‹ Louis XIV et Innocent XI (volume 2)Chapitre 49 sur 373 · Dépêche du 12 juin 1682 (Mi., t. CCLXX, p · texte numérisé non relu

Dépêche du 12 juin 1682 (Mi., t. CCLXX, p

espérant que, s'il arrivait quelque temps favorable, ils parviendraient à faire examiner de nouveau la doctrine condamnée, dont jamais ils ne s'étaient départis. Elle me répéta la même chose, et je lui dis qu'elle me permettrait de lui dire quel'onlatrahissait,en lui cachantles véritables sentiments des jansénistes touchant les propositions de l'assemblée, pour la défense desquelles ils avaient imprimé, il y avait plus de trente ans, tant de livres à l'occasion des jansénistes. Sa Sainteté est encore si prévenue, sans doute par Favoriti, de cette matière, qu'elle en a parlé de la même manière à M. le cardinal Cibo. »

Evidemment, le duc d'Estrées voulait attirer le ressentiment du pape sur les jansénistes, et opérer une rupture entre la curie et eux; car les bons rapports qui existaient entre Favoriti et Arnauld dans la question de la régale, gênaient Louis XIV et les gallicans régalistes. Le duc d'Estrées voulait simplement faire au pape un argument ad hominen, et lui dire : Voilà ce que font vos amis les jansénistes, ils approuvent la déclaration ; pourquoi les favorisez-vous? Si le pape eût eu de la présence d'esprit et de la répartie, il eût pu lui rétorquer un autre argument ad hominen et lui dire : Vous enseignez une doctrine qui rejouit les jansénistes, pourquoi dès lors les traitez-vous en ennemis et en hérétiques? Mais les idées étaient si confuses, grâce aux compromis que certains partis avaient illogiquement conclus entre eux, que chacun aurait eu à se reprocher une attitude plus ou moins contradictoire.

Après cette audience, le cardinal Cibo entretint le duc d'Estrées de l'envoi d'un nonce en France. Le pape voulait évidemment utiliser cette nouvelle corde à son arc; nous avons vu ailleurs avec quelle habileté il le fit, à l'occasion des langes du duc de Bourgogne.

Le 25 juin, Servient écrivit à Croissy que les quatre articles, dès qu'ils avaient été connus à Rome, y avaient causé une telle terreur, « que le bref responsif à l'assemblée (11 avril) aurait été supprimé, s'il n'eût été parti

quand ces propositions arrivèrent. » En conséquence, il répéta que celui des deux partis (gallican et romain) qui inspirerait le plus de terreur à l'autre, serait vainqueur. Il rapporta également qu'à la suite d'un entretien important, qui eut lieu le 15 entre le pape et Favoriti et que celui-ci redit aux cardinaux Azzolini, Ottoboni et Casanalta, ces trois cardinaux rédigèrent, le 17 au matin, un mémoire qui fut lu au pape dans l'après-diner, et dont le pape tint compte pour se diriger dans l'audience qu'il donna au duc d'Estrées le vendredi 19. Le dimanche 21, le pape fit dire à ces trois cardinaux que le duc d'Estrées avait assimilé les propositions de l'assemblée aux doctrines jansénistes, et ceux-ci pressèrent alors le pape d'engager de nouveau le duc sur ce terrain; car, les doctrines jansénistes ayant été condamnées par des décrets reçus enFrance,il résulterait de cette assimilation que les propositions de l'assemblée devraient aussi être tenues en France pour hérétiques. — Dans ce mémoire, étaient discutées les principales affaires alors en suspens; et les auteurs concluaient, en exhortant le pape à embrasser l'un des deux partis suivants : ce Le premier, de pousser sans crainte les affaires à l'extrémité, si la France n'offrait que de la fumée pour rester dans son obstination, et d'agir en cela selon l'inspiration d'un zèle purement apostolique, et selon l'engagement que Sa Sainteté avait contracté sur cette matière avec tant de diverses personnes et par tant de protestations si conformes à sa dignité et à son devoir, qui doit être délivré de toute crainte humaine. Le second, de ne s'accommoder jamais qu'en s'assurant de cinq conditions à la fois.» J'ai déjà cité la première, la seconde et la cinquième. La troisième consistait dans ce la révocation et l'abolissement des propositions et de l'édit donné en conséquence ». La quatrième était ce le rétablissementdu nonce dans la confection des procès-verbaux sur les pourvus par nomination royale, dans la possession de donner la main gauche chez lui à l'archevêque de Paris et par conséquent à tous les autres, joint à des excuses

m LOUIS XIV ET INNOCENT XI.

très claires sur l'accident du feu nonce Vareze, et à l'augmentation solide de quelques prérogatives sur ce point, qui détourne de pareils accidents » K

Cependant Favoriti, voyant que le pape tenait bon pour la suspension et pour l'affectation de la modération, simula dans le môme sens. Mais la cabale ultramontaine de Paris vint vite à son aide, en cherchant à convaincre Sa Sainteté que du côté de la France la suspension n'était pas observée. Le pape se montra alors froissé, disant qu'on soutenait à Paris des thèses favorables à la régale et aux quatre articles ; il considérait de telles thèses comme une violation de la surséance, ainsi que l'emprisonnement d'un religieux qui avait prêché la sédition à Toulouse. Le pape cherchait donc déjà à imposer à Louis XIV une nouvelle notion de la suspension et à lui faire admettre qu'elle devait être une sorte de rétractation des décisions de l'assemblée. Le cardinal d'Estrées se plaignit à son tour au cardinal Cibo de ce qu'«il y avait des gens gagés à Paris pour écrire a Rome, toutes les semaines, mille suppositions, à dessein de tenir le pape dans l'aigreur et dans l'aliénation » 2. Aussi, en envoyant au roi ces détails, le pria-t-il de faire en sorte qu'on évitât à Paris <i certaines démonstrations trop marquées », afin de ne susciter à Rome aucun obstacle, malgré les efforts de la cabale pour y soulever de nouveaux troubles.

