Correspondance de Home, t. CCCIII, p. 6D-8G
Le lecteur peut maintenant, ce me semble, se prononcer en connaissance de cause sur les principaux faits politico-ecclésiastiques de cette époque, et surtout sur l'esprit qui les a inspirés et dirigés.
On a prétendu que l'historien impartial doit laisser parler les faits, mais qu'il peut leur souffler ce qu'ils doivent dire. Je n'ai pas eu besoin d'opérer cette insufflation; et si je n'ai pas réussi, dans certaines pages, à me rendre aussi impersonnel que je l'aurais voulu, du moins reconnaîtra-t-on que je n'ai jamais cessé d'être absolument impartial. Même là où tout autre écrivain tant soit peu libéral et patriote aurait chanté victoire, je me suis contraint et tu, pour ne laisser parler que les documents français que j'avais l'honneur de mettre en lumière.
Grâce à eux, le lecteur est entré dans le génie de la France, tel qu'on le comprenait vers la fin du xvnc siècle, et il a pu rendre une vie fugitive à ce qui n'est plus. Celui qui n'a pas Iules quatre-vingt-six volumes manuscrits analysés dans cet ouvrage, trouvera certainement que j'ai été trop long; mais celui qui les a lus et étudiés m'accusera plutôt d'avoir été trop court. Quoi qu'il en soit, je crois avoir été exact et fidèle, évitant à la fois la torpeur des indifférents et la passion des fanatiques. Malgré tous ses défauts, cette étude est une œuvre de patience et
d'honnêteté. J'aime à croire qu'elle est, de plus, une œuvre utile : utile relativement au passé, qu'elle fait mieux connaître; utile relativement à l'avenir, qu'elle peut rendre plus éclairé et plus prudent. Je n'en ai point fait une thèse, mais seulement un simple exposé de situation, d'après des documents recueillis et mis en ordre. C'est maintenant au lecteur à faire cette thèse, en tirant de tous ces documents, aussi éloquents que précieux, les leçons politiques et religieuses qu'ils renferment. Je n'ai groupé tant de faits et tant de détails que pour provoquer d'autant plus de réflexions. « Les bons écrits, a dit M. Frary, ne sont pas seulement ceux qui démontrent le plus de vérités, mais ceux qui suggèrent le plus de réflexions et d'idées. »
A la mort de Clément X, l'abbé Servient prévit et avertit le marquis de Pomponne que le pontificat de son successeur serait infailliblement difficile pour la France, et que l'on aurait « de grandes affaires à soutenir. » Elles surgirent, en effet, comme par enchantement, ou plutôt elles se développèrent, car le germe en était déjà semé; et ce développement soudain, pareil à celui des nuages orageux qui envahissent le ciel en quelques instants, provoqua un orage qui troubla sans rafraîchir. Quoique très compliquée dans ses phases et traversée par mille péripéties, la question romaine sous Louis XIV et Innocent XI s'éclaircit cependant à merveille, à la lumière de tous les documents précédents, qui mettent à jour ce qui est resté obscur ou méconnu jusqu'ici. Par eux on entre, comme par effraction, dans l'intimité des deux cours, et l'on surprend les secrets de l'une et de l'autre, en les atteignant jusqu'au vif et jusqu'à la moelle.
C'est aux historiens, aux hommes d'État, aux moralistes et aux théologiens à savoir en profiter. Il faudrait plaindre ceux qui ne verraient que des disputes de
moines dans les affaires ultramontaines, jésuitiques, quiétistes, jansénistes, gallicanes, protestantes et autres, qui passionnèrent les esprits, de 1676 à 1689. N'est-ce pas, au contraire, un vrai drame, drame aussi politique que religieux, drame aussi important pour l'État que pour l'Église, que cette lutte autour des quatre articles de 1 682 ? Qui ne voit, sur ce drapeau national où ils sont écrits, la question même des rapports de.l'Église et de l'État? Nous nous flattons aujourd'hui, et à bon droit, de pouvoir la résoudre mieux qu'en 1682; mais encore faut-il la connaître à fond.
Or, j'estime qu'il est impossible de connaître l'esprit de la papauté avec plus d'exactitude que dans les documents diplomatiques précités. Où trouver plus d'intrigues, plus de ruse, plus de souplesse théologique, plus de stratégie, que dans cette lutte célèbre? Qui n'admirerait l'habileté suprême avec laquelle les jésuites savent conduire leur double jeu, faisant mouvoir, sur le même échiquier, à Rome des pions noirs, à Paris des pions blancs? Et cette finesse toute romaine avec laquelle Innocent XI et sa camarilla saisissent le joint dans toutes les questions, et celte intelligence avec laquelle ils savent réparer leurs pertes, et cette manière de se relever et de se hausser après la chute, et cette ténacité à considérer le but et à vouloir l'atteindre quand même, tout cela n'estil pas merveilleux? Et, si la diplomatie consiste dans l'art de duper son adversaire eu ayant l'air de le cajoler, tout cela n'est-il pas un chef-d'œuvre de tactique?
