Lettre à Croissy, le 24 janvier 1688 {ibid., p
ce qui est clair dans l'Écriture-Sainte ou dans la Tradition, et que la doctrine contraire à celle du clergé n'y était pas assurément assez clairement pour cela : car définir en matière de foi n'est que déclarer et non pas faire; et comment déclarerait-on ce qu'on ne voit pas ou ce qui est douteux ? Et combien de papes, dis-je à Son Éminence, ont eu envie, par quelque sentiment même de piété, de définir la conception immaculée? El pourquoi (sans sortir de cette matière) n'ont-ils point exécuté ce dessein? C'est parce que cette doctrine n'est pas assez claire dans la tradition pour être définie. Or les propositions du clergé n'ont rien de plus propre à définir. M. le cardinal Cybo dit qu'il rendrait compte au pape de tout ce que j'avais dit *. »
En envoyant cette dépêche à Groissy, l'abbé d'Hervault y joignit un mémoire sur les affaires pendantes, mémoire daté du 15 mars 1688 et dans lequel il proposa des concessions du côté du roi. Au sujet des propositions du clergé, il s'exprima ainsi : « Elles subsistent par elles-mêmes et à l'égard des nouveautés qu'on dit à Rome qu'on a faites en France et dont on tombe d'accord. Si on demande de la part de Rome d'en ôter quelques-unes, on en pourrait autant demander àRomeswr les nouveautés qu'elle a faites. Car, si depuis l'assemblée il y a obligation en France de soutenir les propositions du clergé, on soutient les contraires à Rome avec une pareille nécessité, de manière que, si quelqu'un croyant de bonne foi que les propositions du clergé de France fussent conformes à la vérité, avait entrepris de les soutenir ou de les écrire à Rome, outre la prison peut-être et les châtiments qu'on jugerait lui être convenables, il ne serait pas cru digne, quelque chose qu'il pût faire dans sa vie, du plus vil emploi de cette cour. Et si enfin la déclaration du roi est nouvelle, il est aussi nouveau
1. Le même au même, le 14marsl688 (Correspondance de Rome, t. CCCX.VII, p. 170-177).
dans Rome, qui a toujours parlé de ces propositions comme probables, de ne plus vouloir dire qu'elles le soient, et, ce qui est bien davantage, de dire qu'elles ne contiennent pas une saine doctrine. Ainsi il paraît raisonnable qu'on déclare à Rome qu'elles sont probables, comme on le disait autrefois, et qu'on puisse soutenir tout ce qu'on voudra là-dessus en tout lieu, si on y désire qu'on puisse soutenir en France les propositions contraires à celles du clergé, la liberté devant être réciproque en matière probable. C'est à Rome de voir à quoi elle gagnera le plus, et on ôterait par là toutes les nouveautés l. »
La doctrine de l'auditeur de Rote était certes bien modérée; mais elle ne pouvait pas plaire à Rome, qui était entraînée par les motifs mêmes qui donnèrent naissance à la papauté, à poursuivre sa marche vers l'infaillibilité dogmatique du pape et à opérer ainsi son couronnement de l'édifice. Du côté de la France, Louis XIV, qui depuis quelque temps écrivait à peu près dans le sens de cet auditeur, serait sans doute entré dans ce point de vue, si l'affaire des franchises des ambassadeurs n'était venue compliquer les difficultés. Il ne fut plus alors question des seules propositions de l'assemblée de 1682, mais aussi des pièces nouvelles qui vinrent grossir le dossier des affaires de France. En effet, à la bulle des franchises publiée par le pape le 7 mai 1687 et à l'interdit de l'église Saint-Louis lancé le 27 décembre suivant, il avait été répondu par une protestation de Lavardin, par un réquisitoire de l'avocat général Talon, par un arrêt du parlement dans le sens de cette protestation et de ce réquisitoire, et enfin par un acte d'appel au concile général contre le pape, acte d'appel disposé par le procureurgénéral. C'est contre ces nouveaux documents, contre les principales propositions extraites de ces documents, que
Correspondance de Rome, t. CCCXVII, p. 178-181.
Rome dirigea alors ses efforts et ses critiques ; nous les retrouverons plus loin.
