‹ Louis XIV et Innocent XI (volume 2)Chapitre 286 sur 373 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

m LOUIS XIV ET INNOCENT XI.

que sept fois à peine et brièvement, il a été nommé chapelain d'une église à la colonne trajane. Là, il a fait connaissance d'un nouveau chapelain, protégé par Casoni et arrivé depuis le mois de novembre 1688; ce nouveau chapelain se nomme Jacques Morelli, d'Avignon, et se dit grand ami de M. Arnauld et de M. l'abbé de la Trappe, grand défenseur de feu l'évêque de Pamiers, ennemi de l'Église gallicane et de l'État, et fort attaché aux intérêts du pape. Poncet déclare avoir combattu les idées de Morelli, mais ils sont devenus toutefois confidents, et voici ce qu'il raconte des confidences que Morelli lui a faites : a Ledit Jacques Morelli, depuis trois mois,., me dit qu'il avait un nom emprunté, qu'il s'appelait véritablement Muguet, prêtre delà ville de Paris, dit prieur du Sarret; qu'il se faisait appeler M. de Saint-Éloy clans le diocèse de Vaison où il a été grand vicaire dudit évêque, supérieur du séminaire et directeur les Filles de l'enfance avec M.Simon. » Poncet donne ensuite des détails sur les principaux chefs de la cabale française ultramontaine à Rome. Après ces révélations, il se déclare bon Français, « tous les jours en querelle pour défendre les intérêts de la France, et avec tant de chaleur que je me suis exposé et m'expose encore, dit-il , à être assassiné ou empoisonné1. »

Le public nese trompait pas sur les intrigues et les intentions des jésuites. Outre les Provinciales de Pascal parues en 1656 et 1657, il circulait d'autres écrits qui témoignaient de l'opinion générale à leur endroit. Il existe dans la Correspondance de Rome, parmi les documents de 1682, une lettre d'une dame anonvme, lettre intéressante dans laquelle cette dame prie avec esprit un autre anonyme de la tirer d'embarras. — Elle se confesse à un sulpicien, mais ce sulpicienne la satisfait pas. Elle trouve qu'on change de religion, et elle voudrait qu'on lui expli-

1. Correspondance de Rome, t. CCCXXVI, suppl. de 1689, p. 296-301.

JÉSUITES DE FRANCE ET P. LA CHAISE. 40,r>

quât l'infaillibilité papale, ainsi que les arrêts rendus par les parlements contre les brefs du pape. Ces choses lui paraissent inconciliables. La réponse de l'anonyme datée de Paris le 19 janvier 1682, dit qu' « il y a quelques années, » on enseignait l'infaillibilité du pape comme un article de foi, et que ceux qui la niaient étaient hérétiques ; qu'aujourd'hui les parlements enseignaient le contraire et que le clergé de France les appuyait. L'auteur de cette réponse raconte qu'il a consulté là-dessus le célèbre Père César, carme déchaussé, mais que celui-ci n'a pas voulu lui expliquer cette difficulté, et qu'il s'est borné à lui répondre « qu'il fallait se tenir au gros de V arbre. » Il va alors au collège de Clermont, « où la morale se raffine. » Un Père arrive. « Je m'avance en même temps vers lui, dit-il, avec une soumission très respecteuse; car il faut aujourd'hui que les ecclésiastiques, de quelque qualité qu'ils soient, abbés, évêques ou archevêques, rampent devant ces messieurs, ou bien ils s'exposent à leur indignation et passent pour des jansénistes. » Il soumet alors à ce Père jésuite le cas susdit, et voici la réponse du jésuite :

« Vous savez qu'il était autrefois important pour l'honneur de notre société, qu'on peut dire être une des plus fermes colonnes de l'Église, d'établir comme un article de foi l'infaillibilité du pape, afin de le mettre par ce moyen dans nos intérêts et l'obliger à employer pour nous toute sa puissance spirituelle contre les janséniste^ qui nous faisaient alors une guerre cruelle; et vous voyez, grâce à Dieu, comme nous y avons réussi. Ils ont fait tous leurs efforts pour ruiner notre doctrine et rendre notre morale ridicule et extravagante, et quoique en apparence ils dussent nous accabler sous l'autorité des conciles et de l'Écriture, nous avons pourtant si bien fait qu'ils ont été eux-mêmes déclarés hérétiques. Cette dangereuse cabale a été enfin dissipée; ils sont errants et vagabonds, et à peine trouvent-ils un endroit sur la terre pour se mettre en sûreté. Et comme à présent il n'y

a rien à craindre de ce côté-là, et qu'il s'est présenté d'autres affaires où nous avons jugé à propos de n'avoir point tant de déférence pour le pape et d'en avoir beaucoup pour le roi à qui nous avons des obligations infinies, nous avons cru que, pour maintenir les droits de sa couronne et pour nous conserver toujours dans ses bonnes grâces, nous pourrions suivre l'opinion de beaucoup de docteurs qui croient que le pape se peut tromper. Ainsi, il ne faut pas s' étonner si, en divers temps, on croit des choses différentes. — Mais, mon Père, lui dis-je, la religion change donc selon les temps? Vous vous trompez, me dit-il ; elle ne change pas pour cela, elle est toujours la môme et elle est immuable, quoique, selon les diverses rencontres, on soit tantôt d'une opinion et tantôt d'une autre. C'est là le miracle de la probabilité, qui, bien loin d'ébranler les fondements de la religion, ne fait que les affermir. Personne n'aii connaît mieux le prix et la valeur que nous par l'usage fréquent que nous en faisons. »

Ce Pèreajouta qu'en Chine, ils avaient supprimé lamort et les souffrances du Christ, qui choquaient les payens et qui leur attiraient des désagréments, et que, cela une fois supprimé, les choses étaient allées à merveille. De tout cela, l'interlocuteur conclut que l'infaillibilité papale n'était qu'une opinion probable, et le jésuite l'approuva. L'interlocuteur demanda si l'on pouvait imputer à quelqu'un comme une hérésie une opinion probable. « Oui, sans doute, me dit-il, si cette opinion est probablement hérétique... S'il est possible que ce soit une hérésie de ne pas croire l'infaillibilité, il est possible aussi que ce n'en soit pas une; on a le choix de dire oui ou non, selon qu'il est avantageux K y>

Ce dernier trait, placé sur les lèvres d'un jésuite, ne saurait être plus malicieux ; et toute cette consultation est une des critiques les plus fines de l'infaillibilité papale et des motifs pour lesquels les jésuites l'ont soutenue

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