Rome ment, on le lui prouve, on le lui fait toucher du doigt. N'importe. Avec une incomparable et imperturbable candeur, elle soutient qu'elle est divine, que par conséquent elle ne saurait mentir et que tout lui appartient. Et c'est Louis XIV qui s'incline et se rend devant de pareils procédés, alors que rien ne manque à sa puissance,
que l'Europe proclame sa grandeur et qu'il se voit entouré des génies les plus nombreux et les plus extraordinaires!
Comment expliquer cet aveuglement? Suffît-il de dire que, si Louis XIV était entouré d'hommes de génie, il était dominé et accaparé par un jésuite qui s'appelait le Père de La Chaise, et par une femme qui s'appelait madame de Maintenon? Sans doute, ces deux personnes ont été néfastes pour lui et pour la France. Mais il est d'autres coupables, et il faut remonter à d'autres causes.
Ce ne sont point les personnes qui ont vaincu les personnes, mais les méthodes qui ont battu les méthodes.
Entre Louis XIV et Innocent XI, il y avait plusieurs ressemblances qui les mettaient pour la lutte sur un pied d'égalité. L'un et l'autre étaient monarques absolus, celui-là régnant sur une nation qui tenait le premier rang en Europe, celui-ci sur une Église qui était la plus nombreuse dans la chrétienté. Louis XIV, oubliant qu'il n'était pas un peuple, disait : « L'État, c'est moi; » et Innocent XI, oubliant qu'il n'était qu'un évêque, disait : « L'Église, c'est moi. » L'un était un despote politique, l'autre un despote religieux, tous deux également ambitieux, superbes, hautains.
Comme absolutistes, Louis XIV et Innocent XI professaient le même système et couraient sur le même terrain. Mais, si les tendances et les points de vue étaient les mêmes, les passions et les intérêts étaient opposés. La fille aînée de l'Église était alors arrivée à un âge où elle croyait avoir le droit de se diriger elle-même, sans manquer de respect à la papauté ; mais celle-ci, qui croyait, en vieillissant, augmenter chaque année ses propres titres à de nouvelles prétentions, ne voulait rien céder. De là des aigreurs, des chocs et de profondes inimitiés. Au point où en étaient les choses au temps de Louis XIV et
d'Innocent XI, un conflit était d'autant plus inévitable que ce roi et ce pape étaient plus absolus dans leurs idées et plus entiers dans leurs caractères.
Ni l'un ni l'autre n'ont compris que les institutions qui servent de barrière au pouvoir, lui servent aussi d'appui. « Elles le guident dans sa route, a dit Benjamin Constant, elles le soutiennent dans ses efforts, elles le modèrent dans ses actes de violence, et l'encouragent dans ses moments d'apathie... Mais quand ces institutions sont détruites, le pouvoir, ne trouvant rien qui le dirige, rien qui le contienne, commence à marcher au hasard; son allure devient inégale et vagabonde. Gomme il n'a plus aucune règle fixe, il avance, il recule, il s'agite ; il ne sait jamais s'il en fait assez, s'il n'en fait pas trop. Tantôt il s'emporte, et rien ne le calme, tantôt il s'affaisse, et rien ne le ranime. Il s'est défait de ses alliés en croyant se débarrasser de ses adversaires. L'arbitraire qu'il exerce est une sorte de responsabilité mêlée de remords, qui le trouble et le tourmente1. »
Tels furent Louis XIV et Innocent XI. En cela, ils luttèrent à armes égales, avec les mêmes ressources et les mêmes faiblesses.
Mais, dès qu'on aborde les divergences, on constate bien vite la supériorité d'Innocent XI, et l'on comprend aisément pourquoi Louis XIV devait être battu par lui.
Louis XIV, qui vivait trop dans le monde féminin, visait aussi trop à l'effet. Sa recherche excessive de l'effet lui faisait souvent perdre de vue le vrai but. C'est ainsi qu'il tenait plus à l'éclat qu'au solide triomphe, qu'il lâchait souvent la proie pour l'ombre, la gloire pour la gloriole, et qu'il consentait finalement à s'accommoder avec sonad-