Qu'il suffise ici de rappeler au lecteur que l'affaire des propositions de 1682 resta en l'étal jusqu'à la fin du pontificat d'Innocent XI. En octobre 1688, le cardinal d'Estrées fit imprimer, au grand déplaisr delà curie, un écrit italien tendant à démontrer que les propositions du clergé ne pouvaient pas être condamnées; on y citait le cardinal du Perron, l'Exposition de Bossuet, le cardinal Ubaldin (nonce en France en 1613), etc.1 Alexandre VIII exigea d'abord des évêques nommés qu'il rétractassent ces propositions; puis, Louis XIV ayant fait observer que la déclaration du clergé n'était pas un décret, mais un simple exposé doctrinal, ce pape se borna à demander à Sa Majesté de ne plus tenir la main à son édit du 23 mars 1682, de l'en assurer par une lettre autographe, et de faire déclarer aux évêques nommés qu'ils n'avaient pas eu l'intention de rien définir ni régler qui pût déplaire au saint siège. Le roi y consentit ; mais lorsqu'on négocia pour préciser les termes de ces lettres, le pape, mécontent même des avances faites par le trop naïf et trop complaisant duc de Gliaulnes, rédigea une bulle qui annulait tout ce qu'avait fait l'assemblée de 1682, ainsi que les édits, ordonnances et arrêts soit du roi, soit des parlements. Cette bulle, restée secrète pendant six mois, ne fut communiquée aux cardinaux que le 30 janvier 1691, veille de la mort d'Alexandre V11I. Le roi, la considérant comme un acte de faiblesse d'un mourant, s'opposa à ce que le parlement sévît contre elle ; dès le commencement du pontificat d'Innocent XII, il suspendit son édit du 23 mars, c'est-à-dire l'obligation imposée parcet édit d'enseigner les quatre articles, toutefois sans vouloir aucunement porter atteinte à la doctrine. Enfin, le 14 septembre 1693, les évêques nommés envoyèrent au
1. Correspondance de Rome., t. CCCXVI, p. 1C0-181; cf. p. 192-
pape la lettre depuis longtemps projetée, lettre dans laquelle, sans rien rétracter de la doctrine des quatre articles, ils déclaraient simplement qu'ils n'avaient ni voulu faire un décret sur ce point, ni porter préjudice à aucune Église. Bossuet, de son côté, écrivit une défense de cette doctrine, qui continua à être enseignée en France comme le minimum du gallicanisme. De fait ce n'était guère qu'une autre forme de l'ullramontanisme de Duval, comme l'avouait le cardinal d'Estrées. L'Église de France en était arrivée là, en attendant d'autres chutes encore plus profondes.
Parmi les documents de 1689 se trouvent des projets de rétractation de l'édit royal du 23 mars 1682, projets rédigés et corrigés par cinq mains différentes, et qui montrent clairement à quelle hésitation les esprits étaient en proie à la cour de Louis XIV. Quelles furent ces mains ? Je l'ignore ; mais parmi elles se trouvaient certainement celles de Golbert de Groissy et du duc de Beauvilliers. Voici quelques-unes de ces retouches et de ces corrections-:
1° Après avoir exposé les motifs qui inspirèrent l'édit du 23 mars 1682, on ajouta : « Mais, comme il a plu à Dieu d'élever sur la chaire de saint Pierre un pape doué delà sagesse, de l'équité et de toutes les qualités nécessaires à un père commun de la chrétienté, nous avons estimé les précautions prises par notre susdite déclaration d'autant plus inutiles, que nous sommes bien persuadés que le bon exemple que Sa Sainteté donne à tous ses successeurs empêchera qu'il ne puisse jamais rien arriver qui soit capable de troubler la bonne intelligence que nous voulons toujours entretenir inviolablement avec le saint siège. A ces causes... »
Colbert de Croissy ajouta : « Nota. Ces expressions semblent nécessaires pour se réserver les moyens de rétablir quelque jour l'édit dans toute sa force, en cas que la cour de Rome ne se conduise pas bien envers la France. Si néanmoins Sa Majesté en use autrement, on mettra seu-
lement ces mots : « Nous aurions estimé les précautions prises par notre déclaration entièrement inutiles. A ces causes, etc. »
