à Montauban. »
La situation était donc tendue, et elle le fut plus encore par le refus que le pape fit d'envoyer les bulles aux supérieures nommées par le roi. Le 11 marslG77, Pomponne manda au duc d'Estrées : « Vous avez vu il y a longtemps, par mes dépêches, que Sa Majesté désirait que vous appuyassiez l'expédition des bulles sur la nomination qu'elle a faite de diverses abbesses dans les maisons des urbanistes. Votre dépêche du 16 fait voiries difficultés qui s'y rencontraient. Sa Majesté s'assure que vous n'oublierez rien pour les faire lever1. » Le 27 juillet suivant, le duc d'Estrées répondit à Pomponne que cette affaire était fort difficile 2. Le 26 novemore, Pomponne insista en ces termes : « Le roi désire toujours que vous vous employiez à faire réussir l'affaire des urbanistes dont les bulles sont sollicitées à Rome 3. »
Louis XIV intervint personnellement et écrivitde Saint- Germain, le 7 janvier 1678, au pape : « Très saint. Père, nous chargeons le sieur duc d'Estrées, notre ambassadeur, de témoigner à Votre Sainteté combien nous affectionnons l'affaire de quelques religieuses que nous avons nommées et présentées à Votre Sainteté pour abbesses dans quelques maisons de Sainte-Claire dites urbanistes, dans notre royaume. Nous devions nous promettre que Votre Sainteté aurait commandt il y a longtemps l'expédition de leurs bulles ; mais, comme elles n'ont pu les obtenir jusques à cette heure, nous donnons ordre ausieur duc d'Estrées de vous en faire de nouvelles instances en notre nom, et de vous faire connaître le juste sujet que nous avons de nous promettre que vous nous accorderez avec plaisir une demande si légitime 4.»