Dépêche du 31 août 1688 (ibid., p
4. Dépêche du 7 novembre 1688 (ibid., t. CCCXII, p. 153-159).
iie LOUIS XIV ET INNOCENT XI.
est dit que l'Église est « fondée sur saint Pierre; » qu'elle n'a « qu'une seule chaire, qui est celle de saint Pierre; » que « la chaire comprend le siège et la personne du pape. » On y considère comme une doctrine particulière aux Parisiens et contraire à la doctrine commune, celle qui consiste à dire que les décrets des papes n'obligent pas en conscience, mais qu'ils exigent seulement le respect et le silence jusqu'à ce qu'ils soient acceptés par l'Eglise. On s'en réfère à l'an 1303. Voulant faire l'histoire des progrès de la doctrine de l'infaillibilité du saint siège à travers les siècles, l'auteur du mémoire dit en commençant : « 11 faut donc présupposer la doctrine certaine et évidente qui est dans la Sainte Écriture, en Saint Mathieu, chap. XVI, où Notre Seigneur, fondant l'épiscopat et son origine en la personne de saint Pierre, lui dit qu'il est Pierre, etc. » On remarquera que ce donc n'est fondé sur aucune démonstration antérieure, et qu'au lieu de prouver la thèse en question, on la présuppose comme certaine et évidente. De ce que l'Église infaillible est dite fondée sur Pierre, on conclut que les Églises particulières ne participent à cette infaillibilité qu'autant qu'elles sont fondées sur Pierre, et que par conséquent les Églises orientales schismatiques (?) ne peuvent pas décider en matière de foi. On considère aussi comme certain et évident, sans aucune preuve, que, dans le texte précité de Mathieu, Pierre est établi le fondement de l'église1.
Tels sont les principaux documents, qui, dans les dépêches qne nous étudions, concernent directement la question de l'infaillibilité papale. Ils doivent être complétés par ceux qui sont relatifs aux propositions de l'assemblée de 1682 et à l'excommunication de l'ambassadeur
1. Correspondance de Rome, t. CCCXVIII, 2e suppl. de 1688, p. 304-331.
Lavardin. Mais, tout restreints qu'ils sont ici à cause de leur portée directe, ils donnent lieu à des réflexions et à des conséquences incontestables.
D'abord, Innocent XI voulait être considéré comme infaillible, et la négation de l'infaillibilité du pape lui paraissait une hérésie; donc, il faisait de cette infaillibilité un article de foi. Mais il avait le tort de n'émettre cette prétention que dans ses conversations privées, et non dans une encyclique qui eût fait connaître officiellement sa doctrine. C'était une première lacune et une première insuffisance dans son attitude antigallicane. Il en était une seconde : Innocent XI, en effet, n'expliquait pas ce qu'il entendait par l'infaillibilité du pape; on pouvait la prendre dans plusieurs sens, et de fait on lui attribuait des significations multiples et diverses. Innocent XI ne précisait rien, et se bornait à vouloir condamner comme hérétiques les propositions de l'assemblée.
Ensuite, Innocent XI n'était pas suivi dans son opinion par toute sa curie. La plupart de ses théologiens étaient de son avis, mais un certain nombre lui était contraire. Ceux-là voulaient renchérir sur Bellarmin et enseignaient, avec le cardinal Capisucchi, l'infaillibilité personnelle et absolue du pape ; peut-être quelques-uns du parti n'allaientils pas aussi loin que ce cardinal, qui déclarait le pape indépendant de toute consultation de théologiens et qui ne le soumettait qu'à son propre arbitre. Les autres, comme le Père Bianchi et comme le commissaire du saint office en 1684, reconnaissaient à la doctrine antiinfaillibiliste une valeur considérable et enseignaient qu'on ne pouvait la condamner. En juillet 1689, le cardinal Capisucchi lui-même sembla comprendre l'excès de sa thèse et se modéra *.