Le duc de Beauvilliers écrivit à la suite de ce nota : « J'aimerais mieux cette dernière expression ; car le roi est toujours maître de taire selon le besoin une nouvelle déclaration. »
Une quatrième écriture porte : « On pourrait ôter ces mots : « Nous avons estimé les précautions prises par notre susdite déclaration d'autant plus inutiles, » et mettre ces mots : « Nous avons estimé les articles contenus en notre susdit édit d'autant plus inutiles, etc. »
2° En face de ces mots de la déclaration : « Avons permis et permettons à tous professeurs, syndics, etc., » Croissy écrivit ces mots qui furent ensuite rayés : « Cette permission... peut contenter Rome, sanspréjudicier au roi. »
3° Avant A ces causes, et après le susdit considérant ((Fautant plus inutiles que nous sommes bien assurés qu'il ne peut rien arriver qui soit capable de troubler le bon concert quil y a entre Sa Sainteté et nous), une première écriture avait ajouté : « Et que d'ailleurs les universités de notre royaume ne s'éloigneront jamais de l'opinion de tous temps reçue et soutenue par l'Eglise gallicane. » Mais celte phrase fut supprimée par Croissy.
4° La lettre et la correction du duc de Beauvilliers sont autographes et signées de lui-même. En voici la teneur :
« J'ai vu, monsieur, le projet de déclaration que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Pour satisfaire à ce que vous avez désiré, j'ai marqué entre les deux manières de s'exprimer qui y sont contenues celle qui est plus selon mon goût. Il me semble que l'on avait proposé dimanche de faire cette révocation toute la plus simple et la moins expliquée en détail que faire se pourrait. Dans cette vue je joins à ce billet la matière d'un troisième projet. Je dis la matière; car, pour la forme, je n'en sais pas assez pour la donner. Supposé que vous entriez dans mon idée, après l'avoir digérée et l'avoir rectifiée, vous pourriez
envoyer à M. deChaulnesdeux projets au lieu d'un, et par là vous le mettriez en état (si l'on se contente à Rome des offres du roi) de se fixer à la manière qui agréerait le plus au pape. Pardonnez-moi, monsieur, la liberté avec laquelle je vous mande sans précaution tout ce qui me vient dans l'esprit, et soyez, s'il vous plaît, persuadé de la sincérité avec laquelle je suis votre très humble et très obéissant serviteur, le duc de Beauvjlliers... Ce mardi. »
Le projet dont il est question dans cette lettre, était ainsi conçu : « Par la grâce de Dieu, etc., à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. Les raisons que nous avions eues de faire, au mois de mars 1682, un édit sur certaines matières de doctrine, ayant cessé depuis qu'il a plu à Dieu d'élever sur la chaire de saint Pierre un pape d'une sagesse, d'une modération et d'une bonté paternelle, qui rend toute sorte de précautions inutiles, nous sommes ravis de pouvoir librement lui témoigner toute l'étendue de notre zèle et de notre respect filial. A ces causes et autres considérations à ce nous mouvant, nous avons révoqué et révoquons le susdit édit, si donnons en mandement, etc. »
5° La quatrième main ci-dessus mentionnée écrivit en marge : « On pourrait envoyer ce projet et quelque autre qui serait plus court, afin d'en donner le choix, pour prendre celui qui conviendrait le mieux au pape l. »
Quoi qu'il en soit de ces hésitations, une chose reste claire, c'est que personne dans l'entourage de Louis XIV, pas même le duc de Beauvilliers, ne songeait à rétracter comme fausse la doctrine énoncée dans les propositions de l'assemblée, doclrine que l'on distinguait parfaitement de l'édit royal en question. De la sorte, on sauvegardait et maintenait la doctrine même, tout en sacrifiant l'édit sur l'autel de la papauté. C'était déjà trop ; cette concession excessive, loin d'assouvir Rome, ne pouvait que l'exciter davantage et conduire à de nouveaux désastres.
1. Correspondance de Rome, t. CCCXXVII, 2e suppl. de 1689, p. 277-290.