Rapport du Père Peyra (ibid., p
Le mois suivant, le pape donna de nouveau suite à son ressentiment, en accordant le chapeau de cardinal à un théologien qui s'était distingué par son fanatisme contre les propositions. C'est pour ce motif que fut nommé le Père Aguirre, bénédictin espagnol, régent de Salamanque, alors âgé de 62 ans; son livre contre les propositions fut, dit le cardinal d'Estrées, « le fondement de son cardinalat; » ce n'était pourtant qu'une copie de Bellarmin, mais qui était plus satirique et qui soumettait les rois au pape pour le spirituel et pour le temporel1. L'électeur de Bavière ayant envoyé au pape le comte de Sanfré, gentilhomme de sa chambre, « le pape lui dit qu'il avait fait Aguiros cardinal, parce qu'il avait été le premier à écrire contre les propositions du clergé; et que le Père Sfondrate, qui était le second, ne l'avait pas été par cette raison, mais qu'il ne manquerait pas de le récompenser et de le pourvoir. » L'on croit, ajoute le duc d'Estrées, que ce pourra être de l'évêché de Novare2. Quanta l'archevêque de Strigonie, il n'avait attaqué les propositions que pour arriver au chapeau : « à la faveur de sa censure, dit le cardinal d'Estrées, il espérait même le cardinalat sans nomination 3 ;» mais la réputation de buveur qu'il s'était acquise, lui avait nui considérablement, même à Rome.
Le 13 avril 1687, une discussion assez vive s'engagea entre le pape et le cardinal d'Estrées. Celui-ci ayant dit que le roi maintenait les évêques nommés, le pape s'emporta et reprocha au cardinal de professer, comme eux et comme le roi, des opinions « si dangereuses pour le saint siège». Le cardinal se défendit, en disant que la doctrine des quatre articles était celle du docteur Du-
1. Le cardinal d'Estrées au roi, le 5 septembre 1686 {Correspondance de Rome, t. CCC, p. 238-281).
2. Le duc d'Estrées au roi, le 17 septembre 1686 (ibid.. t. CCCI, p. 263-273).
3. Le cardinal d'Estrées au roi, le 26 août 1684 (ibid., t. CCXC, p. 384-388).
val, (( le plus zélé de tous les défenseurs du saint siège. » Après en avoir appelé aux cardinaux de Lorraine et du Perron, « j'ajoutai, dit-il, que je lui avais déclaré mes sentiments incontinent après que la déclaration de l'assemblée parut, et qu'ils ne lui avaient pas déplu ; qu'ils étaient encore les mêmes, très justes et très saints, conformes à ceux des plus grands hommes et des plus zélés pour le saint siège. Et parce que, dans la chaleur de son discours il m'avait dit deux ou trois fois qu'il serait contraint à la fin de censurer la déclaration du clergé, je lui dis que je ne croyars pas qu'il se résolût de faire une chose que ses prédécesseurs n'avaient jamais fait (sic) ni cru pouvoir faire, et qui causerait de si grands maux.» Le cardinal cita la Pragmatique-Sanction de Bourges comme preuve de l'ancienneté de la doctrine gallicane ; il remarqua que les papes avaient voulu faire révoquer cet acte; que ces contestations dataient de 1437, mais qu'elles avaient pris fin en 1515 avec le concordat; qu'aucun pape depuis lors n'avait cru que la doctrine des Français dût les exclure de l'épiscopat; que le concordat n'avait nullement touché aux deux premiers articles de la Pragmatique, dont la révocation ne serait jamais permise par l'Église de France; que ces deux articles étaient cependant plus durs que ceux de la déclaration de 1682; qu'en voyant « Sa Sainteté fort aigrie sur la manière dont cette déclaration avait paru, » il lui avait proposé, mais en vain, des conférences sur ce sujet; qu'en tout cas les évêques nommés étaient parfaitement dignes des bulles qui leur étaient refusées. « Le pape se récria dans cet endroit et dit : Vokte dunque che noi canoniziamo questa dichiaratione, en admettant des gens qui l'ont souscrite? Nous ne le ferons jamais. Je lui répondis que cette souscription était une simple formalité, pratiquée de tout temps dans les délibérations des assemblées générales, même de peu d'importance.» — Le cardinal d'Estrées lâchait évidemment pied, en reléguant au rang de simple formalité l'adhésion aux quatre articles. Le
pape le comprit-il? Toujours est-il qu'il s'enhardit, traita la déclaration « d'hérésie pire que celle de Calvin et de Luther», et en appela à un livre publié par l'assemblée de 1625 pour soutenir sa propre infaillibilité, ce que le cardinal d'Estrées n'eut pas de peine à réfuter1. Louis XIV envoya à Son Emmenée ses félicitations, pour avoir « fait connaître au pape que la déclaration du clergé de son royaume ne peut être censurée, et qu'elle ne contient que des sentiments suivis de tout temps par l'Église gallicane et qui n'ont pas été désapprouvés au concile de Trente »2.
C'est en avril que le jésuite Palavicini publia son attaque contre les propositions de l'assemblée et contre leurs partisans, dans le but de faciliter cette censure directe que le pape désirait si vivement prononcer, mais sans l'oser. Afin de renforcer ses théologiens dans le sens de l'intransigeance, le pape forma le dessein de retenir à Rome le cardinal d'Aguirre, qu'il attendait avec une grande impatience et qu'il considérait comme la personnification de la théologie 3. Cependant, une fois à Rome, ce cardinal parut se modérer; du moins il affecta, dans ses conversations avec le Père Etiennot, procureur général de la congrégation de Saint-Maur, et avec le Père Dechamps, auteur du livre De hœresi janseniana, de se montrer susceptible d'un accommodement et fort traitable sur les matières de l'assemblée; craignant qu'on ne répondît vertement à son ancienne attaque, il pria le Père Dechamps dédire au cardinal d'Estrées « qu'il aurait toute créance en Son Éminence, et qu'il serait prêt à profiler de tous les expédients et de toutes les ouvertures qu'on voudrait lui suggérer 4. »