De Vesprit de conquête et de l'usurpation
e. michaud. iv. — 33
versaire sans exiger d'autre satisfaction que celle de sa vanité et de son amour-propre.
Innocent XI, au contraire, n'oubliait jamais le but auquel il devait viser, et il y tendait per fas et nef as. Ce qui flattait et charmait Louis XIV, ne le touchait, lui, qu'à l'épiderme. Compliments, adulations, présents, rien ne pouvait le détacher de l'idée à laquelle il se tenait figé. Il se souciait peu de ces effets de surface et de ces miroitements qui ne durent et ne trompent l'œil qu'un jour; il ne connaissait, pour lui, qu'une seule politique, celle des résultats sérieux et stables. En cela, il était de l'école de Mazarin et de Richelieu, école que Louis XIV avait malheureusement abandonnée par tempérament.
Louis XIV comptait trop, pour se défendre, sur l'Eglise gallicane. Cette Église n'était plus alors qu'un corps mal servi et même desservi par ses principaux organes; ses cardinaux, qui auraient dû être ses principaux défenseurs, étaient plus papistes que gallicans, sauf le cardinal d'Estrées, qui toutefois, malgré son gallicanisme, fut aussi timide et faible en plus d'un cas. Les vieux évoques à la Ghoiseul se raréfiaient au point de devenir presque introuvables; ceux qui se faisaient remarquer par leur énergie, au lieu d'être attirés par Louis XIV, étaient maltraités par lui, uniquement parce qu'ils avaient le tort ou l'honneur de déplaire aux jésuites. Bossuet même biaisait et louvoyait; la peur qu'il avait d'une rupture avec Rome, lui faisait voiler la vérité, au profit de la papauté et au détriment de la France et du catholicisme. En général, le clergé était plus soucieux de ses bénéfices et de ses intérêts matériels que de ses devoirs religieux. Innocent XI, renseigné par des agents clairvoyants qui avaient déjà un pied dans la place, connaissait le faible de la situation; il n'en devenait que plus hardi et plus entreprenant, et sa camarilla, loin d'être effrayée par les fanfaronnades du
grand roi, n'en était que plus audacieuse et plus alerte.
Ce n'était pas seulement l'Église gallicane qui était en décadence malgré ses grands orateurs et ses grands écrivains, c'était aussi la politique ecclésiastique de Louis XIV.
Sans doute il est bon de chercher à développer et à fortifier l'unité dans les royaumes et les Églises qui souffrent d'une trop grande division; car l'unité est alors une condition vitale et une force. A ce point de vue, Louis XIV avait raison de vouloir favoriser l'unité religieuse de la France ainsi que son unité politique. Mais les moyens qu'il employa furent presque toujours malheureux, soit qu'ils fussent iniques, soit qu'ils ne fussent que maladroits. La révocation de l'édit de Nantes et l'expulsion des protestants furent d'autant plus iniques, qu'il s'agissait moins, au fond, de mettre de l'unité en France que de plaire au pape et de s'attirer sa bienveillance; et l'extension de la régale dans tout le royaume fut d'autant plus maladroite, que son vrai but était de favoriser le jésuitisme, en donnant au Père de La Chaise le moyen de se venger des évoques antijésuitiques de Pamiers et d'Alet, et surtout le moyen de nommer lui-même aux bénéfices et de remplir l'Église de France de ses créatures les plus dévouées.
La politique ecclésiastique de Louis XIV, au lieu d'être une politique de principes, ne fut qu'une politique de compromis et de personnes; elle consistait à demander au pape telle faveur pour tel favori, et à lui offrir en retour telle concession ; elle se résumait tout entière dans la formule : Donnant, donnant. Louis XIV voulait simplement se maintenir dans ses positions par rapport à Rome, et il n'a attaqué celle-ci que parce qu'elle l'attaquait elle-même en empiétant sur lui. Au lieu d'être agressif et de chercher à reprendre vigoureusement le terrain perdu pendant les siècles précédents, il se borna
à la défensive et encore lâcha-t-il pied clans la plupar des cas. Une politique juste eût exigé la réparation de tous les anciens dommages causés à la France par la papauté, et elle n'eût désarmé qu'après avoir obtenu satisfaction; les consciences eussent ainsi respiré à l'aise, le joug d'une fausse dogmatique et d'une fausse discipline eût été brisé, et tous les systèmes philosophiques antichrétiens que le xvme et le xixe siècle ont produits n'eussent pas vu le jour. Au lieu d'entrer dans cette voie émancipatrice, Louis XIV se traîna faiblement dans les vieilles ornières; et Rome triompha d'autant plus facilement qu'elle savait ce qu'elle voulait, qu'elle tenait à ses principes traditionnels non moins qu'à ses intérêts momentanés, et qu'au lieu de s'isoler et de se faire partout des ennemis comme faisait Louis XIV, elle savait s'appuyer sur l'Espagne, sur l'Autriche et sur la plupart des princes. C'était certainement la politique la plus intelligente pour cette époque.
J'ai suffisamment mis en lumière les fautes de Louis XIV et de ses ministres dans cette lutte contre l'absolutisme papal1. Il n'était pas difficile, dans de telles conditions, à une cour aussi habile que celle de Rome, à des tacticiens aussi consommés que les Innocent XI, les Favoriti, les Casoni, les de Luca, les Cibo, les Ottoboni, les Azzolini, les Altieri, etc., de remporter la victoire2.
Reste à savoir si cette victoire est une victoire définitive ; car, de ce que la méthode d'Innocent XI a été supérieure à celle de Louis XIV, il ne résulte pas qu'elle ait toujours été appliquée à la cause même de la vérité et de la justice. Innocent XI le prétendait, il est vrai, comme il se prétendait infaillible ; mais ce n'est point là une dé-