En outre, la question était plutôt affirmée et tranchée que discutée et résolue. Les infaillibilistes, forts de l'auto-
1 . Mémoire du cardinal d'Estrées sur les cardinaux papables, le 5 juillet 1689 {Correspondance de Rome, t. CCCXXII, p. 233-266).
rite du pape, voulaient s'imposer. Ils présupposaient comme démontré ce qui était à démontrer; leur explication des paroles de Jésus-Christ à Pierre était tout arbitraire, leur exégèse nulle; ils confondaient, de plus, Pierre avec le siège de Rome et celui-ci avec l'Église universelle. Leur point de départ était donc vicieux; et le cardinal d'Estrées ne se bornait pas à les déclarer ridicules et à leur reprocher des excès qui faisaient pitié, il mentionnait aussi, en pleine curie romaine, des théologiens qui haussaient les épaules de la médiocrité de Capisucchi et qui riaient de l'ignorance d'Innocent XI.
Quant à la France, il fallait distinguer, d'une part, le clergé et les parlements et, d'autre part, le roi et les jésuites. Le clergé et les parlements ont toujours combattu l'infaillibilité papale comme une erreur. Quant à Louis XIV et aux jésuites, il ont varié sur ce point ; lorsqu'il s'est agi de combattre les jansénistes, les jésuites ont trouvé plus commode d'insister sur l'infaillibilité du pape et des bulles antijansénistes, et Louis XIV s'est laissé entraîner à cette tactique ;mais cette manière d'argumenter ne convainquit jamais le clergé de France.
Quelques mois après la mort d'Innocent XI, urte conversation s'engagea à ce sujet entre Alexandre VIII et le duc de Chaulnes. C'est le duc lui-même qui la rapporta dans sa dépêche à Louis XIV, le 23 décembre 1689. Alexandre VIII, qui n'était jamais entré dans aucune discussion avec le duc, lui parla, dans l'audience du 16 du même mois, trois quarts d'heure de suite, sur les propositions du clergé et sur la régale. Le duc défendit les propositions. « Le pape s'échauffa un peu et lui dit : Estce aune assemblée comme celle-là à donner de ces décisions, et n'est-ce pas à nous de les casser? » Le duc répondit qu'Innocent XI n'avait pas cru pouvoir les casser, et que son successeur ne les casserait certainement pas non plus. « Sa Sainteté, ajoute le duc, ne me répondit rien sur ce sujet, mais elle me représenta que, sous le pontificat d'Alexandre VII, durant lequel j'étais ambassa-
deur j'avais de la part de Votre Majesté soutenu l'infaillibilité des papes. Je lui répondis qu'il était vrai, que même j'avais obtenu un bref par lequel le pape Alexandre VII avait nommé des évêques commissaires pour faire le procès à quatre ou cinq autres, accusés de ce qui s'appelle jansénisme... D'où je convenais à la vérité que l'on pouvait tirer cette conséquence que Votre Majesté était en 1666 d'un autre sentiment qu'elle n'est en 1689, mais que l'on ne pouvait nier aussi que rien ne peut mieux marquer la conformité des opinions de tout le clergé de France que de voir que le pape, uni avec Votre Majesté, le premier se servant de toute sa puissance, appuyé de l'autorité d'un roi, maître absolu dans son Etat et qui faisait trembler toutes les puissances du monde, n'avait pu faire exécuter un bref du pape ; en sorte que de treize évêques nommés par Sa Sainteté pour commissaires, en un mois neuf s'excusèrent sous divers prétextes de remplir ses commissions, si bien que, ne restant plus de juges en nombre compétent, Votre Majesté fut obligée par prudence de terminer ces affaires par des accommodements, qu'une sainte politique et un désir ardent d'éteindre une hérésie lui avaient fait entreprendre; qu'ainsi on ne pouvait aujourd'hui blâmer Votre Majesté de ces variations, puisque, quand elle avait recours à l'autorité du pape Alexandre \llyc' était par la seule vue de V extinction d'une hérésie l. »
Donc, le duc de Chaulnes a avoué que l'attitude prise en 1666 par Louis XIV ne lui avait été inspirée que par la politique, en vue de mettre fin au jansénisme; que cette attitude n'était nullement fondée sur des raisons doctrinales, religieuses, dogmatiques; qu'elle était blâmée par le clergé de France, et qu'en définitive le roi et le pape, insuffisamment soutenus, n'avaient pas pu faire exécuter le bref papal. Et lorsque le parti janséniste fut battu, lorsque les jésuites et Louis XIV n'eurent plus