La cabale de Paris voulait absolument déterminer le pape à censurer les quatres articles malgré la suspension ; c'est dans ce but qu'elle envoyait à Rome tous ces récits supposés dont se plaignait le cardinal d'Estrées, récits contre la Dauphine qu'elle disait hostile aux quatre articles, récits contre l'archevêque de Paris qu'elle disait « h demi brouillé avec le Père confesseur ;>, récits contre

1. Correspondance de Rome, t. CCLXXXI, 2e suppl. de 1682, p. 36-47.

2. Le cardinal d'Estrées au roi, les 2 et 12 juillet 1682 (ibid., t.CCLXXXIV, p. 5-20,24-58).

l'assemblée, dont « les faux pas », assurait-elle, ne pouvaient être redressés par le cardinal d'Estrées qu'avec « une peine extrême ». Intrigues, conversations, rumeurs, lettres, tout était envoyé à Favoriti et au pape, et la conclusion en était que, si le pape ne profitait pas de circonstances aussi favorables, il passerait pour insensible, indifférent, « tombé en létargie, » et cela « par son envie d'établir ses parents ». — Servient, après avoir rapporté ces faits dans un mémoire que le cardinal d'Estrées lui avait demandé et qu'il lui remit le 16 juillet, énonça les remarques suivantes sur les quatre articles : « ^L'assemblée ne s'attribue pas plus d'autorité dans la déclaration qu'elle a faite que la Sorbonne et toutes les Facultés; 2° Elle propose les sentiments de l'Eglise gallicane d'une manière beaucoup plus modérée qu'on n'a fait depuis trois cents ans; 3° Elle n'agit pas même comme l'on a fait d'ordinaire en France contre les décrets du concile de Florence sous Eugène IV, ni contre ceux du concile de Latran sous Léon X ; 4° Elle évite les contestations de l'Ecole touchant la supériorité du pape et du concile et touchant l'infaillibilité, comme il est aisé défaire voir par l'examen des propositions; 5° Elle ne prétend point, comme plusieurs théologiens le roudraient, que le pape soit obligé d'observer les règlements des conciles que lui et le saint siège n'ont pas tenus, ni même que le pape soit sujet aux peines canoniques pour n'observer pas les règlements reçus par lui et par le saint siège, ni qu'il n'en puisse dispenser quand il y aura raison de le faire, mais seulement qu'il est obligé en conscience de les observer lorsqu'il n'y a pas une juste raison pour en dispenser; 6° L'assemblée ne touche point, par la première proposition, aux conciles de Latran sous Innocent III, de Lyon sous Innocent IV, et de Constance, qui ordonnent des peines temporelles contre les rois, parce que les décrets ne regardent pas des rois comme ceux de France, semblables aux premiers empereurs chrétiens. » Etc. La conclusion de Ser-

vient était qu'il fallait à Rome amuser le Vatican, mais résister énergiquement à ses agents en France1.

Quelques jours après, le 23, Servient avertit Croissy que la cabale romaine avait réussi à Taire rétablir la congrégation de la régale, et à en faire tenir les séances, non plus chez le cardinal Ludovisio, que le cardinal de Luca avait gagné cases idées modérées, mais dans le palais môme du pape et par conséquent sous l'influence directe de Favoriti. Favoriti intriguait nuit et jour; il se travestissait la nuit, pour visiter le cardinal Spinola, gouverneur de Rome et « ennemi juré de la France ». Un théologien romain, que Servient appelle « un grand homme », lui fit remarquer que le pape, ayant approuvé le livre de M. de Meaux sur l'Exposition de la foi aux prétendus réformés, ne pouvait pas condamner l'édit du roi sur les quatre articles; et que, quant au livre publié en 1611 par Edmond Richer sur la puissance politique et ecclésiastique, on objecterait en vain que Richelieu avait obligé l'auteur de le rétracter et de le soumettre au saint siège en 1629, attendu qu'il n'y avait aucune comparaison possible entre ce livre et les propositions de l'assemblée2.

Le même jour, le cardinal d'Estrées manda à Louis XIV que le pape avait convoqué la congrégation susdite, pour y faire lire quelques mémoires des théologiens consultés sur les quatre articles; que Favoriti avait voulu y donner lecture de lettres venues de Paris, mais que le cardinal de Luca avait répliqué qu'il s'agissait de répondre aux moyens d'accommodement proposés par lui, et non de nouvelles de Paris ; qu'on s'en était tenu là, il est vrai, mais que le pape, dominé par la cabale, avait déclaré au cardinal Rospigliosi qu'il se voyait forcé de condamner les quatre articles, ce dont ce cardinal avait cherché à le dissuader, en lui disant qu'il causerait

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